BERRY
Hélas ! je l'ai revu quelques vingt ans plus tard, ce joyeux et étincelant Brifaut.
Je visitais Bicêtre. Tout à coup en mettant le pied dans une salle affectée aux malades tombés au dernier échelon de l'aliénation mentale, j'aperçus accroupi sur un lit de gâteux , un spectre hâve , morne , abruti , dont les traits évoquèrent en moi de vagues et lointains souvenirs.
A ma vue, les prunelles du fou s'éclairèrent soudain d'une expression étrange et qui me fit tressaillir. Deux grosses larmes se mirent à couler le long de ses joues amaigries.
— Vous ne me reconnaisses pas, me dit-il d'une voix navrante. Ah ! mon ami, voyez ce qui reste d'Eugène Brifaut I
Oh ! que dût-il se passer dans cette pauvre tète durant cette courte lueur de raison?
Triste, triste fut la fin de la plupart de ces noceurs émérites.
Charles Froment , ruiné , paralysé , eut du moins le suprême bonheur d'échapper, grâce à l'apoplexie, à la ijrisère et à l'idiotisme qui menaçaient de le saisir.
Bouffé, en train de faire fortune au Vaudeville, où il fit jouer la Dame aux Camellias, s'éteignit prématurér ment d'une mort particulière aux hommes qui ont vécu trop longtemps ou trop vite, la gangrène sénile.
Si Bouffé buvait bien, il mangeait mieux encore; c'était un gastronome de haute école. Avant de se commettre dans un restaurant, il le faisait étudier par un connaisseur de confiance et ne se décidait qu'à bon escient. Un jour qu'il essayait pour la première fois du Moulin-Rouge, alors plus connu pour ses cabinets que pour sa cuisine, le patron, informé de la qualité de l'hôte qu'il avait l'honneur de traiter, s'ingéniait à lui proposer des mets impossibles.
HÉMOIRES D'UN JOURNALISTE. 185
• — Monsieur , lui dit Bouffé , sachez bien que vous n'avez point affaire à un gourmand comme tous les autres. Je dîne dans une maison parce qu'on y sait faire un plat, un seul, et je n'y mange que de ce plat-là. Si je veux un bon civet, par exemple, je sais qu'on ne le réussit qu'à douze lieues d'ici : je connais l'endroit et j'y vais. De même pour la matelotte et pour le reste. J'ai fait expertiser votre cuisine. Votre spécialité , c'est le suprême de volaille. Ne sortons pas du suprême. Vous m'entendez. . . Allez.
A l'époque néfaste où le flot toujours montant de ses créanciers le déposa sur la plage inhospitalière de Clichy, Bignon, alors directeur du café Foy, dont Bouffé avait été un des meilleurs... je me trompe, un des plus fidèles habitués, ne pouvant se faire à l'idée de savoir un tel homme réduit à l'ordinaire de la dette, lui faisait porter tous les jours par un de ses marmitons un dîner fin flanqué de deux flacons de sillery.
Courtisan du malheur, ce Blondel de la gastronomie fiit, pour Bouffé captif, ce que le dieu de Joas était pour les petits des oiseaux.
Avec cette organisation corrodée par l'abus du Champagne et de la bonne chère, un rien, une piqûre d'épingle (c'est bien le cas de le dire), suffisait pour déterminer un accident grave. La maladresse d'un pédicure précipita ce dénoûment inévitable. Le scalpel entama la chair, Bouffé ne prit point garde à ce bobo, que, selon le
précepte de Murger, il traita par l'indifférence. Sous Faction du régime excitant qu'il suivait, la plaie ne tarda point à empirer. La gangrène s'y mit, cette gangrène sénile dont je parlais tout à l'heure, fléau impitoyable contre lequel l'art est impuissant ; et , peu de jours après, le malade expirait entre les bras de X..., un de ses pensionnaires. Ce fut X...,qui l'assista à ses derniers moments et le soigna aussi tendrement qu'une garde-malade aurait pu le faire.
— Pauvre Bouffé! racontait X..., la larme à l'œil, plusieurs de ses camarades, il n'a eu, avant d'expirer, que le temps de me serrer la main et de me donner sa montre.
