ROGER DE BEAUVOIR
Sa jeunesse. — Roger de Beauvoir chez lui. — Deux yeux crevés. — La lôte de PaulFoucher. — LÊcolier de Cluny. — Le train de vie d'un dandy. — La mémoire de l'estomac. Le Chevalier de Saint-Georges. — Le monde des soupeurs. — Les viveurs au théâtre. — L'hôlel Pimodan. — Un huissier à cheval. — Un Turc à dix francs par jour. — Monsieur Psit. — Le chapeau à panache. — Les ingurgiteurs. — Une chanson à boire. — Le duel au Champagne. — Le travail de Sisyphe.
— Ici on ne se bat plus pour la duchesse de Berry. — Un bel esprit à Bicétre. — Bouffé au Moulin Rouge. — Biquon Blondel. La gangrène sénile. — Un enterrement aux Variétés.
— Le bourreau de Louis XVII. — Mademoiselle Doze. — Le Verre d'eau. — L'enfer dans le ménage. — Un quiproquo.
— Othello blessé. — Le lit de mort d'une femme à la mode.
— Le lion malade. — Une boutonnière déchirée. — Gomment finit un dandy.
Parmi les figures originales de ce temps-là, et qui toutes vont s'effaçanl pour ne plus reparaître, il en est une particulièrement sympathique, non-seulement en raison de son caractère, mais encore et surtout à cause des longues et douloureuses épreuves infligés à ses derniers jours : je veux parler de Roger de Beauvoir.
Lorsque je le connus, c'est-à-dire au temps de la Sylphide, c'était un des plus charmans dandys de l'époque
On ne pouvait songer à faire un journal fashionable sans sa collaboration. C'était une élégance, une façon déparier et d'écrire cavalières, dans l'ancienne et bonne acception du mot, qui lui assuraient une place à part dans la littérature et dans la société ; place qui n'a jamais été occupée depuis par personne, et qui ne le sera plus à cause de la différence des époques.
On m'avait donné son adresse rue de la Paix, n° 12, au coin de la rue Neuve-Saint-Augustin.
Je fus introduit dans un appartement splendide, au second étage : les détails de cette visite sont aussi présents à mon esprit que si elle eût été faite hier. J'en fus très-frappé.
Un domestique fort bien stylé me fit attendre d'abord dans un salon Louis XV, étincelant de dorures. Ce n'étaient que porcelaines, cristaux de roche, lampas rouges et blancs, meubles en bois de rose, tableaux de l'époque; le plafond et les portes étaient peints ; je fus ébloui, je n'avais jamais vu chez un garçon pareille magnificence : je débutais et j'arrivais de province, il y avait un abîme alors entre cette existence-là et moi.
Auparavant j'avais traversé deux pièces, une bibliothèque et un cabinet de travail, tout en chêne sculpté, orné de faïences anciennes, d'armures, de glaces bizeautées, de vitraux peints ; les murs et le plafond aussi couverts de sculptures; c'était magnifique et d'un goût aussi pur que sévère.
Le valet de chambre me conduisit, après un instant,
dans une chambre à coucher moderne, très-élégante, où les tableaux dominaient surtout. Je remarquai entre autres le portrait d'une très-jolie actrice, fort connue et qui le fut bien davantage depuis, siîr le théâtre du monde, où nous la retrouverons, mademoiselle Ida, de la Porte- Saint-Martin. Elle avait les deux prunelles percées par une épingle, je ne pus m'enipècher d'en faire l'observation.
— Oh ! me répondit Roger en riant, ce n'est rien, c'est de Courchamps, dans une de ses colères.
Nous saurons peut-être pourquoi M. de Courchamps crevait ainsi les yeux des jolies femmes.
Je n'avais jamais vu l'auteur de V Ecolier de Cluny et franchement je le trouvai au dessus de sa réputation. Il avait alors un peu plus de trente ans, mais il ne les portait pas. Sa magnifique chevelure noire bouclée foisonnait autour de sa tète intelligente et remarquablement bello. 11 avait quelque chose de fier et d'impertinent dans le regard, qui lui seyait bien.
