OISEAUX
« Un pays m avait plusieurs fils et plusieurs filbs, sans compter les gen 1res. Ses enfants lui firent observer qu'à son âge il ferait sagement de cesser de travailler, et de vivre chez l'un d'eux, après avoir partagé son bien entre tous.
» — Mes enfants, leur dit le bonhomme, je vous demande un mois pour réfléchir à la proposition que vous venez de me faire.
» Ce délai expiré, le vieillard les réunit autour du foyer où ils avaient reçu la becquée maternelle, et leur tint à peu près ce langage :
» — Mes chers enfants, depuis que je vous ai vus, j'ai fait une expérience et une déc du verte. J'ai surpris dans le verger une niché? de moineaux. J'ai mis les petits dans une cage, et accroché la cage à ma fenêtre. Le père et la mère étaient désolés. Us poussaient de petits cris plaintifs, ils voletaient d'abord autour de la maison, puis se rapprochaient insensiblement autour de la prison de leurs chers captifs, qui ouvraient leurs petits becs jaunes et criaient la faim. Plusieurs fois par jour, le père et la m^re venaient régulièrement leur donner la becquée à travers les barreaux de la caje.
» Au bout de quelque temps, les ailes ayant poussé à la nichée, je tendis un trébuehet où se prirent le père et la mère, et je les enfermai à leur tour dans laçage, après
avoir rendu la liberté à leurs petits. Après ce qui s'était passé sous mes yeux, je jugeai inutile de remplir les mangeoires de la cage de graines et d'eau fraîche. J'avais compté sans l'ingratitude de la volée de passereaux. Les deux moineaux prisonniers eurent beau crier famine , jamais leurs petits ne vinrent leur donner à manger.
» L'un et l'autre moururent de faim. — Mes enfants, je garde mon bien. »
On remarquera que , dans cette légende , ainsi que dans la précédente, la tonique est toujours la question d'héritage. C'est que, dans le cœur du paysan, l'amour de la propriété domine et parfois exclut tous les autres.
A côté de la légende et des cancans du jour, il y avait aussi place pour les questions économiques, de celles qui intéressent le paysan, la question des engrais, par exemple. C'est là que j'ai appris à me passionner pour le fumier, ce bon fumier gras et juteux dont la vue fait épanouir le sourire sur les traits du fermier et du propriétaire campagnard. Tout citadin que je suis devenu, croirait-on que mon cœur bat encore quand je rencontre dans mon jardin de Seine-Port un beau tas de ce savoureux fumier ?
» Heureuse, me dis-je à part moi, bien heureuse la plante que tu féconderas ! »
Je considère comme superflu de constater que, pour
le genre de vie que je menais à Chambon, le besoin d'un diplôme de bachelier ne se faisait que faiblement sentir. Aussi n'ai-je jamais usé mes haut-de-chausses sur les bancs de l'école communale. C'est de ma sœur que je tiens les premiers éléments de l'éducation primaire; le reste du peu que je sais, je ne le dois qu'à moi-même et au hasard de mes lectures. Aussi quand je rencontre quelque compatriote de mon âge qui croit me flatter en me disant :
« Vous souvient-il que nous avons fait nos études ensemble ?» je le regarde entre les deux yeux et je lui demande :
« Ou cela, s'il vous plaît ? »
Un beau jour, ma grand'-mère m'appela près d'elle, à Blois, où elle faisait sa résidence.
Digne et sainte femme, toute confite en amitiés pour son petit-fils, mais peu faite pour combler les vides de mon éducation première, car elle appartenait par sa naissance autant que par ses principes à une caste chez laquelle l'ignorance passait pour l'apanage des gens comme il faut.
Quant à moi, je n'avais qu'une ambition, qu'une pensée, c'était de porter le mousquet. Mais ma grand'mère, très froide à l'endroit de la gloire militaire, n'entendait pas de cette oreille : elle rêvait pour moi la soutane. Cétaiten pareille occurrence seulement qu'elle admettait l'utilité de ne pas rester absolument un ignorant. Aussi était-il question de me faire entrer au séminaire,
mais je déclare sans fausse honte que cette perspective ne me souriait que médiocrement.