— Tu te seras trompé, mon cher, dit un plaisant de la compagnie : il voulait serrer sa montre et te donner la main.
Cette phalange de viveurs dont je viens de crayonner les principales physionomies, reconnaissait pour chef Roger de Beauvoir.
A l'instar de Romieu et de sa bande, dont ils étaient avec plus d'élégance et de raffinements, les dignes émules et les légitimes héritiers, ils savaient, à l'occasion, improviser une farce ou une gaminerie qui faisait le lendemain la fable de Paris.
Ces choses- là sont presque toujours plus drôles à faire qu'à raconter. J'en choisis une seule entre cent autres.
Il s'agissait pour cette fois , d'une pièce jouée aux
Variétés, pièce dont ces messieurs avaient juré la perte quand même. La première représentation avait été passablement orageuse. Sifflets , huées , brocards , gorges chaudes , rires ironiques , roulements de cannes et le reste, ils avaient tout mis en usage ; si bien que la police, à bout de patience, avait fini par les camper en masse à la porte, en les prévenant d'avoir à se tenir tranquilles, l'autorité étant décidée à ne point tolérer à nouveau un pareil scandale.
Le lendemain, tout le premier rang du balcon de la première galerie, loué d'avance au nom d'affidés complaisants, était occupé par les tapageurs de la veille et par quelques amis enrôlés mystérieusement dans le complot.
À peine le rideau s'est-il levé sur le vaudeville nouveau, qui affectait des airs de gaieté folle, qu'un des conjurés , occupant la stalle la plus rapprochée de la scène, tire silencieusement de sa poche une pièce de crêpe noir , en pique , à laide d'une épingle , un des bouts sur le velours de la balustrade, puis passe à son voisin la pièce, qui se déroule de main en main et fait en un clin d'oeil le tour du théâtre. Au bout d'une minute, le pourtour tout entier était drapé de deuil comme pour un enterrement de première classe. On juge do l'effet de cette démonstration sur le public et sur les acteurs.
A la soirée suivante, toujours maîtres des stalles de premier rang, grâce à une stratégie savante, les conspi
r^teurs se munissent de cahiers de papier à lettres, et dès la première scène s'occupent gravement de confectionner des cocottes de toutes tailles qu'ib posent, sans dire un mot, sur la main courante ; le public rit à gorge déployée et n'écouta plus les acteurs.
Le troisième soir enfin ils avaient apporté chacun un bonnet de coton : l'orchestre n'eut pas plutôt attaqué rpuverture.de la pièce proscrite, qu'au signal de Roger tous tirent, comme un seul homme, leur casque à mèche de leur poche et s'en coiffent avec le sérieux d'un bon bourgeois qui procède à sa toilette de nuit.
La pauvre pièce ne résista pas à cette dernière manifestation. Le soir même, elle était enterrée sous lesquolibets du parterre.
.J'ai raconté Frédéric et Chevrier. Depuis eux il en est plusieurs, dont le plus remarquable est un nommé Simon, mais celui-ci n'avait ni la même faconde, ni le même chic que ses devanciers. C'était un pauvre bonhomme, bien modeste, mais bien entêté ; il avait une peur atroce de son maître, qui ne pouvait s'accoutumer à ses façons.
Il le regardait toujours comme un événement et ne comprenait pas plus que l'abbé des Jeunes personnes, les excentricités de cette nature exubérante. 11 restait planté comme un pieu en face de lui, il l'écoutait, il l'examinait et oubliait souvent ainsi que sa place était à l'antichambre.
Roger hors de lui par cette persistance, s'écria un jour :
— Simon, sortez ! vous avez gardé Louis XVII au Temple, vous l'avez fait mourir à force de mauvais traitements, je ne veux plus vous voir.
— Moi ! monsieur.
— Oui, vous : sortez, sortez, vous dis-je.
— Mais, monsieur, je n'ai jamais connu ce M. Louis XVII, et je n'ai fait mourir personne.
— Je vous dis que vous l'avez tué.
— Monsieur, que monsieur me croie, j'en suis incapable.
