‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Blois. — Aspirant surnuméraire. — La carotte du cautionnement. Un cœur de braise. — Chérubin et Jean-Jacques Rousseau. — La femme selon Balzac. — La fille du capitaine. — Reviens à moi. — La comédie bourgeoise. — - Un mirliflore en 1825. — Lo retour du croisé. — Une tuile. — Amour et désespoir. — Lanterne magique. — La corde escalier. — Vingt francs à gagner. — La mascarade. — Une giberne de titan. — A l'ombre do la nuit. — Nos amours ont duré toute une semaine. — L'orgue de Fualdès. — Une bande de vauriens. — Les motels et les petits écus. — Mon premier coup d'épée. — Suis-je un poliron? — La casquette coquelicot. — Une moucharde. — Position critique. — Un mari mal venu. — Le roquet dénonciateur. — La danse du singe. — La tabatière à musique. — La Marseillaise de 1830. — En avant ! marchons ! — Un repris de tabagie. — Trois arpents do ca<Iavres. — Le premier livre d'Armand Baschet. — L'arracheur d'affiches. — Don Juan Diatonique. — Mon mariage.

J'avais seize ans à l'époque où je vins habiter chez ma grand'mère. Comme elle comprenait l'inconvénient de me laisser baguenauder du matin au soir, elle tâchait de m occuper en me plaçant dans des bureaux, où je remplissais les fonctions d'aspirant surnuméraire.

Ces bureaux, j'en changeais souvent (c'étaient tantôt es domaines, tantôt les contributions directes), car j'ai toujours eu l'humeur volage; et chaque fois que j'entrais dans une nouvelle administration, je tirais in-

vnriablement à ma grand'mère la carotte du cautionnement.

— Orand'maman, lui disais-jc en l'abordant avec la gravite'; exigée par la circonstance, je donne ma démission de mon emploi.

— Ah ! pourquoi cela?

— Parce que j'en trouve un meilleur.

— Alors tu fais bien.

— Oui , grand'mère... mais, suivant l'usage, on me demande un cautionnement... en espèces.

Elle sautait sur le coussin de sa bergère.

— Un cautionnement... à mon petit-fils! Pardié ! qu'est-ce que ces gens-là ? Est-ce qu'on demande des garanties i\ des personnes de notre sorte ?

— Vous avez raison, grand'maman, mais c'est la règle générale; on ne peut pas faire d'exception en ma faveur. Ce serait insultant pour les autres.

— Ah ça ! dis-moi , petit , reprenait-elle après avoir fouillé dans les casiers de sa mémoire, un cautionnement... no t'en ai-je pas déjà donné un dernièrement?

— Certainement, grand'mère... mais, comme mes fonctions sont plus importantes, le cautionnement est plus fort. Ce n'est qu'un supplément qu'il me faut.

Et, tout en grommelant, la digne femme allait à son secrétaire, ouvrait un tiroir plein d'écus de six livres, et me comptait , pièce à pièce , mon supplément. Le tour était joué.

J'avais seize ans, ai-je dit, l'âge de Chérubin et de

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Jean-Jacques aux premières pages de ses Confessions.

J'étais amoureux à moi seul autant que tous les deux ensemble; j'avais le cœur chaud comme' Chérubin et tendre comme Jean-Jacques, et, à l'exemple de Rousseau, partout où j'étais employé, je tombais invariablement épris de la fille de la maison, s'il y en avait une ; à son défaut, d'une nièce, d'une tante, etc. %

Du reste, mes vues étaient pures, et jamais il ne me vint à l'esprit de triompher d'une autre manière que par la voie du sacrement.

Je me souviens qu'une de mes premières passions fut pour la fille du directeur d'une compagnie d'assurances, chez lequel je faisais mon stage d'aspirant au surnumérariat.

Elle avait l'âge des femmes poétisées par Balzac, c'està-dire à peu près le double du mien. Cet écart entre les dates de nos naissances n'empêchait pas que j'en fusse amoureux fou. Au contraire. La maturité de ses charmes était à mes yeux un attrait de plus.

Un jour, au paroxysme de la fièvre, je pris mon courage à deux mains. Je franchis l'escalier qui menait à sa chambre; là, tombant à genoux dans la posture d'un jeune premier de mélodrame, je lui déclarai sans préambule que je n'aurais jamais d'autre femme qu'elle, et j'implorai la permission d'aller la demander à son

père.

