VOUS ÊTES UN VOLEUR
Le lendemain, quand mon personnel fut au complet, je passai les figures en revue, et à la pâleur de Tune d'elles, je ne doutai pas un instant que je ne tinsse le coupable. Je le pris à part et l'interrogeai. Il nia d'abord, mais sur la menace de l'intervention Je la police, il avoua tout et ne rendit rien. Je le mis à la porte comme les de :x autres en lui disait, suivant la formule en usage, d'aller se faire pendre ailleurs. — Et la preuve qu'il fait bon d'être indulgent pour tous, même pour les voleurs, c'est que, de mes trois larrons, tous bien vivants, j'en connais deux qui font aujourd'hui très-brillamment et très-honorablement leurs affaires. Le troisième vit tranquillement à... ne mettons pas le nom de la ville, c'est plus généreux. Je crois même qu'il est encore caissier, et de plus, me dit-on, caissier trèsfidèle. — A tout péché miséricorde.
Tous ces accrocs, on le pense bien, n'amélioraient pas mes affaires, mais ils ne diminuaient rien à mon train. Cest vers ce temps-là que j'eus l'idée de donner en prime des concerts à mes abonnés de la Sylphide, idée heureuse. que d'autres journalistes reprirent en sousœuvre avec un grand succès.
Aujourd'hui que l'expérience m'est venue et que j'ai vieilli dans le métier, je m'aperçois, en relisant dans la Presse le compte rendu de ma soirée musicale, que, pour un provincial de l'avant-veille, je ne m'en tirais pas trop mal.
US MKVOIRES DTS JOURNALISTE.
An nombre de mes exécutants je trouve madame l\>rus-OrJS. première chanteuse Je t'Opéra, alors dans lotit lVpaiiouissetuei.it de soa talent :
Sou frère, Porus. flïtiste au tutoie théâtre, héritier et riva! de L*i!li!*ïnî Tulou ;
Mesdames N.ui. Luabrée, île l'Académie royale de tuusioue, ra>vraa'i'.es de jeunesse et Je beauté ;
Madame Thiiloo. Jn Feydeau. la perte des blondes;
Théodore Hjuulueu. un des princes du viofoa;
t'rauehoniuie. le Kubûii du vidoix-elle ;
Lue jeune et eba-;;;a;.tSe turfiste «fan rare mérite, aiadoo!oi»':i> Btfitz. çae j"ji eu [a douleur de retrouver il y j peu d."ae\wifs i '?k'is, dans 'a oMiaoo des fous, où elle aci'evL de iViiffî-'irs ;
TT ;.' tî r.t Levasse le f?er*.:!eéer. >ir. pnir mieux dire, te Tbemsa wà.'e de ce Wi;;;:s-lii ; une «rte if artistes, tede
Ctïimiw '■<• ■}<■ *,!v-ns !■■■.'!] fairv i ieini. je vniiiUB nue ma scirve s'M ■;i:o:i.<' iaua '«s tantes ie la jnlunterie. On «uni. an -:uinr ii; " ! jjv.t, ;' li.'a; trviiver un uiinslriel nui taisait de la :;ui:iii:!'i; î:oiir ia iro.'ntwii des bais et des soirées en fleuri et veriurtj naiur.'ik's, et je lia Sa un inurciiii J* iiiimneis ::,i\'ii:irs ju jeuuuiits, de fatron <iue diauue invitée, i s.'ii niii-M finis les sak'iis, peeevait de lu main d'tui ius aunnuïiaair^s mu jwifiiliuut! tumle de fleuri.
Car j'avais, ni! mus ta dupiaisu, un '.■scudfjn «'liant
de commissaires en grande tenue, arborant, en guise d'insigne, le camélia blanc à la boutonnière. C'était le dessus du panier de ma rédaction : Sandeau, Texier, Beauvoir, Castille, Eugène Brifaut , Charles Froment, Léon Gozlan, Julien Lemer, Alfred Desessarts, le baron de Bazancourt, lequel répondit à un quidam qui lui demanJait s'il n'y aurait rien pour les hommes :
c Pardon, monsieur, dans un instant on va leur servir un petit verre. »
Quelques jours après, j'offris à mes exécutants, qui avaient refusé d'un accord unanime tout autre témoignage de gratitude, un dîner de gala, qui fut suivi d'un bal.