Les jeunes gens d'alors, ceux qui affichaient quelques prétentions à la lionnerie surtout, soignaient beaucoup leur coiffure. Ordinairement Roger était un de ceux qui y apportaient le plus de prétentions, mais il était de bonne heure et sa toilette n'était pas faite.
Sa chemise déboutonnée laissait voir son cou et sa poitrine; il n'avait qu'un large pantalon de cachemire rouge, à grands plis, et par là-dessus une robe de chambre flottante, en soie verte brodée d'or, qui ressemblait à une toge de patricien de Venise.
S'il eût eu un rendez-vous avec quelque maîtresse, il n'aurait pu choisir un costume qui fit mieux valoir ses avantages.
11 me reçut à merveille, il eut de l'esprit à revendre, me promit tout ce que je lui demandai ; il me promena dans tout son appartement, me montra ses curiosités et même sa cuisine, où je fus surpris à l'aspect d'une énorme tête peinte sur le manteau de la cheminée : j'ai su depuis que c'était celle de Paul Foucher.
J'emportai de cette conversation un très-amusant souvenir. Roger me parut un excellent garçon, sans prétentions aucunes, spirituel au suprême degré, un peu toqué peut-être, étourdi, mais incapable de faire sciemment du mal à personne. Il avait les qualités brillantes de la séduction, qu'il exerçait sur une vaste échelle. Les femmes en raffolaient, il eut des aventures célèbres et inspira de grandes passions.
Roger de Beauvoir est né en 1808. Son père était receveur général de l'Aisne, sous lo premier Empire. Son oncle, M. de Bully, fut député du Nord sous la Restauration.
Il fut élevé d'abord chez les oratoriens de Juilly, et plus tard à Saint- Acheul, chez les jésuites , en même temps que le marquis de La Rochejaquelein.
Dès qu'il eut dix-huit ans, sa mère l'envoya à Londres auprès du prince de Polignac, un de ses amis. Il était alors ambassadeur de France en Angleterre. Il allait attacher officiellement Roger de Beauvoir à sa légation,
lorsqu'il fut appelé, en 1827, au ministère; son protégé revint en même temps que lui.
Il a fait depuis nombre d'articles sur ce pays dans la Mode, la hevue de Paris, la Sylphide, le Siècle, etc.
Son premier livre fut l'Écolier de Cluny : il eut un vrai succès, il appartenait à un genre qui commençait à devenir à la mode, et il parut plusieurs mois avant la Tour de Nesle, bien que l'auteur n'ait jamais réclamé officiellemeni la priorité. Une lettre écrite dans le temps par Alexandre Dumas au Musée des familles lui rendit pourtant pleine et entière justice. Le sujet historique appartenait à tout le monde, mais Roger le découvrit et l'exploita avant personne. Très-probablement M. Gaillardet avait lu V Ecolier de Cluny, lorsqu'il conçut l'idée de son drame. Ou s'il n'en est pas ainsi, les deux auteurs se sont rencontrés, à leur insu, sur le terrain de Brantôme. Le livre et la pièce eurent un très-grand retentissement.
Le jeune écrivain se trouva placé, presque tout de suite, dans la pléiade des célébrités ; sa fortune, l'éclat de ses aventures, sa mise recherchée et un peu excentrique, ses gilets d'or, ses diamants, le bruit qui se faisait autour de lui et celui qu'il faisait lui-même, attirèrent l'attentiqn, et bientôt on le compta au nombre des quelques hommes dont l'entrée faisait sensation à l'Opéra,
ou il se rendait assidûment aux places les plus en vue.
Il donnait des dîners sompteux, où il traitait ses confrères ; il avait des voitures et des domestiques. Sa maison était chaque jour fréquentée par une foule de camarades et par de jolies femmes.
