‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 20 sur 32 · LE VRAI LARA · texte numérisé non relu

LE VRAI LARA

Un soir il y avait peu de monde sur le boulevard, la conversation était languissante, quand elle vint à tomber sur un jeune duc qui affichait déjà l'amour dé* sordonné des plaisirs excessifs.

Le jeune homme était beau, il était ardent , il était spirituel. Il n'était sorte de dévergondage dont il ne fit parade.

— C'est un garçon perdu, disait un des causeurs, il est éternellement condamné aux drôlesses. Jamais une femme d'un monde un peu propre ne consentira à s'occuper de lui, elle se perdrait entièrement de réputation.

— Vous vous trompez, mon cher, — répondit gravement un autre causeur, — c'est avec cela qu'on a des reines.

Cette réponse produisit un mouvement de stupéfaction.

C'était en effet le favori d'une reine qui parlait. M. Gronow était à cette époque un petit homme, maigre, d'environ 50 ans, avec des cheveux rares, une moustache étroite dont il faisait raser les bords tous les matins, ce qui ne parvenait pas à dissimuler les traces de la teinture sous laquelle il redevenait brun.

Toute la journée on le voyait habillé d'une éternelle redingote bleue, serrée, boutonnée à la taille et laissant passer un imperceptible liséré de son gilet blanc. Les gens qui ont parié qu'il dormait avec son sitck h pomme d'or entre les lèvres ont gagné des sommes considérables.

Il coulait sa vie assis à la fenêtre du Petit-Cercle, sa fameuse canne à la bouche, et il regardait passer son Paris.

Un Paris qui était vraiment à lui, car Paris c'était les cercles, le boulevard, le Café anglais, l'Opéra, le quartier Bréda, et rien de plus.

Tout ce qui vivait en dehors de ce milieu, il ne le connaissait pas, — « cela n'existait pas. »

Il avait vaguement entendu parler des faubourgs où s'agite l'industrie, d'une Sorbonne où grandissent les intelligences; mais tout cela vit de peu, mange des saucissons qui sont parfois à l'ail ; quand cela se marie.

c'est pour faire souche d'honnêtes gens, ça aime bourgeoisement sa moitié et ça a des enfants à soi : — que diable un Anglais respectable aurait- il pu aller faire par là ?

Pour bien comprendre M. Gronovv, il faut connaître ces deux types d'Anglais répandus sur la surface du globe civilisé, l'Anglais gras et l'Anglais maigre. M. Gronow appartenait à la race maigre.

C'était un homme d'excellente compagnie, qui joignait au plus profond respect du proper et du convenient, une propension immense pour Yexentric. Il commettait les plus grandes folies sans que son menton cessât d'occuper le centre des deux pointes de son fauxcol. Il avait épousé une danseuse, et il se serait brûlé la cervelle plutôt que d'aller à l'Opéra en redingote.

Ce petit homme pommadé, musqué, froid, flegmatique, qui connaissait à Paris le plus haut monde, qui était fort répandu dans tous les salons diplomatiques, qui avait évidemment vécu avec les notabilités européennes, ne parlait jamais de sa famille. Etait-il le descendant légitime d'une race de marchands de bière enrichis, ou le fils égaré d'un grand seigneur? Les opinions étaient fort partagées à cet égard.

On disait cependant que sa mère avait été intimement liée avec madame Jordan, artiste d'un grand talent, qui avait connu des heures peu heureuses avant de devenir la maîtresse du duc de Clarence, le plus

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jeune des cinq fils de George III, celui qui fut roi sous le nom de Guillaume IV.

Quand madame Jordan eut un fils de son royal amant, fils qui fut reconnu par Guillaume sous le nom de lord Fitz Clarence, comte de Munster, sa faveur ne connut plus de bornes, et elle en profita pour faire accorder au jeune Gronow, âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, une compagnie dans les Life Guards. Il fut un des plus jolis officiers 'de parade de l'orgueilleuse Albion, et, pendant dix ans, sa miniature fut cachée dans les poches d'une grande princesse qui l'aimait follement.

Quand M. Gronow quitta l'Angleterre, ce portrait lui fut rendu, et on le voyait quelquefois, lorsque passait une beauté à la mode, ouvrir négligemment l'étui de maroquin rouge où il retrouvait ses vingt-cinq ans et ses succès. Il soupirait en le refermant.

C'est la seule marque de sensibilité qu'on lui ait vu donner.