La fête, car c'en était bien une, eut lieu dans les magniflques appartements occupés à cette heure par le Cercle de Paris.
Qu'on juge de ce que j'y dépensai par ce seul fait que la carte à payer portait six cents francs de bougies , achetées cependant en fabrique, le reste à l'avenant. Mais aussi quelle soirée ! quel écrin de femmes ravissantes ! il y avait madame Dash, un parangon de grâce et de beauté, radieuse sous sa coiffure dite à la Belle- Poule, une mode du temps inspirée par la frégate retour de Sainte-Hélène, aux ordres du prince de Joinville ;
Madame Anna Thillon, dont l'entrée fit explosion, quand elle parut, blonde et rose comme le printemps, sous sa parure de liserons ;
Carlotta Grisi, l'incarnation de Giseïle, avec son teint vermeil et son gracieux sourire ;
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Et il entraîne, en tourbillonnant, sa valseuse.
Après le bal, il y eut médianoche pour un certain nombre d'intimes. Le matin, quand on déblaya le champ de bataille, on trouva dans un coin les cadavres de quarante-sept bouteilles de Champagne. C'était le coin d'un brelan carré de soupeurs fameux dans les fastes bachiques : Wollis , de la Gazette des Tribunaux; Eugène Brifaut, Charles Froment, Bouffé, directeur du théâtre du Vaudeville; quatre ingurgiteurs émérites, dont j'esquisserai chemin faisant la curieuse physionomie.
Il me faut revenir à mon concert pour y ressaisir la trace d'une financière de l'amour dont j'ai le désir d'ébaucher le portrait. Ce fut, en effet, mon concert qui devint, sans qu'elle s'en doutât assurément, ni moi non plus, l'origine et le marchepied d'une fortune comme on n'en cite guère parmi les parvenues du demi-monde.
Quelques jours avant qu'il eût lieu, un de mes rédacteurs vint me conter en confidence qu'il y avait, dans un garni de la rue Laffitte ,une toute jeune et tout adorable créature, fraîchement débarquée des bords de la Neva, qui sollicitait comme une faveur insigne l'honneur de jouer du piano à ma soirée musicale.
J'avais déjà sur mon programme X..., pianiste di primo cartello, alors dans tout l'éclat de ses succès. Je refusai d'abord. On insista en m'engageant à aller voir la belle solliciteuse. Sa seule vue me désarmerait, me
dit-on. J'y allai. C'était, en effet, un chef-d'œuvre de la nature, une perfection sous le rapport du charme aussi bien que de la beauté.
Inutile de la décrire : elle était réussie de tout point. Avec cela causant à merveille, pleine d'intelligence et d'esprit, parlant quatre langues, l'italien, l'anglais, le russe, — le français, cela va sans dire, — et les parlant avec une égale facilité. Je fus fasciné : je cédai.
Le lendemain j'amenai chez elle X..., qui fut étonné comme moi, — plus que moi , ainsi qu'on le verra tout à l'heure. Ils répétèrent amoroso un morceau à quatre mains, qu'ils jouèrent au concert de la Sylphide, où la belle musicienne figura sous le nom de M Ue V...
Peu de mois après je reçus une lettre ainsi conçue :
« X... (le pianiste en question) a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle V... »
J'appris de la bouche des nouveaux époux qu'ils s'étaient mariés en Angleterre, et je fus invité, en nombreuse compagnie, au banquet nuptial célébré pour le retour de l'heureux couple au sein du foyer domestique. La mariée, belle et souriante comme Hébé, circulait autour de la table en versant à pleine coupe à ses hôtes le-champagne, que nous bûmes à la félicité du ménage.
