CHAPITRE VIII
àlilord ArsouiUe. — La vérité sur lord Seymour. — La bâtarde millionnaire. — Un duc entre doux gendarmes. — L'héritier d'un schilling. — Le premier biceps de Paris. Le coureur d'aventures. — Le faux lord ArsouiUe. — Un excentrique de Paris. — Les mystifications de lord Seymonr. — La chasse aux rats. — Le saut périlleux. — « Tape au portrait. » — Les farces à la Pourceaugnac. — Le café purgatif. — Les bonbons cholériques. — Le désespoir d'une grisette. — Tout pour de l'argent. — Misanthropie et bienfaisance. — « Un mauvais grain qui germera. » — Le dévouement à l'enchère.
— Six douzaines de Vénus. — La journée d'un missionnaire.
— Les maîtresses de lord Seymour. — Une poignée de bons mots. — Le cheval fantôme. — Les courses. — L'art d'avoir de bons cigares. — Recette contre les carotleurs. — Le martyre de M. Sébastien. — Le testament de lord Seymour. — Une consultation. — Le mot de la fin. — Lord Herford.
Il est dans la destinée de certains hommes de passer toute leur vie pour ce qu'ils ne sont pas. Souvent l'erreur persiste malgré la mort et, en quelques années, un personnage devient une figure légendaire dans laquelle on trouve — accumulés jusqu'à l'hyperbole
— toutes les vertus et tous les vices que n'avait pas le modèle.
Lorsque la transformation est un fait accompli et que les contemporains ont été presque tous plus ou moins complices de ce long subterfuge, il peut être intéressant de rechercher par quels moyens un homme est arrivé à dénaturer tous ses actes, toutes ses passions, toutes ses tendances, de manière à pouvoir présenter au public une personnalité vraisemblable, sympathique, acclamée même, et qui était cependant l'antipode, le contre-sens du personnage réel.
De Nice à Brest et de Bayonne à Dunkerque, le nom de lord Henry Seymour est accepté comme celui d'un type étrange dans lequel se trouvaient réunies toutes les exubérances nées de la richesse, du courage, de la force physique, de l'excentricité, de l'humeur la plus incroyable. La renommée de Milord Arsouille a fait le tour du monde; et que d'histoires n'ont pas été racontées sur ce millionnaire aux bras d'Hercule et au cœur d'or, qui brisait les mâchoires à coups de poing, pour les raccommoder avec des billets de banque en guise de diachylon ; qui se trouvait toujours là, lorsque au milieu d'une grande bacchanale populaire se révélait un de ces drames hâves et misérables qui appellent une aumône splendide en expiation du rire.
Le terrible duc de Marlborough — mironton, mironton, mirontaine — et lord Seymour — le beau et brave
Seymour — auront été à coup sûr les deux Anglais les plus populaires en France. Jamais popularité n'aura été renseignée à des sources plus inexactes.
Je vais essayer de rétablir la vérité : — en l'affaiblissant.
L'existence de lord Seymour, son séjour constant en France, son abstention du mouvement politique de son pays, sa haine à peine dissimulée contre l'Angleterre ont été longtemps autant de mystères que s'efforça de pénétrer une partie de la population parisienne.
Les vieilles plaisanteries françaises sur le climat de la perfide Albion ne suffisaient pas à expliquer ce fils de lord qui n'avait jamais mis le pied à Londres. On comprenait mal le pourquoi de cette existence si naturellement anglaise, qu'on avait faite parisienne dès le berceau et qui, à l'âge d'homme, avait si complètement accept / sa dénationalisation.
Il y avait là un parti pris, un système qui, à coup sûr, cachait une histoire ou des histoires.
Or, la génération du lord avait entendu raconter ces histoires tout bas par leurs pères, et ils s'en souvenaient à peine ; — les pères étaient morts ou ne causaient plus guère ; — de telle sorte que l'existence de lord Seymour devint en France un de ces faits acceptés parce qu'on les Yoit, mais qui réveillent chaque jour une interrogation.
Cette vie, — vie manquée assurément, — pleine de petits côtés, de travers vilains, fort discutable au point de vue de l'élégance des mœurs et du bon goût, im-
productive à tous, qui n'eut môme pas la passion pour grandir ses défauts, — toute celte vie regrettable, incompréhensible avait eu pour cause et pour point de départ deux procès dont le premier se trouve inséré dans les journaux de Londres d'il y a bientôt un siècle. Voici les deux procès.
Vers 1780, sous le règne de George 111, le fou couronné, après de longues explications fournies par toutes les parties, les juges adjugèrent à Tune d'elles une jolie petite baby blanche et rose, qui ne se doutait guère du bruit causé par son entrée dans le monde.
Le lord débouté croyait avoir de bonnes raisons pour supposer une erreur judiciaire : il était entêté, il resta garçon et passa sa vie h envier le bonheur de son heureux rival. Puis en mourant, il fit un testament par lequel il léguait toute sa fortune au second enfant de mademoiselle Fagniani, la fille de celle qu'il avait aimée. Il voulait enrichir celui que les tribunaux ne l'empêchaient point de nommer son petit-fils au fond de son CHjr, et qui lui devenait plus cher encore quand il songeait que sa qualité de cadet le condamnerait à une quasi pauvreté.
(le premier procès égaya beaucoup l'Angleterre. Vingt-cinq ans plus tard les événements politiques d'alors firent qu'elle s'indigna du second, qui eut lieu dans les circonstances suivantes :
La petite fille dont les langes avaient contenu tant
d'assignations, de conclusions et de plaidoiries singulières, épousa, quelques dix-huit ans plus tard, le marquis d'Hertford et elle eut deux fils.
L'aine succéda au nom, au titre et à la fortune du marquis ; c'est le marquis d'Hertford actuel que tout le monde connaît; le second était sir Henry Seymour, lord par courtoisie, selon la mode anglaise, né à Paris en 180i.
Il y avait eu brouille entre les époux, et, depuis la naissance de son premier fils, la marquise d'Herlford habitait Paris. — Son nom, sa jeunesse, son charme lui avaient ouvert les meilleurs salons, et elle avait été surtout admirablement accueillie par le prince de Talleyrand, qui faisait grand cas de sa finesse et de son esprit. Là, elle s'était liée particulièrement avec le comte Casimir de Montrond, presque aussi célèbre par ses succès personnels dans le monde et par son intimité avec le prince que par l'œuvre de sa mère, une des femmes les plus remarquables de la fin du dix-huitième siècle, qui, dès 1790, dans son livre intitulé Le long parlement d'Angleterre, annonça comme une inévitable fatalité le meurtre de Louis XVI.
Pendant que la marquise dansait à Paris, le marquis d'Hertford combattait la France. Sous les dernières années du consulat, il eut la mauvaise chance d'être fait prisonnier par nos troupes, je ne sais où, et il fut interné dans je ne sais quelle ville du territoire.
Il s'y amusait peu, je suppose, quand un beau jour, on le fit monter en chaise de poste. Pendant toute la
route, on le laissa en proie aux perplexités bien naturelles qui devaient agiter l'esprit d'un prisonnier de guerre, toutes ses questions restèrent sans réponse, et il est permis de penser que le noble lord s'attendait à être fusillé à la fin du voyage. — La chaise de poste s'arrêta enfin et M. d'Hertford, au lieu d'être conduit devant une commission militaire, ou jeté dans une casemate, fut déposé tout pantelant, pour ainsi dire, dans un splendide salon où l'attendaient une femme charmante, pleine de sourires et un souper commandé avec art. — Il était à Paris, chez sa femme la marquise d'Hertford.
C'était monsieur de Montrond, — un ami rare, — qui avait employé toute son influence sur M. de Talleyrand pour pouvoir donner à la marquise cette preuve exquise de la délicatesse de ses procédés.
Malheureusement, tout ce bonheur dura peu.
M. d'Hertford goûtait à peine depuis deux ou trois jours toutes les joies qu'il n'avait pas songé à demander, lorsque arriva, des Tuileries sans doute, Tordre formel de redoubler de sévérité et de surveillance à l'égard des prisonniers de guerre. Malgré le crédit de M. de Talleyrand, le marquis d'Hertford dut subir la loi commune et, sans être mieux prévenu de son départ qu'il ne l'avait été de son arrivée, il fut reconduit tout aussitôt à sa ville d'internement. — Seulement, il avait été amené en poste et il fut ramené — par la gendarmerie, de brigade en brigade.
M. d'Herford conçut de cette faveur si vite donné, si
vite retirée, une vive irritation. D ne pardonna jamais ni à sa femme ni à M. de Montrond, ni au prince l'humiliation de son retour entre deux gendarmes : il voulut les rendre responsables du coup qui l'atteignait, et il fit supporter au fils né de son passage à Paris tout le poids de sa persistante rancune.
D'ailleurs il était, paraît-il, dans la destinée de tous les descendants de mademoiselle de Fagniani de donner grande joie à dame Procédure dès l'heure de la naissance.
Aussi dès qu'il apprit sa paternité, le marquis d'Hertford intenta à sa femme un procès. Ce procès, il le perdit devant la justice, et il devait le perdre d'après toutes les apparences. Mais la décision des juges n'enleva rien ni à ses convictions ni à sa mauvaise humeur, et, plus tard, il garda contre lord Seymour, l'enfant contre la filiation duquel il avait plaidé, — une animosité telle, qu'il lui laissa par testament la somme de : — 1 schilling de capital.
Le jeune Seymour en apprenant ce dernier coup de tête dut bénir le vieux lord B***, l'ancien ami de sa grand'mère, aux sentiments obstinés duquel il devait de s'être trouvé en naissant propriétaire de : — 1 million de rente.
Il me paraît inutile maintenant d'expliquer pourquoi lord Seymour n'alla jamais en Angleterre ; pourquoi il habita constamment la France, pourquoi, grand seigneur par son nom et par sa fortune, il eut toute sa vie une
sourde aversion contre toutes les aristocraties. D y avait au fond de ce cœur une plaie profonde , et, comme il était vaniteux, qu'au fond il était sans grandeur, qu'il n'avait pas le sens de la dignité, — il fit sa vie telle qu'on va la voir.
Arrivé à l'âge d'homme, lord Seymour était un véritable athlète qui aurait pu gagner son pain comme modèle à poser les Milons de Crotone. Les attaches du col, les épaules, les grands muscles de la face, les dorsaux et les pectoraux, étaient chez lui autant de merveilleux spécimens. Le monde de professeurs de boxe et de chausson dans lequel il passait sa vie, avait coutume de dire qu'il avait — « le plus beau bras de Paris *, — ce qui voulait dire : « le plus fort. » On était effrayé en effet en contemplant ce monstrueux développement du biceps qui ne mesurait pas moins de 52 centimètres, la grosseur de la taille ordinaire d'une jeune fille.
Son incroyable vigueur était devenue proverbiale, et il n'était pas rare de trouver dans les journaux des narrations pareilles à celle-ci :
<r Un de nos dandys les plus connus sur le turf a reçu de la nature, entre autres dons heureux, une force herculéenne. Très-fier de cet avantage, qu'une bonne éducation a singulièrement développé, on l'a vu souvent regretter que sa position sociale ne lui permît pas de faire briller publiquement son mérite. De même que Louis XIV maudissait la grandeur qui l'enchaînait au
rivage, notre dandy déplore en maintes circonstances la condition aristocratique qui enchaîne son bras puissant et qui retient son poing formidable, élégamment emprisonné dans un gant jaune. — Mais il se dédommage en particulier des sacrifices qui lui sont imposés en public, et, sous ce rapport, il imite encore le grand roi, qui ne dédaignait pas de battre ses gens lorsque ses ministres ou ses favorites l'avaient mis en colère.
» Le dandy a plusieurs domestiques ; il en change souvent, et chaque fois qu'il en met un à la porte, il lui administre préalablement une vigoureuse correction.
» C'est à peu près le seul moyen qu'il ait d'exercer de temps en temps la pesanteur de son bras, et de pratiquer les leçons que lui a données un habile professeur dans l'art de boxer.
