‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 8 sur 32 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nantes. — Je deviens inspecteur général. — Un tireur de la force de Nicole. —Le théâtre de Nantes. — Une page du Roman comique. — La Bohême sur les planches. — La garde-robe d'un acteur. — L'intérieur des coulisses.— UnePassion. — Il jouera, il ne jouera pas. — Les répétitions. — Le feu aux billets. — Une Représentation extraordinaire. — Je serai comédien. — On me fait une tête. — Le trac. — Comment j'entre en scène. — L costume d'un Jeune France. — Un ours en cage. — L'émotion d'un premier début. — Un couplet de vaudeville. — Le dernier Abencerage de la guitare. — Les souliers de M. Dupin. — Mes succès de théâtre. — Comment on écrit l'histoire.

Il y avait deux ans que j'étais en ménage sans que ma nouvelle condition m'eût rendu ni plus sage ni plus posé, quand un jour je partis pour Nantes, où j'allais passer huit jours près d'un ami. J'y restai trois ans, et voici comme :

J'ai dit plus haut que, dans le cours de mes nombreuses migrations, j'avais stationné à Blois dans les bureaux du directeur d'une compagnie d'assurances. Le hasard fit que le gendre de mon patron, qui venait de fonder à Paris une affaire du même genre, se trouvât à Nantes en même temps que moi.

Il me savait actif, et de plus, parfaitement au courant de la partie. Il m'offrit une position confortable, si je voulais m'employer à organiser des agences dans les

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Tout le monde dramatique connaît M. Roux, actuellement correspondant de théâtres à Paris. C'était lui qui remplissait alors > à Nantes les fonctions de directeur.

Sa troupe, richement montée, comptait, au nombre de ses premiers sujets, l'adorable madame Thillon ; le père Thoudouze, dont la fille est engagée aux Variétés ; madame Teissère , mère d'une étoile errante qui court aujourd'hui la province et l'étranger dans l'orbite de Levassor ; M. et madame Chambéry ; René Luguet, un des bons acteurs de la troupe du Palais-Royal. Un type que ce Luguet. Je demande au lecteur la permission d'en faire le portrait en passant. Il m'arrivera souvent, du reste, d'émailler ces Mémoires de ces sortes de photographies à la plume.

Luguet est un enfant de la balle ; il est né dans une carriole d'osier. Un manteau d'Agamemnon en assez mauvais état lui servit de langes. Sa parenté est comme une lettre de faire part : il est fils, frère, gendre, cousin, oncle et neveu d'artistes. Les siens ont gagné leur noblesse sur toutes les scènes, grandes ou petites, de la province, dans des batailles terribles pour la plupart, et cette noblesse est inscrite depuis deux siècles au livre (for du roman de Scarron.

Madame Luguet, la mère, a chanté l'opéra-comique à Feydeau et joué la comédie au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Le père du spirituel comédien a, comme on

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1,-ji-mème a publié, dans une lettre adressée j un jo'irna), le drolatique récit de cette partie de son o'fysB^e :

* fn 1^30, mon père, qui était redevenu simple nrt'ftr, <*tait a Aix. Je voyais passer les régiments qui ■* rendaient à Toulon pour aller faire la campagne

d'Alger. Le bruit des fanfares me donna l'envie de m'embarquer comme mousse.

« Mon père consentit à cette première tentative d'avenir, et, quelque temps après, je partis pour Toulon, on bâton à la main et avec 3 fr. dans ma poche.

c On me reçut à bord du vaisseau la Ville de Marseille (commandant Robert) ; deux mois après, j'assistais an débarquement de Sidi-Ferruk et à la prise d'Alger.

c De là, j'ai parcouru la Grèce : on nous envoya en croisière dans le Levant.

c Bref, au bout de trois ans, je revins un peu calmé sur la question maritime. Là, je commençai une vie de bohème qui ne serait pas à sa place dans cette petite notice.

c Hais enfin, en 1836, je revins à la comédie.

c C'était à Apt (Vaucluse), dans la troupe de M. CureU

c Tavais 16 fr. par mois pour jouer les amoureux, des pères nobles au besoin, et faire les affiches à la maxn.

