BOBO
Pourquoi Bobo?
— Peut-être, parce que chaque poQ de sa barbe était né dans un bouton, peut-être encore parce qu'il n'était rien moins qu'innocent. En somme, il était célèbre par le genre d'esprit qu'il déploya jusqu'à sa mort pour rester vainqueur, vis-à-vis de la malignité publique, d'une situation qui, d'ordinaire, rend un mari fort ridicule.
Les commencements de Bobo avaient été difficiles, et il ."-tait sorti à son honneur de tous les mauvais pas. père — H. A... — s'occupait beaucoup d'éoa-
nomie politique. Il était de l'école qui veut de grandes fortunes comme bases de la prospérité d'un État. Il fit tout, le digne homme, pour bien mériter de son pays.
Il mourut avec le regret de n'avoir pu mieux faire.
Il n'avait amassé, dans je ne sais quel commerce, qu'un peu plus de 80,000 livres de rente. Mais il y avait été si fort occupé qu'il n'avait jamais trouvé le temps d'épouser la mère de son fils, une honnête et douce créature, qui depuis vingt ans avait découvert le moyen de vivre respectable et respectée en dehors du mariage et en dehors du célibat.
Le premier acte de Bobo dans la vie d'homme fut de dénicher au 113 du Palais-Royal un brave soudard qui portait fièrement ses blessures — et il en avait beaucoup — ses croix, et il en avait deux — mais qui portait très-mal son nom sonore et son litre de marquis.
Trois mois après sa rencontre avec Bobo, le vieux guerrier était installé pour le reste de sa vie dans une ville à roulette, en Allemagne; il avait 6,000 francs de pension viagère pour essayer tous les systèmes possibles — en dehors de France, — et Bobo se réveillait la nuit pour se dire à lui-même :
— « Ma mère, madame la marquise de.., ! »
C'était habilement mené.
Quand il eut ainsi accompli ses devoirs de fils, Bobo crut qu'il pouvait penser à lui. Il avait fait sa mère marquise, il se fit baron : c'était bien le moins. Puis
il se commanda des armes chez le d'Hozier de
l'époque.
A quelque temps de là il annonçait son futur mariage dans un salon de la place Vendôme, et il racontait cornplaisamment à la maîtresse de la maison — femme charmante, mais dont la bonté avait parfois des griffes, qu'il faisait faire pour la cérémonie des voitures splendides avec des armoiries grandes comme la main peintes sur les panneaux et brodées sur la housse des sièges.
— Vos armes! —Bobo! fit madame de V... avec étonnement. — Ah ! oui, je sais : un carquois et des flèches.
La future avait une beauté ou plutôt un charme qui devait pendant vingt ans la rendre célèbre dans tout Paris; de plus, elle avait près d'un million de dot Mais elle avait aussi trois amies intimes, et là devait être le revers de la médaille.
Ces trois amies étaient : une financière très à la mode et deux belles duchesses. Les deux premières avaient chacune une affection que Paris nommait tout bas, la troisième ne comptait plus ses intrigues depuis longues années, et le monde avait fini par faire comme elle.
Bobo, qui ne se piquait pas de littérature, avait né*
HÉMOIRES D'UN JOURNALISTE. 295
gligé de lire dans Balzac la théorie de l'amie. Peutêtre, s'il l'eût fait, eût-il modifié les habitudes de son ménage, bien qu'il lui eût été assurément très-pénible de rompre avec ce monde très-haut placé dans lequel, grâce à sa femme, il était entré tout d'une pièce.
Mais madame A... était une nature honnête, ayant l'hypocrisie en horreur; si elle était tolérante pour ses relations, jamais elle n'avait donné lieu à la plus petite calomnie, et Bobo se trouvait le plus heureux des hommes d'avoir épousé une femme si jolie, si riche, si vertueuse, qui l'avait rendu père d'une si charmante petite fille, qui... lorsqu'un jour il apprit tout.
Tout — était, bien entendu, son meilleur ami.
Bobo qui n'était pas entré dans l'existence par la grande porte et qui avait réussi à se mettre sur un des hauts bâtons de l'échelle — il avait été préfet et il était déjà commandeur de la Légion d'honneur ; — Bobo, qui avait su doubler sa fortune et forcer la considération à venir à lui, était fort peu d'humeur à accepter un rôle ridicule. D'ailleurs s'il avait eu des calculs dans sa vie, il avait du moins des idées trèsarrêtées sur la dignité que l'on se doit à soi-même.
Il rendit donc tranquillement à madame A... la liberté qu'elle avait déjà reprise, il régla sans bruit et largement la question financière et laissa désormais sa moitié vivre comme elle l'entendrait, ou chez elle ou
dans sa famille. La séparation une fois accomplie, il répandit lui-même, et en riant très-haut, le récit de ses mésaventures conjugales ; il ne voulut que personne apprit d'une autre bouche que la sienne combien et comment il avait été trompé.
Une dernière audace mit les rieurs de son côté. Et, qui plus est, beaucoup de gens, beaucoup de femmes surtout trouvèrent qu'il avait la raillerie plus cruelle qu'un coup d'épée.
M. et madame À... avaient conservé, bien entendu, certains rapports officiels. Si madame À... était indisposée, M. À... envoyait chaque jour prendre de ses nouvelles; il ne lui offrait jamais son bras quand le hasard les réunissait dans le même salon, mais il l'abordait toujours avec un vif empressement. Deux ou trois fois dans sa vie il crut utile d'abuser de ces relations — posthumes, pourrait-on dire — pour flageller durement la faute du passé.
Ainsi, aux Champs-Elysées, il lui arrivait d'arrêter d'un signe la voiture de madame A... qui, accompagnée de son sigisbé, était partie, joyeuse peut-être, pour aller au bois. Lui s'avançait calme, souriant, tenant sous le bras un monsieur quelconque. Arrivé à la portière il présentait son compagnon, et la seconde formule de la présentation devenait celle-ci :
— Madame A..., ma femme, et M. X..., son amant!
Le lendemain Paris riait aux larmes, et madame
A... restait trois mois sans mettre le pied dehors.
Un dernier mot de Bobo : ce n'est pas le moins connu.
On lui demandait pourquoi il avait cessé de visiter un de ses amis qu'il avait beaucoup affectionné jadis, et qui, de fort riche, était devenu fort pauvre :
— Je ne peux plus seulement le regarder, disait-il, j'ai trop bon cœur et je l'aime trop : cela me fait mal de le voir si malheureux.