Elle me répondit en souriant, mais non sans quelque émotion, qu'elle pouvait presque être ma mère.

Et comme je continuais, toujours à ses pieds, à lui jurer un éternel amour :

— Allons, relevez-vous, reprit-elle d'un ton plus sérieux, vous êtes un enfant ; vous me remercierez plus tard de ne pas vous avoir écouté.

Cependant je crus lire dans ses yeux qu'au fond elle ne m'en voulait pas et qu'elle n'était point fâchée de cette manifestation juvénile, qui n'eut pas d'autres conséquences.

Je m'en consolai en convolant à d'autres amours, non moins platoniques.

Combien de pleurs m'ont fait répandre tant de passions malheureuses, c'est un mystère entre moi et mon traversin. Le soir, quand je rentrais, le cœur gros, dans ma chambrette, je contenais, en me déshabillant, mes larmes, pour pleurer bien à mon aise, en vrai gourmet; puis, une fois la tête sur mon oreiller, je débordais. Le lendemain, je m'éveillais sur une éponge.

M'a-t-il coûté assez d'angoisses, mon amour pour la fille du capitaine X..., cet amour qui naquit sous de si riants auspices !

Il faisait la guerre en Espagne, ce brave capitaine, et il avait laissé à Blois sa famille, composée d'une fille de vingt-cinq ans et d'un fils à peu près de mon âge. Je m'étais lié avec le fils, ce qui m'avait ouvert l'accès du foyer domestique. La sœur était douée du plus heureux extérieur, rehaussé par une grâce vraiment séduisante ; en outre, bonne musicienne et douée d'une voix qui allait

au fond du cœur. Un jour qu'elle chantait en s'accompagnant au piano, une romance alors en grande vogue, Reviens à moi, musique de Romagnési, d'émotion je m'évanouis, rien que cela. Voilà comme j'étais amoureux !

Son frère et moi, qui sympathisions d'aspirations littéraires et de tendances dramatiques, nous rédigions en collaboration un journal — manuscrit, cela va sans dire, — et nous composions des pièces que nous jouions nousmêmes sur une scène à paravents, construite et décorée de nos propres mains.

La sœur de mon complice faisait les ingénues et les jeunes premières. Moi je m'étais emparé de l'emploi d'amoureux, ce qui me permettait, à l'abri de mon rôle, de lui débiter les plus tendres et les plus volcaniques tirades.

Tose dire que ma toilette, fac-similé irréprochable de la dernière gravure du Journal des Modes, prêtait à ma personne un prestige fait pour fasciner tous les cœurs.

Je portais un chapeau blanc à poils angoras, le premier qui ait paru à Blois ; un habit couleur flamme-depunch, la nuance en vogue, sur lequel s'épanouissait une redingote noisette , dite balayeuse, dont la jupe, drapant en tuyaux d'orgue, ondoyait à chaque mouvement, et figurait, quand je la relevais de chaque côté en manière d'éventail, une paire d'ailes de chauves-souris. Mon gilet très-court, en drap rouge soutaché de soie noire, rejoignait à grand'peine un pantalon tète-de-nègre

échancré sur la botte et armé, en guise de sous-pieds, de gourmettes de cuivre, lesquelles produisaient, en s'entre-choquant avec les fers du même métal dont mes talons étaient blindés, un cliquetis qui m'enchantait.

Je poussais le raffinement jusqu'à compléter cette tenue de mirliflore par une cravache, arme de parade, qui me rappelle cette jolie phrase de Jules Janin :

« Il portait des éperons, quoiqu'il eût un cheval. »

L'expédition d'Espagne achevée, le capitaine revint à Blois. Je le vois encore ; c'était un grand bel homme, frisant la cinquantaine, d'origine ibérienne et portant sur ses traits, bronzés par la nature autant que par ses campagnes, une expression faite pour donner à réfléchir.

