‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 21 sur 32 · ET LA PRESSE DE · texte numérisé non relu

ET LA PRESSE DE

J'ai dit que douze hommes du boulevard s'étaient réunis pour prendre, à frais communs, une loge dont le titulaire était M. du Hallay. La possession de cette loge donna lieu à un procès entre M. le duc de Nemours et M. du Hallay.

Je reproduis ici les appréciations de la presse sur cette affaire, à titre de curiosité littéraire. Il est peutêtre intéressant, en 1867, de voir comment, en 1845, se traitaient les discussions avec le prince du sang qu'une loi désignait comme futur régent de France.

J'emprunte ce récit à l'un des chroniqueurs les plus courtois dont la presse se soit honorée, à M. Eugène Guinot.

c Le dilettantisme du château vient de se signaler par un coup d'État dans le domaine de l'Académie royale de musique.

t M. le duc de Nemours avait une loge à l'Opéra ; il a voulu en avoir deux ; — rien de mieux assurément. Nous sommes enchantés de voir le prince déployer ce luxe : cela nous prouve que l'état de sa fortune n'est pas aussi médiocre que de maladroits courtisans vous draient le faire croire ; et désormais sans doute, le reftr-

de la dotation causera moins d'attendrissement aux âmes sensibles.

« Que M. le duc de Nemours se loge donc d'une façon vaste et somptueuse aux avant-scènes de l'Opéra, puisque ses moyens le lui permettent, qu'il s'agrandisse pour donner place aux familiers de la future régence, personne ne saurait y trouver à redire ; mais si les agents du prince poussent le zèle jusqu'à méconnaître des droits acquis et déposséder une ancienne installation, ce sera bien différent. Alors il y aura usurpation, abus de pouvoir, et c'est précisément, et par malheur, ce qui arrive dans cette affaire, qui fait beaucoup de bruit et que nous ne pouvons passer sous silence.

« La location d'une loge à l'Opéra constitue un certain droit de propriété.

€ Il est d'usage officiel que le locataire ait privilège de continuer son bail aussi longtemps que cela lui convient. Le postulant qui désire louer une loge doit attendre qu'elle soit devenue vacante par l'abandon de celui qui l'occupe. Cette pratique constante est une règle que le bon goût et l'équité avaient établie et qui semblait devoir se maintenir à l'abri de toute atteinte. — Cependant la règle vient d'être violée au profit de M. le duc de Nemours, et par un coup d'État qui a vivement impressionné les habitués de l'Opéra.

« Au foyer du théâtre, dans les coulisses, au Café de Paris, sur le boulevard des Italiens, au Jockey-Club, l'émotion est aussi vive que générale. Grâce à quelques

circonstances particulières, l'affaire a pris les proportions d'un événement plein d'intérêt et de gravité.

« On a souvent parlé de la loge infernale qui s'épanouissait à l'avant-scène de l'Opéra. Cette loj^, il y a quelques années, jouissait d'une assez grande célébrité. Combien d'histoires fantastiques , piquantes et merveilleuses n'a-t-on pas faites à son sujet, du temps où l'on y voyait figurer chaque soir la fameuse canne de M. de Balzac !

c Mais voici déjà longtemps que la loge infernale a perdu son titre en changeant de physionomie. La plupart des jeunes lions qui l'occupaient jadis sont devenus des hommes graves et mûrs ; quelques-uns se sont élancés dans le sport politique et dans le steeple chase de la diplomatie. Ceux-là prennent maintenant pour but la loge des ministres.

a Abandonnée par ses anciens possesseurs, l'ex-loge infernale appartient aujourd'hui à M. le marquis du Hallay, qui était, à la fin de la Restauration, le plus jeune et le plus fringant des gentilshommes de la chambre du roi. M. du Hallay ne prévoyait pas que la révolution de juillet, après lui avoir enlevé ses emplois à la cour et son grade dans l'armée, le destituerait aussi de sa loge à l'Opéra. C'est pourtant là ce qui est arrivé. La loge de M. le marquis du Hallay convenait à M. le duc de Nemours, et les courtisans du prince se sont imaginé que nous étions revenus au régime du bon plaisir, et que tout devait plier devant une fantaisie princière. Bs

ont fait donner congé à M. du Hallay, sans autre forme de politesse.