M. Gronow appartenait à l'école des diplomates silencieux, ce qui veut dire qu'il racontait beaucoup et très-longuement, quand par hasard il se décidait à parler. Il aimait la littérature anglaise, et bien qu'il eût en médiocre estime le caractère et la portée politique de lord Byron, il faisait grand cas du poëte. Par un contraste peu rare, ce petit homme dont la figure ressemblait à du marbre, éprouvait vivement.

Peut-être avait-il dû prendre un masque pour défier

les regards quand il n'était pas aux genoux de la princesse — et le masque était resté. Mais, à l'entendre exalter les créations sombres et terribles de Byron, on devinait que la passion avait dû jadis habiter ce vieux cœur.

C'était avec un véritable enthousiasme qu'il analysait les tempêtes dont avait dû être bouleversée l'âme des héros de son poëte, le Giaour, le Corsaire, Lara surtout, Lara le démon, qu'il prétendait avoir connu, et sur lequel il racontait des détails publiés en Angleterre il y a près de quarante ans, mais qui cependant sont restés assez ignorés en France pour que je croie pouvoir leur consacrer un chapitre.

Cette histoire m'intéressait jadis, et je me suis toujours imaginé être la personnification du public.

A en croire M. Gronow, Lara et Manfred auraient réellement existé, et leur modèle vivant était un certain Trelawney qui s'était fort lié avec lord Byron pendant son séjour en Grèce.

Ce Trelawney était un géant de six pieds portant une magnifique tète pleine de calme, d'intelligence, de passion contenue et d'audace, sur le corps le plus merveilleusement proportionné qu'il soit possible de rêver.

Il avait la main belle, longue, effilée, et cependant il plaçait, dit-on, une première noisette entre l'index et le médium, une seconde entre le médium et l'annulaire, une troisième entre l'annulaire et le petit doigt; puis,

rapprochant lentement ses doigts tendus, il écrasait les noisettes.

11 prenait au hasard trois tringles de fer, dont chacune avait environ trois ou quatre centimètres de diamètre, et, après les avoir assujetties sous son pied, il les transformait sans effort apparent en une natte à trois brins aussi régulière, aussi parfaite que si elle eût été fabriquée par la plus puissante machine. Quand cette natte avait atteint une certaine longueur, il la saisissait entre ses deux mains, et il la tordait en forme de tirebouchon.

Ce terrible athlète parlait tous les idiomes et tous les dialectes connus depuis la côte de Coromandel et la pointe de Ceylan jusqu'aux îles de la Sonde ; bronzé par le soleil indien autant que Siva lui-môme, toujours habillé d'étoffes de soie et de cachemire qui le drapaient comme une statue antique, il ressemblait aussi peu que possible à un Anglais ; et, avec sa figuré altière et ses yeux voilés de cils immenses, il rendait immobiles et frissonnantes les filles d'Aby dos qui croyaient, en le rencontrant, retrouver le dernier des dieux de l'Olympe attardé sur la terre classique de l'imprévu, de la beauté et de la poésie physique.

Sir Trelawney avait cependant répandu plus de sang, ordonné plus de massacres, poignardé plus d'hommes que les héros de la Fable auxquels il faisait rêver. Sa vie racontée par lord Byron, dont il était devenu le compagnon assidu, avait été considérablement mitigée

et adoucie pour servir de canevas aux chants de Lara.

Aussi, il n'avait pas suffi à Trelawney de la popularité donnée à ses aventures par le génie du poëte anglais : son esprit de rébellion contre toutes les autorités acceptées, son mépris pour les lois et pour les institutions sociales ne se contentaient pas d'une œuvre lyrique sur la portée de laquelle le public aurait pu se méprendre.

11 voulut jeter plus audacieusement son défi à la civilisation européenne, et vers 1830 il publia ses Mémoires.

En lisant ce livre, on ne sait s'il a été écrit par un homme ou par un démon. C'est la déification de la violence et de la vengeance ; c'est une splendide et dangereuse épopée, pendant laquelle on arrive à croire que l'assassinat est le seul moyen logique de sortir d'une situation embarrassée ; que la lutte contre les éléments les plus furieux, le feu et la tempête, que l'ivresse et la colère sont les passions sublimes qui doivent guider la vie.

Le Conrad de Byron est un pâle efféminé qui devait trembler en face de Trelawney.