Après deux ou trois jours d'observation silencieuse, il me prit à part et me dit, en fixant sur moi des regards qui me glacèrent jusqu'à la moelle :

— Mon garçon, vous êtes très-gentil, très-aimable, très-gai, et vous plaisez à la maison. C'est parfait. Mais vous rôdez autour de ma fille, qui n'est point d'âge à se marier avec un morveux comme vous. Donc, je vous verrai avec plaisir au café ; mais chez moi, n'y remettez jamais les pieds; sans quoi! — regardez la fenêtre! — vous me comprenez, n'est-ce pas ?

Patatras ! quelle tuile et quel dénoûment de mon idylle!

Je rentrai chez moi, éperdu, dévorant mes larmes,

abîmé dans mon désespoir. Adam, exproprié du Paradis terrestre, était, à coup sûr, moins navré que moi.

Huit jours durant, je noircis d'invocations mentales adressées à mon Eurydice dix mains de papier écolier. Que ne donnerais-je pas aujourd'hui pour retrouver une page, une relique de ces élans d'un cœur de seize ans !

Enfin, n'y pouvant plus tenir, persuadé que je deviendrais fou si je n'avais, ne fût-ce qu'une fois, une seule, le bonheur de m'approcher d'elle, j'allai trouver un de mes amis, qui était, lui, — heureux mortel, — un des familiers de la maison murée , et je lui dis d'un ton pénétré :

— Voulez-vous me sauver la vie?

Il ouvrait de grands yeux.

— Parlez, il n'est rien que je ne fasse pour vous servir.

— Eh bien! écoutez -moi...

Et je lui développai mon plan, inspiré peut-être, à mon insu , par une vague réminiscence de l'affaire Fualdès.

Ce plan, le voici :

Nous avions en ce moment, a Blois, deux artistes de passage, dont la spécialité consistait à donner, le jour, des concerts de vielle et d'orgue de Barbarie, et le soir à montrer la lanterne magique, en égayant les entr'actes de ce spectacle patriarcal par un intermède de musique.

Un soir que, retiré au fond de ma cellule et plongé dans mes contemplations, je m'abreuvais de mon déses-

poir, je fus tiré de ma rêverie par cette psalmodie traînante et glapissante :

« Lan-ter-ne machiii-que, — pièce curieu-se ! » Ce cri , insignifiant en apparence, jeta dans ma cervelle en travail le germe d'une inspiration. Le lendemain, dès l'aube du jour, je me mets en quête du gîte de mes musiciens. Je le découvre. J'y cours. Je demande leur chambre. On me montre une porte ouvrant sur un palier, à un premier étage, auquel on arrivait au moyen d'une corde à nœuds pareille au câble des badigeonneurs, l'escalier étant démoli pour cause de réparation. Moi, pas plus empêché qu'au temps où je dénichais des moineaux, j'empoigne le cordage, je grimpe, je tourne le loquet, et je tombe dans un galetas, aux yeux de mes deux Auvergnats ébaubis, carc' étaient — naturellement — des Auvergnats.

— Un louis à gagner, leur dis-je, si Pun de vous me laisse prendre ses habits et son orgue, tandis que l'autre m'accompagnera, muni de sa lanterne magique, à l'endroit où je le conduirai? Est-ce accepté?

— C'hest acchepté !

— Voilà les 20 francs. A ce soir.

— A che choir !

Ce prologue une fois exposé, mon ami devina sans peine le reste du scénario et s'engagea sur l'honneur à coopérer au succès.

Son rôle était facile. Il s'agissait tout bonnement, à l'instant où mon compère l'Auvergnat pousserait le cri traditionnel sous les fenêtres du capitaine, chez qui l'on se réunissait tous les soirs en petit comité pour faire le loto, il s'agissait, dis-je, d'offrir à la société le régal du spectacle de la lanterne magique.

La nuit venue, je vole à la mansarde de mes complices; j'endosse, par-dessus mes habits, la défroque du joueur d'orgue : veste amadou, gilet en ratine couleur de suie, culotte idem, ajustée avec des ficelles sur de gros bas de laine chinés; les pieds nageant dans des bateaux cuirassés de clous formidables, et les yeux ensevelis sous un chapeau tromblon rougi par les années et les outrages des éléments. Voilà ma tenue. Comparez-la à celle du brillant muscadin que je vous dépeignais lout à l'heure.

Qu'était-ce que cela? rien encore.