M me de Girardin, — le vicomte de Launay, — avait écrit sur lui ces deux vers :
« Ce poëte dandy, ce héros de boudoirs
« C'est Alfred de Musset avec des cheveux noirs. »
Le poëte des Chants d'Espagne et d'Italie fit avec lui bien des joyeux soupers ; ils se voyaient souvent, et Roger a conservé de lui des couplets abracadabrants sur quelques personnages de l'époque. Voie selui qui concerne Roger lui-même :
« De Beauvoir « Tel à voir « Nous amuse, « Quand il a trop bien dtné
« Il prie à déjeuné :
« On y va l'on s'abuse! »
C'était, en effet, une des spécialités de Roger. Il avait la mémoire de l'estomac très-fugitive. Il lui arrivait souvent d'engager les gens et de leur fausser compagnie. On raconte à ce sujet une foule d'histoires drolatiques, il y aurait de quoi en faire un volume.
Roger a fait au moins une douzaine de romans et plusieurs pièces de théâtre, tout cela réussit plus ou moins. Son grand triomphe, son chef-d'œuvre, c'est le
Chevalier de Saint-Georges. II publia d'abord le livre, très-amusant et très-bien fait, ensuite il fit jouer la pièce aux Variétés, en collaboration avec Mélesville. Lafont y était parfait, Facteur et l'auteur furent célébrés tous les deux par la critique et par le public. C'est une des belles soirées auxquelles j'ai assisté. C'était justement à l'époque oh je connus Roger, il était encore tout brillant de sa gloire.
Roger est moins connu, en dehors des gens spéciaux, comme poète que comme novateur, et c'est à tort: la poésie est son véritable talent. Il a fait paraître plusieurs volumes de vers, où il s'en trouve de très-remarquables. Il tient en même temps de nos trois grandes écoles, et sa place est marquée haut dans chacune.
Ce n'est pas cependant comme homme de lettres que Roger est curieux à examiner, c'est surtout comme homme, comme viveur. Il y a en lui des originalités qui en font, ainsi que je l'ai dit, un des hommes de ce temps qui doivent marquer dans l'histoire des mœurs.
11 est presque le dernier de ces splendides soupeurs dont les échos du café de Paris, du café Anglais et de la Maison d'or ont gardé le souvenir. Il a bu en sa vie assez de vin de Champagne pour mettre un bâtiment à ilôt. Toutes ses nuits s'employaient à ces repas homériques qui tueraient en deux ans un gandin de la génération présente.
Voici comment se passait le temps chez ces privilégiés de la nature et de la mode.
108 HtBOOOS HT* JdTlIS ALI-TE.
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foyer de la danse et dans les coulisses, où Ton était accueilli chaleureusement.
Les autres théâtres en vogue étaient les Variétés, le Vaudeville et un peu les Italiens. On n'allait guère ailleurs, à moins d'avoir une beauté à protéger ou à séduire, excepté les jours de premières représentations, Roger n'en manquait pas une.
Après le spectacle, on se retrouvait de nouveau sur le boulevard, on avait recruté des soupeurs et des soupeuses, et on restait à rire, à boire, à s'amuser d'une manière folle, jusqu'à trois ou quatre heures du matin au moins
Certes les bons vivants que je viens de vous peindre n'étaient pas des saints, l'orgie était pour eux une habitude, bien plus peut-être que pour les jeunes gens d'aujourd'hui; mais ils se sentaient encore de la bonne compagnie qui les avait élevés. Ils se grisaient en habit habillé, avec des façons de grands seigneurs ; leur vocabulaire n'était pas celui des pensionnaires de quinze ans, mais si le fond était licencieux, la forme était châtiée; ils avaient de l'esprit jusque dans leurs écarts. S'ils luttaient à coups de vin de Champagne, à qui en boirait le plus, cette boxe mousseuse se terminait par des couronnes de roses embaumées, que Roger gagnait presque toujours.
C'est au sortir de son bel appartement de la rue de la Paix, dont il se fit donner congé pour certain tour joué à une de ces colocataires avec laquelle il était
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en hostilité, qu'il loua l'hôtel Pimodan, près de l'hôtel Lambert dans l'île Saint-Louis, magnifique maison, où il ne vécut que comme sous la tente. Il ne meubla pas, il eût fallu dépenser plus d'argent qu'il n'en avait à sa disposition. Son immense salon n'avait pour ornement qu'une armure complète, cheval et cavalier.