« Comme mes appointements n'étaient pas de nature à augmenter ma garde-robe, et que j'avais conservé ma défroque de marin, je jouais tout en marin. Par exemple, si je représentais le fashionable dans la pièce de YHéritiïre, on disait avant mon entrée :

c Ah! voici M. Gustave, cet original qui chasse toujours en marin sur les bords de la mer.

c Et ainsi de suite dans toutes les pièces.

c L'année suivante, je fus engagé à Metz comme cho-

riste et deuxième colin. Madame Dorval vint en représentation, et dans un petit rôle qui me fut donné, elle me remarqua; à sa recommandation, mes appointements furent augmentés. »

De succès en succès, Luguet arriva au Grand-Théâtre de Nantes; c'est là que je l'ai connu.

Fidèle habitué du théâtre, j'allais, tous les soirs de spectacle, flâner dans les coulisses, où la jeunesse militante avait, de tradition, ses entrées.

C'était le temps où florissait à Paris l'école romantique. La parodie ne la ménageait pas, et le Vaudeville venait de donner, sous le titre d' Une Passion, une bouffonnerie dans laquelle Arnal faisait très-spirituellement la charge des héros de Dumas et de Victor Hugo. . La pièce avait été jouée sur le théâtre de Nantes avec un certain succès , ce qui ne m'empêcha pas d'exprimer très-franchement au directeur mon opinion sur Tacteur chargé d'interpréter le principal rôle,

— Anténor, lui disais-je, n'est nullement un jocrisse, c'est un toqué dont les extravagances du romantisme ont dérangé la cervelle; il n'est ni benêt, ni stupide; il est timbré, et c'est commettre un lourd contre-sens que de le jouer en queue rouge.

— Je voudrais vous y voir, me dit Roux, qui défendait son premier comique.

— Vous m'y verriez probablement moins mauvais

MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE. l>3

que votre pensionnaire, et pour sûr mieux d'accord avec l'esprit du rôle.

— Allons donc ! gageons que vous ne le jouez pas.

— Gageons que je le joue... quinze cents francs.

— Tout de bon?

— Tout de bon... tenez-vous le pari?

Le dialogue avait lieu devant un cercle d'amis communs.

Deux partis se formaient :

« Il le jouera — il ne le jouera pas. »

Roux, qui envisageait dun coup d'œil les résultats pécuniaires de cette folle équipée, accepte la gageure. Séance tenante, on jette sur le papier la clause unique de ce compromis :

t 1,500 francs d'indemnité à payer par M. Roux à M. de Villemessant pour apprendre et jouer, dans le délai d'un mois, le rôle d'Anténor dans Une Passion, sous peine, au préjudice de ce dernier, d'un dédit d'égale somme, en cas d'inexécution du traité. »

Vous jugez si l'annonce de mon escapade fut longue à faire le tour de la ville. Nantes se partagea en deux camps; les uns soutenant que j'irais jusqu'au bout, les autres que je canerais avant de toucher au but. Les paris s'engageaient comme sur le champ de course. Moi, j'allais de l'avant étudiant résolument mon rôle, et

antrant, avec la conscience d'un comédien émérite, dans la peau de mon personnage.

Toutefois, comme la bonne volonté ne supplée pas à certaines connaissances élémentaires, on m'avait donné pour maître et pour conseil Luguet, qui m'initiait de la meilleure grâce du monde aux us et coutumes de la scène .

Quant aux intonations et aux gestes qu'il essayait de m'inculquer aux répétitions, je me refusais absolument à suivre ces leçons de perroquet. Je débitais mon rôle comme on lit un journal, attendant mes effets des inspirations de la rampe et des hasards heureux de l'improvisation.

Cependant le mois s'écoulait, l'échéance arrivait en poste sans faire chanceler ma résolution. Si par hasard on me voyait mollir, les parieurs que j'avais dans mon jeu me piquaient d'amour-propre et m'enfonçaient l'éperon dans les flancs.

Tout Nantes était sens dessus dessous. Jouera-t-fl? ne jouera-t-il pas? Les écus affluaient au bureau de location : loges et stalles étaient retenues; les places numérotées se négociaient avec prime.

Enfin le grand jour a sonné. Une affiche monstre apposée à la façade du théâtre et sur tous les murs en évidence annonce en lettres gigantesques :

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