Le pis , c'est qu'il fallait m'accrocher sur l'épaule l'orgue de Barbarie, complément nécessaire de cette mascarade. Quand je me sentis dans la rue, suant, soufflant sous le faix de cette giberne de Titan , courbé en cerceau, le front à cinquante centimètres en avant de la pointe des pieds, je me demandai sérieusement si j'aurais le pouvoir d'accomplir mon vœu jusqu'au bout.

L'amour et l'espérance galvanisaient mes forces. Je parvins, non sans clocher plus d'une fois, sous les (e

nèires de ma belle. Lorsque j'entendis sa douce voix jeter à travers les battants de la croisée entre-bâillée ce simple appel :

« Montez, la lanterne magique ! »

Je sentis mon cœur défaillir, et je crus que j'allais m'évanouir sur mon orgue, comme le sou* de la romance : Reviens à moi.

Je ne crains pas de dire que je fus héroïque : je me redressai par un élan suprême de volonté, et, devançant mon compagnon, je m'engageai intrépidement dans l'escalier.

C'est là que m'attendait une nouvelle épreuve que je n'avais pas pu prévoir. Les lois de la pesanteur multipliées par les obstacles de l'ascension tendaient à transformer pour moi ce maudit escalier en un calvaire dont chaque marche était une station. J'allais succomber sous ma croix, quand l'ami qui me prêtait assistance accourut à mon aide, m'attira brusquement dans la chambre où tout était déjà préparé pour l'exhibition, et soufflant subitement les bougies, étendit sur mon incognito le voile propice de la nuit. Elle ne me vit pas, et au fond je n'en fus pas fâché, car je ne sais si lo dramatique de ma situation l'aurait aveuglée sur le grotesque de ma personne.

Un serrement de main, un billet plissé et accepté, ce fut tout; mais j'étais au ciel! La soule chose qui me rappelât sur la terre, c'était le refrain monotone de mon

collègue de la lanterne, s'écriant à chaque pause , en rengainant son verre :

c Mougique \ »

Et de tourner ma manivelle ! Or, devinez l'air que dévidait mon instrument ? « Nos amours ont duré toute une semaine » du Hussard de Felsheim. Voilà de l'apropos, j'espère !

Ah ! si le capitaine eût flairé sous le musicien l'audacieux qu'il avait mis à la porte, quel drame ! C'est alors que l'orgue de Fualdès aurait eu son pendant 1

J'en ai dit assez, trop peut-être, sur le chapitre de mes amours d'écolier. Avant de quitter Blois pour n'y plus revenir, deux mots sur le train de vie que j'y menais.

Toujours amoureux , dépensier , joueur , gouailleur , mauvaise tète, on peut juger de la réputation dont je jouissais dans cette cité patriarcale. Affilié à une bande de vauriens de bonne maison, je passais avec eux la nuit à comploter, aux dépens du citadin paisible, des farces qui faisaient frémir cette population primitive, le jour à faire danser sur le tapis de la bouillotte les écus de six livres que ma bonne grand'mère me donnait pour rue récompenser d'avoir chanté au chœur.

Car — ceci, je l'espère, me sera compte au jour du jugement — j'ai chanté, de concert avec trois ou quatre autres amateurs de bonne volonté, des motets à l'église Saint-Louisde Blois; et je vous prie de croire que les jours

où nous étions annonces, la fabrique se frottait les mains : il n'y avait pas assez de chaises pour tout le monde. Moi, je touchais mon cachet en revenant de l'église, tantôt en écus do livres, quelquefois en petits écus.Le petit écu, marqué 3 francs, ne passait que pour 55 sous; c'était 25 centimes que ma grand'mère économisait sur sa générosité. Oh I comme je détestais les petits écus !

Vous pensez bien que ce n'était pas avec de pareilles ressources, accrues, il est vrai, des carottes qu'elle se laissait tirer par-ci par-là, que je pouvais jouer un jeu d'enfer. Mes partenaires étaient tous logés à peu près à la mémo enseigne, ce qui n'empêchait pas la renommée de nous attribuer des va-tout fabuleux.

Et dernièrement un compatriote m'affirmait sérieusement que nous ne jouions que masqués, de crainte que nos visages ne trahissent nos émotions quand nous relevions un brelan.

