‹ Mémoires d'un médecinChapitre 4 sur 7 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Au collège, où j'ai passé mon enfance, j'étais en somme un très bon élève ; mais, comme la plupart de mes camarades, je ressentais le plus profond mépris pour l'enseignement que nous y recevions. Je le considérais comme une corvée lourde et pénible, qui m'était imposée je ne savais pourquoi, et qui ne pouvait avoir pour moi aucun intérêt. A quoi pouvait me servir d'apprendre que tel ou tel livre eût été écrit dans tel ou tel siècle, qu'Othon le Grand se trouvât être le fils de tel personnage plutôt que de tel autre, ou encore que le verbe persuadée se conjuguât de telle ou telle façon ? Mon développement se faisait en dehors de l'école, et c'est en dehors d'elle, aussi, que j'acquérais les connaissances qui m'intéressaient.

Tout cela changea brusquement lorsque j'entrai à l'université.

Dans les études médicales, les deux premières années sont consacrées aux sciences naturelles : la chimie, la physique, la botanique, la zoologie, l'anatomie et la physiologie. Ces sciences me donnaient des notions si nouvelles, si importantes, et si captivantes, qu'elles s'emparèrent complètement de mon être intime : le monde extérieur, grâce à elles, me devenait tout à coup clair et compréhensible ; et j'étais étonné d'avoir pu atteindre l'âge de vingt ans sans rien savoir de toutes ces vérités. Pas un jour ne se passait sans qu'une de mes leçons m'initiât à quelque découverte : ainsi j'étais frappé d'étonnement en apprenant que la viande, celle-là même que je mangeais sous forme de bifteks et de côtelettes, n'était autre chose que ces muscles mystérieux que je m'étais représentés, jusque-là, comme d'informes pelotons de filaments gris. Auparavant, je m'étais toujours imaginé que les aliments solides traversaient les intestins, tandis que les liquides passaient dans la vessie ; il me semblait que si, en respirant, la poitrine s'élargissait, c'était parce qu'une force inconnue y

engouffrait l'air. Je connaissais les lois de la conservation de la matière et de l'énergie, mais, dans la profondeur de mon âme, je n'y croyais pas. Et c'est plus tard seulement, beaucoup plus tard, que j'eus l'occasion de me convaincre que la plupart des gens instruits avaient des idées non moins enfantines sur tout ce qui les entourait, et qu'ils n'en vivaient point plus malheureux pour cela.

Je prenais un plaisir tout particulier à l'étude de l'anatomie. On répète communément que la dissection, condition indispensable de cette étude, est, pour toute âme délicate, une chose répugnante. Et le fait est que quelques-uns de mes camarades avaient beaucoup de peine à s'habituer aux sinistres spectacles de l'amphithéâtre, avec ses cadavres déchiquetés aux yeux troubles, aux dents serrées, aux doigts crispés, Un de mes amis fut même forcé, à cause de cela, d'abandonner ses études médicales; il commençait à souffrir d'hallucinations ; la nuit, il lui semblait que, de tous les côtés de sa chambre, il voyait ramper des têtes, des mains, des pieds ensanglantés. Mais, quant à moi, je m'y habituai assez rapidement. Je mettais même une sorte de

passion à dépenser des heures entières à ces préparations, qui me dévoilaient tous les mystères du corps humain. Pendant sept ou huit mois, je m'occupai d'anatomie avec un zèle extraordinaire, je m'y adonnai complètement ; et, peu à peu, ma manière de concevoir l'humanité se trouva modifiée. Quand je marchais dans la rue, les yeux fixés sur le passant qui me précédait, celui-ci n'était plus pour moi qu'une espèce de cadavre vivant ; tantôt je voyais se contracter son glutœus maxirnus; ou bien c'était son quadrkeps femoris ; si, par hasard, il se penchait pour relever sa canne, je pensais à ses muscles recti abdominis, qui forçaient sa poitrine à se dilater. Mes proches, les personnes qui m'étaient les plus chères, elles-mêmes commençaient à se dédoubler pour moi.