» Dernièrement, notre héros, s'étant levé de fort mauvaise humeur, trouva deux de ses gens en faute; c'était une double bonne fortune qu'il se garda bien de négliger. Il s'empressa donc de retrousser ses manches pour donner congé à Tom et à Pierre. Ce fut Tom qui comparut le premier devant le maître irrité; on lui adressa de violents reproches; il osa répliquer, et aussitôt une grêle de coups de poing fondit sur le pauvre diable. Quand le valet eut reçu son compte, le gentleman lui dit:
» — Je te chasse.
» Puis ce fut le tour de Pierre. Mais Pierre était un
garçon qui avait une mauvaise tête et de bons bras, il connaissait ses droits mieux que ses devoirs, et il n'eut pas plutôt reçu un coup de poing qu'il en rendit deux. Le groom révolté continua vaillamment la lutte et finit par terrasser son noble adversaire. Après sa défaite, le gentleman se releva tranquillement et dit à Pierre : » — Toi, je te garde... »
En lisant cette histoire et mille autres, tout le monde nommait lord Seymour. Tout le monde se trompait Si Pierre se fût permis pareil exploit, au premier coup de poing, le noble gentleman n'eût pas dit : — « Je te garde, » — mais il eût bel et bien crié : — A la garde !
La vérité est que, pas une fois dans sa vie, lord Seymour n'essaya de combat autrement que la poitrine recouverte d'un plastron, la tête protégée par un mas- •que rembourré. Peut-être oublia-t-il quelquefois de mettre des gants, mais jamais il n'oublia d'en faire mettre à ses adversaires.
Les plus grands périls qu'il ait affrontés furent lorsque aux jours de sa première jeunesse, à dix-huit ans, il avait pour récréation favorite d'aller sur les places de fiacres emprunter le carrick d'un cocher et de s'installer sur le siège, côte à côte avec le titulaire, dont il achetait la complaisance au prix d'un double louis. Après quoi, s'emparant du fouet et des guides, il lançait à tour de bras l'attelage à travers les rues, éclaboussant, accrochant, bousculant tout sur son passage, montant
sur les trottoirs, rasant les étalages, poursuivi par les invectives des passants, les malédictions des boutiquiers, quelquefois par les projectiles des gamins; puis, une fois les colères portées au rouge, il se dépouillait du carrick, sautait d'un bond sur le pavé et s'éclipsait en un clin d'oeil, laissant son complice improvisé se tirer d'affaire à sa guise.
Ce n'était pas bien dangereux.
Il en est des histoires de carnaval comme des récits de batailles ! Lord Seymour se serait bien gardé d'aller faire la débauche à C2tte fameuse descente de la Courtille où tout le Paris interlope et débraillé a cru le voir. Il se contentait pendant les jours gras de faire promener en tous sens et ses voitures et sa livrée. Il donnait môme l'ordre formel de commettre les excentricités les plus extravagantes, et il était obéi assurément. Un gros homme appartenant à sa maison était chargé, dans ces jours de folie, de jouer le rôle du maître et au besoin de défoncera coups de poing quelques tètes avinées; la foule criait: «Voilà mylord Arsouille. »
— Elle battait des mains, le gros homme jetait un peu d'argent à la canaille, et la réputation s'établissait ainsi sans danger pour celui qui la cherchait. Si, par hasard, quelques amis de la maison avaient la fantaisie d'assister à ces saturnales, il est inutile de dire qu'il mettait d'autant plus volontiers ses attelages à leur disposition, qu'il les voyait plus résolus à s'amuser bruyamment
— Quant à lui, s'il y allait, il y allait en fiacre.
t!8 MEMOIRES D'UN JOURNALISTE.
Déjà, vers 1842 ou 1843, ce passe-temps était usé parce qu'il était sans but. De loin en loin seulement, la livrée du lord apparaissait dans la grande rue de Belle— ville. Mais on racontait qu'un pauvre cerveau brûlé avait rôvé d'atteindre et de dépasser la gloire qui s'attachait au nom de Seymour. Chaque hiver, ce monomane des bravos de la rue parcourait les boulevards, sillonnait la Courtille dans des équipages splendides, jetant à pleines mains les jaunes d'œuf entourés de farine et les pièces de vingt sous et les louis, s'enrouant à crier toutes les injures du catéchisme poissard, écrasant par-ci par-là quelque pauvre diable, poussant ses chevaux dans les cohues, descendant de voiture pour se mêler à toutes les querelles, échangeant force horions, tantôt battant, souvent battu, toujours éclopé, et terminant chacune de ces bonnes folies par un invariable refrain :
— C'est moi ! moi ! le comte Charles de Labattut.
— Connu! connu! répondaient les masques. T'es lord Arsouille!
Il est mort à vingt -sept ans, ce pauvre Labatlut. Les mécomptes de la Courtille, — et bien d'autres encore lui avaient mangé deux millions; en échange ils ne lui avaient rendu que la phthisie, la ruine et quelque peu de folie.
• Lord Seymôur passait donc une bonne moitié de sa vie à éblouir tous les publics, — celui de la bonne compagnie comme celui des voyous, — du spectacle de sa force
et du récit de son courage. Il avait reçu de la nature le don bien rare d'exceller dans tous les exercices du corps,et il exploitait merveilleusement ces aptitudes naturelles au profit de son plaisir et dans l'intérêt de sa réputation. Chez lui le goût servait le calcul.
Aussi, avait-il consacré tout un étage de l'hôtel qu'il occupait sur le boulevard, à l'angle de la rue Taitbout, à organiser un des gymnases les plus commodes et les mieux installés qu'il fût donné de voir.
Une des salles dont il se composait était réservée au fleuret et au sabre, une autre à la canne, une troisième h la lutte et au pugilat. Il y avait des cabinets de toilette et des pièces réservées, où des valets de chambre spéciaux prodiguaient aux hôtes de leur maître les soins les plus hospitaliers.
Des panoplies disposées le long des murailles fournissaient aux amateurs des armes de tout genre, et un arsenal complet de gymnastique était à la disposition des habitués. Les séances officielles avaient lieu trois fois par semaine. Il suffisait d'avoir été une fois accueilli pour avoir droit à ses entrées. Chacun s'y exerçait à sa guise, tandis que des laquais, chargés de plateaux en argent, faisaient circuler de groupe en groupe des cigares sans rivaux.
Parmi les tireurs de profession on y remarquait Robert père et fils, Gàtechair père et fils, Grisier père et fils, Cordelois, les frères Lozès, les premiers maîtres de
Paris; le^chef de la salle était Roussel, auquel succéda plus tard le célèbre Bertrand, une des illustrations de l'escrime, ayant pour sous-chef Prévost, jeune alors, et qui professe maintenant avec éclat en Angleterre.
Les amateurs, la plupart de première force, s'appelaient le marquis de l'Aigle, le baron de Bazancourt, le comte de Varennes, le comte de Caen, le marquis du Hallay, MM. Guy de la Tour du Pin, Delebecque, — Lehmann, le fils du fameux pâtissier anglais, le mari de la belle madame Lehmann dont tout Paris admira la beauté, celle qui se présenta un jour chez la marquise de Guadalcazar avec son contrat de mariage dans sa poche parce que, disait-elle, — « une maîtresse « de maison à Paris où la société est si mêlée, est tou- « jours bien aise de savoir qui elle reçoit chez elle ; » et enfin le marquis de Saint-Cricq, un original connu de tout Paris pour ses excentricités.
Une parenthèse à propos de Saint-Cricq :
C'est lui qui se faisait voiturer au bois dans un fiacre, tenant son cheval en laisse par la portière.
C'est lui qui loua un jour trente voitures de place à la Bastille, les prit à l'heure, les paya d'avance et se mit en marche, chaussé de socques et précédant cette singulière procession, jusqu'au perron du café Tortoni, devant lequel il fit arrêter ses fiacres, demanda trois glaces : la première, au choix du garçon, il la mangea, les deux autres, qui furent l'objet d'une longue hésita-
tion , il les versa tranquillement dans ses bottes.
C'est lui qui, un soir de pluie, au Théâtre-Français, mécontent d'une pièce que le public trouvait de son goût, sortit pendant le dernier acte et loua toutes les voitures qui stationnaient devant la porte. Cela fait, il vint reprendre sa place, et au plus fort des bravos qui partaient de tous les coins de la salle :
— Applaudissez, dit-il tout haut en se levant, applaudissez, tas de béotiens : vous serez tous mouillés pour retourner chez vous.
Voilà l'homme.
Dans ce gymnase qui réunissait une pléiade d'amateurs de première force, lord Seymour était à peu près le plus habile à tous les exercices. Il le savait — et surtout il le faisait savoir.
J'ai déjà dit que ce déploiement d'adresse et de vigueur extraordinaires était aussi bien chez lui le résultat d'un goût inné que d'un système.
Il était en effet trop intelligent pour ne pas s'être jugé de bonne heure. Il se savait d'une incroyable taquinerie, il savait aussi que rarement il rendait un service sans que sa bonhomie apparente ne cachât un piège. — N'avait-il pas perfectionné le mot terrible de l'empereur romain qui n'eût voulu trouver qu'une tète au monde? Lui, il avait souhaité que le monde n'eût qu'un cœur. — Encore une fois il se connaissait bien. Il se savait attiré par sa nature à frapper les faibles parce qu'ils étaient faibles, à frapper les forts pour les trouver
faibles devant lui ; à n'épargner dans srs railleries féroces, dans ses caresses félines, dans ses niches qui frisaient le drame, ni l'âge, ni le sexe, ni les dévouements les plus éprouvés,ni les services les plus anciens, ni les rapports les plus cordiaux et les mieux établis. — La mise à exécution de pareilles fantaisies n'était pas sans dangers, il le savait encore : et, comme il possédait à un degré dépassant peut-être la prudence — la préoccupation de sa sécurité personnelle, il prùna sa force, il étala son habileté, il la prostitua devant tous, pourraitainsi dire, — pour faire peur. Il avait espéré s'assurer l'impunité de ses actes.
Avait-il raisonné juste ? — Les faits vont répondre d'eux-mêmes : je groupe ici une partie de ceux qui manquèrent avoir un dénouement brutal.
Un jour il invita à venir chasser chez lui, où il pratiquait une hospitalité royale comme luxe, plusieurs personnes parmi lesquelles se trouvait M. le comte de C... M. de C... dont le nom reviendra souvent dans ces notes, est doué d'une grande bravoure et d'une excessive énergie ; c'est le fils plein de vigueur d'un père qui a écrit son nom dans notre histoire par de glorieux hauts faits. Il partage cependant avec des rois et de fameux capitaines une faiblesse singulière : il a une invincible antipathie pour un animal charmant, — disait le cardinal, dit le duc de Richelieu actuel, — le chat. Cette répulsion instinctive est tellement violente qu'il lui faut
un puissant effort de volonté pour ne pas se trouver mal au contact d'un matou.
Après toute une journée employée à la chasse à courre et pendant laquelle M. de G... et lord Scymour avaiem chevauché côte à côte, M. deC... remonta dans sa chambre. Comme un chasseur harassé et pressé de dormir, il se déshabille à la hâte, et souffle la bougie en enjam bant son lit et se couche. Du môme bond, il retombe sur le plancher en poussant un cri ; dans son lit, il y avait un corps froid, rigide et doux cependant, sur lequel il s'était couché ; il avait senti cette chose inconnue s'affaisser et craquer sous son poids. Il rallume la bougie, et, déjà mal à l'aise, plus impressionné qu'Une veut se l'avouer, il regarde : le cadavre d'un gigantesque chat s'étalait au milieu des draps.