Quoique excessivement poli et bien élevé, — c'était do tradition dans notre famille, — les querelles ne me manquaient pas, attendu que j'avais le verbe prompt, la tête chaude et la main leste.

Ma première dispute sérieuse eut lieu avec un souslieutenant que je voyais souvent au café ; l'objet, la fille de mon capitaine. De mot en mot l'affaire s'échauffa ; nous allâmes sur le terrain. On se battit à l'épée, et j'avoue que ce premier fait d'armes ne fut pas exempt de rémotion inséparable d'un début. Mon cœur tressau-

tait toutes les fois que la pointe du fer se présentait à ma poitrine, et je voyais papillonner devant mes yeux comme des milliers d'étincelles.

Cependant, il faut croire que mes traits et mon attitude ne laissèrent rien voir de mon trouble intérieur, car, au bout de quelques passes, les témoins relevèrent les épées en me complimentant sur mon courage.

Quant à moi, dont la conscience démentait ces félicitations, je reprochais à la bête d'avoir eu peur, et je revenais fort mécontent de moi en me disant :

€ Je crains bien de n'être qu'un poltron. »

Je puis vous dire maintenant le nom de mon adversaire : c'étaitle sous-lieutenant Uhrich, aujourd'hui général de division.

J'en ai connu plus d'un de ces officiers, porteurs d'une seule épaulette, qui ont gagné depuis, à la pointe de leur épée, les plus hauts grades de l'armée : le général de Lignières, Le Barbier de Tinan, et La Roncière, brave et digne garçon, un peu fou, un peu exalté, mais à qui ses malheurs judiciaires n'ont rien fait perdre de l'estime de ses amis.

Je ne le cache pas, j'adorais l'uniforme, et rien ne me charmait plus, moi pékin, que de me montrer, avec mon chapeau blanc et ma balayeuse, au bras d'un officier en tenue de service. Lequel de mes amis de régiment se doute, à l'heure qu'il est, que le jouvenceau à la redingote noisette n'est autre que le créateur du Figaro?

De ce que j'ai conté, on peut conclure que je n'étais pas précisément, à Blois, en odeur de sainteté. Une aventure tragi-comique, qui m'arriva sur ces entrefaites, ne contribua pas, je dois le dire, à mitiger les griefs de l'opinion.

J'étais très-amoureux (toujours !) d'une adorable brune, femme d'un artisan aisé, qui daignait me recevoir au domicile conjugal aux heures réglementaires où son mari était absent pour cause de travail ; aussitôt l'époux envolé, je me faufilais dans son habitation.

Or, rien ne m'était plus facile que de m'assurer de sa sortie. J'avais fait cadeau à ce brave homme, — par l'intermédiaire de sa femme, — d'une casquette coquelicot bordée d'astrakan, qui se voyait d'un kilomètre, comme les lanternes du chemin de fer. En faction dans le café voisin, dès que j'apercevais l'écarjate de la casquette, qui se reflétait dans les carreaur, je courais d'un trait au t sanctuaire de l'amour » (style Empire).

Ce sanctuaire, séparé du rez-de-chaussée par un escalier presque à pic (ce détail a son importance), se composait d'une chambre dont le fond, disposé en alcôve, contenait un lit à demi-caché derrière deux rideaux blancs.

Après le lit, une ruelle bornée par une sorte de couloir, que fermait une cloison percée à la tète et au pied, de deux ouvertures sans porte, assez larges pour livrer passage à un homme d'un certain embonpoint. Ce boyau, fermé à une extrémité par la muraille, aboutissait

de l'autre h la chambre, dont aucune clôture ne le séparait.

Si j'insiste sur la disposition du décor, c'est que cette description est indispensable pour l'intelligence de la scène, ainsi que vous le verrez plus loin.

J'étais arrivé depuis quelques minutes, quand tout à coup j'entends sur l'escalier un bruit de pas qui se rapprochent.

Quel est cet importun? Le mari peut-être. Je jette rapidement un coup d'oeil autour de la chambre pour y chercher une cachette, et, machinalement, je m'élance du côté de l'alcôve ; je pose un pied sur le lit, que je franchis d'une enjambée, et je me trouve dans la ruelle, d'où je gagne, à l'abri des rideaux tutélaires, l'une des entrées du couloir.

Il était temps : on frappe à la porte.