Et Simon se mit à pleurer, il pleura toute la soirée, et il en eut le cœur gros longtemps.
Depuis lors, chaque fois que son maître n'était pas satisfait, il n'avait qu'à prononcer le mot de Temple pour faire obéir le récalcitrant.
— Ah ! monsieur, monsieur , jamais ! jamais ! je vous en conjure. Non, jamais !
Roger connut en 1843 mademoiselle Doze; ce fut un mauvais jour pour tous les deux, surtout pour lui. Mademoiselle Doze était une très-jolie fille, elle avait débuté à la Comédie-Française sous les auspices de mademoiselle Mars, qui lui avait donné des leçons et qui n'en fit qu'une pauvre écolière. Elle lui ôta toute espèce de naturel et ne put réussir qu'à se faire mal copier ; cela devait être. Les moyens et l'intelligence ne manquaient pas à l'élève, elle eût mieux fait de marcher seule, elle eût pris ses allures, au lieu de mal imitercequiétait inimitable.
Elle eut donc une sorte de succès, grâce à sa beauté, et créa le rôle d'Abigaïl dans le Verre d'eau. Elle ne resta pas longtemps au théâtre.
Roger l'épousa bel et bien, après quelques années d'essai, et rien n'est curieux comme la chanson prophétique qu'il fît et qu'il chanta le jour de son mariage. Il annonçait presque tout ce qui est arrivé depuis, excepté des choses tellement inouïes que nul n'aurait pu les prévoir.
La lune de miel avait eu lieu avant, elle ne prolongea pas ses rayons après.
La jeune femme eut le tort d'oublier ce qu'elle devait de reconnaissance à un homme qui lui avait donné un nom, une fortune, qui lui avait reconnu une dot de quatre-vingt mille francs qu'elle n'avait pas apportée. Elle eût dû être son ange gardien, lui rendre en bonheur, en procédés du moins , ce qu'il faisait pour elle. Je ne prétends pas que son mari fût sans torts, il en avait certainement ; mais ce n'était pas à elle à les faire remarquer.
Avec de l'abnégation, du dévouement, elle eût dominé la situation, elle eût conservé la fortune de ses enfants; elle ne montra ni l'un ni l'autre. Si cette charmante créature avait un esprit remarquable, elle n'avait pas autant de cœur, elle ne Ta que trop prouvé.
Les dissensions du ménage commencèrent presque
tout de suite.
On recevait beaucoup de monde à leur jolie propriété
de Grosbois. Un de mes amis assistait à un dîner où il se passa une scène curieuse.
Les deux époux eurent une discussion, à table, devant leurs convives ; madame de Beauvoir s'emporta. Roger par extraordinaire, se contenta d'être railleur et ironique. Exaspérée, elle lui lança son verre à la figure.
— Ah ! madame, dit-il avec beaucoup de sang-froid, en essuyant son habit, je croyais que depuis votre mariage vous ne jouiiez plus le Verre d'eau.
Bientôt il y eut plus que des querelles, il y eut ces tristes démêlés conjugaux, dont ils eurent le tort de rendre le public confident. Pendant plusieurs mois les journaux retentirent de leurs réclamations et de leurs proclamations mutuelles, toutes choses qui se passent ordinairement à huis clos.
D y a toujours le côté drôle, même dans les événements tristes qui arrivent à Roger. Pendant ces douloureuses aventures, il éprouvait le besoin d'écrire, tous les quinze jours,à une feuille quelconque qu'il était trompé. Ce n'est pas une indiscrétion que de le racenter ici, tout le monde le sait.
Tout cela, d'ailleurs, n'empêchait pas, au fond, Roger d'adorer l'infidèle, ce qui se comprend sans peine, car elle était vraiment adorable. Il l'aimait après comme avant, et je suis sûr qu'à son dernier soupir il chérissait encore sa mémoire.
On va dire encore que je m'attaque à une morte, mais il me faut bien parler d'elle en parlant de son mari ;
d'ailleurs, je le répète, elle a pris soin de répandre ellemême et de parafer tout ce qu'on pourrait rappeler. Ce n'est pas même une médisance, ce n'est qu'une répétition.