Mais la méthode employée par les sciences naturelles produisait sur moi une impression plus forte encore que toutes ces belles notions qui s'ouvraient à moi. C'était une méthode prudente et scrupuleuse, qui ne laissait pas passer le détail le plus futile sans une vérification en règle, avec, à chaque pas, le contrôle sévère de l'expérimentation. Et ce qu'on apprenait suivant cette

méthode, on se l'appropriait définitivement, il semblait impossible qu'on eût jamais besoin d'y revenir. C'est que cette méthode ne se présentait pas à nous sous la forme abstraite des règles scolastiques ; nous croyions la voir se dégager tout naturellement des phénomènes observés ; chaque fait, chaque explication d'un fait, venait nous confirmer, une fois de plus, le mot d'ordre de Bacon : « Non fingendum aut excogitandum, sed inveniendium quid natura facial aut ferai, — ne pas inventer, ne pas imaginer, mais étudier ce que peut la nature.

Pendant la seconde année, je terminai l'étude des sciences préparatoires. Je passai ensuite mon examen de philosophie, et les travaux cliniques commencèrent.

Aussitôt le caractère des sciences qu'on nous avait enseignées devint très différent, et se modifia du tout au tout. Après la science théorique, l'homme vivant; les préparations microscopiques, les culture de bactéries, furent remplacées par des lésions et des plaies véritables. Les gens malades ou estropiés se succédaient sans fin devant mes yeux. On ne traite pas, dans les

hôpitaux, les maladies bénignes, on n'y admet que des cas présentant une certaine gravité. Leur abondance et leur diversité produisaient sur moi un effet étourdissant; j'étais frappé de la masse des maladies, de la variété incroyable des souffrances raffinées, que la nature nous tient en réserve ; et mon cœur, en présence de ces tourments, se glaçait d'effroi.

Le jour même de ma première leçon de clinique, il y avait dans notre hôpital un jardinier atteint du tétanos. Nous allâmes le voir. Le silence régnait dans le dortoir. Le malade était un moujik d'une taille gigantesque, robuste et musclé. Tout en transpiration, les lèvres crispées par une douleur folle, il était étendu sur le dos et roulait les yeux. Au moindre bruit, la sonnerie des tramways dans la rue ou le choc d'une porte qui battait, il commençait à se replier lentement sur lui-même, sa nuque se contractait , ses mâchoires se crispaient , se pénétrant lune l'autre de telle sorte que les dents grinçaient, et une convulsion lente des muscles du dos soulevait tout son corps. Deux semaines auparavant, ce malade avait travaillé pieds nus dans son jardin; une écharde lui

était entrée dans le gros orteil, et cette infime circonstance avait été la cause de l'état où je le voyais.

C'est chose horrible de connaître l'existence de telles souffrances ; et plus horrible encore de constater avec quelle facilité on les contracte, et combien peu est garanti contre elles l'homme même le mieux portant. Deux semaines plus tôt, chacun aurait envié la forte santé de ce jardinier.

Un autre cas me frappa également : celui d'un beau garçon, un cocher, qui, en se promenant dans une cour, avait glissé et s'était frappé le dos contre le rebord d'une auge. Il était depuis six ans déjà à l'hôpital; ses jambes pendaient comme les courroies d'un fouet ; le malade ne pouvait les remuer. Il satisfaisait à ses besoins naturels dans son lit; il était aussi impuissant qu'un enfant à la mamelle. Et il restait ainsi couché des jours, des mois, des années ; et il n'y avait aucun espoir qu'il revînt jamais à son ancien état de santé.

Il y avait aussi à l'hôpital un employé d'octroi à qui une inflammation du nerf sciatique causait des douleurs intolérables. Celui-là criait aux

professeurs : « Vous êtes tous des misérables, des charlatans ! Mais tuez-moi donc, au nom du ciel, je ne vous demande que cela ! ».

Par un beau soir d'été, ce pauvre homme s'était assis sur l'herbe humide de rosée...

Je voyais ces malheureux, j'entendais leurs cris, et je tremblais d'effroi.