— Qui est là ?

— Ouvrez.., c'est moi, voisine, répond une voix mielleuse. C'était une commère d'en face, une de ces bonnes âmes toujours en quête du mal à faire au prochain. La * vipère qui, de sa fenêtre, mouchardait les allées et venues- du voisinage, avait facilement éventé mon manège, et certaine ce matin-là de ma présence, elle venait sans plan bien arrêté, mais avec l'espérance de nous jouer un mauvais tour.

On lui ouvre ; elle entre, jette un coup d'oeil investigateur tout autour de la chambre et s'établit sur une

chaise avec l'intention manifeste de ne pas lever le siège de longtemps.

Moi, je me tenais coi dans ma cachette, debout, les coudes collés au corps, à l'instar d'une momie dans son étui, et mettant des sourdines à mon souffle ; de bouger un pied, impossible, sous peine d'accrocher quelqu'un des outils dont le parquet était jonché.

Pour surcroit de tourment, j'avisai, de mon poste, le creux produit à la surface du lit par la pression de ma botte, et d'un doigt bien discret, à peine détaché du flanc, je tirai insensiblement la couverture, afin de rétablir le niveau.

La sueur ruisselait de mon front sur ma face en me chatouillant lYpiderme, sans que j'osasse tirer mon mouchoir, tant je tremblais que le moindre froufrou ne vint à me trahir.

11 y avait un siècle que durait ce supplice, quand la situation se compliqua du retour prévu du mari, qui revenait pour déjeuner. C'était bien là-dessus que comptait la mégère. Elle avait éternisé sa visite tout exprès pour laisser à l'ennemi le temps d'arriver.

Son but rempli, elle prit congé de sa voisine en s'excusant d'un ton patelin de l'avoir retenue si longtemps... Sorcière, va 1 1 1

La portion, vous la voyez ; inutile de vous la peindre! Ce qui la dramatise encore davantage, c'est la présence

MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE. n

d'un roquet que ce damné mari traînait partout sur ses talons et qui, à peine entré, flairant la chair fraîche, comme l'ogre du Petit-Poucet, tire de mon côté et se campe, arc-bouté sur ses pattes, devant le lit.

Je le vois encore, le gredin ! un carlin de la plus laide espèce, l'œil chassieux, le nez en trompette, le muffle plat et grimaçant comme le museau d'un vieux singe, un monstre ! Il était là menaçant, n'aboyant pas, mais grommelant une note gutturale, avec laquelle il avait l'air de se gargariser.

Moi, lâche, je cherchais à le gagner par des mines patelines et de petits noms câlins, quand j'aurais voulu le tenir pour l'étrangler entre mes mains. honte ! j'étais le courtisan, j'étais l'esclave de ce misérable toutou!

Vainement sa maîtresse, au supplice, s'égosillait à l'appeler : ce nejut qu'à force de sucre qu'elle parvint à le radoucir. Le mari, quant à lui, ne s'en préoccupait guère : Ventre affamé n'a pas d'oreilles.

Cependant la situation ne cessait pas d'être tendue. H y eut un moment où je crus tout perdu. Au bout du corridor qui me servait d'asile, se dressait une petite table chargée d'une bouteille et d'un verre. Tout à coup je vois le mari se diriger de ce côté.

o C'est fait de nous sans un miracle ! » pensai-je dans mon for intérieur.

U s'approche, il n'est plus qu'à deux oas. A cet instant suprême, un éclair m'illumine 1

Nous avions depuis quelques jours en représentation une troupe d'acteurs nomades qui faisait courir tout Blois au théâtre. Elle jouait Jocko ou le Singe du Brésil, le grand succès d'un clov n du nom de Mazurier. Le rôle du quadrumane était rempli chez nous par un danseur comique. Comme tout le monde, je l'avais vu : je m'amusais à contrefaire ses gambades et j'excellais surtout à certain lazzi qui consistait à sautiller du train de derrière en pivotant sur les deux mains.

L'imminence du danger m'inspire. Je tombe en position, de manière à laisser, grâce à la pénombre qui me protège, le moins de prise possible à l'œil de l'ennemi; je balance de droite à gauche et de gauche à droite mon centre de graviti, qui s'éclipse tour à tour de chaque côté de la cloison, et je respire enfin en voyant mon homme prendre tranquillement son verre et s'éloigner.

