‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le Petit-Cercle. — Devant le perron de Tortoni. — Un intrus. — Un coup de queue. — La révolution de Février. — La fugue

de lord Seymour. — On en revient toujours — La loge

infernale. — Les disettes. — bobo. — Le mari, la femme et l'amant. — Une vengeance conjugale. — le vrai lara. — L'amant de la Reine. — Un drame Byronien. — le ddc de remocrs et la presse de 1848 : — Une loge à l'opéra. — Gurieu\ procès. — ces demoiselles : — M el l© Malaga : In naturalibus. — Une rencontre. — La dame aux Camélias. — La toilette aux sept tiroirs. — La fin du roman.

Vers 1840, le mot anglais High life était encore inconnu. Pour savoir à quelle classe sociale appartenait un homme, on ne demandait pas s'il menait la haute vie, on disait seulement :

— Est-il du monde?

Tout ce qui n'était pas t du monde » — « n'existait pas ».

Or, tout ce qui existait à Paris avait coutume de passer chaque jour, vers cinq heures, devant Tortoni ; deux heures plus tard, ceux qui ne dînaient pas à leur cercle ou chez eux se trouvaient mélangés à des tables différentes dans le salon du Café de Paris; enfin, de minuit à uûe heure et demie du matin, la portion du

On renonça à l'Union, et peut-être eût-on renoncé à l'idée du cercle, si les habitués du Café de Paris ne s'étaient trouvés plusieurs fois gênés par la présence de personnes étrangères. Ces habitués étaient : MM. le comte de Vergennes, le baron de Poilly, le chevalier Peycam, le comte Decaen, le comte de la Bienvenue, Gfonow, lord Henry Seymour, de Varelles, le chevalier Senties.

Ils proposèrent à Alexandre, le propriétaire du Café de Paris, de leur louera l'année quelques pièces du café afin d'y être seuls.

Peu à peu le reste des émigrants du boulevard quittèrent Tortoni et le Café anglais, et un jour le Petit- Cercle du Café de Paris se trouva constitué. Dans la déclaration faite à la Préfecture, on substitua le mot réunion à celui de Petit-Cercle. On devait, dit le règlement, aller se coucher tous les jours à deux heures du matin, ne jamais toucher une carte, ne jamais parler politique, et enfin le prix de la cotisation annuelle était seulement de cent francs. Rien de plus anodin, on le voit.

Comme tous les serments et toutes les constitutions, ce règlement-là était fait pour être religieusement violé tous les jours.

Voici les noms des cinquante premiers fondateurs :

Aubigny. Baron Léon d'

Aure. Vicomte d'

Balby.

.Marquis de

Bail.

Hughes

Beauvoir.

Comte de

Beauvoir.

Roger de

Belgiojoso.

Prince de

Bury.

Lord

Gaccia.

Comte Maxime de

Gaen.

Comte Camille de

Carrié.

Lodoïs

Chantin.

Charles

Chautin.

Hippolyte

Corberoii.

Comte Emile de

Court

de

Frazer.

Major

Garrigues.

Edmond

Grand-Maison.

Baron Millin de

Grand-Maison.

Alfred de

Genevray.

Comte de

Germain.

Comte

Goold.

Gronow.

Capitaine

Hallay.

Marquis du

Henry

Ivry.

Baron Léopold d

Ivry.

Jules d'

Lalonel.

Gabriel

Mesgrigny

Comte AdrieD do

Montaigu

Comte de

Montforl

Baron de

Musset.

Alfred de

Nord.

Georges

Odoart.

Vicomte

Paturean.

Peycam.

Chevalier

Poilly.

Baron de

Rolland-Roger

Paul

Saint-Cyran.

de

Sainte-Croix. de

Sarlovèse. Comte de

Septeuil. Comte de

Seymour Lord Henry

ToucheL Hastinges

Vaines. Marquis Ernest de

Vassy. Comte

Varelles. de

Vergennes. Gustave de

Viel-Castel. Comte Horace de

Vi terne. Colonel de

Le nombre des membres de la réunion fut fixé à cent, et M. le marquis du Hallay conserva la présidence tout le temps que dura le Petit-Cercle.

La précipitation avec laquelle le cercle avait été fondé avait entraîné l'acceptation irréfléchie de quelques personnes; plus tard on exerça un contrôle très-sévère sur les admissions et le blackbollage était chose fort ordinaire. Une boule noire sur six votants amenait l'exclusion.