C'est ici le lieu, ce me semble, d'esquisser le portrait de ma grand'-maman.
C'est toute une physionomie que ma grand'mère; c'est un de ces types parfaitement inconnus à Paris et dont le profil austère s'efface de jour en jour en pro-
vince, s'il n'y a pas disparu tout à fait.
Figurez-vous l'aïeule dans son expression la plus auguste et la plus familière, en même temps la femme du gentilhomme d'autrefois, n'ayant appris à aimer et à vénérer que trois choses : Dieu, le roi et sa caste ; ayant le cœur haut et les mœurs simples , ne sachant que prier et filer ; si étrangère à la civilisation et à ce qu'on nomme le progrès, que la maison et le foyer étaient pour elle ce qu'est pour le peuple chinois la fameuse muraille de porcelaine qui isole le Céleste-Empire du reste des nations. Immobile, taciturne, concentrée, elle avait le sens droit, la parole rare mais incisive, de la finesse, de l'esprit et beaucoup, quoiqu'elle en ignorât le nom, et qu'elle se servît le moins possible de la chose.
Mais que de mots charmants et profonds elle laissait parfois tomber de ses lèvres spirituelles, en ne croyant dire qu'une vérité concise, car tout ce qui pouvait ressembler au verbiage lui faisait peur !
Mariée en premières noces à M. de Villemessant,
mort dans l'émigration, elle était demeurée en France, et, toujours respectée et honorée, elle avait, par ses seules vertus et par son caractère, désarmé les mauvaises passions et jusqu'aux lois terribles d'une époque néfaste. On lui avait laissé tous ses biens, de sorte que, lorsque fut voté sous la Restauration le milliard d'indemnité, elle n'eut rien à réclamer d'une justice réparatrice.
Maintenant, un mot de son portrait, et vous la reconnaîtrez tout à fait. Elle avait les traits et jusqu'au port de tôte du roi Louis XVIII ; sa peau et son teint étaient d'une blancheur éblouissante ; sa bouche était fine, expressive, et même dans l'âge le plus avancé, cette bouche n'avait jamais ri et se contentait de sourire avec une expression charmante ou spirituelle, en accusant à chaque extrémité un léger pli sardonique.
Ses dents étaient deux rangées de perles, écrin qu'elle a emporté intact au tombeau. Elle avait l'œil à fleur de tète et l'ouvrait d'une façon démesurée, ce qui le rendait énorme. Elle était complètement aveugle, lorsqu'on lui fit à soixante ans l'opération de la cataracte, qui réussit pour quelques années.
Le premier mouvement de cette digne femme (j'en pleure en l'écrivant), ce fût, lorsqu'on l'eût débarrassée de son bandeau, de m'emmener dans l'embrasure d'une croisée, de me regarder avec attention, et do me dire, en me tapant amicalement sur la joue ;
— Polisson ! qu*. ce permet de ressembler à sa grand'mère.
Son amitié pour moi d'ait jusqu'aux dernières limites de la faiblesse, et cela pouvait s'expliquer d'autant moins que sa nature était froide et peu expansive. Pour tous les autres, son cœur était une roche stérile, mais de cette roche s'échappait cependant une source d'affection qui ne coulait que pour moi et qui s'est répandue depuis sur ma femme et sur mes enfants. Un exemple ntre mille :
Un jour, nous étions en visite chez des parents. À notre prière, la demoiselle de la maison s'était mise au piano. Celait une musicienne et una exécutante de première force.
La musique ne produisait aucun effet sur ma grand'mère. Je la vois, tandis que les mains de ma cousine exécutaient avec une netteté merveilleuse une foule de variations : elle écoutait d'un air glacial et avec un visage sévère, en s'arrachant avec une petite pince quelques poils follets au menton. De temps en temps je la pressais légèrement du coude, ou je lui disais un mot à l'oreille ; pantomime et paroles perdues ! Je ne pus jamais la décider à lâcher un monosyllabe qui ressemblât de près ou de loin à un compliment.