M. de C... détourne les yeux avec dégoût, fait quelques tours dans la chambre, regarde s'il ne voit pas un fauteuil commode pour y passer la nuit, puis il se gourmande de sa faiblesse, il est très-fatigué, le froid commence à être vif ; va-t-il passer une nuit blanche pour un misérable chat? Il s'approche deux ou trois fois du lit et chaque fois il recule ; il ne peut vaincre sa répulsion. Enfin, il fait appel à toute sa raison, ouvre la fenêtre, prend une serviette, saisit le cadavre et lance le tout dans le parc. Il va pour se recoucher, quand, de la muraille, du plafond, des portes, jaillissent d'innombrables jets d'eau qui, en un instant, rendent le lit inabordable et changent en triton M. de G... dont on se
rappelle le costume léger. Puis, des éclats de rire se font entendre, et, au travers d'une porte qui vient d'être fermée à double tour, une voix railleuse jette au pauvre naufragé un bonsoir ironique.
Le lendemain, M. de C... se trouva désemprisonné, et on lui remit une lettre fort aimable dans laquelle son hôte « — désespéré de l'obligation de faire un voyage de a quelques jours, comptait cependant bien trouver à son « retour M. de C... qui continuerait à se considérer au * château comme chez lui. »
M. de C... courut comme un furieux à Paris et se fit conduire rue Taitbout, chez lord Seymour auquel il voulait couper les oreilles. Des valets rangés en espalier déclarèrent que lord Seymour n'était pas chez lui, M. de C... envoya des témoins qui ne parvinrent pas mieux à rencontrer le lord. Il écrivit, ses lettres restèrent sans réponse ; enfin jusqu'à ce que sa colère fût un peu apaisée et que des amis communs eussent eu le temps de s'interposer, il ne revit nulle part lord Seymour. Il lui fut introuvable à Paris comme à la campagne.
Précédemment déjà cet esprit de gaminerie égoïste et hautaine qui ne tenait compte ni de sa propre dignité ni de celle d'autrui,avait failli mettre sur les bras de lord Seymour une méchante affaire. M. le baron Guy de la Tour du Pin passait à juste titre pour un des plus jolis garçons de Paris. Il était blond et mince, il se soignait
beaucoup et ses amis le comparaient en riant à une petite maîtresse. Lord Seymour voulut se donner le spectacle de le voir ahuri, décontenancé, les yeux pleins de larmes. Il le rêvait dans une situation un peu ridicule. Il inventa de glisser bon nombre de grains de poudre dans des cigares, et un jour, à la salle d'armes, il distribua à ses visiteurs ces engins d'un nouveau genre. Deux minutes après que M. de la Tour du Pin eut allumé son cigare, le pétard prit feu et fit explosion, mais d'une façon si malheureuse que le fumeur fut assez fortement brûlé à la figure. M. de la Tour du Pin ne trouva pas la plaisanterie drôle, et pendant que lord Seymour riait, — comme se rappellent l'avoir vu rire les gens qui l'ont connu, — il se fâcha tout de bon. Il eut une violente réplique.
Ce fut une très-grosse histoire. Non pas que lord Seymour mît obstacle à un arrangement amiable, au contraire; — mais M. de la Tour du Pin ne voulait entendre parler de rien hormis d'un bon coup d'épée. On ne se battit cependant pas et l'affaire fut assoupie après de longues difficultés.
Il avait pour organisateur et pour premier chef de sa salle d'armes un ancien prévôt de la garde, nommé Roussel, qui avait fait en mainte occasion ses preuves d'intrépidité. Comme M. le comte de C..., Roussel avait une faiblesse dont il n'était pas maître. Il défaillait au contact d'un rat. Lord Seymour pensa que Roussel, son
employé, serait de meilleure composition que M. de C... et il résolut de se donner le spectacle — sans danger cette fois , — de voir un" homme brave affolé de terreur.
A la salle d'armes, où bon nombre de rongeurs se donnaient rendez-vous, on se livrait assez fréquemment à des exécutions en masse à l'aide de chiens dressés à ce genre de vénerie, mais Roussel n'y assistait jamais. Malheureusement pour lui il se laissait quelquefois entraîner par lord Seymour et ses amis à la barrière du Combat où existait encore, vers 1838, une sorte d'arène très en faveur chez la populace, qui servait de théâtre aux luttes de dogues contre des ours (muselés), parfois contre de pauvres vieux ânes livrés sans défense aux crocs impitoyables de ces féroces animaux.
Après le drame il y avait le vaudeville; c'était la chasse aux rats exécutée par des terriers.
Un jour que lord Seymour, qui prenait un grand plaisir à ces scènes sauvages, avait conduit son prévôt d'armes au charnier de la barrière du Combat :
— Housse!, lui dit-il, au moment où le peuple souriquois venait d'entrer en scène, ce billet de 1,000 francs est pour vous, si vous voulez rester trois minutes, montra eu main, dans le cirque, en compagnie des rats.
Roussel, alléché par la prime plus encore que piqué d'honneur, saute dans le champ clos, où couraient, effarés, vingt-cinq rats qu'on venait d'y lancer. A l'instant même une porte s'ouvre et livre passage à un
petit terrier qui fond à belles dents sur le gibier. Grande panique parmi les victimes qui s'enfuient éperdues cherchant un refuge. Dans ce sauve-qui-peut général, quelques fuyards s'accrochent aux vêtements de Roussel, grimpent sur ses épaules et jusque sur sa tète.
La nature reprend le dessus. Le pauvre diable s'évanouit et tombe, aux éclats de joie de la galerie.
Lord Seymour commença par beaucoup rire de cette aventure. Il rit moins plus tard quand Roussel, qui fut longtemps avant de se remettre du bouleversement qu'il avait éprouvé, le fit prévenir qu'il voulait le tuer. Lord Seymour fut obligé de se faire garder, et ce ne fut pas sans des peines infinies qu'on empêcha le terrible prévôt d'exécuter sa menace.
Les années apaisent tout. Roussel finit par abandonner son projet, mais il ne pardonna jamais à son ancien patron, il le prit en horreur et ne reparut jamais à la salle d'armes. Ce fut Bertrand qui lui succéda.
Quelque occasion qu'il ait trouvé dans sa vie, lord Seymour ne se battait donc jamais en duel. Il avait décidément l'instinct de la conservation.
Mais il faut avouer que cet instinct ne s'étendait pas hors des limites de sa propre individualité. Très-soigneux de sa santé et de sa vie, il faisait si peu cas de celles des autres qu'il les jouait sans scrupule pour l'unique plaisir de se procurer une émotion. Tout prouve qu'il y trouvait même une certaine volupté.
imposées. Des ouvriers du voisinage, qu'on mit en réquisition, débarrassèrent le dessous de la poutre des fascines qui obstruaient le passage, et le rendirent praticable pour un cheval sans cavalier.
Ces apprêts achevés, récuyer prit du champ, enfonça les éperons au venlre de sa monture, qui partit comme un trait et franchit haut la main les premiers obstacles accumulés sur son parcours.
L'émotion était générale, toutes les poitrines haletaient, tous les regards suivaient avec anxiété l'audacieux qui jouait héroïquement sa vie sur un coup de hasard et de témérité. A quelques enjambées de la redoutable barrière, l'émotion redoubla, Pangoisse du public se trahit par un morne silence. Voilà l'instant critique, le cheval touche le but, il s'arrête court, se cabre sous la main puissante de son cavalier qui l'enlève, se dresse presque debout sur ses pieds de derrière, et d'un effort désespéré escaladant la poutre, va retomber de l'autre côté, en rasant la barrière sans même en effleurer la surface.
Un tonnerre de bravos et d'applaudissements salua la prouesse du noble animal et de son vaillant écuyer. Lord Seymour, qui attendait sans aucune impression apparente le dénouement de cette périlleuse épreuve, ne parut pas le moins du monde contrarié de la perte de sa gageure : au contraire. 11 tira d'un air souriant un billet de 1,000 francs de son portefeuille et le fit voler aux mains de l'intrépide piqueur ; il fit généreu-
sèment cadeau d'une dizaine de louis aux travailleurs appelés pour la circonstance, paya sans sourciller le montant du pari, et se retira avec la satisfaction d'un Espagnol qui vient d'assister à une belle course de taureaux.
Autre exemple de cette froide indifférence qu'il affichait pour la vie humaine.
Vers Tannée 1836, informé que Stephen Drake ramenait d'Angleterre un convoi de superbes chevaux de pur sang, il alla, ainsi qu'une foule d'amateurs,, les voir à Saint-Denis avant qu'ils fissent leur entrée à Paris.
Au nombre de ces animaux se trouvaient trois coureurs de steeple-chase, un alezan nommé Liberté, dont la renommée était grande chez nos voisins, un autre, gris montagnard, et, enfin, un troisième, bai-brun, lequel, en Angleterre, chez Anderson, avait, en vertu d'un pari engagé par le comle d'Orsay, qui perdit la gageure, franchi un cheval attelé à un cabriolet.
Drake, pour faire preuve de leur valeur, les monta lui-même à tour de rôle, et les fit sauter par-dessus une roue de charrette, au grand plaisir de lord Seymour, qui les acheta tous les trois, et ne crut pas les payer trop cher au prix de 45,000 francs.
Le vicomte d'Aure, le cavalier par excellence, celui qui pendant quinze ans a formé à Saumur l'élite de nos officiers, accompagnait lord Seymour ce jour-là; émerveillé de la vigueur et de la légèreté de ces sauteurs,
232 MÉMOIRES D'UN JOi:RNAMSTK.
il demanda à Drake la permission d'en essayer un. Son choix s'arrêta sur le cheval bai-brun, le héros du pari du comte d'Orsay. A peine était-il en selle, que Drake, avisant en face de la poste de SaintrDenis une bonne vieille femme qui débitait des pommes et du coco à l'abri d'un vaste parapluie rouge :
— Je vous signale, monsieur le vicomte, un exploit digne d'un écuyer tel que vous. Au lieu d'un saut vulgaire par-dessus une simple roue de charrette, qui vous empêche de franchir le parapluie que voilà, y compris la marchande et sa marchandise?
Tout brave et tout adroit qu'il était, M. d'Aure, surpris de Tétrangeté de la proposition, hésite.
— Doutez-vous du cheval ? reprend Drake, je réponds de lui.
Lord Seymour, toujours friand des spectacles extravagants, insiste et met le vicomte presque au défi.
D'Aure, piqué au jeu, prend le galop, et en un clin d'œil bondit au-dessus de la bonne femme, tout ahurie de cette avalanche vivante qui vient de tomber à grand tapage à deux pas de son éventaire.
Seymour, enchanté de ce saut périlleux, ne se fit pas faute de dédommager la marchande de sa terreur, ainsi que du danger qu'elle avait couru sans le savoir.
Il avait un ami, le seul homme du moins qui, lorsque tout le monde s'éloigna de lui, ne le quitta pas. Il n'est sorte de déboires que cet ami, M. de V*** n'eut à
essuyer. Ainsi, M. de V*** avait, disait-on, une fortune assez restreinte qui ne lui permettait pas le luxe des chevaux ; cependant il aimait l'équitation, et d'ailleurs lord Seymour avait plaisir à le prendre pour compagnon de promenade. Un guignon singulier faisait que tout cheval prêté à M. de V*** 3 — qui n'était peut-être pas le meilleur écuyer de France, — se trouvait être une bête vicieuse : tantôt elle était difficile au montoir, le plus souvent elle faisait des têtes à la queue qui mettaient en péril la vie de son cavalier. Plusieurs fois M. de V*** courut le risque d'accidents graves, et il dut renoncer entièrement à monter les chevaux de son meilleur ami.
Grâce à Dieu, ses farces n'avaient pas toujours un caractère aussi sinistre : et cependant il était rare qu'elles n'imposassent pas une souffrance à ceux qui en étaient victimes. A la vérité, il indemnisait, en argent, et libéralement lorsqu'il s'était attaqué aux gens d'une classe inférieure. Mais n'éprouvait-il pas un second plaisir à contraindre aux remercîments, aux saluts et aux sourires ceux qu'il venait d'humilier et de faire souffrir ?
Un de ses passe-temps favoris était de faire amener à sa salle les maîtres d'armes des régiments qui venaient tenir garnison à Paris. C'étaient généralement, en ces temps reculés, de vieux croûtons bons tout au plus à dégourdir les conscrits frais émoulus de
leur village. Aussi, comme on les « pelotait! » comme on s'en donnait aux dépens de ces pauvres diables!
