‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 12 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une trouvaille. — La dame aux belles manières. — Madame la comtesse Dash. — Un nom de chien. — Jacques Reynaud. — Belle et bonne. — Trop de chance. — Uno culbute. — Voilà une jolie gravure de modes. — Une maîtresse qui coûte cher. — L'état-major de la Sylphide. — L'école préparatoire de Toulon. — Vous êtes un voleur. — Le concert prince. — Les minutes. — Un mot de Dumas. — Quarante-sept cadavres. — Une financière de l'amour. — La veuve aux deux maris. — - Un portrait sans nom. — La famille du Cantal. — Un coup de baguette. — Le pronom personnel. — Le palais des mille et une nuits.

Tout alla bien d'abord avec madame Amet, ensuite nous eûmes quelques picoteries. Les relations d'affaires avec les femmes sont généralement fort difficiles : elles voient les choses à leur point de vue seulement, et ne tiennent aucun compte des impossibilités, lorsque leurs intérêts ou leurs caprices sont en jeu. Je ne savais comment concilier ma position avec des tiraillements de boutique ; alors, je m'étonnais et je m'embarrassais de tout. J'en ai joliment rappelé depuis.

Pour m'achever, les articles de la Presse donnèrent lieu à de grandes réclamations. On les trouva trop visiblement réclames ; on me répéta partout qu'il me fallait une vraie femme du monde pour bien donner le chic à ces revues ; — l'argot s'introduisait déjà, mais timidement, dans les ateliers.

Mi MÉMulKES D'US JOURNALISTE.

On me disait :

— Prenez celle-ci, ou bien celle-là!

Chacun avait la sienne. H. de Girardin m'en glissa une, sans avoir l'air de rien, comme Robert-Houdio glisse l'as de cœur, carte forcée. Il me donna son adresse, et j'y courus. C'était la comtesse de Branetière, une fort belle personne qui posait en duchesse; elle me reçut comme sous un dais. Je ne crois pas avoir ouvert de si grands yeux de toute ma vie.

Les siens étaient charmants; elle était fort belle, grande, un peu forte ; elle avait une ampleur de froufrou qui n'était pas commune à cette époque, car on ne portait pas de crinoline. Ses cheveux, d'un noir de corbeau, tombaient en boucles légères autour de son visage; aujourd'hui elle les porte de la même façon; mais, hélas! ils sont d'un blanc argenté : le temps a passé sur ses cheveux et sur son titre; elle est toujours belle et plus comtesse que jamais. Elle avait un teint éclatant, beaucoup de grâces dans le sourire, quelque chose enfin d'affriolant, mais d'imposant aussi, dans toute sa personne.

Elle le savait bien, on le lui avait répété si souvent!

Je fus ébloui, et je restai comme un chien de faïence

!i h contempler. En un seul regard elle eut bientôt fait

Hitaire de ma valeur et de ma toilette; elle me

but de suite, et comme c'est une habile en tous

:s, elle me classa juste où il fallait. J'étais un de ces

bout, jobards de provinciaux qui croient tout ce qu'on leur

dit et qui deviennent, entre de belles mains comme celles de la comtesse, une sorte de cire molle très-commode à pétrir.

Elle me raconta ce qu'elle voulut; je n'eus pas un doute, je vis en elle un ange sauveur, une grande dame qui daignait descendre jusqu'à moi; j'écoutai la nomenclature de ses connaissances, des gens haut placés qui devaient la prôner et nous attirer ainsi des chalands ; elle devait m'introduire dans un monde nouveau, inconnu, auquel je ne supposais pas pouvoir atteindre. Mon admiration, mon respect et ma reconnaissance étaient sans bornes ; et certes, pour cette fois, j'avais rencontré la Dremière chroniqueuse de France et de Navarre.

Comme disent les bonnes gens de mon pays, le pape n'était pas mon cousin.

Madame Brunetière avait été très-jeune en Espagne, lors de la guerre de 1822, avec Ouvrard, alors fournisseur général et son tuteur. Elle faisait les honneurs de sa maison, et elle était presque aussi belle que sa mère. Plus tard, elle se maria et compta parmi les jolies femmes de la société. Des événements étrangers à son ménage dérangèrent cette position toute faite ; elle essaya de s'en créer une autre à côté. On sait par combien de vicissitudes et d'épreuves il faut passer en pareil cas, surtout lorsqu'on est jeune et jolie. Madame Brunetière, en eut sa bonne part; elle fit des essais nombreux et successifs; plusieurs portèrent leurs fruits, un entre au-

très, et les suites s'en prolongèrent sur son avenir.