Il nous y donna un souper, où nous avions beaucoup de quoi boire, de quoi manger, mais presque pas de quoi nous asseoir. Ces grandes pièces ressemblaient à des hailes, on eût juré que les huissiers y avaient opéré une saisie.
Roger n'avait pourtant pas fait connaissance avec ces messieurs, ce ne fut que plus tard, après son mariage, qu'il y eut entre eux de fréquentes relations.
11 courut à ce sujet beaucoup d'anecdotes, une entre autres, où le cheval bardé de fer juua le principal rôle.
Roger demeurait alors rue Saint-Florentin, dans un magnifique hôtel nullement accoutumé à de si joyeux hôtes : on l'en fit promptement déguerpir, sous prétexte de tapage nocturne ; certaines gens ne comprennent pas que passé onze heures on soit hors de son lit.
Beauvoir était dans toute la fureur de sa séparation conjugale, des réclamations de pension, etc. ; les huissiers pleuvaient chez lui, et dans ce temps-là encore, on riait des huissiers : aujourd'hui on les prend au sérieux.
Un matin, il dormait, lorsque la sonnette retentit : trois hommes noirs se présentèrent, c'était M. *** et ses praticiens chargés de leurs volumineux dossiers. L'huis-
sieren chef était obèse, homme ordinaire ayant des prétentions au bel esprit. Il se vantait de hanter les gens de lettres autremont qu'avec du papier timbré à la main, et discourait sur toutes choses en savant très-expert.
Les recors, maigres et faméliques, reculèrent à l'aspect de quatre chevaliers armés de toutes pièces, qui semblaient les regarder à travers les trous de leur visière. Ils entouraient le cheval en question, du haut duquel un autre mannequin de fer étendait sur eux *n bâton de commandement.
Roger avait chez lui un maître Jacques, nommé Chevrier, bien digne d'un tel Don Juan, valet de chambre, cuisinier ou maitre-d'hôtel, selon l'heure ; il arborait volontiers le costume blanc le matin, et il se trouvait justement dans cette tenue.
— M. de Beauvoir est sorti, dit-il, que lui voulezvous?
— Nous venons pour saisir : voici nos pièces. Chevrier les prit du bout du doigt et les parcourut,
il avait le flair de la procédure.
— Vous êtes en règle, Monsieur l'huissier, vous n'avez qu'à saisir. A combien se monte votre créance?
— A 428 fr. 32 c. frais compris à ce jour.
— Une bagatelle ! vous pouvez vous contenter de cette pièce, il y a ici de quoi vous payer. Voici d'abord quatre fantassins en armes , bardés de fer, mornes et la visière baissée : ils sont du seizième siècle.
Il tenait à la main une baguette et continua, comme
s'il eût été chez Curtius ou dans la galerie du château de Silva.
— Ceci, poursuivit-il , est l'armure de l'empereur Ma» milieu : admirez, je vous en prie, messieurs, cette cuirasse, ces targettes, ce mors damasquiné. Les étriers seuls nous ont donné bien du mal à découvrir ; et la selle, donc ! la selle, vaut plus de six mille francs. Vous pouvez voir, faites tout à votre aise. Je vais m'occuper du déjeuner de monsieur ; saisissez tout ce qu'il vous plaira, quant à l'emporter, c'est autre chose.
Quelques instants après Chevrier revint armé de trois verres et d'une bouteille de vin de Malaga entourée d'une pyramide de biscuits. Il trouva les huissiers en contemplation devant ces héros, se demandant s'ils s'en contenteraient.
*** refusa d'abord de goûter le nectar que lui proposait le domestique ; pourtant la mine était si tentante, qu'après quelques façons il se décida, bien qu'il ne dût rien accepter de la partie adverse. Chevrier, il est vrai, n'était pas la partie, et cela pouvait se discuter.
Peu à peu la conversation devint plus intime , on disséqua le maître du logis, et le valet n'en dit que juste assez de mal pour ne pas mécontenter le plumitif.