Lorsque les habitués du Café de Paris avaient pensé à exclure le public de leurs salles, il s'était trouvé mêlé à la conversation un homme qui n'était plus jeune, mais dont la tête expressive était très-sympathique, qui s'exprimait avec élégance et dont les façons étaient irréprochables. Depuis deux ou trois mois, il dînait assidûment à la même table; un hasard l'avait mis en rapport avec un de ces messieurs, il avait fini par échanger un coup de chapeau avec tous, peu à peu il avait été accepté sur 8a bonne mine, et, le cercle installé, M. X*** se trouva être au nombre des fondateurs.

Peu de jours après, on apprit qu'il était le représentant d'une importante maison de Bordeaux qui vendait les grands vins. — La rumeur fut vive. — Ne devait-on pas engager M. X... adonner sa démission? N'avait-il pas trompé le cercle en ne lui révélant pas à l'avance sa position sociale ? Il y eut des discussions fort animées à la suite desquelles il fut décidé que si M. X... n'avait pas déclaré sa profession, il ne l'avait pas cachée; que personne n'avait songé à s'en enquérir; que s'il y avait une faute, elle était imputable au cercle et nullement au membre; que, d'un autre côté, les renseignements obtenus sur M. X... établissaient son honorabilité d'une manière irrécusable et que, par conséquent, on n'avait pas le droit de se montrer si susceptible vis-à-vis d'un homme dont le seul tort était de ne pas avoir trente mille francs de rentes tout en appartenant au meilleur monde par ses façons, par ses goûts et par son éducation.

M. X... resta donc membre du Petit-Cercle, mais comme ses collègues ne voulurent pas que désormais il courût la pratique, il fut convenu que chacun d'eux deviendrait son client. Au bout de dix ans, M. X... avait fait fortune et ne vendait plus de vins.

Le Petit-Cercle, on le voit, avait une pointe de libéralisme ; aussi y fumait-on partout, et était-ce l'endroit de Paris où Ton était le plus fort au billard. Mais c'était aussi le seul cercle qui n'eût pas de dîner à prix fixe,

ce qui permettait à Alexandre de libeller de monstrueuses additions, et on y jouait ordinairement le whist à vingt francs la fiche. — Ce n'était ni jeu, ni dîner de démocrates... bien que M. Emmanuel Arago ait été reçu membre vers 1847.

Le Petit-Cercle n'était pas le cercle de l'Union. — D avait à peine trois mois d'existence qu'il était déjà divisé par une guerre intestine.

On a vu comment lord SeyiQOur avait été peu à peu abandonné par ses anciens amis ; ici se place le dernier chapitre de l'histoire de cette pauvre fille qui s'était tuée.

La catastrophe était récente quand lord Seymour entra un matin au cercle. 11 y fut accueilli avec une froideur presque aussi gênante pour tout le monde que pour lui-même. Ne sachant à qui parler, il appuya la main sur une bande du billard, regardant M. P... qui jouait seul et qui était un des plus forts du cercle. M. P. . assura son coup de queue comme pour faire un huit bandes, et envoya la bille sur l'extrémité des doigts du lord.

— Diable! vous m'avez fait mal, P..., fit lord Seymour avec colère, en serrant dans son autre main celle qui venait d'être touchée.

— Je le sais bien, — dit M. P... en s* appuyant avec nonchalance sur sa queue, — je l'ai fait exprès ?

Le silence s'était fait dans les conversations particulières; toute la salle regardait. Lord Seymour comprit que les dispositions lui étaient hostiles, il se retira sans mot dire. Dès ce moment le cercle fut séparé en deux camps : dans l'un étaient tous les membres, dans l'autre M. Seymour et M. de V..., qui lui resta toujours fidèle.

Les suites de cet antagonisme devinrent fatales au Petit-Cercle qui, on se le rappelle, sous-louait son logement à l'année à Alexandre, ou plutôt à Martin Guépet, successeurs d'Alexandre, qui, en achetant le café, avait pris le nom de son prédécesseur.

Alexandre était lui-même le locataire de la marquise d'Hertford,dont il n'avait jamais pu obtenir un bail. Peu de temps après l'aventure du billard, lord Seymour prévint son locataire qu'il eût à donner congé au Petit- Cercle, s'il ne voulait recevoir congé lui-même.

Le déménagement du Petit-Cercle — et l'avenir l'a bien prouvé — c'était sa mort, ce dont Alexandre s'inquiétait fort peu, mais c'était aussi ôter au Café de Paris sa meilleure clientèle.