* Du temps de l'ancien régent, les familiers du Palais-Royal ne se seraient pas permis d'agir aussi cavalièrement. Nous sommes en progrès. H y a quelques années, le duc d'Orléans — si justement regretté — désirait aussi avoir à l'avant-scène de l'Opéra une loge occupée par M. le marquis de Las Harismas. 11 ne la prit pas, il attendit patiemment qu'une autre loge d'avanl-scène fût vacante, et il offrit un échange qui fut accepté. Si nous n'étions pas en progrès, on aurait pu celte fois agir de même. M. du Hallay aurait accepté volontiers l'échange avec une autre loge située à l'avant-scène de droite et occupée par quelques habitués des Tuileries, très-dévoués à M. le duc de Nemours, et qui, dans cette circonstance, pouvaient épargner au pavillon Marsan le tort d'une mesure acerbe et le désagrément d'un procès devant le tribunal de commerce, appelé à juger la question.

« Mais il y a des hommes qui, en toute occasion, veulent se montrer fidèles à leur qualité de conservateurs.

€ On prétend que le prince est dans son droit, et que les règlements de l'Opéra lui accordent le privilège de prendre les loges qui lui conviennent. — Ce règlement a été fait du temps où la subvention de l'Opéra était payée sur les fonds de la liste civile. Aujourd'hui ce îs

sont les contribuables qui entretiennent l'Opéra : par conséquent, l'égalité devrait être rétablie dans ce domaine. Le droit résultait de la dépense ; — il n'est pas juste de conserver les bénéfices là où l'on se dépouille des charges ; — et l'opinion publique, toujours fertile en bonnes levons, dit à haute voix qu'il eût été juste et convenable d'abdiquer un privilège que de complaisants législateurs ont oublié d'abolir. »

Voici en quels termes Eugène Guinot annonce le résultat du procès :

« La cause de M. le duc de Nemours l'a emporté sur celle de M. le marquis du Hallay, dans la balance du tribunal de commerce ; l'affaire a été immédiatement portée devant la Cour royale, où le débat s'engagera d'une façon plus large et plus lumineuse. L'administration de l'Opéra plaide évidemment contre ses intérêts. Si les privilèges de l'ancien régime étaient maintenus, si la Cour royale sanctionnait le règlement qui concède aux princes des droits féodaux sur l'Opéra, il n'y aurait plus de sécurité pour le public ; personne ne serait plus sûr de sa loge ni même de sa stalle ; il faudrait inscrire sur les coupons : — « Place louée à M.***, à moins qu'elle ne soit à la convenance d'un prince. »

< Et nous avons un grand nombre de princes ; ce nombre augmente tous les jours ; ils pourraient finir par envahir l'Académie royale de musique, et occuper toutes les loges du premier rang, en prenant le

balcon ,1a galerieetramphithéàtre pour leurs courtisans.

« Qu'ils soient grands seigneurs ou non, nés ou parvenus, les courtisans sont les mêmes. Que leur importe que leurs maîtres se compromettent, pourvu qu'ils puisent à la source des faveurs et qu'ils se campent aux bonnes places ! — Sans doute , aucune voix ne s'est élevée dans les salons du pavillon Marsan pour se faire le respectueux écho de l'opinion publique. Mais la Cour royale apportera dans cette intéressante question ses lumières et sa haute prudence.

« Cette fois, comme toujours, elle se montrera fidèle à sa noble devise : — La Cour rend des arrêts et non pas des services.

« Cependant, ce serait rendre un service au pavillon Marsan, que de condamner ses prétentions par un bon arrêt. »

En dépit de ces prévisions, la Cour royale confirma le jugement du tribunal de commerce. Et aujourd'hui que les passions sont éteintes, on doit reconnaître que son arrêt fut parfaitement conforme aux notions les plus élémentaires du droit commun. Qu'importent, en effet, les usages spéciaux à l'Opéra, et qu'eût-on dit d'une jurisprudence qui eût consacré ce singulier principe : « L'expiration d'un bail ne libère que le locataire ; quant au propriétaire, dès qu'il a abandonné une fois tout ou partie de sa propriété, il ne peut en réclamer l'usage que comme une faveur et jamais comme un droit ? »

A cette histoire de la loge de M. du Hallay je n'ajouterai qu'un renseignement pour fixer un point qui, il y a quelques années, fut très-discuté par la gent littéraire :

C'est en 1837 que Balzac fit partie de la loge des douze*

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