Quelques années plus tard, X..., presque ruiné s'embarquait pour le Nouveau - Monde , où il allait refaire sa fortune à l'aide de son piano et de son talent.
De retour à Paris, il retrouva sa veuve convolée en de
secondes noces, aussi sérieuses que les premières. Le prétendu mariage en Angleterre était, nous rapprîmes par la suite, une comédie jouée d'un commun accord. Mademoiselle N... ne s'était point mariée, par l'excellente raison qu'elle eût été bigame. V... n'était même pas le nom de sa famille : c'était celui de son mari. Telle fut la première étape de cette galante carrière.
Je ne sais pas si j'ai assez dit tout le charme de cette femme. Elle avait un grand œil fendu et découvert, d'une expression en même temps ardente el langoureuse, une taille qui ployait comme un jonc, des cheveux d'un noir admirable qui retombaient en boucles autour de son visage. Par ce qu'elle est aujourd'hui, on peut juger ce qu'elle était alors.
Son esprit était d'une trempe excentrique : elle disait tout ce qui lui passait par la tête, sans choisir ses expressions, qu'elle savait rendre d'une délicatesse extrême, — quand elle le voulait, cependant.
Les récits de sa vie passée dans son pays, arrangés avec beaucoup d'art, étaient particulièrement amusants. Son léger accent lui prêtait une grâce de plus.
Lorsqu'elle eut quitté la maison de son second mari, elle ne s'amusa pas à se désoler, ni à perdre son temps ; elle était trop intelligente pour cela. Ses amis furent prévenus qu'aile les accueillerait nonobstant, et qu'il n'y aurait qu'un mari de moins, ce qui, en pareil cas, n'est
pas grand'chose. Elle expliqua carrément et sans ambages sa position, et chacun s'empressa de l'accepter.
Elle eut donc ses mêmes réceptions, qui n'étaient ni des soirées, ni des matinées ; c'était mieux. On trouvait chez elle tous les agréments possibles, même celui d'un sans-gène complet.
Si les sièges manquaient ou s'ils semblaient insuffisants, on y suppléait par un magnifique lit carré h colonnes où l'on pouvait tenir cinq ou six, et qui aurait dû écrire ses Mémoires.
Le succès do la Veuve ne fut jamais plus grand que pendant ce temps de vacances ; sa beauté y gagna encore en éclat , son esprit en finesse et en saillies. Ceux qui l'avaient une fois connue, ne pouvaient plus s'arracher à ce séjour d'Armide. ho là une agglomération d'amis qui tournait à la foule, et qui, tous, étaient reçus avec un sourire.
Bientôt sa vie devait changer, le jour était proche où cette nuée devait disparaître devant un astre étincelant. L'amour ne perd pas ses droits : ne fût-ce qu'une fois, il soumet les plus firrs courages. Elle devait payer son tribut comme les autres. Un jeune étranger, beau comme le plus beau de ses rêves, parut un jour au milieu de son existence de plaisirs. Il l'aima passionnément et, ce qui était plus difficile, il s'en fit passionnément aimer, au point de ne plus voir que lui seul, de lui sacrifier le passé et le présent, afin d'assurer l'avenir.
Il était dans l'âge où la première condition d'un sentiment réel est la durée ; l'idée de perdre ce trésor lui déchirait l'àme ; il songea à se l'attacher par des liens indissolubles ; elle eût refusé tout autre, le jeu du mariage ne lui avait pas réussi ; mais elle l'accepta, aussi heureuse que lui de porter son nom, de lui appartenir à jamais.
Ils furent unis, parfaitement unis, rien n'y manqua — que la bénédiction des parents du jeune homme, dont on se passa d'abord fort bion ; on s'aimait trop pour qu'une bénédiction de plus ou de moins entachât la légitimité des transports. Tout alla à merveille : la grande fortune de l'époux fut fêtée avec ivresse et reconnaissance ; il portait un nom de fort bonne noblesse ; la position était donc excellente.