Elle voulut se donner à une industrie nouvelle. Celle des articles de modes venait de naître. Elle avait des projets fort brillants et fort praticables néanmoins : elle me les communiqua, et j'en fus enthousiasmé. Je me vois encore devant elle, abasourdi, si intimidé que j'osais à peine la regarder. Le bruit de sa robe de soie me l'annonçait avant de la voir ; elle avait une sorte de tneneo comme les Espagnoles, qu'elle tenait de sa mère, et qui agitait jusqu'aux plis de ses volans.

J'acquiesçais à tout ce qu'elle me proposait, lorsque son œil de velours se tournait vers moi ou que son sourire ponctuait ses paroles. Ce n'était pas que j'en fusse amoureux : je n'en aurais pas même eu la pensée ; je n'en étais qu'à l'admiration. Nos relations cependant ne modifièrent pas mon opinion sur les femmes et leurs exigences. Dans toute ma carrière, je n'en ai rencontré que deux avec lesquelles il fût véritablement agréable de traiter, madame de Lascaux, baptisée par moi vicomtesse de Renne ville, pour les besoins de la cause, et qui, depuis lors, m'a toujours appelé son parrain, et la comtesse Dash. Celles-là sont des hommes pour la sûreté des paroles et pour la franchise des rapports.

Le nom de la comtesse Dash se trouve tout à propos sous ma plume, car c'est justement à cette époque que nous fîmes connaissance, et depuis lors nos relations n'ont plus cessé; elle a été ma collaboratrice dans mes différents journaux; c'est une généalogie qui

commence à la Sylphide et qui se continue jusqu'à l'Événement.

Je cherchais donc des rédacteurs, surtout des rédactrices, pour ma petite feuille. Madame Dash fut une de celles auxquelles je songeai d'abord.

Elle débutait ; le succès de son premier livre, le Jeu de la Reine, l'avait tout de suite mise en évidence. On fut curieux de savoir comment une femme du monde pouvait écrire, et l'édition fut enlevée en six semaines. Le goût était encore aux choses de bonne compagnie : l'auteur du Jeu de la Reine se fit tout de suite un public qui ne l'a pas abandonnée depuis et qui est resté le sien.

Elle ne s'appelait la comtesse Dash que dans ses livres. Je dirai tout à l'heure comment et par qui elle fut baptisée ainsi. Son véritable nom, celui qu'elle a reçu de son mari, est la marquise de Saint-Mars; elle avait épousé un officier de cavalerie, mort général il y a quelques années.

Je fus reçu par elle dans le très-beau rez-de-chaussée d'un hôtel, rue d'Anjou-Saint-Honoré, entre cour et jardin. Une vaste antichambre, un domestique en belle livrée, un salon rempli de chinoiseries et de curiosités, un cabinet de travail tendu en mousseline brodée, doublé de soie, avec des meubles de laque, tout cela ouvrant sur un parterre embaumé, où de grands arbres ombra-

geaient une vaste pelouse, telle était l'oasis habité parla jeune femme que j'étais venu chercher.

Ce n'était pas une beauté; c'était mieux, elle était pleine de charme et de grâce ; sa taille, souple et élégante, avait en même temps de la distinction. Je fus d'abord très-intimidé en face d'elle, moi qui arrivais de ma province, où les plus grands seigneurs ignoraient alors ces raffinements du luxe et de la mode ; je m'expliquai fort mal, je crois, et je présentai ma supplique avec une gaucherie déplorable. Madame de Saint-Mars n'eut pas l'air de s'en apercevoir, elle m'accueillit h merveille , me promit sa collaboration ; elle écrivit, en effet, pour moi, une jolie nouvelle intitulée Une cour en miniature, que je publiai peu de temps après.