Le Malaga était bu, sa dernière larme allait couler, et l'huissier, un peu attendri, promit de ne saisir que cette pièce, plus que suffisante pour le couvrirai désirait seulement examiner de plus près l'empereur Maximilien, pour bien se rendre compte de son mérite.
. MÉMOIRES D'UN JOURNAUSTE. 173
— Attendez , reprit Ghevrier, je vais vous apporter une échelle.
Il revint avec l'échelle demandée , *** monta et il enleva le cavalier, que le cuisinier reçut dans ses bras.
— Je vais maintenant estimer cette fameuse selle de six mille francs. On est pourtant bien mal là dessus, ajouta-t-il en enfourchant le colossal destrier, qui, pour paraître plus grand encore, était juché sur une estrade.
— Voyez bien tout, continua le Mascarille, vous en aurez le temps.
Et brusquement il retira l'échelle, l'huissier se trouva perché à quinze pieds en l'air.
— A bientôt , ajouta l'autre, en fermant la porte sur lui.
Le recors ne s'était jamais trouvé à pareille fête, il criait au secours, et il étranglait de colère. Ses deux hommes avaient suivi le traître à l'étage inférieur, où il les faisait déjeuner, ce qui ne leur arrivait pas tous les jours.
Enfin ils entendirent et ils se hâtèrent de retourner auprès de leur patron, qui en fut malade de rage, mais qui ne s'en alla pas sans avoir saisi jusqu'à la dernière casserolle. Roger, qui avait dirigé toute la comédie, prétendait qu'il en avait eu pour son argent.
Une autre fois , — c'était un mardi gras, — il y avait chez Roger de Beauvoir un joyeux déjeuner, le Champagne coulait à flots, on avait soupe jusqu'à six heures ; il en était deux de l'après-midi et l'appétit était revenu après le sommeil.
Tout à co jp la sonnette retentit violemment.
Un homme solennel se présente, suivi de deux autres ^ussi laids que lui et, s'adressant à Roger, il exhibe un jugement, un volume! en foi de quoi il vient saisir.
— Un mardi gras ! s'écrie un des jeunes gens.
— C'est impossible! répètent-ils en chœur.
L'huissier assure que la loi ne reconnaît pas le carnaval.
— Alors, interrompit Beauvoir, le carnaval ne reconnaît pas la loi , la saisie ne peut être valable, vous n'avez pas de faux nez, montrez-moi votre faux nez.
— Brava ! brava ! exclament les convives, qu'ilmontre son faux nez 1
L'huissier ne put s'empôcher de rire, mais il ne fut pas désarmé.
Il fut saisi pourtant par les fuméos du vin de Champagne, qu'il refusa d'abord, et qu'il but ensuite, et oublia un instant ses dossiers , en écoutant une conversation aussi pétillante que le vin; mais le quart d'heure d'après les meubles furent couchés tout du long sur le papier du gouvernement.
Les huissiers y perdaient leur latin, Roger trouvait moyen de les promener; au moment décisif, il finissait par payer après mille échappatoires, mais cette lutte l'amusait, il se défendait contre l'attaque et ne songeait pas à ce que lui coûtait sa défaite.
H était du reste fantaisiste jusque dans les questions financières. On l'a vu mettre sa montre au Mont-depiété, ayant dix mille francs dans son portefeuille. Pourquoi? le savait-il bien lui-môme î
Les huissiers donr, pour activer les choses, lui mirent un garnisaire qui commença à le taquiner. Cet homme était laid, sale, il lui déplaisait de le voir fouler ses tapis et lorgner ses curiosités. Il trouva un expédient magnifique, qui ne pouvait entrer que dans sa tête.
11 le fit venir dans son cabinet, et lui demanda combien il gagnait par jour.
L'autre lui dit : Cinq francs.
— Eh bien, je vous en donne dix et je vous nourris, mais à la condition que vous m'appartenez désonnais. Soyez tranquille, je ne vous dérangerai pas de vos fonctions, vous les remplirez plus que jamais, seulement je vais vous habiller et vous donner un nom à ma fantaisie.