On inventait, exprès pour eux, des bottes que Ton étudiait pendant quinze jours. S'il existait, dans quelque coin de la salle, un fleuret de rebut, un masque défectueux, on le mettait en réserve à leur intention, et lord Seymour, qui se divertissait beaucoup de leur martyre, criait à Henri Drake, par exemple,qui tirait admirablement : « Tape au portrait, » c'est-à-dire : « Vise à la figure. »
L'exécution terminée, la victime recevait, pour sa peine, un paquet de cigares flanqué d'une pièce d'or de quarante francs.
Quelquefois lord Seymour s'amusait, par surcroît, à saupoudrer de crin haché menu, vulgo poudre à gratter, les vêtements que le patient avait dépouillés avant l'assaut, ou à lui enduire intérieurement ses chaussures de poix ou de glu.
D'autres jours il faisait servir le matin une tasse de chocolat au maître d'armes ou au professeur de boxe qui venait tirer avec lui. Après une heure d'exercice, il prenait le pauvre diable sous le bras et le forçait à venir s'asseoir à la table de la vieille marquise d'Hertford, avec laquelle il déjeunait quelquefois. Le malheureux convive était déjà fort mal à Taise de se trouver en si haute compagnie; bientôt le malaise devenait une souffrance physique, terrible et ridicule : — le chocolat du matin avait été préparé au jalap !
C'était encore deux 'louis qu'il donnait pour s'être procuré la joie de cette petite torture.
Il avait un goût prononcé pour ces farces à la Pourceaugnac. Il y revenait toujours, témoin celle qu'il fit au marquis de X..., un des compagnons les plus assidus de ses exercices cynégétiques.
Une troupe de chasseurs émérites, dont le marquis faisait partie, s'était installée pendant plusieurs jours dans un de ces vastes et giboyeux domaines que lord Seymour possédait en France.
Il y avait grande chasse tous les matins. Avant de partir pour le canton exploré par les gardes, l'amphitryon profitait de la minute pendant laquelle on attelait la calèche, pour humer une tasse d'excellent café, précaution hygiénique conseillée par l'état de sa santé. Plusieurs fois il lui était arrivé, au moment de vider sa tasse, de trouver l'opération déjà faite. Impossible de mettre cette indiscrétion sur le compte d'un domestique : lequel d'entre eux aurait risqué sa place pour une aussi mince soustraction? Après avoir plané sur divers de ses commensaux, les soupçons de lord Seymour s'étaient fixés sur le marquis, dont la gourmandise était proverbiale. Il résolut de lui donner une leçon.
Un malin, il fit mêler à son café une forte dose de jalap, et prit soin d'oublier le perfide breuvage sur la table de la salle à manger. Au moment du départ, un
coup d'œil jeté rapidement sur là tasse lui apprit que sa ruse avait réussi : le braconnier s'était pris à son propre piège.
Lord Seymour sourit silencieusement et invita ses hôtes à monter en voiture. Le marquis, en tenue de chasse : culotte de peau, guêtres montantes, habit serré à la taille par une ceinture de cuir verni, grimpe lestement sur le siège, et fouette postillon, voilà l'équipage qui part gaillardement au grand trot de quatre vigoureux chevaux de poste.
La calèche était découverte, ce qui permettait entre les voyageurs du dedans et celui de l'extérieur un libre échange de communications.
On roulait grand train depuis quelques minutes, se renvoyant de joyeux propos, auxquels le marquis se mêlait fort gaiement quand, tout à coup, il cessa de prendre part à la conversation générale.
Lord Seymour, qui le guettait, le vit pâlir et donner des signes non équivoques d'un malaise insolite et indéterminé. Il se tortillait sur son siège, essuyait son front baigné de sueur et se livrait aux jeux de physionomie les plus tragiques.
— Mais qu'a donc le marquis? demandaient ses compagnons de voyage, qui n'étaient pas dans la confidence et qu'intriguait au plus haut point cette pantomime mystérieuse.
— Rien, disait tranquillement lord Seymour; ne
voyez-vous pas que ce farceur de marquis se moque de nous ? C'est quelque plaisanterie qu'il nous prépare. A la fin, la victime n'y put plus tenir.
— Par la corbleu ! dit-elle, je ne sais ce que j'ai dans le ventre. . . Arrêtez, postillons ! arrêtez ! il faut que je descende.
— Allons donc ! marquis, tu veux rire, fit lord Seymour... Encore quelque tour de ta façon... En avant, postillons ! filez ! c'est M. le marquis qui s'amuse.
— Mais, mon cher, je vous jure...
— A d'autres... vous vous portiez comme un charme en partant.
— Seymour, je... t'en prie, bégayait le martyr d'une voix éteinte.
— Encore! répondait flegmatiquement le bourreau; quand auras-tu fini de rire à nos dépens?... Messieurs, ne trouvez-vous pas que le marquis abuse ?
— Pour l'amour de Dieu, arrêtez ! je me meurs, implorait le malheureux en proie à des contorsions désespérées, arrêtez... ou je me précipite en bas de la voiture.
— Ah ! c'est donc sérieux ? reprit lord Seymour. Alors, je vois ce que c'est, marquis... C'est toi qui auras pris mon café?... Tu ne t'es pas méfié du jalap, tant pis pour toi, tant pis, le café est bu, il faut le garder.
En vain l'infortuné marquis priait, jurait, criait, tempêtait, suppliait; lord Seymour demeurait impassible. Je laisse à penser l'état de son costume de chasse et celui du
strapontin. Depuis Ârgan on ne décrit plus ces spectacles-là. Une fois à destination il fallut que l'élégant veneur se soumit à une lessive générale. Après quoi il dut s'estimer trop heureux d'emprunter à un paysan des bas bleus, des sabots, une blouse, un pantalon de toile grise, et de suivre la chasse dans ce galant déshabillé.
Voilà les polissonneries de lord Seymour dans son âge mûr. On pourrait multiplier ces récits pendant des volumes.
Encore deux qui sont utiles pour donner toute la mesure de l'homme :
Un matin qu'il était sur le point de se mettre à table, on annonce un de ses amis, fort galant homme et d'un âge à inspirer le respect. Lord Seymour lui fait bon accueil et l'invite, non sans insistance, à partager son déjeuner. L'autre refuse, s'excusant sur ce qu'il est attendu chez lui, mais il fait chaud et il meurt de soif, avoue-t-il.
— Versez à monsieur un verre de limonade gazeuse, dit lord Seymour à son valet de chambre en indiquant du doigt une armoire où sont couchées plusieurs bouteilles couronnées d'une capsule de plomb.
Le valet obéit, prend une bouteille; le bouchon saute avec une explosion mousseuse, et sans défiance, l'hôte avale tout d'une haleine un plein verre du pétillant liquide.
— Maintenant, mon cher, lui dit flegmatiquement lord Seymour, voilà le moment de rentrer chez vous : vous êtes purgé.
Si l'autre éclata, je vous le demande. La boisson qu'on lui avait servie était delà limonade au citrate de magnésie, purgatif récemment inventé par Rogé.
Voici l'autre :
11 avait une prédilection particulière pour le fils d'un de ses intimes, Henri D..., jeune lycéen qu'il avait connu tout enfant. Un premier de Tan le petit Henri vint lui souhaiter la bonne année :
— A ton âge, lui dit-il, tu dois aimer les friandises; je veux vous régaler toi et tes camarades ; reviens demain et n'oublie pas d'amener un fiacre.
Inutile de dire si le petit bonhomme se montra fidèle au rendez-vous. A l'heure dite il arriva dans une voiture de place et il la remplit de boîtes élégantes, de charmants cartonnages, bourrés des bonbons les plus appétissants, qu'un domestique de lord Seymour était chargé de lui remettre. Selon les intentions du donateur, il fit une distribution générale à ses camarades de classe, au nombre de plus de deux cents, à ses professeurs, aux maîtres d'étude, etc. Quelques heures après, ce n'étaient que coliques et grincements de dents. On crut un moment à une invasion subite de choléra. Tous les bonbons étaient saturés d'un violent purgatif. On juge des
ravages ! Plus d'une victime trouva la plaisanterie mauvaise, et parla de se plaindre aux tribunaux. Ce ne fut qu'à force de sacrifices pécuniaires que lord Seymour parvint à assoupir l'affaire et à calmer les mécontents.
Toutes ces facéties n'étaient pas faites, on le comprend, pour concilier à leur auteur les sympathies du monde dans lequel le hasard et la fortune l'avaient placé. Une autre histoire acheva d'éloigner de lui les quelques relations qui lui fussent restées fidèles.
Pendant assez longtemps il avait entretenu des rapports avec une jeune fille, une ouvrière sage jusque-là, — disait-on, — intelligente en tous cas, et dont la conduite et les façons avaient été favorablement remarquées dans le milieu de gens où il l'avait produite. Un beau jour il en fut las et il cessa entièrement de s'en occuper.
Quelques matins après, il déjeunait avec M. P... et M. de V... lorsqu'il reçut une lettre de la pauvre abandonnée. La lettre était-elle sincère ou était-elle seulement bien faite ? on ne sait jamais le fond de ces sortes de choses. Elle était simple cependant. L'ancienne ouvrière y disait en peu de mots que sa nouvelle existence lui avait fait perdre l'habitude du travaii, et que son unique ressource était désormais de devenir une créature passant aujourd'hui des mains de celui-ci aux mains de celui-là ; qu'elle ne se sentait pas de voca'. on
pour un pareil état, qu'elle préférait mourir, et, qu'en conséquence, elle se tuait.
Sans doute il y a parmi ces femmes des actrices indomptables qui, jouant leur rôle jusqu'à mettre en action leurs promesses tragiques, n'en sont pour cela ni plus sincères ni plus intéressantes. Elles ne sont pas rares celles qui, après avoir spéculé sur l'amour, spéculent sur la mort en mettant un carreau cassé dans leur jeu ; et peut-être lord Seymour eut raison de ne voir dans cette lettre qu'un vulgaire moyen de lui soutirer quelque argent. »
Cependant, ce ne fut pas l'avis de M. P qui, malgré les persifflages du lord, quitta immédiatement la table et se fit conduire chez Marie. — Elle s'était parfaitement asphyxiée, — comme une vraie grisette, — avec dix sous de charbon, après avoir calfeutré hermétiquement les portes et les fenêtres. Pendant deux heures on la crut morte. Elle sortit de cette belle équipée avec une fièvre cérébrale, à laquelle vinrent se joindre d'autres accidents, si bien qu'au bout de trois mois elle était sauvée, mais elle avait perdu à jamais ses cheveux, sa jeunesse et sa beauté.
Lord Seymour ne pouvait lui pardonner d'avoir si niaisement joué cette terrible partie. Il trouvait qu'en matière de suicide, il n'y a que deux manières raisonnables d'en sortir: — se tuer tout à fait et sans rémission, ou ne pas se tuer du tout. — Avait-on jamais entendu parler d'une pareille sottise ! Faire semblant de —
« se périr! » — le faire si maladroitement qu'on manque y rester, en revenir, et en revenir laide ! et par son retour à la vie, créer des obligations aux autres ! ! ! — C'était inimaginable.
Il se décida cependant à lui faire une petite pension qui la mit à l'abri du besoin.
Peu de temps après on apprit que la pauvre fille avait renouvelé sa tentative de suicide. Cette fois elle était bien morte. — Et elle était morte dépouillée de cette auréole de vertu relative dont elle faisait si bien parade: elle s'était tuée quand lord Seymour, instruit qu'elle avait eu une faiblesse pour l'un de ses amis, avait nécessairement dû cesser de lui continuer ses bienfaits. — Était-ce la honte ou la peur de* la misère qui avait allumé ce second réchaud? — C'était peut-être l'un et l'autre. — C'était peut-être aussi une nouvelle comédie moins heureusement combinée que la première. Ce fut du moins l'opinion de lord Seymour.