Sauvé, mon Dieu!

Sauvé? .. Dérision du sort ! j'étais en nage. Je fouille imprudemment dans le pan de mon habit pour en extraire mon mouchoir. Damnation ! ! ! c'est ici que le drame prend des proportions épiques.

Figurez-vous que le matin même j'avais pris possession d'un lot que je venais de gagner à une loterie ouverte par un horloger de Blois nommé Blau, qui vit encore, et dont le fils, aujourd'hui à Paris, a été baptisé du sobriquet anagrammalique de Baûl par Théophile Gautier,

Ce lot, c'était... devinez... une tabatière à musique.

Elle se trouvait fatalement dans la même poche que mon mouchoir. Je glisse avec des précautions indescriptibles ma main jusqu'à l'objet convoité. Un de mes ongles (c'était la mode alors de porter des griffes qui n'en finissaient plus) accroche en passant le bouton de la tabatière maudite. La détente part, et j'entends comme un grésillement prémonitoire suivi de l'allégro de la Parisienne, qui était la Marseillaise de 1830 :

En avant, marchons, Contre leurs canons...

Mon premier mouvement est de ramener les basques de mon habit entre mes genoux et d'étouffer les chants indiscrets de la tabatière accusatrice, mais bah! l'hymne poursuit sa ritournelle.

tour le coup, il ne me reste plus qu'à tenter une sortie désespérée. Je m'élance de l'alcôve et j'apparais aux yeux du mari stupéfait en lui lançant cette apostrophe qui n'était pas positivement bête :

« Ah çà ! si je ne sortais pas, jusqu'à quand me laisseriez-vous faire de la musique ? »

Il m'envisage , et d'un coup d'oeil entrevoyant la vérité :

« Ah! je vais t'en donner de la musique! »

Et brusquement il ouvre la porte, me pousse, et... vous savez ce fameux escalier?... eh bien! je vous ré-

ponds que je le franchis d'un saut — et je détalai sans demander mon reste.

Quant à ma diablesse de tabatière, elle n'en continuait pas moins dans ma poche son ramage :

A travers le fer, le feu des bataillons, Courons à la victoire I

Le jour suivant, tout Blois était au fait de l'aventure, qui allait grossissant, comme l'œuf de la fable, à mesure qu'elle se répandait. Le scandale était à son comble, les pères et les maris me contemplaient d'un air farouche, les dévotes se signaient sur mon passage et la police avait l'œil sur moi. Il n'était que temps que je m'exilasse, si je ne voulais être excommunié.

Ce qu'il m'a fallu d'années de sagesse et d'efforts pour laver ces péchés de jeunesse et me faire accepter à Blois en qualité d'homme sérieux, le savez-vous ? Ma vie entière n'y a suffi que tout juste, et encore je ne répondrais point que, quand, la nuit, une bourrasque vient à emporter une enseigne, on ne se dit pas un peu tout bas que je suis pour quelque chose dans l'affaire.

Je me souviens qu'en 1848, M. Blanchet, aujourd'hui commissaire, le même qui décrocha, dans la rue de la Lanterne, le malheureux Gérard de Nerval, étant au ministère de la police, me fit mander à son bureau et me tint à peu près ce langage :

— Monsieur, vous faites de l'opposition imprimée ou verbale. Je vous préviens que c'est un rôle qui déplaît

à l'autorité. Nous sommes armés contre vous d'un dossier que j'ai fait venir de Blois ; on s'en servira au besoin. Vos antécédents vous condamnent ; et, de plus, nous avons la preuve que vous êtes né en Pologne. N'oubliez pas qu'à ce titre le gouvernement est en droit, quand il le voudra, de vous faire reconduire à la frontière.

— Mon Dieu! monsieur, lui répondis-je, je suis Polonais si vous y tenez, mais Polonais moins les brandebourgs et l'indemnité réglementaire de 45 francs par mois. Si le gouvernement me traite en réfugié, qu'il me paye l'arriéré de ma pension. Et je quitterai la France avec grand plaisir.

M. Blanchet se mit à sourire. C'était un homme d'esprit et de cœur qui, chargé d'une mission délicate, la remplissait avec autant de tact que de ménagement.