Mais tous les jeunes étrangers ont des pères Ducantal, qui, pour n'être pas toujours enrhumés, n'en sont pas moins féroces. Ici il n'y avait pas de père, il y avait une famille entière qui entra en convulsions de rage lorsqu'elle apprit cette union internationale. On écrivit des toises de mercuriales, on essaya de séparer ce que Dieu avait uni, contrairement aux principes sacrés : tout fut inutile.
Alors on coupa les vivres ; c'est un assez bon moyen pour faire sortir le loup du bois. Il fallut capituler, c'està-dire s'expliquer face à face ; le jeune homme consentit à faire seul le voyage, afin de préparer les s oies à sa noble dame. Il partit, il affronta les colères et les re-
montrances, et resta ferme comme un roc, rien n'y fit : il aimait.
Pendant ce temps elle était ici, triste, malheureuse ; c'était le véritable amour, vous dis-je. Bientôt elle n'y tint plus, elle voulut le revoir, et quelque danger qu'il y eût à tomber comme une bombe au milieu des négociations entamées, au risque de les faire rompre, elle se décida. Elle porta au Mont-de-Piété les joyaux qu'elle tenait de lui, des magnificences, sûre de les reprendre plus tard, et ne les eût-elle pas repris, elle consentait de grand cœur à les perdre pour le rejoindre.
Je vous raconte là ce qui se disait tout haut à cette époque, et ce qui la rendait intéressante aux yeux de beaucoup de gens ; cela ressemble à un roman, et si par hasard ce n'était pas vrai, ce serait encore un feuilleton à lire.
Ils se revirent. Ici les renseignements ne sont pas trèsprécis. Les uns assurent que le mari parvint à la faire accepter, les autres prétendent que jamais la famille ne céda. La même indécision existe sur la cause de la séparation. Suivant quelques personnes, c'est elle qui a rompu. Suivant un beaucoup plus grand nombre, l'amour du héros s'est lassé : tout finit !
On n'entendait plus parler d'elle, on ne savait plus si elle errait au loin désolée, ou si elle triomphait dans quelque capitale. Un jour, Paris étonné la vit reparaître :
ce fut une résurrection. Elle était toujours belle, toujours jeune, et quelle splendeur !
Je me trouvais un matin dans une maison où elle avait beaucoup été pendant son second hyménée ; — elle compte par hy menées, comme les rois de France par races. — Nous vîmes s'arrêter à la porte une voiture traînée par des chevaux de 10,000 francs pièce : c'étaient ceux du matin, il était dix heures. Jugez des autres. Le coupé, chef-d'œuvre de Bender, portait un écusson armorié, — celui de la troisième race, ma foi ! L'intérieur était doublé en satin blanc et d'un goût exquis. Le tapis en martre zibeline , valait, m'a-t-on dit, au moins mille écus.
De cette boîte, elle sortit enveloppée d'une pelisse de renard bleu d'un prix inestimable; sous cette pelisse se cachait un négligé flambant... je me trompe, il ne flambait pas ; il avait, au contraire, l'air de rien du tout ; ce n'étaient que dentelles, que cachemires, des diamants à tous Ivs doigts, aux oreilles des boutons de vingt mille livres chacun; bref, un luxe, une simplicité, un goût!... comme si elle fût née dans des langes tissés par les fées. C'était magique.
Depuis lors, elle n'a cessé de grandir dans la légende parisienne. Elle marche dans une voie unique, elle s'est fait une place que beaucoup lui envient et que nulle ne saurait tenir comme elle. Grâce à ses relations du temps des Carlovingiens, elle a de grands amis parmi les gens
de lettres, elle s'est improvisé un salon et des dîners spirituels. On cause chez elle. Elle ne reçoit pas de femmes, justement à cause de sa situation. Elle ne veut pas de camélias, et les violettes ne veulent pas d'elle; dès lors elle s'abstient.