La séparation arriva promptement ; un soir en rentrant chez lui, à la campagne, sans être attendu, Roger trouva dpns la chambre de sa femme une pièce de conviction, qui ne lui appartenait pas ; le propriétaire n'avait eu que le temps de. se sauver. Du moins telle est l'accusation formulée. La partie adverse prétendit et jura que ladite pièce avait été oubliée par lui et non par nul autre. Il y eut là-dessus des échanges de notes les plus bouffqnnes; quoi qu'il en soit le procès commença. . Selon les probabilités, l'incident eût élé victorieux devant les juges, mais Roger donna lui-même des verges pour le fouetter.
Une belle nuit, on était en 1849, on frappe chez lui à coups redoublés, et l'on somme d'ouvrir de par la loi ! Il le fallut bien, après quelque hésitation et parlementage. C'était le commissaire de police, accompagné de ses estafiers, de son écharpe et de ses témoins. Il venait verbaliser et prendre le sieur Roger de Beauvoir en flagrant délit sous le toit conjugal, puisque partout où est le mari, ledit toit conjugal est planté de droit, fût-ce un bâton dans le désert.
Il y avait bien en effet une femme sous ce toit. En vain Roger voulut-il faire passer la donzelle pour une
garde-malade. Il avait eu, disait-il, une attaque de choléra, et cette charitable personne n'était qu'une sœur du pot. Le commissaire n'en fit pas moins son rapport ; il en résulta que les époux furent renvoyés dos à dos, par le tribunal, c'est-à-dire qu ils n'avaient rien à se reprocher.
De ce moment commença cette lutte, qui n'a fini que par la mort d'un des combattants.
Il n'y a pas de comtesse de Pimbêche qui ait eu autant de procès en toute sa vie que Roger en ces quelques années. On ne lui laissa pas un instant de tranquillité, et ce qu'il a dépensé d'argent en frais est incalculable. Pour la moindre chose, pour un retard de payement, pour un mot dit ou interprété de travers, pour ses enfants, pour sa belle-mère, pour tout enfin, vite les juges! les échos du Palais étaient fatigués de ce nom.
Sa femme ne regardait pas à le traîner sur le banc des accusés, à la moindre vétille, et, en vérité , on ne le
conçoit pas. Ne fût-ce que pour elle, elle aurait dû s'en abstenir, elle était sans doute mal conseillée.
Roger eut dans ses colères maritales, deux ou trois histoires dignes de Paul de Kock : on en ferait des vaudevilles.
11 s'en revenait à pied assez tard, et passait exprès peut-être, car il l'aimait encore, devant la maison où demeurait sa femme. Il leva le nez, et aperçut de la lumière chez elle; il lui sembla voir deux ombres derrière les
rideaux, comme Bardou dans Passé minuit. Il lui prend aussitôt une colère rouge, il court chez le commissaire, le fait lever, le requiert de le suivre, pour constater un flagrant délit.
Ces choses-là ne se refusent pas : de par la loi, le commissaire marcha en rechignant d'être dérangé de son sommeil, les formalités s'accomplirent, le portier se leva en rechignant aussi. A peine la porte fut-elle ouverte que Roger s'élança dans l'escalier et gravit les marches quatre à quatre, il arrive, il sonne, on ne lui répond pas!
Les acolytes avaient eu peine à le suivre ; il resonne encore et rien ne bouge.
— Vous le voyez, monsieur le commissaire, rébellion!
— Ouvrez de par la loi ! s'écrie le magistrat.
Tout se tait.
Roger frappait, cognait, criait, c'était un tapage à réveiller les sept dormants. Après quelques minutes on entendit tirer un verrou, puis deux tours de clef, puis la porte s'entrebâilla. L'impatient mari l'eut bientôt poussée, il se trouva en face d'un homme en chemise qui demandait avec un accent marseillais très-prononcé :
— Que me veut-on ?
Roger le prit à la gorge, en l'appelant de tous les noms, l'autre se mit à gesticuler, à se défendre, mais l'offensé tenait ferme.
— Monsieur le commissaire, cherchez la complice, je me charge de celui-là! allez donc! elle s'échappera.