Il me congédia en me recommandant d'être sage et me laissa tranquille à Paris (je dis « tranquille, » jusqu'à mon séjour à Mazas ; mais ne devançons pas les événements).

Toutes les fois qu'il m'est arrivé d'avoir un procès, il se trouvait toujours quelqu'un pour aller dire à ma partie adverse :

— Faites donc venir son dossier de Blois, vous en verrez de belles. C'est un repris de tabagie.

Je voudrais pouvoir sauter d'une enjambée par-dessus ces souvenirs tout personnels, ces histoires de ma jeunesse, qui ne sont en réalité que le prologue de ces

Mémoires, et passer tout de suite à ce que j'appellerais, si le titre n'était bien ambitieux, « ma vie publique, » c'est-à-dire la chronique de mon temps.

Mais le lecteur, impatient sans doute d'en arriver là, comprendra, je l'espère, que je ne saurais entrer dans le cœur de la pièce sans quelques mots d'exposition. Ce qu'il lit en ce moment, c'est mon prologue, préambule plus utile au fond qu'il n'en a l'air, car pour introduire le public, par exemple, dans le monde du tapis vert, pour lui peindre l'intérieur des maisons de jeu, pour esquisser des types et crayonner des anecdotes de joueurs, n'est-il pas à propos de lui avouer que je suis joueur moi-même, et que je dessine d'après nature ?

J'ajoute, au surplus, pour calmer les impatients agacés par ces préliminaires, que je ne tarderai pas à en finir avec les hors-d'œuvre, et à passer au premier service.

11 ne faut pas croire que Blois ait fait depuis ces temps reculés de grands pas dans la voie du progrès. Blois était et est encore imbu de tous les préjugés de la province.

Voilà Armand Baschet, par exemple, charmant esprit, écrivain d'un talent distingué, dont le père est un des médecins les plus achalandés du pays. A telle enseigne que son fils eut longtemps sur le cœur une plaisanterie que je me suis permise à l'endroit de ce digne docteur :

— Oh! oh! disais-je; je le connais, le papa Baschet. C'était le médecin de ma grand'mère. Il est riche : il a au moins trois arpents de cadavres au cimetière.

Eh bien ! quand Armand Baschet publia son premier ouvrage, ce fut, à Blois, un éclat de rire universel.

— Dites-donc, le petit Baschet qui fait des livres ! at-on jamais vu chose pareille !

Un libraire du crû,comptant sur les sympathies locales pour l'œuvre d'un compatriote, fit venir de Paris quelques exemplaires qu'il annonça par des affiches placardées aux lieux les plus fréquentés de la ville.

L'oncle de Baschet, qui était avoué, ne put voir sans rougir infliger au nom de ses pères l'affront de cette publicité murale. Il attendit la nuit, se blottit sous un caban, dont il rabattit le capuchon sur son visage, et, armé d'un râteau pris dans son jardin, s'en fut par la ville, raclant avec fureur ces affiches proscrites partout où il en découvrait. Une ronde de police, qui le surprit et l'arrêta en flagrant délit, mit fin à ce pieux vandalisme.

Moi, je n'avais encore sur la conscience que quelques taloches distribuées par-ci par-là, pas mal de fredaines galantes et deux ou trois duels, dont un au pistolet avec un héros de Juillet. Oh! les héros de Juillet, c'étaient mes bêtes noires, je les détestais par instinct.

Ce léger bilan suffisait pour me faire mettre au ban de la population blaisoise. Qu'aurait-ce été si quelque Desbarolles, lisant mon horoscope dans la paume de ma main, eût dit :

— Il fera des journaux !!!

A dix-huit ans, je m'étais marié, — par amour, bien entendu; — l'amour, avec moi, était toujours de la partie, je n'étais ni un Don Juan, ni un Lovelace, et l'offre de mon cœur n'allait pas sans l'offre de ma main. Je plus, je fus agréé. Mon succès n'étonnera personne quand on saura que ma toilette n'avait rien perdu de son élégance passée ; seulement la redingote noisette, tombée dans la disgrâce de la mode, était remplacée par un vaste manteau à longue pèlerine, entièrement doublé de peluche rouge, et dont un pan se rejetait sur l'épaule, avec un geste d'hidalgo.

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