L'histoire était vulgaire, après tout, et on devait croire qu'elle serait vite oubliée. — 11 n'en fut rien. — Le monde dans lequel vivait lord Seymour était depuis longtemps las, et profondément las, de se heurter chaque jour aux aspérités et aux ronces de cette nature qu'il ne comprenait pas. Le demi-sourire qui avait accueilli la première des histoires dans le genre de celles que je viens de raconter, avait bientôt fait placeàl'étonnement, puis à la stupéfaction. — Une fois, c'était de mauvais goût : mais toujours ! c'était à n'y pas croire.
— La répugnance vint vite; et aussi quelque chose de plus.
L'affaire de Marie servit de prétexte à une manifestation générale. Dans ce monde friand de petits scandales, accoutumé aux mille hypocrisies de la vie élégante, chaque individu acquiert bientôt les qualités d'un juge d'instruction. — On commença par s'étonner que le second séducteur de la pauvre fille se fût trouvé être justement l'homme le plus lié avec lord Seymour et que leurs relations d'amitié n'eussent subi aucun refroidissement. Une fois lancé sur cette voie, on s'ingénia à trouver les traces d'un plan inventé par lord Seymour pour se débarrasser à jamais des importantes de cette malheureuse. Le système d'accusation devint celui-ci :
— Lord Seymour, disait-on, n'avait pu pardonner à son ancienne maîtresse l'intérêt qu'elle avait su s'attirer. 11 avait fini par la haïr lorsqu'il s'était vu contraint à une libéralité, insignifiante comme argent, mais qui le blessait profondément parce qu'elle lui était imposée par le respect humain, par l'opinion publique, ces deux sentiments sociaux, contre lesquels il avait accumulé tant de rancunes et de colères. — Alors, il s'entendit avec un de ses amis qui accepta le rôle singulier de seduire cette fille, afin que son complice eût le droit moral de la laisser tomber dans la misère et par conséquent dans la débauche, pour qu'enfin il se vengeât.
Vraie ou fausse, l'accusation fit son chemin. Les compagnons de lord Seymour s'indignèrent de ce réseau
de combinaisons machiavéliques ourdi contre une pauvre fille, et ils cessèrent toute relation cordiale avec leur auteur.
Nous retrouverons avec le Petit Cercle la dernière conséquence de l'histoire de Marie; en attendant il faut constater qu'à partir de cette époque (1842) le vide se fit autour de lord Seymour. Sans doute il continua à hanter les mêmes lieux et à y rencontrer les mômes personnes, mais il échangea désormais plus de saluts que de poignées de main; il eut encore sa part des bonjours, mais il ne trouva plus sa place dans les causeries, dans ce que Ton appelait les disettes; — à l'apparence, il était encore du même monde, en réalité ce monde s'était retiré de lui.
Ai-je besoin d'ajouter que d'ailleurs ces relations attiédies, pour ne pas dire brisées, étaient et avaient toujours été très-peu intimes. Le lord Seymour que je viens d'esquisser n'était pas fait pour inspirer le dévouement. Aussi il avait souvent des commensaux ou des compagnons de plaisir, il eut quelques complaisants, mais on ne lui comptait pas d'amis. — Il le savait bien : et il disait à un de ses familiers les plus persévérants, M. de V... : — « Toi, mon ami ? allons donc ! Tu viens chez moi parce que tu t'y plais et que tu t'y amuses. Tout simplement. » —
Il n'avait foi ni à l'amitié, ni à la famille, ni à la vertu, ni à l'innocence, ni à l'honneur. — Il ne
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croyait à rien, si ce n'est à l'omnipotence de l'or. — « Avec de l'argent, affirmait-il, on pput tout avoir et tout corrompre : il suffit d'y savoir mettra le prix. »
Il disait cela, et cependant il était trop intelligent pour ne pas comprendre que les jugements de cette nature sont la condamnation de ceux qui les portent.
Mais que lui faisait l'opinion d'un monde qu'il naissait et qu'il méprisait tant? Excepté en matière de courage, — et là parce qu'il se défendait lui-même, — il ne prit jamais la peine d'être longtemps comédien.
C'est une figure à part que celle de lord Seymour, et elle présenterait un curieux sujet d'étude. — Comment cet homme d'une intelligence incontestable en était-il arrivé là? — S'était-il fait mauvais de parti pris, de gaité de cœur; éprouvait-il à tourmenter le plaisir que d'autres trouvent à faire des heureux? — ou bien, devait-il à de douloureuses expériences personnelles, tous ses débordements de haine ; avait-il lutté, avait-il souffert , était-ce de déceptions en blessures qu'il était tombé peu à peu et graduellement dans les cruautés farouches de la négation absolue? — ou bien encore avaitil été poussé par sa nature à expérimenter le mal; était-il au début un esprit seulement maladif, un curieux, un raffiné de monstruosités qui avait trouvé dans la bassesse et dans la vénalité humaines l'affirmation si formelle de ses doutes, la légitimation si logique de ses instincts, que la haine était née de son dégoût de lui-môme et des autres?
A mon sens il était à la fois quelque chose de plus et quelque chose de moins que tout cela. — U n'était pas l'incarnation du mal ; il n'avait pas le génie dissolvant, mais grandiose, des derniers fils des Titans, et il n'était pas mieux le disciple de Faust qu'il n'était celui de don Juan. (J'entends le vrai don Juan, celui qui valse avec le commandeur.) — Ce n'était non plus un crucifié sans courage qui au milieu des tortures avait trouvé plus de soulagement à maudire qu'à prier, à mordre qu'à bénir. — Ce n'était pas davantage un amant de l'extraordinaire, un de ces hautains dédaigneux des choses convenues, Prométhée sans but garrottés par le Code, qui sur la pente des perversités,constatent lucidement la faiblesse des barrières sociales, courent à des rêves inassouvibles, et poussent à la décomposition générale, tout en regrettant leur propre égoïsme et les malheurs de leur organisation.
Il manquait des facultés nécessaires pour arriver, de lui-même, à ces révoltes gigantesques ou à ces déraillements de l'esprit. 11 n'avait pas la poésie maladive qui conduit aux grands crimes; il n'avait pas cette originaûté puissante, enfiévrée, qui défonce et laboure les consciences avant que d'y jeter les semailles fécondes de la corruption. Il n'avait pas été marqué çn naissant du sceau des réprouvés.
Il avait au contraire son libre arbitre; bien plus il n'était pas né méchant. J'ai par devers moi, — et je vais les donner tout à l'heure, — les preuves qu'il était ac-
cessible aux sentiments généreux. — Qu'était-il donc?
En somme, je le vois désespéré, vilainement sceptique, mais je cherche en vain dans sa vie la justification plausible de ce désespoir et de ce scepticisme. Je ne la trouve pas assez complète dans l'histoire de ces deux procès dont l'un regarde mademoiselle Fagniani, son aïeule, dont l'autre donne gain de cause en droit à l'honneur de sa mère et, au pire, le mettrait sur la même ligne que beaucoup de fort galantes gens. J'aurais peut-être compris, et j'eusse plaint, à coup sûr, un Seymour misanthrope, mais le Seymour que je connais me blesse, me choque et ne satisfait pas ma raison. Je ne sais à qui l'assimiler. 11 échapperait peut-être à une analyse, si au milieu de tant d'anecdotes n'apparaissait une caractéristique constante qui, dominant l'éducation première et les habitudes acquises avec une persévérance bizarre, semble avoir été placée là comme un guide. — Je veux parler de la trivialité.
Et, en effet, à quelque moment qu'on le considère, cet homme est grossier; il est commun d'instincts, d'allures et de goûts. Il n'a pas les côtés nerveux et fins de ces races élégantes, gangrenées par l'hérédité de leur élégance, et dont la corruption se traîne jusque dans l'immonde parfois, sans cesser d'appartenir au joli ou tout au moins à l'excentrique. Jamais il n'a grand air. Il est peuple quand même, ou pour mieux dire : — il est populacier.
Cette observation donne-t-elle, comme on le prétend,
la clef de cette nature si disparate ? — Je ne le saurais dire.
Mais s'il faut tout enregistrer, je dois parler d'une allégation étrange contenue, m'affirme-t-on, — dans le procès intenté par le marquis d'Hertford à sa femme, à l'occasion de la naissance du jeune Henry. L'avocat de M. d'Hertford aurait prétendu que, pour ne pas perdre le bénéfice du testament qui attribuait un million de rente au second petit-fils de mademoiselle Fagniani, la marquise se serait décidée à simuler une grossesse rendue vraisemblable aux yeux de tous par la cohabitation forcée du marquis avec elle dans les circonstances que j'ai rapportées. Cet enfant, né dans les limites les plus rigoureuses du voyage, eût été — toujours d'après la plaidoierie, — un enfant acheté fort cher à une femme du peuple.
Je suis bien loin de donner pour une vérité cette romanesque histoire; j'attendrai pour y croire les pièces du procès, pièces à peu près introuvables; — mais si peu acceptable qu'elle soit, je tiens cependant qu'elle a été dite, qu'elle a été racontée, qu'elle a souvent, bien souvent déchiré le cœur de lord Seymour enfant. Il m'est égal qu'elle soit authentique ou apocryphe, puisqu'elle m'explique tous les bouleversements de cette nature, négative dès l'origine et qui m'apparaît Cumme une intelligence dévorée de vanité, peu scrupuleuse, mais ouverte, lucide et sur laquelle la logique, — la bonne comme la mauvaise — devait avoir une action
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décisive. Dans ces hypothèses, ce caractère inexpliqué devient explicable ; il reste peu attrayant, mais on le comprend du moins et peut-être le plaint-on.
Et cependant, je me plais à le répéter, il n'était pas né méchant. Il avait toujours la main ouverte pour 1< s mendiants, pour les chanteurs des rues, pour les gens nomades, dont la vie lui paraissait sans doute pleine de péripéties, de luttes, et parfois de mystères. Il se montrait envers eux d'une libéralité presque royale. L'homme à la vielle, un chanteur des rues surnommé le beau François, et bien d'autres, pourraient encore dire combien ils ont reçu de louis et souvent de pièces de 40 francs devant l'hôtel de la rue Taitbout. Il y avait jadis sur le boulevard une petite fille de quatorze à quinze ans, tombée bien bas plus tard, sous le nom de Bastringuette,mais qui,lorsqu'elle s'appelait « la Bouquetière », était le plus joli type d'hétaïre adolescente que l'on ait vu. Lord Seymour l'a, pour ainsi dire, couverte d'or, et bien qu'il tint en médiocre estime la vertu chez les femmes, ses aumônes restèrent désintéressées. — A l'époque des fêtes publiques, il courait avec passion les baraques des saltimbanques, des faiseurs de tours, des montreurs d'animaux et de phénomènes. Souvent il y rencontrait un gars qui l'intéressait quelques minutes, et il s'amusait à le faire riche... pour huit jours. A la vérité il avait une manière d'expliquer ses générosités qui diminuait singulièrement l'impression quelles faisaient naître. « — Voilà un mauvais grain qui germera, » —
disait-il souvent. Un jour qu'il venait de mettre 500 francs dans la main d'un affreux bandit de dix-huit ans d'une splendide beauté brutale et sanguine, un de ses amis lui disait : — <r C'est une mauvaise aumône. Qu'est-ce qu'il fera ce garçon-là quand il aura mangé 500 francs ?
— 11 assassinera peut-être bien pour en avoir d'autres, répondit lord Seymour; ça l'aura mis en goût. »
Ces sortes de boutades ne signifiaient pas tout ce qu'elles paraissaient vouloir dire. Lord Seymour, bien qu'on en ait prétendu, n'exprimait pas le vœu que son aumône créât un assassin ; il raillait l'humanité, qu'il jugeait profondément perverse et ne se donnait pas comme un moralisateur ; il se croyait le droit de jeter quelques plaisirs aux déshérités de la vie et ne voulait pas descendre plus profondément dans la bienfaisance. Sa réponse n'avait pas d'autre signification. — D'un autre côté il n'aimait pas à être surpris en flagrant délit d'attendrissement ou de bonté, et il avait toujours un arsenal de plaisanteries lugubres à laisser tomber comme un rideau entre son public et lui-même.