Le quidam accepta.
Aussitôt fait que dit. Roger envoie chez Babin chercher un costume complet de turc, le plus doré possible; il le loue pour quinze jours et il fait de son garnisaire un véritable chienlit; puis il l'affuble d'un nom long d'une aune, et le lâche dans son appartement, après l'avoir savonné du haut en bas.
Les personnes qui venaient chez lui apercevaient dans quelque coin cette ombre d'Oriental, assis sur des coussins, fumant, ou bien regardant en l'air en silence; il lui était défendu de dire un mot, il ne devait pas connaître le français, bien entendu.
— Qu'est-ce? lui demandait-on, qu'est-ce que ce mamamouchi ?
— Un pacha, répondait-il, un grand personnage, qu'un
secrétaire d'ambassade de mes amis m'adresse de Constantinople. Nous nous parlons en gestes, comme dans les ballets, c'est fort amusant.
On s'en allait sans en savoir davantage, en pensant :
— C'est étrange !
Il fit plus, il donna une soirée pour son hôte, prétendait-il, et lui fit une présentation digne du Bourgeois gmtilhomme ; arec le plus grand sang-froid du monde, il nommait à ce mannequin ses convives, l'un après l'autre, et celui-ci ouvrait des yeux hébétés, se contentant des signes qu'on lui avait appris, le tout de la façon la plus bouffonne ; et ce qu'il y eut de mieux, c'est que le mystificateur ne riait pas.
L'assemblée y fut si bien prise, qu'onjentendait chacun dire :
— Comme ces gens-là sont plus beaux que nous! Quelle race magnifique ! Regardez-moi ce gaillard comme il est campé ! Et quelle barbe !
Ils n'eurent pas un doute. Roger le raconta lui-même plus tard, quand il fut débarrassé de la dette et de son garnisaire, et s'en moqua bien.
Roger se tira de ses ennuis, grâce à la fortune qu'il tenait de ses parents. Ses meubles furent vendus deux fois : la première ce fut par lui-même, il fit une vente, rue de la Paix, longtemps avant que les lorettes n'eussent inventé les leurs, et il eut autant de monde que la plus courue d'entre elles.
La seconde fois ce fut plus original et plus triste, on
le vendit tout de bon et cela parce qu'il avait oublié la saisie; quand il envoya payer, il était trop tari. Ce n'était cependant pas l'argent qui lui manquait.
Roger eut une affaire avec Balzac , j'entends une
affaire de plume, leurs amis empêchèrent qu'elle allât jusqu'à l'épée. Balzac, je ne sais pourquoi, ne pouvait le souffrir, et s'efforçait de lui être désagréable. Il publiait sous le titre de la Revue Parisienne, un petit journal à l'instar des Guipes d'Alphonse Karr. Un jour il vint au bout de sa piume une diatribe assez plate contre Roger. Il y était dit entre autres choses, qu'il ne s'appelait ni Roger ni Beauvoir, mais il ne lui indiquait pas un autre nom.
Roger répondit par une lettre pétillante d'esprit. 11 demandait à la fin comment il devait signer puisqu'on lui refusait ses deux noms. Ses amis devraient apparemment l'appeler: Psit! lorsqu'ils le rencontreraient et qu'il ne les verrait pas. Psit n'était pas une dénomination, une qualification encore moins. Comment faire ? Il ne sollicitait qu'un conseil. Balzac ne le lui donna pas, il se tut et comprit qu'il avait fait une école.
Avant de se marier, Roger avait eu les honneurs de la paternité d'un garçon dont la mère était une ancienne artiste. Bien qu'il n'eut plus de relations avec elle, il continuait à prendre soin de l'enfant, qu'on avait mis en nourrice à Charenton. Cet enfant était superbe, son père le voyait quelquefois, il payait sa pension, sans se faire rendre compte des détails.