Elle a même eu à ce sujet un mot superbe, qui peint bien la confiance qu'elle a en ses lingots et le poids qu'ils lui donnent.
— Mais s'ils me plaisait d'en recevoir, j'en louerais, des femmes du monde !
Elle a donc beaucoup d'argent, plus qu'elle n'en peut dépenser. Elle habite un château dont le nom l'écraserait, si ses millions ne la soutenait pas. Son écrin vaut celui d'une reine ; elle a si grand'peur d'être volée qu'elle a organisé un système de surveillance et transformé les gardes de son parc en watchmen. Pendant toute la nuit ; ils se promènent autour du château, et, pour prouver qu'ils ne dorment pas, ils sont obligés de tirer chacun un coup de fusil de demi-heure en demi-heure, ce qui équivaut au — Sentinelle, prenez garde à vous ! — des places de guerre.
Comme ils sont cinq ou six, cela fait nne explosion toutes les sept ou huit minutes, un beau bruit, diraient les chasseurs.
Son coffre-fort est en sûreté et son sommeil ne se trouble pas pour si peu ; au contraire, elle s'endort délicieusement à cette musique seigneuriale, elle se berce de cette douce pensée :
— Ce sont mes gens qui tirent ma poudre; ils
parcourent mes bois ; ils défendent mes diamants et mes billets de banque. Parisiens, dormez !
L'amour de la propriété ne s'émousse pas comme les autres, il augmente par la possession.
Maintenant elle a à Paris un hôtel dont les derniers détails sont des merveilles ; les robinets sont en or, les fourneaux en porcelaine de Saxe et les pavés en pierres précii-uses, comme dans les coules de Perrault. Il semblequ'un coup de baguette ait fait sortir tout cela déterre; le génie qui a créa ces mille et une nuits a fait à Scheerazade uneéternelle jeunesse. Je vous défie de lui donner les cinquante deux ans qui sont pourtant bien à elle. Toutcelaestsiextraordinaire qu'on s'attend à un autre coup de baguette qui fera rentrer sous terre ces magnificences comme elles en sont sorties ; on nage dans le fantastique à pleins bords.
J'ai maintenant une question tr os-série use à aborder, c'est celle des parasites d'un certain ordre, et pour ainsi dire des parasites sans le savoir. Je voudrais éclairer, sans les blesser, les personnes qui, à leur insu, jouent un rôle équivoque et ne se doutent pas des interprétations fâcheuses auxquelles donnent lieu quelques-unes de leurs fréquentations habituelles. Je vais m'expliquer avec autant de clarté qu'il m'est permis d'en mettre dans uno question d'intérêt si restreint ; je ne puis ni ne veux désigner personne, et pourtant je désire être compris.
Ainsi que la vertu... Mais je n'ai besoin de :n' appuyer
d'aucune citation classique pour qu'on admette avec moi, que, même dans le monde des mœurs irrégulières, il y a des degrés. Telle femme, placée à l'échelon le plus élevé de ce monde-là, jouit de tout le luxe et de toutes les satisfactions que peut procurer une grande fortune : elle a hôtel à la ville, château à la campagne, des voitures, des chevaux de race, une livrée, des diamants, des parcs, des vignes et des prés ; seulement, ah ! il y a toujours un seulement, sa position particulière lui impose l'obligation gênante de ne recevoir que des hommes. Élégante et distinguée elle-même, sans cependant être née pour prendre rang dans la bonne compagnie, c'est celle-là qu'elle aime et qu'elle recherche : malheureusement, les femmes irréprochables ou non compromises, ce qui revient au même pour la société aux yeux de qui l'observation des convenances est la loi suprême, ne sauraient sans déchoir franchir son seuil marqué ; dès lors, la maison est classée, c'est-à-dire jugée.
Mais vous trouverez chez les personnes qui appartiennent à cette catégorie mixte des hommes du meilleur monde et des écrivains du plus haut mérite. Quelquesuns y dînent régulièrement.