Pour que cette bonté fût un peu délicate, il lui fallait la solitude et l'incognito. Il rencontra, rue de Charonne, une femme jeune, sanglotante, qui, un enfant dans les bras, suivait une civière. Dans la civière était l'amant, son homme, comme disait la femme, — qui venait de tomber d'un échafaudage. Il avait les deux cuisses brisées. Lord Seymour regarda quelques instants le triste convoi, interrogea les commères, prit ses informations,
puis au détour d'un des passages sombres qui conduisent au faubourg Saint-Antoine, il arriva à la mère, embrassa le bel enfant blond, lui mit 1,000 francs dans sa gorgerette et s'éloigna sans dire un mot. Deux mois plus tard, il se souvint et envoya encore 500 francs. C'est cette seconde fois que les pauvres gens apprirent le nom de leur bienfaiteur. Il n'espérait donc pas toujours que « — le mauvais grain germerait. »
Cette générosité ne s'exerçait en général que vis-à-vis du peuple de la plus basse classe ; elle soulageait les besoins physiques, ou venait en aide à la satisfaction des instincts matériels, mais jamais elle ne se grandit à la hauteur d'une œuvre philanthropique. Il eût été facile à un homme aussi riche de créer des institutions utiles et moralisatrices : il s'y refusa toujours. Il ne pouvait s'empêcher de se laisser surprendre par les soubresauts de son cœur, mais il entrait dans sa théorie de ne pas se laisser convaincre.
Voici cependant deux exemples où il agit différemment.
En juin 1848 il se réfugia avec la marquise dans sa propriété de Boulogne-sur-Mer et il y resta jusqu'en 1854, époque à laquelle, croyant à la stabilité de l'Empire, il se décida à rentrer à Paris. Peu de temps après son arrivée, c'était en plein été, il aperçut de pauvres pêcheurs, qui se désaltéraient en puisant au ruisseau de l'eau sale dans le creux de leur main. Il fit construire à ses frais
-lot ME>10I1U;S D'UN JOURNALISTE.
une Julie fontaine, munie de goLeiets retenus par des chainettes.
A Boulogne encore, par un orage épouvantable, un bâtiment qui cherchait à entrer au port avait manqué la passe, et, entrain* 1 à la dérive, il faisait cote sans que l'état de la mer permît de lui porter recours. De la jetée, sur laquelle une foule accourue à la nouvelle du sinistre assistait pleine d'angoisse à l'agonie du malheureux navire, on apercevait sept infortunes cramponnés aux cordages et faisant en vain des signes de détresse et de désespoir.
Tout à coup du sein de cette multitude muette de terreur sort une voix retentissante :
« Dix mille fr. pour la vie de chacun de ces hommes. »
Tous les yeux se tournent du côté d'où partent ces paroles : on a reconnu lord Seymour. Mais personne ne bouge. Les plus intrépides savent qu'ils sacrifieraient itnitiN'ineu l<uis jours, car nulle embarcation ne saurait résister à la fureur des vagues.
Cependant tous les regards suivent avidement les péripéties de ce drame, dont le d -nouement est malheusement trop prévu. Les victimes disparaissent Tune après l'autre emportées par les ilôts.
« 4 25 ,000 francs crie lordSeymour, pour chaque homme qu on sauvera ! »
Silence universel. La mer poursuit son œuvre de
destruction. Il ne reste plus que deux survivants accrochés convulsivement aux vergues, et dont les instants sont comptés.
La voix de lord Seymour s'élève une troisième fois : c 100,000 francs pour le salut de ces deux hommes ! » Vaine promesse, inutile enchère. Une minute après, l'abîme avait tout dévoré.
Vivement impressionné par cette scène tragique, lord Seymour fit don à la ville de Boulogne d'un appareil complet de sauvetage, bateau, cordages, etc., qui lui coûta 50,000 francs. Ingratitude humaine ! rien ne consacre le souvenir de cet acte de philanthropie : le nom du bienfaiteur ne restera pas même attaché au bienfait!
Mais les époques de révolutions sont fertiles en ingratitude, et lord Seymour ne dut pas beaucoup s'étonner, puisque quelque temps auparavant un ouvrier boulonnais auquel on devait couper un bras, et qu'il avait fait
soigner et guérir par son médecin, criait à tue -tète sous les fenêtres de l'hôtel : « Voilà ce que boit le pauvre peuple : de l'eau, pendant que chez milord l'Arsouille on se soûle avec du bon vin. »
A son retour à Paris, en 185i, il ne paraissait pas se souvenir des déceptions de Boulogne. Voici encore un trait de générosité que je choisis, parce qu'il vint à l'aide d'un membre de cette nombreuse famille des misérables en habit noir, gens qu'il n'aimait pas et auxquels il préférait de beaucoup le peuple.
Un artiste maltraité par le sort, homme de talent pourtant, auquel on doit les deux coupes de Benvenuto Cellini et le fameux surtout exposés à Londres par la maison Christofle, de Paris, colportait de maison en maison une charmante réduction qu'il avait faite de la Vénus de Milo.
Les commandes ne venaient guère, et cette statuette était alors son unique gagne-pain.
Une dame, qui prenait intérêt à lui, en montra une épreuve à lord Seymour, qui fit en connaisseur l'éloge de ce travail et s'enquit du nom de l'auteur.
— Il s'appelle Ber, répondit la dame. C'est un pauvre diable d'artiste qui mérite qu'on lui vienne en aide. Il n'a pour le moment d'autre ressource pour ne pas mourir de faim.
— Alors il n'est pas gras, dit lord Seymour (cette locution lui était familière) ; et combien la vend-il, sa statuette ?
— Vingt-cinq francs.
— Eh bien ! reprit-il en tirant de son portefeuille deux billets de mille francs, remettez-lui ceci. Qu'il m'envoie en échange six douzaines de sa Vénus.
Ce portrait de lord Seymour ne serait pas complet si je ne l'achevais en dressant, à Ja manière de Dangeau, le programme de sa journée telle qu'elle se répétait, à de rares variantes près, trois cent soixante-cinq fois par année. C'est un spectacle qui n'est point sans intérêt pour le vulgaire des humains que celui de la
journée d'un de ces demi-dieux qu'on appelle des millionnaires.
A sept heures et demie, il sortait du lit, passait à son cabinet de toilette, où il prodiguait à sa personne les soins les plus minutieux, puis il faisait un peu de gymnastique ou d'escrime, et humait, à petites gorgées, une simple tasse de thé, tout en décachetant son courrier.
C'était l'heure à laquelle il expédiait ses fournisseurs et donnait ses ordres pour son déjeuner et son dîner, tout en procédant à sa toilette du matin.
A onze heures, complètement habillé, à l'exception de sa redingote, remplacée par une élégante robe de chambre, il se mettait à table seul h seul avec sa maîtresse numéro 1 (elles étaient deux en pied), qui, de son côté, s'était fait habiller et coiffer dans un cabinet attenant à son boudoir.
11 était rare qu'un tiers prit part à ce tête-à-tète gastronomique.
La chère était parfaite, mais simple et sans raffinement culinaire. Il buvait du vin ordinaire, mais des meilleure crus et des années les plus estimées; car lord Seymour se piquait, non sans juste raison, d'être connaisseur et de posséder une des premières caves de Paris. D'ailleurs, d'une sobriété exemplaire et plus délicat que gourmand.
Le repas terminé, il passait h la bibliothèque, qui
était son buen retiro, parcourait les brochures nouvelles, les journaux du matin,' particulièrement les feuilles légères ou satiriques, par exemple, le Punch et le Charivari, qu'il honorait de sa préférence, donnait quelques moments à la littérature et dictait à son secrétaire plusieurs lettres.
Arrivait le moment consacré à la réception de ses amis les plus intimes. Quand ce n'était pas jour de salle d'armes, on remplaçait l'escrime par la causerie.
Diderot avait pu répondre à quelqu'un qui lui demandait quel homme avait été M. d'Epinay :
« C'est un homme qui a mangé plus de deux millions sans dire un bon mot et sans faire une bonne action. » Il n'aurait pu en dire autant de lord Seymour, qui était au contraire un homme instruit, et causant avec une grande élégance que venaient parfois déparer de grosses trivialités, mais ayant la juste réputation de donner la réplique comme un emporte-pièce. 11 était bien de l'école de son premier précepteur, le comte Casimir de Montrond, dont la malignité n'épargnait personne, surtout ses meilleurs amis. Ainsi, au moment de l'affaire Fualdès, M. de Talleyrand, qui boitait assez fort, comme chacun sait, se sépara de sa femme avec laquelle il faisait fort mauvais ménage; quelques jours après on trouva cette inscription sur la porte de l'hôtel : « C'est ici la maison Bancal. »
— Sont-ils assez bêtes, cher prince, s'écria M. de
Montrond, ils ne savent pas que votre femme a déménagé !
Lord Seymour était plus cruel encore.
On ne sait quel hasard ou quelle fantaisie le fait se trouver sans aucun domestique dans une chambre d'auberge, où il se décide à passer la nuit. Lord Seymour savait apparemment que dans les hôtels on met ses chaussures sur le palier pour les faire nettoyer par le garçon, puisqu'il dit à une maîtresse qu'il avait emmenée dans cette excursion :
— Chère belle, mettez donc mes bottes à la porte... c'est un service qu'elles vous rendront un de ces jours.
Il avait pris un instant pour maîtresse une femme ayant jadis appartenu au monde, et qui faisait sonner très-haut son titre, très-authentique malheureusement pour sa famille. Elle était fort entichée de noblesse, et, peut-être bien, pour essayer de faire oublier jusqu'où elle était tombée, elle avait coutume de dire avec plus ou moins d'à-propos : « Par mes aïeux qui étaient aux croisades ! » Un jour je ne sais quel accident nazal, un coryza, ou toute autre chose, la force à priser ou du tabac, ou du camphre ; — le fait est que lord Seymour trouve dans sa chambre une petite boite destinée à contenir une poudre sternutatoire.
Le lendemain il rompt avec elle par le billet suivant :
c Madame,
« Quand je loue une croisée, je ne la prends jamais à c tabatière »
Fendant qu'il était à Boulogne il va au spectacle. L'affiche annonçait un pas de deux, dansé par l'étoile de l'endroit. Il avait invité une notabilité municipale à venir dans sa loge. Ce magistrat, jaloux de faire apprécier à un lion de Paris les plaisirs qu'offrait le séjour de sa ville, lui avait répété deux ou trois fois avec un sourire égrillard : — Et nous allons avoir un ballet, milord, nous allons avoir un ballet! — Peuh ! répondit lord Seymour, qui avait sans doute déjà exploré le personnel de la troupe et qui l'avait trouvé maigre : — Nous n'en aurons que le manche.
A trois heures sa voiture l'attendait, tout attelée, dans la cour de l'hôtel. 11 y montait, se faisait conduire an bois de Boulogne, où, en cas de beau temps, il se livrait pédestrement à une courte promenade, puis se réintallait dans son véhicule, pour ne rentrer chez lui qu'à l'heure du dîner, après une station chez sa maîtresse n° 2, une jeune et jolie Anglaise.
Avant 184^, ces pérégrinations avaient lieu à cheval, mais après comme avant, il était rare qu'il sortit seul. 11 avait presque toujours avec lui deux ou trois amis : tantôt les frères Julien, tantôt MM. Micard, Horace de Vieil-Castel, Othon, le marquis de Coislin, Léopold d'Ivry, de Varelles et maint autre.
Il dînait presque invariablement chez sa mère, qui habitait, dans le môme hôtel, un appartement différent du sien. — Un type, aussi, que sa mère.
Au physique, elle était d'un abord médiocrement avenant, le dos voûté — de moins galants diraient tout simplement bossue. — Ses qualités morales étaient loin de racheter ses travers corporels: elle passait pour ne point briller par l'aménité du caractère et moins encore par la libéralité.