« Ainsi donc, me disais-je, à chaque minute, à chaque pas, nous guettent des dangers, et nous sommes sans défense contre eux, car ils sont trop variés ; et il n'y a pas d'endroit où l'on puisse les éviter, car ils sont partout ! Ce que nous croyons être la santé n'est nullement un état stable de notre organisme ; à chaque fois que nous respirons, des myriades de bactéries pénètrent en nous; à l'intérieur de notre corps se fabriquent sans cesse les pires poisons. Jamais nous ne pouvons nous croire indemnes : il est possible que, précisément à cette même minute où nous nous imaginons être bien portants, les forces de notre organisme soient impuissantes à nous défendre ; et alors notre cause est perdue. Alors, il suffit d'une égratignure insignifiante pour nous donner un érysipèle, un phlegmon, ou une septicémie'; d'un coup sans

importance sortira un cancer ; une légère bronchite, causée par une fenêtre ouverte, dégénérera en tuberculose.

« Chez tous, dès la plus tendre enfance, s'installe le principe de la destruction ; l'organisme commence à se décomposer avant même de s'être développé. A Boston, on a fait une enquête sur les dents de 4 000 écoliers, et on a pu constater que les dents saines, surtout chez les enfants âgés de plus de dix ans, sont des exceptions. En Bavière, sur 500 écoliers des écoles primaires, on n'en trouva que 3 avec les dents absolument saines. Le Dr Babès, ayant fait, à l'hôpital de Budapest, l'autopsie de 100 cadavres d'enfants, a découvert chez 74 d'entre eux, dans les glandes bronchiales, les bâtonnets de la tuberculose ; et ces 100 enfants étaient morts de différentes maladies non tuberculeuses. Un bébé qui s'éveille a déjà du pus au coin des yeux. 11 n'y a pas d'enfant qui ne souffre déjà d'un flux nasal, ni qui puisse se passer de mouchoirs. Or, si étonnant que cela puisse paraître à nombre de gens, le mouchoir est chose complètement inutile pour une personne bien portante. Quant à ce qui concerne les femmes, elles sont sujettes, nor-

malement, physiologiquement, à être, chaque mois, malades pendant quelques jours... »

Avec un sentiment nouveau et étrange, j'étudiais les êtres humains qui m'entouraient ; ce qui me surprenait le plus, c'était le petit nombre de gens bien portants ; et encore presque tous, parmi eux, avaient un point faible quelconque. La terre commençait à me paraître une sorte d'immense hôpital. Oui, cela me semblait de plus en plus évident : l'homme normal, c'est l'homme malade, l'homme en bonne santé n'est qu'une heureuse exception, une anomalie.

Lorsque, pour la première fois, je me mis à l'étude de l'accouchement, et que j'ouvris un manuel d'obstétrique, je passai la nuit entière à le lire. Je ne pouvais m'en arracher. Pareil à un lourd et effrayant cauchemar, le processus « normal » de l'accouchement se déroulait devant moi. Les organes abdominaux meurtris et pressés par l'utérus gravide, les douleurs typiques du travail, tout ce chemin affreux que l'enfant se fraie en naissant, cette incroyable disproportion des mesures, tout cela me paraissait suprêmement anormal.

Je me rappelle, comme si c'était d'aujourd'hui,

le premier accouchement auquel j'assistai. L'accouchée était une jeune femme déjà mère, femme d'un petit employé des postes. Elle était étendue sur le dos, le ventre enflé, énorme, les mains pendant impuissantes. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, et, quand le travail commença, elle pliait les genoux et grinçait des dents, s'eflbrçant de retenir ses gémissements, mais gémissant toujours.

— Eh ! bien, eh ! bien, ma petite, un peu de courage ! disait d'une voix indifférente et tranquille l'interne, qui cherchait à la calmer.

La nuit fut infiniment longue. L'accouchée avait cessé de se contenir, ses cris remplissaient toute la chambre ; elle sanglotait, tremblait, et se tordait les doigts ; ses plaintes retentissaient jusque dans le corridor. Après un spasme très violent, elle saisit l'interne par le bras, et, livide, le visage tourmenté, elle le regardait avec des yeux suppliants :

— Docteur, dites-moi, est-ce que je vais mourir ? demanda-elle.