Trelawney fut chassé du collège et embarqué par son père sur un navire anglais. C'était déjà une nature indomptable, violente, amoureuse du danger, haineuse de toute discipline et contre laquelle on avait essayé tous les moyens, excepté peut-être la douceur et la bonté. A

peine embarqué, il se fait à bord une détestable réputation de force, de courage, de férocité et dé générosité qui lui crée de vives sympathies parmi les matelots, ses camarades, mais de profondes inimitiés dans le cadre des officiers. J'ai écrit — générosité, et, en effet, Trelawney a des apparences généreuses qu'il importe de définir pour faire comprendre ce type ineffaçable du véritable aventurier.

Il part maudissant le collège, l'éducation et la famille moderne; en revenant de ses voyages, il rapporte l'horreur du despotisme et surtout l'horreur des lois. Il blêmit de colère à la vue de l'appareil répressif dont s'entoure la civilisation. Pour lui un juge recouvert de sa robe, un agent de police, un prêtre, un gendarme, un ministre ou un roi seront autant de créatures malfaisantes que l'on doit tuer au passage comme des chiens enragés*

Ce sanglant adorateur de la liberté, qui vingt fois aura risqué sa vie pour redresser une injustice, pour défendre le faible contre le fort, n'aura jamais reconnu un droit plus puissant que sa volonté, une raison meilleure que celle de sa force, un argument plus décisif qu'un canon de pistolet ou qu'une lame de poignard*

Pour cet indomptable despote qui, partout où il aura passé, aura jeté la désolation et le carnage, tout semblant d'ordre et de régularité sera le comble du despotisme, tout refrènement opposé à ses passions, aéra une)

atteinte à sa dignité d'homme libre et méritera la mort.

C'est ainsi qu'à bord du vaisseau où il est embarqué, il assomme sans pitié ceux qui abusent de leur force pour opprimer les autres, mais qu'il assassine les officiers qui l'avaient puni pour d'innombrables fautes de discipline. Sa vengeance accomplie, il déserte et le Yoilà pirate. Désormais sa vie va devenir une orgie perpétuelle, l'orgie du massacre.

C'était à Bornéo : Trelawney et Zela, son page arabe, la jeune fille qui l'accompagnait dans ses voyages et dont il s'était fait aimer, étaient assis sur une ligne de rochers entre lesquels avaient poussé d'immenses broussailles. Ils attendaient leurs chaloupes, que l'on apercevait déjà à un mille du rivage.

A certains indices, ils croient à la présence d'un tigre.

Voici le récit de Trelawney :

t J'avais glissé une nouvelle balle dans ma carabine, et je résolus d'attendre. Si du premier coup je n'avais pas tué l'animal, Zela et moi nous nous serions jetés à .l'eau pour rejoindre la chaloupe. Le frémissement du feuillage devint plus bruyant, et à ma grande surprise, il en sortit, non pas le tigre que je m'attendais à voir, mais un vieil homme tout couvert de poils gris.

« J'allais me lever et marcher sur lui, quand Zela me fit impérieusement signe de ne pas bouger. Le vieil homme fit avec beaucoup de soin l'inspection des lieux, il se courba comme pour sonder l'horizon, et quand il

fut relevé, j'aperçus la plus extraordinaire des figures.

t II était d'une excessive maigreur, de longs poils couvraient son corps, sa taille était énorme, ses jambes, ses bras, ses mains étaient d'une longueur qui me causait un vif étonnement. Son visage était noir, couturé de rides profondes et couvert çà et là de touffes de poils blancs. Presque plié en deux et appuyé sur une grosse massue pareille à celle que portent les sauvages de la mer du Sud, il faisait des pas immenses. — Plus je l'examinais, plus j'étais étonné de son aspect.

« Bien qu'il eût l'air très-âgé et même infirme, ses yeux rayonnaient de malice et de feu sauvage. On eût dit le regard d'un démon, et il semblait être une créature perverse et dangereuse.

t il alla vers l'Océan, s'assit sur un rocher, et, à l'aide d'une pierre aiguë, il ouvrit divers coquillages qu'il avala sans les mâcher ; il réunit quelques huîtres dans une large feuille, regarda un instant la chaloupe qui s'avançait toujours, se lava les mains et reprit sa course d'un pas un peu plus rapide.

<t — Je vais le suivre, m'écriai-je !

* — Non, non, me dit Zela. Ne fais pas cela. Ce vieil homme est un habitant des fourrés, et il n'y a pas une bète féroce plus dangereuse.