Le morceau fini, je m'empresse de féliciter ma cousine, je vais machinalement m'asseoir au piano, et, à l'imitation de Paganini, qui ne jouait que sur une seule
corde, je me mets bravement à attaquer d'un seul doigt Malbrough s'en va-t-en guerre.
Ce chant, veuf d'accompagnement, attire, par son contraste peu harmonieux, l'attention de ma grand' mèTe. Se penchant alors vers sa voisine :
— Qui est-ce donc qui joue du /brfl-piano en ce moment? lui dit-elle.
— Ma tante, c'est Hippolyte.
— J'aurais dû m'en douter, entre nous, il enjoué bien mieux que ta sœur !
Ma grand'mère était mauvaise paye.
Ce mot a, en province, une acception qui n'emporte point avec elle l'idée de mauvaise foi. Il s'applique le plus souvent aux gens riches, dont la fortune consiste en immeubles, et qui se font ouvrir, chez les marchands, des crédits dont l'arriéré atteint parfois des proportions fabuleuses.
Donc, ma grand'mère était mauvaise paye. Sous ce rapport, je n'ai connu que M. D.., ex-directeur d'une assurance sur la vie, à Paris, qui pût lui être comparé. . Lorsqu'elle habitait Biois, elle devait quelque chose comme 2,700 francs à son charcutier. Comptez, à raison de 12 à 15 sous de charcuterie par jour — terme fort — et vous arriverez à un crédit dont l'origine se perdait dans la nuit des temps.
A bout de patience, le charcutier refuse net de grossir le compte. La bonne, tout émue et rouge comme une
grenade, vient faire part à sa maîtresse de l'affront qu'elle a reçu par procuration.
— Ce brave Beauvoir , — fait ma grand'-mère sans être touchée du procédé, — ne veut donc plus me faire crédit? Eh bien! il faudra le payer.
Ce qu'elle fit, et comme le charcutier, qui en était arrivé à ses fins, se confondait en excuses :
— Laisse donc, mon cher Beauvoir, lui dit ma grand'mère (elle tutoyait tout le monde), il est bien juste que tu aimes à être payé exactement.
Et elle recommença son crédit à nouveau.
Si ma grand'-mère ne pouvait se résoudre à payer que forcée et contrainte, elle ne pouvait non plus se décider à acheter que lorsqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement.
C'était, dans ce dernier cas, une si grosse affaire, que la vieille bonne qui la servait depuis quarante ans et qui avait son franc parler dans la maison, retournait trois fois sa langue avant d'aborder ce chapitre scabreux.
— Madame de Saint-Loup, lui dit-elle un jour, il n'y a presque plus de bois dans la cave...
— Eh bien, après ! y a-t-il là de quoi prendre un air sinistre ! — Le petit (le petit, c'était moi), le petit me donnera le bras, et j'irai en acheter chez ce bon M. Labbé, un cœur d'or, et le plus honnête homme que je connaisse...
MÏIIIUIHES D'UN JOURNALISTE.
;, cl la bonne de recommencer
Huit jours Si son antienne.
— Madame, vous n'avjz pas acheté de bois; il n'j en a plus...
— bon ! s'écrie ma grand'mère impatientée, la voilà qui va crier misère, a présent ! // n'y en a plus ! il n'y en a plus ! En cherchant bien dans la cave, il y en a luujours, une bûche dans un coin, des broutilles dans un autre.., D'ailleurs, le petit va me conduire chez ce brave M. Labbé, une âme d'élite, et quelle exceHente
e d'homme! Ah! celui-là m'en fournirait bien pour deux mille francs, si je le lui demandais...
x jours après, la situation n'ayant pas changé, la
■ ses litanies :
i bien ! madame, vous n'avez pas voulu faire
1 bois... tout y a passé, la dernière bûche et les
s broutilles, et à moins de faire brûler les [au-
pis, nous n'aurons pas de pot-au-feu...