Je trouvai en la comtesse Dash non-seulement une personne de beaucoup d'esprit, mais encore une vraie grande dame, ayant les manières et les habitudes du meilleur monde, qu'elle avait fréquenté toute sa vie. Elle était, et elle est toujours, d'une simplicité sans pareille. Je ne crois pas qu'elle ait jamais posé pour quoi que ce soit, et sa modestie est souvent poussée à l'excès.

Mariée très-jeune, elle vécut pendant plusieurs années dans l'aisance, et sans songer qu'elle pût jamais tirer pa r ti de son talent. Elle écrivait pour elle, et rarement pour un cercle très-restreint d'amis, sans y attacher aucune importance. Des revers de fortune l'obligèrent à se

créer une ressource, et ce fut pour elle un grand parti à prendre.

Quelques personnes graves de sa famille, apprenant qu'elle allait livrer au public les essais de sa plume, lui demandèrent instamment de prendre un pseudonyme. Elle ne s'y refusa pas, et trouva même ce mezzo termine fort commode. Hors de son cabinet, elle redevenait ellemême, elle reprenait sa personnalité ; l'écrivain disparaissait pour faire place à la femme du monde. On ne pouvait pas la désobliger davantage que de lui parler de ses livres : elle tâchait de les oublier.

Lorsqu'il fut question de lui découvrir un pseudonyme, chacun donna son avis. Elle allait beaucoup chez une princesse russe où se réunissait la fleur de la littérature d'alors : Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny , Eugène Sue , etc. Elle eut ainsi d'illustres encouragements. Cependant , le choix du nom n'avançait pas , et chaque jour défaisait le travail de la veille.

Un soir, impatientée de ce délai, elle arriva avec une résolution prise ; elle voulait être baptisée, et quelque fût le nom qu'on lui donnerait, elle ne le changerait plus. Il fallait en finir.

— Eh bien, lui répondit la princesse après un instant de réflexion, que Dash soit votre parrain, appelez-vous comtesse Dash.

Dash était un chien de l'espèce des Bienheim, appartenant à la princesse, et q te madame de Saint-Mars

aimait beaucoup. Elle accepta le patronage, et depuis lors, elle n'en a pas cherché d'autre.

Elle se donnait quatre-vingt-sept ans dans ses livres ; beaucoup de gens y furent pris à l'étranger et en province, quelques-uns même à Paris- Elle eut des quiproquo fort amusants à ce sujet. Il y avait eu, parait-il, une comtesse d'Ache, à l'émigration. Des vieillards lui écrivirent des lettres très-étranges; l'un lui réclamait une dette datant de 1789, alors qu'elle avait passé le Rhin et qu'elle était restée sans ressources, après avoir été volée dans la forêt Noire.

Un autre lui rappelait une amitié si tendre, qu'elle ressemblait à plus que cela, et pouvait passer pour une impertinence rétrospective.

Depuis qu'elle a commencé sa carrière d'écrivain, des malheurs, des fautes peut-être, qu'il ne me convient pas d'apprécier ici, ont renversé et bouleversé sa vie ; elle appartient, depuis vingt ans, entièrement au travail, et il n'est pas dans toute la littérature une piocheuse aussi infatigable. Elle reste au moins huit ou neuf heures par jour à son bureau ; rien ne l'arrête, pas même la maladie ; elle a conquis sa position à la pointe de la plume. Je ne connais pas de caractère plus estimable que le sien, et je suis heureux de lui rendre justice. Ainsi que je l'ai dit, elle a été ma collaboratrice à tous mes journaux. En devançant les temps, parce que je n'aurai pro-

bablement pas l'occasion d'y revenir, je ne puis passer sous silence le succès qu'ont eu au Figaro les Portraits contemporains, qu'elle signait Jacques Reynaud, et qui occupèrent pendant plus de deux ans la curiosité publique.

Elle vint un jour me les proposer, et, convaincu de la réussite, je les acceptai sur-le-champ. Nous nous jurâmes un secret inviolable, ce fut un vrai bal masqué que nous nous donnâmes. Les conjectures de toutes sortes se succédèrent. Je faisais, même avec mes rédacteurs, des chasses au Jacques Reynaud qui m'amusaient infiniment. Tantôt nous avions dîné la veille avec lui dans un festin quelconque, tantôt il m'avait parlé devant eux, à une première représentation.