Je pourrais citer une de ces maisons qui est un véritable musée, tout peuplé d'objets rares et précieux, et où, pour peu que vous laissiez percer votre admiration en face d'un bronze florentin ou d'une coupe en lapislazuli, on vous force très-gracieusement à l'emporter.
Je comprends parfaitement qu'on se montre une fois ou deux, par curiosité, dans ces endroits charmants, pour y enrichir le trésor d'observations parisiennes qu'on amasse. Le danger que je veux faire ressortir, c'est celui de l'habitude. La position des commensaux ordinaires est très-fausse, car, en somme, ils acceptent toujours ce qu'ils ne peuvent jamais rendre. Qu'un acteur infime, qu'un artiste pauvre et peu connu profite de ces libéralités-là chez une camarade, les médisants s'en donneront à cœur joie à ses dépens. Les familiers d'un rang plus élevé se croient-ils plus à l'abri des malignités de la conversation ?
Il y a des choses qu'on ne peut s'empêcher de remarquer. Par exemple, je vais à un théâtre où Tune de ces dames a une loge à l'année. Ces messieurs en ont pris possession ; ils s'y installent comme chez eux, et c'est de là qu'ils jettent à l'artiste qui leur plaît de superbes bouquets cueillis le matin dans les jardins de la propriétaire de la loge. — Dîner, loge au théâtre, fleurs, ils acceptent tout de cette dame. Tenez pour certain que ces personnes, dont nul ne songe, je le répète, à contester l'honorabilité , sont à mille lieues de penser qu'elles produisent un effet regrettable dans la salle où elles se sont transformées en simples jeteurs de bouquets.
Quand un jeune fou mange son blé en herbe avec une femme du demi-monde, il l'accompagne souvent au théâtre, et on les voit tous deux dans une loge, lui
au fond, elle sur le devant ; mais cette loge, il en a retiré le coupon lui-même ; mais les diamants qui étincèlent aux oreilles, au cou, au corsage, aux doigts de cette Aspasie, il les a payés ou les payera : mais les bouquets qu'elle porte et ceux qu'il jette, il vient de les acheter. Il joue son rôle de fils de famille prodigue, rôle aussi ruineux que brillant, mais c'est avec ses propres écus qu'il solde son faste ; il y a loin de lui au parasite qui jouit de tout et ne paye rien.
Puisque je crois devoir dire tout haut, quoique avec réserve, ce que tout le monde pense, je demanderai aux hommes de qui je parle si, donnant le bras à une femme d 1 vrai mo de et rencontrant inopinément la femme du demi-monde dont ils acceptent les dîners, ils n'éprouveraient pas une gêne, un embarras, une contrainte difficile à surmonter ? Et n'est-ce pas là ce qui prouve le mieux que leur position est anomale et peu digne d'eux?
11 me revient en mémoire une anecdote qui se rapporte à ce sujet.
Il y a quelques années, mademoiselle Ozy se croise dans l'escalier du Palais de l'Industrie avec un personnage d'un rang très-élevé donnant le bras à une deme du plus grand monde. La situation était critique et il n'y avait pas an instant à perdre en réflexions ; il fallait prendre un parti décisif, détourner la têt ou saluer. M. de*" n'hésita pas une seconde : il fit à mademoiselle Ozy le salut le plus poli et le plus respectueux. Made-
moiselle Ozy, rentrée chez elle, ajouta ce codicille à son testament :
t Je lègue à M. de ***, vingt mille francs, dont il disposera pour ses pauvres, afin de le remercier de n'avoir pas craint de me saluer en donnant le bras à une trèsgrande dame. »
L'anecdote m'a été racontée par mademoiselle Ozy elle-même.
Remarquez bien que mademoiselle Ozy avait été artiste et que ce titre mettait M. de*** beaucoup plus à Taise, tandis qu'aucune qualité du même genre ne distingue du monde interlope certaines femmes riches dont on hante les salons.