^ Lorsque ma grand'mère était poussée dans ses der,
nchemenls et qu'elle se sentait coupable, il
au milieu du front comme une belle girofles
lit-elle à la bonne, ne m'assourdissez
. j'irai aujourd'hui chez ce bon, cet
Labbé, la loyauté même! Ah!
fil-là, je réponds qu'il serait mieux placé sur un
Ijue dans son chantier! je puis acheter chez lui uno
jsyeuxlennt's, il ne me fera pas tort d'une bûche
zo
Puis se tournant vers la bonne qui murmurait : « Et mon pot-au feu ? »
— Pour aujourd'hui, demandez à madame Trinité la permission, de ma part, de le mettre dans un coin de la cheminée de sa cuisine.
Madame Trinité était une voisine qui demeurait en face, de l'autre côté de la rue.
Intervenant alors dans le débat :
— Comment! grand'mère, lui dis-je, vous voulez qu'on porte le pot-au-feu chez la voisine ?
— Pourquoi non, mon fils ? Voilk-t-il pas une grande affaire, et ne voulez-vous point tous deux que j'assemble le conseil des notables !
La marmite fut portée chez madame Trinité.
Et le soir, tandis que nous étions à table, ma grand'mère me dit avec un grand sang-froid :
— Eh bien ! était-ce la peine de faire tant de bruit? Cette soupe n'est-elle pas excellente ?
Ma grand'mère avait adopté un vêtement que je n'ai vu qu'à elle, et qu'elle a porté toute sa vie. En voici la description :
Une jupe en soie invariablement décodeur tourterelle ;
Un caraco qui ne tenait pas à la jupe et qu'on revêtait après coup; dans la langue blaisoise, ce caraco se nomme un jtiste (diminutif de justaucorps), et il s'adapte de façon à ce que la chemise forme un bourrelet qui le sépare de la jupe ;
Un grand fichu blanc en belle mousseline, drapé sur les épaules en faisant deux plis symétriques;
Un énorme bonnet en dentelle, dont les barbes trèsévasées tournaient derrière sa tête comme deux larges éventails tout ouverts :
Un ruban posé à plat sur le bonnet formant une sorte de nœud gordien un peu au-dessus du front;
Puis , quand elle allait à la promenade ou à l'église, une pelisse à capuchon taillée comme la mantille espagnole ou plutôt comme une sortie de théâtre de nos jours.
Complétez cette toilette par une canne à pomme d'ivoire très-élevée et qu'elle tenait d'une façon majestueuse.
Lorsque ma grand'mère avait achevé sa toilette, elle me disait invariablement :
— Petit, approche le miroir et aie la complaisance de me le tenir.
La femme est toujours femme..., et qui sait? la pauvre aveugle voyait peut-être, au fond des ténèbres qui l'entouraient, se dessiner le fantôme de sa jeunesse.
— Mon bonnet est-il placé droit? me disait-elle.
— Oui, grand'mère.
Et parfois je faisais le geste de le rajuster.
Vous voyez d'ici ce déguisement, n'est-ce pas? Rappelez-vous que ce bonnet colossal encadrait un visage blanc, sévère, impassible, un front développé et intelli-
gent, et des yeux énormes, saillants, et tels que je n'en vis jamais de pareils à personne.
Un jour, il m'arriva de me promener à Tours, donnant le bras à ma grand'mère, et vêtu moi-même de la manière suivante :
Une redingote en velours de soie, d'un vert d'éraeraude, très-courte, serrée à la taille par une ceinture en cuir noir, avec d'énormes manches à gigot;
Un chapeau gris à longs poils (la mode n'en était pas encore acceptée en province) ;
Une chemise de couleur, à jabot, avec un col trèsélevé et guillotinant les oreilles;
Une cravate très-empesée, raffermie à l'intérieur par un col en carton.
Moi, long, mince, sec et fluet comme un échalas.