Jacques Reynaud et Colombine, dont je parlerai en son temps, m'ont fait passer de drôles de moments à mystifier les curieux.

J'avais avec la comtesse de fréquentes prises, néanmoins. Elle a de l'esprit et beaucoup, elle a du trait ; mais le fond de sa nature est une bonté bien rare chez une femme supérieure ; elle ne voulait rien dire de personne et se permettait à peine quelques épigrammes, comprises par les délicats, mais trop fines pour la majorité des lecteurs.

Ce fut même cette douceur de parti pris qui m'empêcha de continuer la collection complète.

Le talent de la comtesse a ce défaut : il s'adresse trop à la bonne compagnie, et malheureusement la bonne

llï SÉÎHI ?. :S DT?» JOCR^ALISTE.

compagnie sVn va tous les jours. Elle devient mauvaise par eiiimiueineiit et par système. Les jurandes dames ..-t. les ^nmds seigneurs ont aujourd'hui le débraillé de la lleyeiiue,st:ulement ils ne savent plus s'encanailler comme Moneude, ui restant eux-mêai-rs. Leurs pères, tout en sortant de leur sphère, savaient y rentrer à propos ; ils ne conservaient aucune tache de boue sur leurs habits ùe satin , ils laissaient même un peu de leurs parfums aux litres inlimes qu'ils élevaient jusou'à eus ; maintenant, cet !? contraire ; on met sa gloire à prouver l'on ,1 descendu tous les degrés; on emprunte à un moude interlope ses façons et son langage, et le faubourg >uiit-Cermuin fournirait plus d'une famille Benoiton à la critique.

11 est bon cependant de conserver dans son écrin des joyau d'une autre époque. La mode ne les. répudie jauiuui. et les gens de goût les apprécient souvent plus que des nouveautés, d'abord parce qu'ils sont plus lures ; ils sont d'ailleurs bien placés partout.

Madame Dasli excelle dans la peinture des siècles pusses ; elle est sur son terrain à la cour et dans les boudoirs des duchesses. Parmi ses nombreux ouvrages, il en est un qui, s'il eût paru il y a vingt-cinq ans, aurait ,u au moins le même retentissement que les Mémoires de madame de Créquy; ce sont les Galanteries de la tout de Lotos XV. Il y a autant d'esprit et plus de cœur ; la couleur du temps est tout aussi franche et plus élégante peut-Stre. Il est vrai que M. de Cour-

champs, l'auteur de Madame de Créquy, fut le premier guide de madame Dash dans cette voie, et, puisque le nom de ce personnage me revient en mémoire, je vous en parlerai un jour fort en détail.

En somme, le feuilleton de la Presse était nne affaire d'or. La ligne, que je payais vingt-cinq centimes, je la revendais de cinq à dix francs, Trouvez-moi un emprunt, fùt-il Mexicain, qui vaille un placement semblable !

Une fois que j'eus essayé de ce trafic, je m'aperçus que j'y prenais goût. J'affermai successivement le feuilleton du Commerce, celui de la France (l'ancienne), journal du royalisme le plus pur; puis j'eus l'idée (fâcheuse idée) de m'associer avec un sieur X., fermier, au même titre que moi, du feuilleton de modes des Débats et de la Quotidienne, Nous fusionnâmes nos cinq journaux, et toutes les industries parisiennes vivant de l'exploitation de la publicité passèrent sous le joug de notre monopole.

Je gagnais de l'argent, Dieu sait ! Ce fut la chance qui me perdit. La prospérité me tournait la tête. Remuant l'or à pleines mains, habitué à ne jamais compter, ignorant l'art de refuser à tel que j'avais connu riche et que je voyais malheureux, ayant le prêt facile, et très connu pour tel dans le monde de emprunteurs (pardonnez-moi, j'étais si jeune ! un bon défaut), avec cela,

joueur déterminé, coureur infatigable de soirées, j'aurais mis à sec le Pactole et tari les placers de la Californie.

J'avais abandonné, comme vous devez bien le comprendre, le numéro h de la rue Fléehior pour le numéro 1 de la nm Laffitte, baptisé du surnom de Maison dorée. J'avais mis la Sylphide dans ses meubles, et quels meubles ! un mobilier de financier.