Le matin, le mari vint à la clinique s'informer de l'état de sa femme. Il était nerveux et inquiet.

i6 MEMOIRES D'UN MEDECIN

Je l'examinais avec un sentiment pénible : c'était leur deuxième enfant, donc il savait que sa femme devait supporter ces tortures, et, tout de même, cela ne l'avait pas arrêté!.. C'est seulement tard dans la soirée que l'accouchement se termina. La tête de l'enfant se montra, tout le corps de l'accouchée se mit à frémir nerveusement, se livrant à des efforts terribles pour expulser l'enfant. Celui-ci sortit enfin ; il avait une énorme enflure sanguinolente sur le côté gauche de la nuque, son crâne était informe et pointu. L'accouchée était sans connaissance, le périné déchiré, nageant dans le sang.

— Un accouchement facile et sans intérêt ! prononça l'interne.

Tout cela aussi, c'était « normal » ! Et ce n'est pas que la « civilisation » ait rendu l'accouchement difficile : toujours les femmes ont enfanté dans d'affreux tourments ; et les anciens, déjà, s'étonnaient de cela, et ne pouvaient se l'expliquer que comme une malédiction de Dieu.

Ces diverses sensations s'entassaient dans mon cerveau, Tune sur l'autre, sans interruption, s'accentuant en couleurs de plus en plus vives.

Une fois, je me réveillai au milieu de la nuit.

Je venais de rêver que je traversais une étroite et sombre ruelle ; une voiture arrivait sur moi, elle me heurtait au côté, et il en résultait un pneumothorax. Je m'assis sur mon lit. Une pâle nuit éclairait la fenêtre ; dans la cuisine pleurait un enfant malade, le fils de la propriétaire. Tout ce que j'avais vu et pensé depuis quelque temps se dressa soudain devant moi, et je fus effrayé en constatant jusqu'à quel point l'homme est peu défendu contre les circonstances hostiles, à quel fil fragile sa santé est toujours suspendue. « Si seulement on avait la santé, avec elle on ne craindrait rien, aucune épreuve; la perdre, c'est tout perdre ; sans elle il n'y a pas de liberté, pas d'indépendance ; l'homme devient l'esclave des gens qui l'entourent et des habitudes qui lui sont imposées. Elle est le plus grand des trésors et le plus absolument nécessaire ; et, en même temps, il est si difficile de la conserver ! Il faudrait y consacrer toute son existence, toutes ses forces ; mais, outre que ce serait ridicule et lâche, nous n'obtiendrions, ainsi même, aucun résultat. Prendre garde ? Cela achèverait de nous faire perdre l'instinct de l'adaptation ; l'oiseau dort sous la pluie sans avoir rien à craindre,

quoique mouillé jusqu'à la dernière plume ; nous, dans de telles conditions, nous contracterions quelque maladie mortelle. Et puis, comment prendre garde ? Nous ne savons rien sur la provenance du cancer, du sarcome, d'une foule d'affections nerveuses, du diabète, de la plus grande partie des maladies de la peau. Quelque précaution que j'observe, il est possible que, dans le courant de cette même année, je sois couché, atteint d'un « pemphigus foliacé » ; dans cette maladie, toute la peau se couvre d'ampoules molles, ces bulles crèvent et mettent à nu la couche extérieure du derme, qui alors ne pourra plus jamais être recouverte ; et l'homme, privé de son épiderme, ne sait plus comment s'asseoir, comment se coucher, parce que le moindre attouchement lui occasionne des douleurs cuisantes. N'est-ce pas étrange de penser à cela ? Mais ce malade atteint de pemphigus, que j'ai vu ces jours derniers à la clinique, était, lui aussi, il y a six mois, absolument bien portant, et ne s'attendait certes à rien de ce genre. A aucun moment notre santé n'est garantie. Et cependant on veut vivre, vivre et être heureux, et cela est impossible !

« Des tourments, des tourments sans fin, des tourments de tous les côtés et sous toutes les formes, voilà, — me disais-je, — en quoi consiste essentiellement la vie de l'être humain ! »

Et bientôt ces souffrances me touchèrent d'une façon encore plus tangible. J'avais sous le bras gauche, vers l'aisselle, une petite tache ; et sans aucun motif elle se mit soudain à grandir, devint douloureuse. J'avais peur d'en croire mes yeux; mais, chaque jour, l'excroissance augmentait. Bientôt elle atteignit la grosseur d'une noisette. Il ne pouvait y avoir de doute ; ma tache se transformait en sarcome, en cet horrible mélano-sarcome qui, précisément, commence par des taches sans importance !