Ma grand'mère, puissante, petite et énorme d'envergure.
Passez-moi une comparaison triviale, mais vraie : on eût dit un pain rond se promenant aux côtés d'une de ces longues flûtes à potage.
Les petits polissons qui jouaient dans la rue s'interrompirent à ce spectacle ; l'un d'eux, hélant un compagnon qui avait le dos tourné, lui cria :
t Viens donc voir des masques! »
Poussé par une curiosité bien naturelle, je demandai un jour à ma grand'mère si elle n'avait jamais revêtu
d'autre costume que celui que je lui connaissais, et si dans sa jeunesse, elle n'avait pas porté de chapeau.
— Si fait, mon fils, me répondit-elle ; ton grand-père, M. de Villemessant, dans un voyage à Paris, avait eu la fantaisie de me rapporter un chapeau. Par politesse, je me mis une fois sur la tète cette carcasse incommode. Ce fut tout; je reléguai ensuite le chapeau au fond d'une armoire, je le posai délicatement sur une bouteille, après avoir pris soin de le recouvrir d'un fichu de mousseline. Tu as bien connu, mon fils, mademoiselle Billard?
— Oui, ma grand'maman.
— Eh bien, je me souviens que quinze ans après cela, un jour qu'elle était venue me voir, je lui dis :
« Pardié ! mademoiselle Billard, vous qui êtes une coquette, il faut que je vous fasse cadeau d'un chapeau. »
— Y pensiez-vous, grand'maman? Comment! votre chapeau... quinze ans après?
— Voyons, mon fils, ne sors donc pas de la question! Ne t'ai-je pas dis que je ne l'avais mis qu'une fois? Et comme il avait été confectionné par une des premières faiseuses de Paris, je t'assure que, fût-il tombé du haut d'une cathédrale, il ne se serait pas déformé !
La tendresse que j'avais vouée à ma grand'mère était une vénération, un culte, et dans le feu de la jeunesse qui rend souvent l'homme incapable de s'astreindre à un devoir, les soins que je donnais à la digne et respectable femme étaient un plaisir pour moi. Pendant quinze
ans je l'ai conduite régulièrement à la promenade, et je jouais mon rôle d'Antigone avec une telle conscience, que, tout en causant de choses qui devaient absorber notre mutuelle attention, quand je voyais un trottoir je lui disais sans y songer, et par la seule force de l'habitude :
— Baissez le pied, grand'maman, levez le pied! J'aurais voulu marcher pour elle. Un jour, nous étions
entrés chez une marchande de tabac. Tout en lui remplissant sa tabatière, la marchande lui dit :
— Vraiment, madame de Saint-Loup, vous avez un petit-fils modèle! On ne saurait avoir plus de prévenances qu'il n'en a pour vous. C'est gentil, ce qu'il fait là, et cela lui portera bonheur.
On ne pouvait rien dire qui fût plus agréable à ma grand'mère. Elle n'en fit rien paraître , selon sa coutume , et nous continuâmes notre promenade. Tout à coup, rompant le silence :
— Pardié! fit-elle, comme répondant à sa pensée, ces gens du peuple ont parfois un grand fonds de bon sens !
Je la conduisais, à l'époque du Jubilé, à l'église de Saint-Louis, à Blois. La chaise qu'elle occupait aux offices était placée presque au pied de la chaire. (Ce siège grossier, je le payerais bien cher à présent!) Après l'avoir amenée et installée à sa place, je m'esquivais à un moment donné, mais de façon à lui laisser croire que j'étais à quelques pas, placé derrière elle.
Le sonde la cloche m'avertissait de la fin du sermon;
je revenais alors, me faufilant dans la foule, reprendre son bras. Nous causions en marchant; mais ce qui rendait ma situation extrêmement critique, c'est que notre conversation devenait naturellement un commentaire du sermon de M. l'abbé Donnet, aujourd'hui archevêque de Bordeaux, en ce temps-là un des missionnaires éloquents de l'Église gallicane.