Dans sa colère de se voir enlever le plus sûr élément de sa fortune, Alexandre n'épargna pas le fils de sa propriétaire, et il raconta à qui voulut l'entendre l'alternative dans laquelle le plaçait le mauvais vouloir de lord Seymour. Son indiscrétion le sauva. Cette fois, attaqué directement et en masse, le Petit-Cercle perdit patience, et il fit savoir à lord Seymour que, s'il

donnait congé à Alexandre, chacun des membres prendrait cette mesure pour une insulte personnelle. Le lord se le tint pour dit. Il cessa entièrement de venir au cercle, dont il ne fit plus partie que nominalement, et Alexandre continua à s'enrichir au Café de Paris.

Maïs lord Seymour avait la rancune persistante; il s'était promis de tuer le Petit-Cercle, et il y arriva avec l'aide de la révolution.

Les événements de février avaient jeté une profonde perturbation dans ce monde riche, élégant, frondeur par instinct, par nécessité du bien dire, mais au fond très-conservateur — non pas par affection pour la dynastie tombée,— M. le duc d'Orléans avait emporté avec lui toutes les attaches qui pussent lier cette génération — mais conservateur par crainte du changement, par tendresse pour ses habitudes, que la politique menaçait de renverser brusquement.

Sans doute, en dépit de la République, on plaisantait encore; mais c'était du bout des lèvres, pour faire croire qu'on avait envie de rire.

Un satisfait, dont M. Guizot avait voulu édifier une ou deux fois la fortune, disait à un homme du boulevard :

— Pendant dix ans on a accusé le roi de corruption; vous voyez bien qu'on a eu tort : Louis-Philippe ne corrompait pas assez.

— Cependant, commençait l'autre, le commerce des voix électorales, les volte-face à la Chambre...

— Tarare, répondait le satisfait, il ne corrompait

pas assez ; car s'il avait corrompu tout le monde, il n'y aurait jamais eu de révolution.

Le paradoxe ne trompait personne; on en souriait comme d'une drôlerie, mais en réalité, si le mot faisait fortune, c'est qu'il exprimait la pensée et les regrets de tous.

— « Ah I si on avait assez fumé en France pour que « tout le monde pût avoir un bureau de tabac ! »

Fut dit quelques jours, après en apprenant que la mère d'une des colonnes de l'ancienne opposition venait d'être nommée titulaire de la Régie. — Le Petit-Cercle rééditait les mots de l'ancien conservateur et ne s'apercevait pas du plagiat, tant il était atterré.

En vain une grande dame disait, le 1 er ou le 2 avril :

— « Votre révolution m'est bien égale! Dût-elle me « tout prendre, si elle me laisse le cou, je saurai bien « trouver de l'argent tous les jours.»

C'était la bravade d'une femme au déclin de son automne, orgueilleuse de son éternelle beauté à la faeon des duchesses de la Régence, mais qui jetait trop hautement son défi aux fureurs des ruelles pour, au fond, ne pas être pleine d'effroi à la pensée des fureurs de la rue.

On comprendra donc que si Février amena tant de craintes dans le cœur de tant de gens, lord Seymour fut bien plus effrayé que tout le monde. Son ancienne réputation de la Courtille ne suffisait plus à le protéger, bien loin de là, contre un mouvement révolutionnaire;

aussi se tenait-il toujours prêt à fuir de Paris à la pr^ mière alerte.

On raconte que, pendant des mois, il eut un yacht en partance dans une des criques de sa propriété de Boulogne-sur-Mer, afin de pouvoir toujours quitter la France en six heures.

Les journées de juin le décidèrent. Au premier coup de fusil il partit.

Il avait, avons-nous dit, l'humeur rancunière. Toujours prêt à monter sur son navire, il écrivit à Alexandre pour lui intimer Tordre de donner congé au Petit- Cercle.

La Manche et surtout la Révolution menaçante lui ' semblaient être une inviolable sauvegarde contre le ressentiment des anciens habitués du Café de Paris.

Il avait raisonné juste.

A son retour, la gravité des événements publics avait éteint la violence de beaucoup d'inimitiés individuelles; d'ailleurs le Petit-Cercle s'était transporté au coin du boulevard de la Chaussée-d'Antin — le fait était accompli, la querelle n'était plus possible, elle n'eut pas lieu.

Mais déjà le Petit-Cercle n'était plus que l'ombre de lui-même. Son royaume était le boulevard des Italiens, il ne pouvait régner ailleurs. Un déménagement était une abdication. Les membres restants comprirent vite cette vérité, et au bout de quelque temps ils se dispersèrent.

Une seule fois le Petit-Cercle voulut s'occuper activement de politique. Ce fut, en 1851, au coup d'Etat.