« Je le suivis cependant par un autre chemin que le sien. J'entendais le bruit des pas du vieux et par intervalles je le voyais briser à coups de massue les branches qui le gênaient. Comme lui, nous traversâmes une

rande plaine, puis un torrent desséché qui nous conduisit à un rocher droit comme un mur et haut d'environ six mètres. Un arbre couvert de mousse avait poussé au pied du roc et dépassait sa crête,

« Le vieil homme monta sur l'arbre, s'étendit sur une branche horizontale, et s'aidant des pieds et des mains à la façon des matelots, il arriva à l'extrémité de la branche d'où il se laissa tomber sur le roc. Nous fîmes comme lui, en ayant grand soin de ne pas nous laisser voir.

« 11 franchit une chaîne de rochers sur laquelle étaient quelques pins, puis, s'arrètant à un arbre mort, dont le tronc pourri et tombé sur la terre avait donné naissance à quelques jeunes pousses, il mesura ces rejetons, en arracha quatre, en fit un paquet qu'il noua avec du jonc, et partit.

t II allait d'un endroit à l'autre, cherchant les fruits des bananiers. Il rejetait ceux qui n'étaient pas mûrs. Enfin il arriva à un petit champ dont la forme rappelait celle d'un amphithéâtre. La terre avait été aplanie, sablée ; un arbre magnifique couvert de fleurs blanches ombrageait une maisonnette soigneusement construite avec du jonc. J'admirais le lieu pittoresque où ce reclus était venu s'installer.

« D'un côté s'élevait une ligne de rochers couverte de tamarins et de noisetiers sauvages, qui répandaient leur délicieuse odeur ; ces rochers, polis comme du marbre, formaient en descendant vers le sol une grotte

charmante, devant laquelle trois arbres de bétel, souples et élancés, balançaient leurs branches flexibles, tandis que le soleil faisait ressortir la blancheur de leur écorce.

a Derrière la maison l'œil se perdait sur une forêt de joncs et de buissons épineux, et par-dessus ce lit obscur et agité s'élevaient le tamarin, le cactus, l'acacia, le bananier et le bambou à la feuille noire.

c Ce vieil homme avait une légèreté singulière et qui me rappelait presque autant l'instinct des animaux que l'adresse des hommes. Pour entrer dans sa cabane, dont le toit de palmier descendait jusqu'à deux pieds du sol, il déposa son paquet et se courba très- bas.

c Je m'avançais pour essayer de le regarder dans son habitation, quand un bruit dans le feuillage me fit retourner. Un serpent à sonnettes, aux yeux comme des escarboucles, était à quelques pas, regardant Zela.

« Je m'élançai vers elle sans précaution, je la saisis dans mes bras et le serpent fuyait dans les buissons, quand elle s'écria :

t Oh I l'homme des jungles !

« Le vieil homme marchait résolument sur moi et . faisait tournoyer sa massue comme un tambour-major fait voltiger sa canne au-dessus de sa tête.

€ Sa taille était droite, il me parut plus grand encore, tous ses muscles étaient tendus, ses yeux jetaient un feu ardent ; entre ses lèvres noires se voyaient ses dents blanches, serrées les unes contre les autres.

« Ma carabine était tout armée, mais avant que je pusse l'épauler, il m'atteignit par un pas immense et m'asséna un coup de massue.

« Je fis feu en rompant. Le coup lui traversa le flanc du côté gauche ; mais lui, bondissant de plus d'un mètre en l'air, retomba sur moi et je roulai par terre écrasé sous son poids. Je me crus mort.

« — Sauve-toi, criai -je à Zela, et nage jusqu'à la cha- t loupe.

« — Il est mort, me répondit-elle.

« — Elle était là , à mes côtés, son épieu rouge de sang à la main.

t — Elle venait de l'achever. »

— Et après ? disait-on au capitaine Gronow, qui avait raconté ces histoires tout d'une haleine et avec un accent parfois fébrile, mais sans cesser cependant de se caresser le menton avec la pomme de sa badine.

— Après ? je ne sais plus. Trelawney mange du pudding maintenant en Angleterre ; il ne s'occupe guère de nous, et moi je vais suivre un peu cette jolie créature que voilà là-bas. Elle est vraiment classique ! Elle est pur sang !

Classique et pur sang, c'étaient les deux mots qui chez M. Gronow exprimaient sa plus haute admiration pour une femme. — La princesse dut avoir des moments bien heureux!

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