Sa fortune lui permettait pourtant de ne point s'imposer d'économies. La preuve, c'est qu'elle perdit quelque chose comme quatorze millions dans des spéculations de Bourse sans que l'état de ses affaires en fût sensiblement affecté.
Si l'on s'en rapporte à la chronique, elle portait toujours sur elle, en cas de besoin ou de malheur, la bagatelle d'un million.
Son humeur passablement maussade la retenait constamment aux arrêts volontaires. Elle ne voyait personne, n'allait point au théâtre et ne connaissait guère d'autre distraction que de rester des jours entiers en faction derrière ses persiennes, à regarder d'un œil morne le va-et-vient du boulevard.
Le principal objet de ses contemplations était le Café de Paris, qui occupait le rez-de-chaussée de son hôtel. Elle redoutait à un tel point de se voir privée de sa récréation favorite qu'elle ne songea de sa vie à augmenter le prix du loyer, qui était fort modique, et qu'elle omettait même quelquefois de réclamer le montant du terme.
Son unique société était le jeune Richard Wallace, né
*A) WJIUlRES DU JOURNALISTE-
du marquis d'Hertford, et par conséquent son petit-fils. il lui tenait compagnie dans sa solitude et haï dormait le bras quand, par rare aventure, il lui arrivait de presndre l'air. Elle rappelait c son neveu » et lui térnâgnait une affection toute maternelle. Ce jeune homme., qui était et qui est resté un modèle d'élégance et de distinction, lui était tendrement attaché.
Que lui a-t-elle laissé de son immense fortune ? dauze mille francs de rente, — en viager.
Je reviens à lord Seymour.
Vers neuf heures il rentrait dans son appartement, d'où il était rare qu'il sortît, passait une couple dl*eures au milieu d'une petite cour d'intimes, et allait quelquefois achever la soirée chez sa sultane numéro 2, la même qu'il honorait de sa visite avant dîner.
Son sérail se composait, comme on Ta vu, de deux favorites en titre, sans préjudice du casuel ; sa maison, à Paris, d'un valet de chambre affecté à son service [lersonnel, de deux domestiques pour annoncer, de deux valets de pied, d'une femme de chambre, d'une Im^êre, d'un maître d'hôtel, d'un piqueur, d'un premier iwhw, de deux cochers en second et de dix hommes i\'tu:nrU: ; en tout, et en y comprenant la cuisine, un (,<*u j/lij4 *U*, trente personnes.
Au nombre de ses domestiques, il en eut un, nommé (,;i!vo r rmltw d'hôtel italien, qui lui servit une fois un jiW 'j'fi n'était point de son métier.
O? (4U0 avait, en vertu des fonctions de confiance
qu'il remplissait chez lord Seymour, la garde de l'argenterie, composée de plusieurs services d'un grand prix.
Or, un certain jour que son maître avait à donner un dîner de cérémonie, il appela Calvo et lui enjoignit de décorer la table d'un service qu'il désigna. Mons Calvo s'incline en signe d'obéissance, s'éloigne et ne reparaît pas.
Lord Seymour, impatienté d'attendre, envoie à sa recherche, mais en vain. On ne tarde pas à apprendre, par le concierge, que Calvo a quitté précipitamment la maison.
Cette éclipse subite étonne lord Seymour. Un soupçon traverse son esprit, soupçon justifié par l'examen du dépôt confié aux soins du fugitif : la partie la plus précieuse de l'argenterie avait disparu.
La police mit la main sur l'homme et retrouva les objets volés, mais sous la forme de reconnaissances du Mont-de-Piété. Il n'en coûta pas à lord Seymour moins d'une centaine de mille francs pour rentrer en possession de son bien. Cependant il s'exécuta de bonne grâce et se montra même fort indulgent dans sa déposition contre le coupable, auquel sa mansuétude valut une condamnation relativement légère.
Il a eu dans sa vie trois passions. — Celle des exercices du corps sur laquelle j'ai donné de longs détails, celle des chevaux avec laquelle il rompit, comme on va le voir, et enfin celle des cigares qu'il garda jusqu'à sa dernière hsure.
Il n'était pas seulement grand amateur de chevaux, il était encore très-fin connaisseur. Bon cavalier, élégant même, quoique timide, il excellait, en outre, à conduire un char dans la carrière ; il a eu, rien que pour son service personnel, jusqu'à soixante chevaux, divisés en chevaux d'attelage, qu'il gardait à Paris dans ses écuries, et en chevaux de selle logés à Sablonville, route de la Révolte, dans un bâtiment construit ad hoc et admirablement installé.
Avant 1830, alors qu'il était jeune et hardi, il avait d'excellents trotteurs, qu'il conduisait lui-même et dont il tirait vanité. Il se faisait un point d'honneur de dépasser toutes les voitures qu'il rencontrait sur sa route, à ce point qu'il eut un jour l'audace de couper l'équipage de Charles X. Le soir même, un aide de camp du roi vint lui signifier l'ordre de quitter la France, ordre qu'on parvint, non sans peine, à faire révoquer, grâce à de puissantes influences.
Une grande mortification pour lui fut celle que lui infligea la rivalité d'un cheval dont ses meilleurs trotteurs ne purent jamais parvenir à avoir raison.
Une fois qu'il entrait dans Paris par la barrière de l'Étoile, conduisant un cabriolet que traînait un de ses chevaux favoris, il avisa à quelque distance devant lui un tilbury dont la course rapide soulevait des tourbillons de poussière qui l'aveuglaient. Le tilbury portait un
monsieur et une dame, que rien ne distinguait, d'ailleurs, du commun des mortels.
Habitué à ne se laisser dépasser par personne, lord Seymour stimule d'un coup de fouet l'émulation de son cheval, qui double le pas et gagne quelques enjambées. Mais un autre coup de fouet lancé du tilbury rétablit promptement la distance.
Lord Seymour, piqué au vif, redouble ; même manège à bord du tilbury. C'est en vain qu'il aiguillonne par tous les moyens en usage l'amour-propre de son bucéphale : l'écart reste toujours le même jusqu'à l'avenue Marigny, où le véhicule ensorcelé tourne à gauche et laisse notre lord poursuivre sa route, tout grommelant et plein de dépit.
Le même steeple-chase se renouvela à plusieurs reprises, toujours avec le même résultat. Lord Seymour dépensa plus de cent mille francs en trotteurs, dans l'espoir de battre ce cheval fantôme. Il en fut pour son argent et sa mauvaise humeur, car rien ne l'irritait comme les rires du couple inconnu, qui s'amusait de son impuissance et de ses inutiles efforts.
Ce fut une des amertumes de sa vie.
C'est à lord Seymour que revient l'honneur d'avoir nationalisé les courses en France. Avant lui cette importation d'outre-Manche n'avait point de racines chez nous. Ce lut lui qui l'acclimata. 11 en organisa, on peut le
204 MhttOtitttS i>'UN JOURNALISTE.
diu\ les premiers essais sérieux. Le turf français lui doit sa gloire, et le Jockey-Club son existence.
Le iioiii de loid Seymour ligure pour la première fois ou 1827 dans le calendrier des courses en France, et on l\v retrouve pour la dernière fois en 1842. Pendant cette longue période, son écurie, qui fut toujours une des plus importantes, obtint de nombreux succès.
Voici, par ordre chronologique, le nom des chevaux dont k- souvenir est resté et que je consigne ici pour la plus grande joie des sportsmen.
Dubiu, Kylé, Sytviu, Clérinu, Fra-Diavolo.
Miss -Annktjt, la plus célèbre et la meilleure jument de son temps;
PraiU'k, qui gagna le prix du Jockey-Club en 1836, la première année qu'il fut couru;
Lyitiu, qui remporta le même prix en 1837;
Yeiitiïitii, également vainqueur à la course du Jockey- Club en |.S3«;
t.mittiiti, second dans la prix du Jockey-Club en 1839 ;
l^u'daSj qui gagna le prix du Jockey-Club en 1841.
I nui he^ninur a aehete eu Angleterre et importé en tïauce, eu Itii'J, la poulinière Au a, de pur sang anglais.
II a également ctchoia eu Angleterre et importé en KraïUîtf en iticU ;
lîejniMUt, étalon de pur ;»an$ anglais, dont les produits u udxieux oui eu Uttiuvup de succès; Jljfc>oi-JUM^v Ji» vjuij ap.rx& la \eute de l'écurie de
lord Seymour, est allée dans le midi : elle est la mère de Médina ;
Médina, mère de Mignon, qui, en 1865, a gagné six prix importants, parmi lesquels l'Omnium et le prix de Saint-Cloud, à Paris, au mois d'octobre;
Enfin, Poetess, fille de Royal-Oak et Ada> et mère de Monarque.
On sait que Monarque est le père du célèbre Gladiateur.
On a prétendu que ses succès hippiques avaient valu à lord Seymour des sommes fabuleuses. Erreur; l'honneur plus que l'argent était, en ces temps héroïques, la récompense du vainqueur : les prix ne consistaient guère qu'en de stériles objets d'art d'une valeur conventionnelle, et les paris étaient à peu près inconnus.
Bien loin d'avoir bénéficié de ses triomphes, lord Seymour se trouvait, en définitive, en retour de plus d'un million, que lui coûtaient l'achat de ses chevaux et le budget princier de ses écuries et de ses jockeys, au moment où il renonça pour jamais à ces tournois hippi ques. La cause de cette soudaine abdication fut la perte d'un procès intenté par lui à la suite d'une tromperie dont il se crut victime (la substitution d'un cheval à un autre sur le champ de course). Le lendemain de sa condamnation, il protesta contre le bien jugé de la sentence en mettant tous ses coureurs en vente, de puis le premier jusqu'au dernier.
. iS !H:WP.l:3- J""Ç Ji.)l'B!U.LET£.
. ..ater -:e •£ ,™r. J touille de l'hippodrome se retira ■>us .i3 i intf! t;E tu ."^jurat plus but le turf.
,31 'lit i'ie r :tair. aa fumeur déterminé, mats un lu- .ieur -oiirmet, •nctaue on n'en voit plus guère. Il avait, ■:n matière ik ".içares. des recherches et des délicatesses
'.ja ïtaia ^T^«tf en possession d'une renommée que fi lie ixainj!- 3»t <Je qualifier d'européenne. Ils la devaient, lun-sfeuiem^ct à un flair spécial, qui était chez lui un wn ifc nature, mais encore aux pratiques savantes dont .\a étaient Txjet.
Dan» fe* boites de chêne munies de compartiments ;n momfa, <>j chaque captif subissait dans toute sa rigueur T implication du régime cellulaire, il disposait, par la&iets de mille, un nombre égal de cigares prealablemenn contrôlés et choisis un à un dans les envois qu'il recevait de tous les pays producteurs. Il ne s'en rapportait qu'à lui-même pour l'accomplissement de cette deiicate opération.
Ce premier triage effectué, il laissait les sujets mûrir pendant quelques mois; puis il les soumettait à une nouvelle et scrupuleuse révision. Ceux qui sortaient vie torieux de ce dernier examen étaient rangés avec distinction dans des armoires pourvues de ventilateurs, où ils attendaient, au sein de tiroirs parfumes de laurier et de vanille, l'honneur insigne d'être fumés par k auître ou par ses invités.
Les cigares réformés pour cause d'indignité ou de décrépitude étaient revendus au rabais à des gens de connaissance ou bien à C.2S bureaux de tabac recommandés à la protection des valets de chambre.
Nous touchons à la fin. Encore quelques traits caractéristiques.
Il n'était point joueur. Néanmoins, il allait de temps en temps au Cercle, où il risquait quelques louis en manière de passe-temps. Un soir, contre une veine acharnée, il perdit plusieurs milliers de francs. Soupçonnant une tricherie, il se fit remettre les cartes employées pendant la partie, et manda chez lui Philippe, célèbre prestidigitateur qui importa chez nous le tour des poissons; c'était le Robin de ce temps-là.
Lord Seymour avait deviné uste : les cartes, qui étaient tarotées, portaient dans un de leurs angles un petit signe cabalistique, invisible pour l'œil d'un profane, mais suffisant pour révéler à l'initié leur couleur ainsi que leur valeur.