— Pardié! mon fils, faisait ma grand'mère, ce M. Donnet parle comme un ange. Comment as-tu trouvé son sermon d'aujourd'hui?
— Admirable, grand'maman, admirable!
— Mais quel est le passage qui t'a impressionné davantage?
Ici la situation devenait extrêmement tendue.
— Devinez, grand'maman! disais-je, je serais bien aise de savoir si notre appréciation se rencontrera.
— Est-ce son appel aux riches sur les effets de la charité?
— Le passage a été très éloquent, mais...
— J'y suis, mon fils. C'est lorsque le prédicateur a parlé avec tant d'onction des regrets que nous laisse une jeunesse oisive ou mal employée.
— Justement!
Et la morale de cet interrogatoire, dont elle faisait tous les frais, était invariablement celle-ci :
— Vois-tu, mon fils, me disait la sainte femme, tu es bien étourdi, bien mauvais sujet; mais il faut te rendre justice : tu as un grand fonds de piété !
MÉMOIBES D'UN JOURHAL1STE. 3i
L'amour de soi, combiné avec l'inévitable pensée d'une fin prochaine, donne nécessairement aux vieillards une grande sécheresse de cœur. C'est une lampe dont on abaisse la mèche, par précaution, en songeant qu'on n'a plus d'huile à y remettre.
Un jour, j'arrive auprès de ma grand'mère, et je lui apprends, avec un son de voix ému, que M. le marquis de Saint-Denis, son frère, vient de mourir.
Elle resta immobile et silencieuse.
— 11 était mon aîné, fit-elle au bout d'un moment, et il a toujours eu une conduite fort dissipée.
Cette phrase, résultat d'une réflexion rapide et pleine de logique, pouvait se traduire ainsi :
« 11 était mon aine; donc je ne dois pas être effrayée de cette mort, toute naturelle à son âge.
« Il a toujours eu une conduite dissipée; donc c'est le résultat du désordre, et il ne saurait m'alteindre, moi qui ai toujours eu une existence paisible et une vie pure. »
Ce qui ne l'empêcha pas de dire, quelques années après, en parlant de feu M. le marquis de Saint-Denis :
— Quand j'ai appris la mort de mon pauvre frère, j'ai versé des larmes de sang !
Et c'était en toute sincérité qu'elle croyait avoir versé des larmes.
Élevée comme je l'ai dit plus haut, ma grand'mère ne comprenait pas, de très-bonne foi, les bienfaits de l'instruction. Elle disait.qu'il était inutile de se casser la lète pour y faire entrer des billevesées; qu'il n'y avait pas
d'autre science que celle de la vie, et que celle-là, l'expérience la donnait et non pas l'étude d'un grimoire ; que les livres étaient des paperasses, et les savants des rêveurs. Lorsque ses amis lui répétaient :
— Mais , madame de Saint-Loup , mettez donc votre petits-fils au collège, ou tout au moins donnez-lui des maîtres.
— Qui ? — disait-elle, — le petit ?... Je me garderai bien de lui casser la tête pour en faire un savant. Il en saura toujours assez.
— Cependant..,
— Laissez-moi donc tranquille. Dieu me garde d'en faire un érudit qui parlerait avec de grandes phrases!.. Bien fin qui lui apprendra quelque chose.
Ma grand'mère avait tort, grand tort; si vous saviez combien je m'en aperçois tous les jours !
Et pourtant, je me figure parfois que l'excellente femme me porte bonheur en me regardant du haut « de ce monde invisible où nous nous réunirons, » et que, me voyant conduire, du mieux que je puis, une et môme plusieurs feuilles littéraires qui ont réussi au delà de mes espérances et de mon mérite, je l'entends dire avec un petit air de triomphe :
« Eh bien! avais-je raison de ne pas vouloir bourrer de fadaises la tète du petit ? A quoi cela lui eCit-il servi ? 11 est au milieu de vos Parisiens, de vos savants? et il fait le Figaro, le Grand Journal... et il vient de créer 1 Événement l