On le prévint que le petit bonhomme n'avait pas tout ce qu'il lui fallait et qu'il était bon d'y veiller de plus près ; Roger remercia beaucoup, et le même jour, expédia une caisse à son bébé. Le donneur d'avis s en alla, une ou deux semaines après,avec un camarade, un étourdi comme lui, se promener du côté de Charenton dans l'intention de voir ce petit être, qu'on disait charmant ; ils n'avaient oublié qu'une chose, c'était de s'enquérir du nom et de l'adresse de la nourrice.
Ils arrivèrent au pont, et là, ne sachant plus où aller, ils s'informèrent; en même temps, ils aperçurent un groupe de moutards qui jouaient en criant et qui couraient a toutes jambes.
— Ah ! s'écria l'un d'eux, nous n'avons plus besoin de rien demander à personne, le voilà ! Ce ne peut être un autre que celui-là.
Il montrait un superbe garçon de deux ans, en chemise, sans bas, et coiffé du plus splendide chapeau à plumes qu'on eût pu trouver dans tout Paris ! Un panache à faire envie aux chevaux d'un corbillard de première classe, et qui donnait au marmot ainsi fagoté l'air d'un chien savant en tenue de parade.
La caisse envoyée contenait cet objet de nécessité première aux yeux de l'amour paternel. Quant au reste ce n'étaient que des accessoires.
Cet enfant est mort depuis.
Les valets de chambre de Roger ont joué dans sa vie un rôle aussi important que les laquais dans les anciennes
comédies, ou dans les romans historiques de Dumas.
Ébauchons, en passant, la physionomie des notables de cette nouvelle confrérie des C >teaux. C'était, avec Roger de Beauvoir, Eugène Brifaut, rédacteur du Corsaire, Bouffé, directeur du Vaudeville, qu'il ne faut pas confondre avec l'acteur Bouffé, Charles Froment, Bandeau, jeune alors et superbe... j'en oublie : il y a si longtemps !
Les fidèles ne reconnaissaient d'autre dieu que le vin de Champagne. Eugène Brifaut était son prophète. C'était à lui que revenait l'honneur d'avoir inventé « l'ingurgitation. »
L'ingurgitation consistait à absorber un verre de Champagne sans le déguster. Le buveur levait le coude, approchait le cornet de ses lèvres (la coupe n'était point encore en usage), inclinait la tète en arrière, ouvrait une large bouche, et d'un seul trait versait le contenu du cristal dans l'orifice comme dans un entonnoir, d'où le liquide se précipitait en cascade au sein des profondeurs de l'estomac. Cette gymnastique bachique, bien différente de l'art de « sabler le Champagne, » si fort en honneur au Caveau, était plutôt un tour de force qu'une jouissance. Gargantua eût applaudi peut-être, mais qu'auraient pensé Panard et Désaugiers?
Inutile de dire que Brifaut était le Léotard de l'ingurgitation. Il vidait, sans se faire prier, douze bouteilles de Champagne dans le goulot qui lui servait de gosier. Il avait même composé à cet effet une chanson à boire,
(oh! oui! à boire!) dont le refrain se chantait en chœur:
Les cloches du village
Sonnent l'esclavage. ' Ehl boni boni bon! bon!...
et ainsi de suite sept fois, et entre chaque c bon » une pause de deux ou trois secondes, arrosée d'une rasade de Champagne. A ce steeple chase pantagruélique, Brifaut ne connaissait guère de rival et point de maître.
Son maître élève, Bouffé, n'était pourtant pas indigne d'un pareil professeur. Bacchus faisait honneur à Silène.
Quand l'estomac, longtemps surmené, de Brifaut, le contraignit à se retirer momentanément sous sa tente, Bouffé fut le Patrocole de cet autre Achille, et il ne se montra point au-dessous de son rôle.
Cependant on raconte qu'un soir que la bande joyeuse se livrait, à son ordinaire, aux gais propos imbibés de copieuses libations, le maître du cabaret se présenta tout à coup, annonçant qu'un inconnu, aHligé d'un accent étranger, demandait à parler sans retard à M. Bouffé.
— Qu'il entre, répondit celui-ci; je ne :ae dérange point quand je suis en affaire.