— Ne l'étranglez pas, monsieur, ne vous faites pas justice vous-même. La loi le défend.
— Je me moque bien de la loi, il ne mourra que de ma main.
L'infortuné râlait ; les témoins se jetèrent entre eux et parvinrent à les séparer, l'homme en chemise était violet. On avait cherché partout, sans découvrir l'apparence d'une femme, pas même un vêtement, Roger ne se connaissait plus.
— Demandez-lui son nom à cet abominable Marseillais vieux et laid ; je ne le connais pas, où l'a-t-elle trouvé?
L'homme un peu remis put répondre. Il se nomma.
— Je ne sais pas ce que vous me voulez, troun de l'air, ni pourquoi on m'assomme. Que venez-vous faire ici, de quoi suis-je accusé?
— D'adultère, monsieur, d'adultère, de complicité avec la femme de monsieur.
— D'adultère! moi, d adultère! Eh donc! ma femme est à Marseille pour huit jours, je n'ai pas seulement parlé à une autre depuis qu'elle est partie. D'adultère! Vous êtes fou!
Tout cela avec l'accent que vous savez.
— N'en croyez pas un mot, monsieur le commissaire, elle est dans quelque armoire,sous le lit. Ah ! s'écria-t-il, en se frappant la tête, et le balcon, j'oubliais.
Il se précipite vers la fenêtre pour l'ouvrir.
— Eh! faites donc attention, il n'y a pas de balcon ici, vous allez tomber dans la rue.
— Pas de balcon ! allons donc!
Il regarda, il n'y en avait pas, en effet.
— Mais, où sommes-nous ici? demanda Roger stupéfait.
— Chez moi , chez moi , je le répète depuis une heure, on ne veut pas m'entendre.
— Chez vous! et madame de Beauvoir?
— Je ne sais seulement pas ce que vous voulez dire.
On s'expliqua, et Ton découvrit que, dans sa précipitation, Roger s'était trompé d'étage : sa femme demeurait au-dessus.
11 ne fut plus question de surprise ; en suppo ant qu'il y eût eu quelque intrus à constater, il devait être envolé depuis longtemps, et on n'en aurait eu que la courte honte. L'autorité jura, mais un peu tard qu'on ne l'y reprendrait plus.
Une autre fois notre héros passait ru 3 Saint-Honoré en voiture ; un coupé avait versé : beaucoup de monde grouillait alentour, il entend dire :
— Il y a une dame, à ce qu'il paraît.
La curiosité le prend, il fait arrêter ; il se môle à la foule, il joue des coudes, il arrive au premier rang, juste à temps pour aider à sortir les habitants du remise, à offrir la main à sa femme, qui s'y trouvait en compagnie d'un monsieur à moustaches.
Il se fâcha, on lui répondit, les cartes furent échai*gées, il en résulta un duel.
MÉMOIBES D'UN JOURNALISTE. 497
Le combat eut lieu, d'un commun accord, en Belgique, afin d'échapper à l'action de la justice française, alors, fort sévère en manière de duel. Le temps était fort laid; la terre, détrempée par la pluie, glissait sous les pieds des combattants. Roger, qui commençait à être envahi par l'embonpoint, se démenait, s'échauffait, s'essoufflait,, bien qu'il se battît sans haine et sans passion, uniquement pour le principe. Son adversaire, calme, froid, bien fendu, et de plus, en sa qualité de militaire, familier avec la pratique des armes, avait sur lui tous les avantages. Mais il s'abstenait d'en profiter, car c'était un homme distingué d'intelligence et de caractère : il n'avait accepté ce duel que par nécessité, et il comprenait, vis-à-vis de ce mari outragé, la délicatesse de sa position. Aussi, bien qu'il se sentit à peu près maître de la vie de Roger, se borna-t-il à lui donner un coup d'épée qui lui traversa le bras de part en part.
Cette blessure mit fin naturellement au combat. Roger fut reconduit à Paris le bras en écharpe, et soigné, le long de la route, par ses amis et par ceux de son adversaire. Sa plaie, envenimée par les fatigues du trajet, le faisait horriblement souffrir; mais il opposait à son martyre un silence stoïque, et laissait à peine sa douleur se trahir par la contraction involontaire et par la pâleur de ses traits.