Un beau jour, — n'est-ce pas plutôt un triste jour qu'il faudrait dire? — le 8 mai 1842 (la date est fatale), j'allais en compagnie de Roger essayer un cheval que je voulais acheter. Nous nous dirigions vers le bois quand, sur la place de la Concorde, ma monture s'emporte, file comme un trait et vient s'abattre au pied d'un candélabre, à quelques pas de l'obélisque, du haut duquel quarante sifccles me contemplent étendu sans mouvement sur le pavé.

On me relève, on me porte sanglant, fracassé, mes habits en lambeaux, au poste voisin occupe'; par la garde municipale, où mon premier mot fut, quand je repris connaissance et que j'eus conscience des eiïets de cette terrible chute : a Eh bien l voilà une jolie gravure de mnlos! »

Léon Pillet, alors directeur de l'Opéra, que le hasard amena sur le théAire de l'accident, me fit placer sur un brancard et rapporter à mon domicile.

Dans quel état, vous le devinez. Vingt autres y au-

raient laissé la vie ; moi, je m'en tirai sain et sauf; mais J'en eus pour six mois à garder le lit. Si je n'y perdis pas une jambe, je le dus à l'un des médecins appelés en consultation. Il s'appelait le docteur Blandin. Malgré l'opinion de ses confrères, il insista pour qu'on laissât agir la nature, comptant beaucoup sur la bonté de ma constitution et l'énergie de mon moral. Le résultat lui donna raison : ma jambe droite vaut la gauche, et, telle qu'elle est, je vous déclare que je serais désolé de l'avoir troquée contre une jambe de bois, fût-elle même en bois d'ébène.

Pendant les six mortels mois que je dus passer sur mon lit, je me vis contraint d'abandonner l'exploitation de mes feuilletons à mon associé, qui y fit sa fortune, et me laissa avec la Sylphide sur les bras. Une maîtresse qui me coûtait gros, la Sylphide! elle me dévorait tout l'argent que je gagnais ailleurs. C'est que rien n'était trop beau pour elle. Sans parler du papier, du tirage, pour lesquels je n'épargnais ni soin ni dépense, j'avais un budget de rédaction à faire concurrence à h Revue des Deux-Mondes.

Savez-vous que, dans ce journal de chiffon-,, j'ai publié des œuvres inédites de Jules Sandeau, par exemple Mademoiselle de Kérouare, un roman qui est tout simplement un chef-d'œuvre; des nouvelles de Léon Gozlan, de Bazancourt, de Paul Féval, d'IIippolyte Castille, alors à ses débuts ; d'Edmond Texier, qui signait Texier d'Ar-

noud ; que j'eus pour chroniqueurs Roger de Beauvoir, Eugène Brifaut , le marquis de Salvo , un homme du monde habillé d 'm ho;nme d'esprit; deux bas-bleus delà plus fine soie , mesdames Dash et Marie de l'Epinay; qui encore ?

Ajoutez que n'ayant point d'ordre, n'entendant goutte à ce grimoire qu'on appelle la tenue des livres, frémissant d'horreur en face d'une colonne de chiffres (et j'en suis encore là) , il était si facile de me voler , que c'eût été conscience que de s'en priver. Aussi , c'était chez moi une sorte de conservatoire, une école préparatoire de Toulon. J'avais pour caissier un compatriote qui fit une jolie saignée à ma caisse, et que je troquai contre un autre, lequel suivit fidèlement l'exemple de son prédécesseur.

«Assez de concitoyens! » me dis-je, et j'embauchai un étranger, dans l'espoir qu'il y mettrait moins de sans-gène. Mon Dieu ! il n'y eut rien de changé; il n'y eut que des Blaisois de moins.

Seulement, mon nouvel employé s'en prenait à ma caisse de dépenses personnelles, qu'il traitait comme si elle eût été la sienne. 11 y puisait si largement, à la faveur d'une double clef, que, tout myope que j'étais à l'endroit du calcul, je finis par flairer une soustraction. Késolu d'en avoir le cœur net, je fis chaque soir la balance de la journée, puis une fois sûr de mon fait, je vidai la caisse et n'y laissai qu'un papier sur lequel j'avais écrit en grosses lettres ces quatre mots simples, mais bien sentis :

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