L'homme fut introduit. C'était un colosse taillé en Hercule, et portant au milieu d'une face vermeille, un de ces nez cardinalisés qui montrent, à première vue, selon l'expression de Gavarni, « qu'ils ont coûté cher à mettre en couleur. »
A ce cartel inattendu, le héros ne put se défendre d'un moment de surprise. L'aspect de cette charpente monumentale et l'idée du jaugeage de ce poitrail formidable ne laissaient pas que de lui donner à réfléchir.
Tous les témoins de ce cartel homérique attendaient, retenant leur haleine, le dénoûment de cette scène palpitante pour des cœurs bien nés.
Pendant ce court instant de silence, un homme se lève, un muid, porté sur deux petites jambes et surmonté d'une tète pâle et riante qu'illuminent deux yeux pleins de malice et dé feu. C'est Brifaut qui, condamné par ordonnance de médecin à l'abstinence de Tantale, se plaisait à assister platoniquement à ces fêtes épicuriennes.
— Milord, dit-il, en s'avançant fièrement vers Goliath, qu'il toise d'un regard de dédain, voilà six semaines bientôt que je suis retiré des affaires... mais du moment qu'il s'agit de l'honneur de la France, je rentre en lice... et je vous rends un verre par bouteille, ajouta-t-il avec un geste olympien^. Garçon, douze Champagne première !
A la onzième, disait, en souriant d'un air vainqueur, Brifaut, de qui je tiens le récit de cette prouesse, j'avais mis YEnglish sous la table, et j'ingurgitai seul la douzième, à la revanche de Waterloo!
Quel homme d'esprit que ce Brifaut ! Quel charmant Bt inestimable causeur! quel improvisateur modèle"!
quel type du journaliste humoristique et fantaisiste, et avec quelle verve, quel entrain, quelle rondeur, la bouche épanouie par un large rire, il chantait de la voix la plus fausse et la plus enrouée qui fût au monde, des refrains anacréontiques capables de réveiller Piron ou maître Adam, au fond de leurs tombeaux I Esprit fin et salé à la fois, il était la gaieté, l'enjouement, la folie d'une table. On le rôvait couronné de pampre et, le thyrse à la main, menant la ronde antique des satyres et des bacchantes.
On parle de Timothée Trimm et des chroniqueurs qui accouchent d'un article tous les matins. Mais cette tâche quotidienne, ce travail de Sisyphe, Brifaut l'accomplissait chaque jour, plutôt deux fois qu'une, plutôt à deux journaux qu'à un seul, et il n'en était, pour cela, ni plus éreinté ni plus fier.
La piquante biographie à faire que la sienne! mais il y faudrait un volume, et qui se chargerait de l'écrire comme il la racontait lui-même? Lequel de ses contemporains ne l'a entendu réciter l'histoire de son duel avec M. de la Trésorière, un de ces combats chevaleresques comme on en voyait encore dans ce temps-là ?
A la suite de l'échauiïourée vendéenne, la duchesse de Berry était au fort de Blaye. Le Corsaire, feuille satirique d'une nuance très-avancée, avait publié sur la captive un article anonyme (la loi des signatures n'existait point encore) aussi outrageant pour la femme que pour
la princesse. Un ancien garde-du-corps du roi déchu, M. de la Trésorière, tète chaude, ardent royaliste, se présente au bureau du journal, et s'enquiert du nom de Fauteur. Brifaut se nomme ; provocation aggravée d'une de ces insultes qu'un galant homme ne saurait dévorer sans se perdre d'honneur.
Brifaut ne se piquait pas de courage, mais il avait le sentiment de sa dignité personnelle et de celle de sa profession. De sa vie il n'avait touché aucune arme. Cependant il alla bravement sur le terrain, se fit casser le bras droit d'un coup de pistolet, et refusa, malgré les conseils et les instances des médecins, de sauver sa vie au prix d'une amputation; en quoi il fut mieux inspiré que les savants, car il guérit, garda son bras, et, de cette, même main qu'il avait failli perdre, écrivit en lettres d'affiche sur le mur du cabinet de rédaction, la première fois qu'il remit le pied au Corsaire :