Toutes ces tribulatious manquaient sur la tête de ce garçon si gai, il avait toujours de l'esprit, mais il était
triste souvent, il s'alanguissait, sa santé se dérangeait, il ne soupait plus que d'une dent. On le mit en prison, pour des vers faits contre sa belle-mère , ce qui l'acheva.
Il avait cependant encore des éclairs; sa verve survivait à Tétat latent, elle éclatait souvent encore.
Un de ses fermiers de Normandie lui devait un certain nombre de poulardes grasses d'après son, bail; sa femme s'imagina de vouloir les lui prendre, ce qui était hors de toute raison; elle lui avait bien assez pris! Il fit une chanson , qui est bien la plus drôle de chose du monde. Il disait :
Nous sommes séparés de volaille!
Moi je vous laisse vos pigeons, Pour Dieu, laissez-moi mes chapons 1
Tout ceci n'est pas de la stricte morale, ni même de la convenance, je le sais bien, mais Roger est un type qu'il ne faut pas juger comme les autres, ni mesurer à la hauteur de la raison qui court.
S'il ressemblait à tout le monde, je n'en aurais pas raconté si long sur son compte. Il personnifie cette jeunesse folle, railleuse, bonne au fond, conservant les principes qu'elle a reçus pour s'en servir plus tard. Cette jeunesse de la Restauration et de Louis-Philippe, qui avait de tout dans la tête et dans le cœur, et qui, somme toute, a produit de grandes œuvres.
Celui-ci fut un excentrique, il a toute son originalité ;
ses défauts et ses qualités lui appartiennent en propre, il n'a laissé ni élèves ni successeurs.
Ne lui demandez pas le sens commun, il n'en a que faire : ce n est pas à son usage, le sens commun l'aurait gâté, il n'aurait pas été ce qu'il fut, il n'aurait pas amusé, étonné pendant plus de trente ans, s'il eût été professeur de logique.
Ceux qui l'ont connu ne l'oublieront jamais , et nul ne le remplacera, ceci je le répète, et j'en réponds.
Tel fut cet homme autrefois.
Maintenant voici ma dernière visite.
Mais, avant de vous faire assister au spectacle de la décadence de cette riche et brillante organisation, disons quelle fut la fin de celle qui contribua, peut-être plus que toute autre cause, à déterminer, ou tout au moins à accélérer sa ruine.
Triste fin que celle-là ! Cruelle expiation qui fait pardonner bien des torts. Minée par une maladie inexorable, par une phthisie pulmonaire, qui la conduisit lentement au tombeau, madame Roger de Beauvoir assista, en quelque sorte, elle-même à toutes les phases de sa longue et douloureuse agonie. Elle se vit mourir et elle mourut en héroïne.
Les amis avaient fui sa couche désolée. La misère, avant-courrière de la mort, frappait à la porte de la malade ; à cette vie de luxe, d'enivrements et de prodigalités, la seule qu'elle eût connue jusqu'alors, succé-
(Jaient le dénùment et l'abandon. Résignée à son sort, elle voyait sans faiblesse approcher le moment suprême, mais elle avait peur du lendemain. Le corbillard des pauvres lui faisait horreur.
C'est alors qu'elle se souvint de l'accueil qu'en des temps plus heureux lui avait fait le prince Napoléon- Jérôme. Elle prit la plume et adressa d'une main ferme encore, quoique défaillante, à une personne de l'entourage de Son Altesse le touchant appel que voici et dont j'ai l'autographe entre les mains :
a Monsieur,
t Je voudrais causer un instant avec vous. Il s'agit d'une chose qui m'est tout à fait personnelle. Mais malade depuis dix mois et alitée depuis trois mois, il me serait impossible d'aller chez vous. Seriez-vous assez bon pour prendre la peine de venir chez moi? Aujourd'hui vaudrait mieux que demain, et je vous saurai gré de me prévenir de l'heure de votre visite.
« Veuillez agréer, monsieur, avec mes remercîmente anticipés pour ce dérangement, l'assurance de ma parfaite considération.