On lit dans les journaux de cette époque :

« Hier au soir des groupes nombreux se sont formés sur différents points de la ligne du boulevard. Une grande animation se faisait remarquer dans ces groupes composés en grande partie de gens bien vêtus. Les abords du Café de Paris étaient notamment encombrés par une foule compacte qui proférait des cris hostiles. Du haut du perron de Tortoni on a fait plusieurs fois la lecture d'une proclamation factieuse signée de M. Benoist d'Azy. »

En dépit de ces manifestations, les membres du Petit- Cercle, ou, pour mieux dire, les habitués du boulevard des Italiens, abandonnèrent promptement cette idée saugrenue de se mêler à la politique de leur temps. Ils redevinrent sages et reprirent leur voie droite, c'est-à-dire qu'ils s'occupèrent du budget dans ses rapports avec l'Opéra, qu'ils exigèrent de liberté et d'ordre public tout juste ce qu'il en faut pour rentrer sûrement chez soi, et pour ne plus trouver une bande d'ouvriers assis sur les banquettes de Tortoni.

Cependant, si l'on consultait la liste des membres on verrait que bon nombre d'entre eux sont devenus gens sérieux ; plusieurs, beaucoup même, ont accepté des fonctions dans le gouvernement impérial. Ils étaient trop littéraires, trop amis d'eux-mêmes, trop adorateurs

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du fait accompli, pour ne pas mettre en pratique ce vers célèbre :

L'homme absurde est celai qui ne change jamais.

Mais il n'est pas besoin de savoir de quel côté le vent des révolutions a tourné toutes ces têtes. Personne ne cherchait leurs convictions , on ne leur demandait que de l'esprit, et ils avaient le meilleur, celui de la causerie, celui de la narration facile, épicée, haute en goût, et cependant épurée et pleine de réticences charmantes.

Ils faisaient deviner sans qu'on pût leur reprocher d'avoir dit ; ils avaient cette adorable modération des gens bien élevés qui laissent aux Pasquins le travail de provoquer le rire et qui cherchent seulement à attirer le sourire.

Amants de la forme avant tout, ils ne faisaient pas de gros traits à la façon des vaudevillistes ou même des journalistes ; ils étaient tous disciples de Beaumarchais, et leur mise en scène savante cherchait le complément de la description dans le geste, dans le port de la tête, dans ces mille riens qui sont les derniers refuges de l'expression portée à sa plus haute puissance. -

Ils avaient horreur des choses grosses, vulgaires et communes ; ils n'admettaient que la finesse. Pour eux, par exemple, M. le marquis de Boissy avait le droit d'être petit, maigre, fluet, de ne pas ressembler à un

Adonis, d'être l'homme de France le plus mal habillé, de se rendre le plastron de tous les petits journaux et des grands : il n'en était pas moins le type charmant de l'homme d'esprit, et sa théorie du salut, l'art avec lequel il savait, d'un coup de chapeau, assigner à chacun sa place, lui avait conquis l'admiration de tous ces raffinés.

Il en était ainsi du reste : ils pardonnaient tout dès qu'ils apercevaient un côté réellement spirituel.

Dans ce Pari5 qui vit de l'esprit, et où l'esprit corn* mande en maître, les hommes du boulevard régnaient en.despotes.

Aussi, il les fallait voir , les jours d'opéra, dans la loge dont M. du Hallay était le titulaire. Cette loge, qui était la véritable loge infernale, a presque toujours été confondue avec la loge du Jockey, qui occupait toute l'avant-scène des secondes. Celle de M. da Hallay était aux premières, avait douze places seulement et était mitoyenne avec celle de M. le duc de Nemours. Une grande histoire que celle de la Ipge de M. le marquis du Hallay, et qui prit, à un moment donné, les proportions d'un événement politique.

Mais où il fallait surtout les voir, c'était chez eux au Petit-Cercle, ou causant assis sur les chaises du boulevard. Là seulement on comprenait bien leur supériorité. Là se tenaient les disettes. Les disettes étaient quelque chose comme les veillées du village, présidées par le maire ou le garde champêtre de l'endroit. Seulement le village s'appelait Paris et le garde champêtre était M. P"*,

BW MÉMOIRES D'L'.N JOURNALISTE. *

lord Seymour, M. de Corberon et tant d'autres. En un mot on y cancannait. Mais quels cancans, bon Dieu ! Mais quelles histoires; mais quelle verve! quelle invention !

Ce sont les disettes dont je veux donner ici un pâle reflet Je mêlerai tout ensemble : ce qui était vrai, ce qui pouvait l'être et ce qui ne l'était pas ; j'y introduirai 4e temps en temps le portrait du narrateur ; si je découvre dans quelque coin une physionomie oubliée, je tâcherai de la reproduire. J'écris tout cela au jour le jour, sans ordre, sans méthode, a la lueur du souvenir, et j'espère cependant intéresser mon lecteur.

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