Au bout de quelques minutes d'expérience, il en savait aussi long que Philippe ou que son habilf adversaire lui-même.
Cette science nouvelle lui avait coûté 1,000 francs et une épingle en brillants, dont il fit don à son professeur. Il voulut sans doute que chacun de ses amis payât aussi cher son éducation, car il ne dit' rien à personne et se contenta, à partir de ce jour, de renoncer aux cartes
comme il avait renoncé aux courses. Ce fut plus tard seulement, après un éclat dont Paris a gardé le souvenir, qu'il avoua savoir depuis longtemps à quoi s'en tenir sur le compte de M. de M***.
Il avait fait peindre, à son usage personnel, un tableau, suspen'du derrière un rideau dans un coin de son appartement.
Quand il arrivait (et le cas se présentait assez fréquemment) qu'un solliciteur, un mendiant, un placier en quête de clientèle, pénétrait jusqu'à sa personne, après l'avoir patiemment laissé pérorer, il se retirait dans le réduit dont j'ai parlé, s'y enfermait, tirait le rideau qui cachait la mystérieuse peinture et se tenait une minute en contemplation.
Or ce tableau le représentait dans l'attitude de saint Sébastien, criblé de carottes que lui décochait une légion de quémandeurs de toutes sortes groupés à l'entour du martyr. On reconnaissait dans cette foule bon nombre des amis de sa jeunesse, quelques-uns des familiers de son âge mûr, presque tout le personnel de sa maison ; etdç nombreuses additions faites dans les fonds disaient assez que cette peinture était l'histoire des déceptions de sa vie.
Au centre, une charmante petite danseuse, connue de tout Paris, riait d'un rire diabolique en montrant une carotte monstre dont elle venait de le transpercer de part en part. ,
' Ce spectacle qu'il devait regarder avec une mélancolie pleine de dédain et d'ironie affermissait son cœur contre toute faiblesse à l'endroit des carotteurs des deux sexes. Il en sortait invulnérable.
Cette excentricité seule semblerait prouver une fois de plus que lord Seymour avait à subir des luttes contre luimême, et que son indifférence à l'égard des misères les plus dignes de commisération était beaucoup plus le résultat d'un système que d'une insensibilité native. Il prétendait du reste qu'au commencement de sa carrière de millionnaire, il se laissait aisément tromper par les supercheries de la fausse misère. Mais il lui était arrivé si souvent d'être pris pour dupe; si souvent les agents chargés de la distribution de ses aumônes trouvèrent chez les solliciteurs, au lieu du tableau déchirant d'une détresse imméritée, le spectacle d'une aisance relative ou d'une pauvreté causée par la fainéantise et Tinconduite; tant d'expédients, de stratagèmes, de roueries avaient été mis en œuvre pour exploiter sa bourse et sa crédulité que, pour ne point s rvir de plastron au vice ni à la paresse, il Se cuirassa d'indifférence.
Peut-être disait-il vrai ; en tous cas je l'eusse préféré plus facile à tromper et moins clairvoyant. D'autres peignaient lord Seymour comme un esprit défiant et soupçonneux n'ayant jamais essayé à surprendre que la passion mauvaise et n'ayant jamais rencontré que celleslà par conséquent. On sait mon sentiment à cet égard : sa charité avait besoin d'être surprise.
Coe:5 T^e pii—^nt en être les mitiis. sa sapin?, je c.; r i%t**.e m \ï\ : ".arçie n:atin. il ; avait Iji^nerce ses >*tre- : et *u pre: .;er m:t iins lequei xinsrirait m apoei fa.t 4 ?a zj^fa^ance. 3 br.>ait La rnssive, **ns aller pi us le in.
5c n testament fut le reflet ie 35 vie. 3 iut emporter la triste consolation d'avoir ete xn^equent avec luimême.
J/jne maîtresse — cette histoire remente '3 *3v3 — j| avait eu in fils et one fille. iu*îi éleva l'un et l'autre avec une libéralité princiers.
Outre ies maîtres en tout genre, lis avaient équipage, domestiques, maison montée, que saisie? Un jour, sur le soupçon, plus ou moins fondé, que leur mère avait eu l'intention de l'exploiter, il déclara tout net «qu'ils n'aoraient plu* de lui un écu ni pendant ni après sa vie. Et jl tint parole. Le fils gagne aujourd'hui 1.20^ firmes dans, une administration de chemin de fer, la ûXe court le cachet fjorrime professeur de piano.
Kn revanche, il a lègue un million et ienri ie revenu aux hospices de Paris et ie Londres. Peut-être, en songeant a l'origine de sa fortune et aux mystères qui avaient enveloppé sa naissance, crut-il n'opérer qu'une
fr»-.f»f«itlOn.
Lu lia mon qui parjt prendre le plus de place dans son f*o><tr a'adrensa pendant quinze ans. de lSa3 à 1*39. à un* charmante femme» dont le commerce lui plaisait
beaucoup. Il aimait à causer avec elle et la recevait souvent chez lui. Jamais sultane ne fut l'objet dune surveillance aussi sévère. Quand elle allait toute seule se promener au bois dans son coupé, le cocher qui la conduisait avait ordre de ne jamais s'arrêter et de ne point la laisser descendre de voiture.
Trois ans avant sa mort, il en avait eu une fille. A l'enfant, il a laissé par testament une rente de 30,000 francs; à la mère, une rente de 10,000 francs, mais sous la condition expresse qu'elle ne se marierait jamais.
Il avait demeuré cinquante ans presqu'en face de son frère le marquis d'Hertford et ne le saluait pas quand il le rencontrait. Il le déshérita entièrement. C'était logique.
Ses domestiques, ceux-là mêmes qui avaient blanchi à son service, n'ont pas été plus favorisés que ses proches.
Il avait, pour courir devant sa voiture, un Italien de souche nobiliaire, le marquis de Cocopani, tombé du haut de son blason dans la misère et de la misère dans la domesticité.
Industrieux, adroit, intelligent, Cocopani était pour lord Seymour une façon de maître Jacques. Il prenait soin de ses armes, surveillait ses cigares, fabriquait son eau de Cologne, etc., etc. Aussi son maître lui témoignait-il une affection particulière, qui ne l'empêchait cependant pas de le railler à toute occasion, et cruellement encore, sur son titre et sur ses aïeux. Eh bien ! le
nom du pauvre marquis ne figura môme pas sur son testament.
Son valet de chambre, ancien prévôt de régiment, avec lequel il s'amusait souvent à faire des armes, et qui lui était dévoué corps et âme, ne fut pas mieux traité que Cocopani. De même pour un piqueur nommé Briggs, qui avait vieilli sous sa livrée.
Son héritière, l'administration des hospices, plus juste et plus généreuse que lui, paya à ces vieux et dignes serviteurs la dette de la reconnaissance : elle fait une pension de 1,200 francs aux deux premiers et de 700 francs au troisième.
Mais si sa gratitude posthume resta muette à l'égard de ses domestiques, elle fut très-tendre envers ses chevaux. Il institua, par une clause de son testament, une pension alimentaire de 5 francs par jour pour huit de ceux qui se trouvaient dans son écurie au moment de son décès, et il préposa à l'entretien et au bien-être de ses protégés un palefrenier du nom de Palmer, auquel il assigna à cet effet une rente annuelle de 1,100 francs. Le dernier survivant de cette catégorie de légataires (il vit encore) est un cheval acheté par lord Seymour en 1832.
Lord Seymour est mort en 1859.
Rien dans l'état ordinaire de sa santé ne semblait annoncer une fin prochaine. Le médecin attaché à sa personne ainsi qu'à celle de sa mère, le docteur Chemside,
ancien chirurgien de la garde anglaise, qui avait, en récompense de ses soins quotidiens, 15, 000 francs d'honoraires et un apparteméht à l'hôtel, le docteur Chemside, dis-je, n'avait remarqué chez lui aucun symptôme de nature suspecte.
Cependant lord Seymour, préoccupé d'un certain malaise indéfini, crut devoir consulter une célébrité médicale, le docteur Trousseau.
Celui-ci après quelques questions sur ses habitudes etjson train de vie, lui dit :
t Vous dormez après votre dîner. Vous menez une existence inactive, personnelle. Ce qu'il vous faut, c'est l'exercice, la marche, le grand air ; voilà pour le physique; pour le moral, les épanchements de la famille et les soins d'un entourage affectionné. A la façon dont vous vivez, je ne vous en donne pas pour un an. »
Lord Seymour leva les épaules, mit dix louis sur le bureau du docteur, et sortit.
Dix mois après il était mort.
Au moment d'expirer, il se retourna du côté de la ruelle de son lit, comme pour tourner le dos au monde, et prononça d'une voix distincte cette phrase caractéristique :
« Ceux qui ne vivent que de moi crèveront tous de faim. »
Ce furent ses dernières paroles; ce sera le dernier trait de cette figure originale. Il me semble que l'homme s'y peint tout entier.
Il parait que la loi des contrastes prend à tâche de se montrer aussi fréquente dans la famille que dans la nature inanimée.
M. le marquis d'Hertford est aussi mince," aussi frêle que son frère était vigoureux. Sa vie est aussi utile, aussi bien remplie que l'existence de lord Seymour fut vide et stérile.
C'est à coup sûr une des natures les plus artistiques qui soient au monde. Les visiteurs de Bagatelle se rappellent ces trésors d'art en meubles, en porcelaines, en tableaux, qui s'amoncelaient dans l'ancien petit palais du comte d'Artois, à une époque où la mode ne nous avait pas encore imposé cette effroyable manie des collections.
M. le marquis d'Hertford et le regretté M. Sauvageot ont été assurément, dans la mesure de leurs fortunes réciproques, les deux précurseurs de ces temps de recherches patientes qui, tout en conduisant bon nombre de bourgeois au ridicule et au faux goût, n'en seront pas moins très-probablement le point de départ d'une renaissance artistique féconde dans ses résultats.
On prétend que la fortune de M. d'Hertford ne s'élève pas a moins de six millions de rente ; il est donc tout naturel qu'en matière d'art on le craigne beaucoup plus qu'un gouvernement, surtout quand ce gouvernement est le gouvernement français, qui peut à peine consacrer cinq ou suc cent mille francs par an à ses acquisitions.
Lors de la vente du maréchal Soult le pouvoir était résolu d'acquérir la fameuse vierge de Murillo et il se la fit adjuger au prix que Ton sait ; mais avant de se décider à déclarer qu'on voulait le tableau — « à tout prix, » — comme on disait jadis, une haute intervention crut devoir obtenir du marquis qu'il laisserait à la France cette trop coûteuse victoire.
Sa Majesté le roi actuel de Hollande s'ingénia un jour de se faire de l'argent avec l'admirable collection du feu roi, son père ; à cette occasion M. d'Hertford révéla tous ses instincts. Pendant toute la vente il battit écus sur table la Russie et même l'Angleterre, qui n'emportèrent que les dédains de l'opulent collectionneur.
Du reste, quand on rencontre, quelque temps qu'il fasse, le marquis d'Hertford courant les rues à pied, son parapluie sous le bras, on comprend combien ce mépris du luxe extérieur chez le marquis ajoute de puissance à l'énorme fortune de l'amateur.
Cette passion pour les arts ne s'arrête pas aux choses uniquement artistiques : toutes les découvertes, toutes les inventions nouvelles attirent cet esprit curieux de l'extraordinaire.
Pendant les dernières années du dernier règne, les voyages en ballon eurent une grande vogue , et M. d'Hertford, très-brave en dépit de ses millions, avait été un des premiers à vouloir visiter le ciel.
276 MÉMOIRES D'UN JOURNAJL1SLE.
Son voyage en aérostat lui donna l'occasion d'une réponse qui peint assez bien un des côtés railleurs et spontanés de cette nature multiple et toujours spirituelle.
Un domino d'un monde douteux l'arrête au bal de l'Opéra :
— « On dit que tu viens de la lune : qu'y as-tu vu, marquis ? »
— « Mercure, qui m'a demandé de tes nouvelles. »