« A. R. de Beauvoir. »
Quelques heures après la personne appelée était au chevet de son lit de douleur. Prévenue de son arrivée, la mourante s'était mise en frais de toilette pour la recevoir. Elle avait lissé soigneusement ses cheveux et
Juwmi**
posé sur sa tète un élégant bonnet de lingerie, dont la blancheur rivalisait avec la pâleur que la mort avait empreinte sur son visage. Ainsi encadré, son angélique visage, amaigri par le jeûne et par la maladie, mais poétisé par la souffrance et par l'approche du trépas, avait retrouvé la finesse et la céleste expression de ses beaux jours. Elle avait l'air d un ange prêt à quitter la terre pour remonter au ciel. La femme était restée femme jusqu'au bord du tombeau.
Éclairée sur la gravité de sa position et ne se faisant aucune illusion, elle dit d'une voix faible au visiteur, qui me racontait l'autre jour cette scène vraiment déchirante :
— Merci, monsieur, dâ ne pas m'avoir fait attendre la consolation de vous voir. Grâce à Dieu, vous arrivei à temps... Je sens là que je n'ai plus que quelques heures à vivre...
Et, comme on essayait de protester contre ce pressentiment sinistre :
— Ne cherchez pas à me tromper, reprit la pauvre victime avec un geste douloureux, à quoi bon? Mon sacrifice est fait, pourquoi vouloir me rattacher à la vie?... Le seul service que je vous demande, c'est de dire au prince que madame Roger de Beauvoir va mourir et qu'elle ne laisse pas ici-bas de quoi pourvoir aux frais de ses funérailles... Je connais son bon cœur; qu'il prête à la pauvre morte quelques centaines de francs pour la faire enterrer. Elle les lui rendra en prières là-
haut... mais qu'il se hâte, car celle qui vous parle ne passera pas la journée.
L'envoyé serra la main de la mourante et partit en retenant ses larmes. Au bout de quelques instants, il était de retour apportant un billet de mille francs. Madame Roger de Beauvoir ne s'était pas trompée, elle s'éteignit avant la fin du jour.
Je reviens à ma dernière visite à ce pauvre Roger de Beauvoir.
Je désirais avoir son portrait en photographie, et dans la crainte qu'il ne me le refusât, après la publication de cet article, dont certaines parties pouvaient, à mon insu, être de nature à lui déplaire, je pris les devants, et je m'en allai le lui demander rue Lémercier, à Batignolles, où demeurait pendant ses dernières années le héros de tant d'aventures de cape et d'épée.
Je frappai à une petite maison assez noire, on m'introduisit par un escalier nullement orné, je montai au premier étage, jusqu'à une sorte de salle d'attente en désordre, où quelques rares débris d'autrefois frappèrent mes yeux.
A côté, dans une chambre presque sans meubles, gisait le pauvre patient dont j'entendais les cris. Roger,assis dans un fauteuil, était à peine caché par un drap et une mauvaise couverture ; il portait une camisole ouatée percée au coude et une cravate lâche.
Une circonstance qui me frappa, c'est que les manches
de cette camisole étaient revêtues de cuir au-dessous des avant-bras, à la manière des pantalons de cavalerie, que la bazane protège contre le frottement de la selle. Détail malheureusement trop significatif, et dont le muet témoignage attestait que le pauvre impotent ne conservait aucune illusion sur son retour à la santé.
Sa tète était toujours belle, ses cheveux gris, mais encore épais et frisés ne connaissaient plus les soins du coiffeur.
Us se dressaient sur le front comme un buisson touffu qu'accompagnait une longue barbe inculte, et formaient avec elle, à son noble visage, une auréole pleine de douceur et de dignité.
Auprès de lui était une sorte de grabat, sur lequel il ne pouvait pas même s'étendre, ses souffrances ne le lui permettaient pas; en face un bureau encombré; sur l'autre panneau, une bibliothèque en bois peint,deux ou trois vieux fauteuils éclopés, couverts de damas de soie éraillé et maculé de gouttes de cire, pas même de rideaux aux croisées, voilà tout!
Qu'il y avait loin de là au cabinet de la rue de la Paix !
Le poëte me reçut avec un sourire, où jo retrouvai sa grâce juvénile ; son accès continua quelques instants, il se balançait sur lui-même et se plaignait d'une façon douloureuse. Je voulus sortir, je craignais de le gêner.
— Non, me dit-il, attendez un peu, cela va mieux, tout à l'heure je serai tout à vous.
En effet, les grosses larmes que lui arrachaient ses
tortures se séchèrent, son visage se rasséréna, nous commençâmes à causer. Un quart d'heure après il avait toute sa verve, tout son entrain, tout l'esprit de ses plus beaux jours. 11 fut charmant, j'oubliai le cadre, je ne me souvins plus que du personnage et je crus le revoir au temps de ses triomphes.
Il me fit don de son portrait, que je lui demandai, et il voulut y ajouter, en manière de dédicace, un sixain qu'il improvisa au courant de la plume :
Voilà Roger ! Il ne redoute Que Dieu, les huissiers et la goutte.
Devant ton rasoir menaçant, Tremblera- t-il, Villemessant?
Non : Figaro, barbier habile, N'écorcha jamais que Basile.
Ce portrait est une superbe photographie. Le Roger qu'elle représente ne ressemble guère à celui que je viens de dépeindre. Il est droit, il est fier, il est radieux, il porte une toilette à la dernière mode du temps : habit hoir, découvrant largement la poitrine, gilet ouvert livrant aux regards une fine chemise de batiste, mais, — détail caractéristique, et dans lequel Beauvoir se révèle tout entier, — une des boutonnières eot déchirée. La photographie est inexorable.
Il me donna tous les détails que je voulus connaître, et bien d'autres, que je ne pui ; raconter, il me fit revivre par le souvenir dans ce temps où je débutais et où il était
si brillant. Je revis les gens que nous avions connus tous les deux, il m'évoqua des fantômes, dont il n'était pas le moins curieux, ce fut une vraie fantasmagorie.
Elle dura l'espace d'un éclair, tout retomba dans l'ombre, les cris recommencèrent, la crise se renouvela, je me retirai le cœur navré et profondément occupé de réflexions philosophiques.
C'était là ce Roger si étincelant, le roi de l'élégance et des soupers, pour qui la toile de Hollande n'était pas assez fine et les tapis d'Aubusson assez moelleux!
Lui dont la maison était pleine d'amis et de flatteurs, il était là, seul au fond d'une banlieue, abandonné à des soins mercenaires, et vivant éloigné du monde, tête à tête avec ses souffrances et ses souvenirs.
11 ne faudrait pas croire, nonobstant l'affligeant spectacle de l'intérieur que je viens de dépeindre, que Roger de Beauvoir fût sans ressource : il lui restait des débris de sa fortune, sept à huit mille livres de rente qui suffisaient à son existence forcément très-simple et très-modeste. Sa principale dépense était celle de la cuisine. De sa santé passée la seule chose qu'il eût conservée, c'était un excellent appétit.
Le temps qu'il ne passait point à table et qu'il dérobait à son supplice, il l'employait à se plonger dans la lecture des grands et petits journaux. Il s'y plaisait, il s'y ranimait, et, pareil à ces braves que les ans et le fer de l'ennemi ont mis à la réforme, il tressaillait et se sentait rajeunir au bruit lointain de la mêlée.
Mais, hélas ! ils étaient courts, ces moments de répit. Ses tortures physiques ne lui laissaient guère de relâche, et le sentiment de ses douleurs morales se réveillait, plus vif et plus aigu, au contact de la souffrance corporelle. Il passait des nuits sans sommeil, des jours d'isolement; c'était un vrai martyre qu'on ne pouvait s'empêcher de plaindre.
Voilà la fin de cette existence de plaisir. Et pourtant, je le répète, Roger était un homme d'un talent réel, un des rares poètes de notre temps. Il ne lui a peut-être manqué, dans sa jeunesse, qu'un peu de malheur pour gravir jusqu'à une place plus élevée. Le malheur pré* pare si bien à la gloire ! tandis que le succès facile est souvent l'envers de l'oubli.