Je me rendis à la consultation de notre professeur de chirurgie, comme on va à l'échafaud.

— Monsieur le professeur, il me semble

^ue j'ai un sarcome sous le bras ! dis-je d'une voix entrecoupée.

Le professeur me regarda attentivement.

— Vous êtes étudiant en médecine de troisième année ? demanda-t-il.

— Oui.

— Montrez-moi votre sarcome !

Je me déshabillai. Le professeur coupa la petite excroissance avec des ciseaux.

— Le frottement de votre manche a irrité le bouton, voilà tout ! Gardez ceci en souvenir de votre sarcome ! dit-il en me souriant avec bienveillance, et en me donnant le petit morceau de chair qu'il venait de m'enlever.

Je partis, confus et joyeux, éprouvant quelque honte de ma crainte puérile. Mais, peu de temps après, je découvris qu'ilse passait en moi quelque chose d'anormal. Une paresse et un dégoût pour le travail m'envahissaient, l'appétit était mauvais, une soif ardente me tourmentait sans cesse ; je commençais à maigrir ; des abcès se montraient, tantôt ici, tantôt là, sur mon corps. J'urinais trop abondamment ; je cherchai s'il y avait du sucre dans mes urines ; non il ne s'en trouvait pas. Tous ces symptômes ressemblaient fortement à ceux du diabète insipide [diabètes insipidus). Avec un sentiment d'angoisse, je relus le chapitre relatif à cette maladie, dans le manuel de Strumpel :

« Les causes du diabète insipide sont encore absolument obscures. La plupart des malades

appartiennent à la jeunesse ou à l'âge mûr, les hommes sont plus sujets à cette maladie que les femmes. La parenté entre cette maladie et le diabète sucré est évidente. Parfois Tune se change en l'autre. Cette maladie peut durer des années et même des dizaines d'années ; la guérison est très rare »

J'allai chez le professeur de thérapeutique.

Sans lui faire part de mes soupçons, je lui racontai simplement ce qui ce passait en moi. A mesure que je parlais, le professeur fronçait d'avantage les sourcils.

— Vous supposez que vous avez le diabète insipide? dit-il sèchement. Je vous félicite de lire avec tant de zèle vos traités de pathologie : vous n'avez pas oublié un seul symptôme, et je vous souhaite de répondre aussi bien sur le diabète lors de vos examens. En attendant, fumez moins, mangez davantage, prenez de l'exercice, et surtout tâchez d'oublier votre diabète 1

L'objet de nos études était l'être humain vivant et souffrant. Et c'était pour moi une chose pénible de regarder ces souffrances, mais, au début, il m'était plus pénible encore d'avoir à les étudier. Voici, par exemple, un malade qui a l'épaule démise ; une maladie de cœur empêche de le chloroformer, et il faut lui remettre l'épaule sans l'endormir. Les aides saisissent fortement l'homme, qui se débat et hurle de douleur, et il me faut suivre attentivement la marche de Topération faite par le professeur qui remet l'épaule ; il me faut rester sourd aux cris de l'opéré, ne pas voir le corps se tordant de douleur, étouffer en moi la pitié et l'énervement ! Quand on n'en a pas l'habitude, c'est très difficile, et l'attention se dédouble toujours. Je suis forcé de me répé-

ter sans cesse, intérieurement, que ce n'est pas moi-même qui souffre, que je suis, moi-même, parfaitement bien portant, et qu'il s'agit d'une autre personne.

Les flots de sang dans les opérations chirurgicales, les cris des accouchées, les convulsions des malades frappés de tétanos, tout cela, au commencement, fait une forte impression sur les nerfs, et nuit à l'étude. Et il faut pourtant s'accoutumer à ces terribles spectacles.

D'ailleurs, cette habitude s'acquiert plus vite qu'on ne le pense ; je ne connais pas un seul cas où un médecin qui a pu supporter la dissection se soit écarté de la pratique médicale parce qu'il n'avait pas pu s'accoutumer aux cris et à la vue du sang. Et Dieu en soit loué, parce que cette dureté relative du cœur est non seulement utile, mais indispensable ; sur ce point-là, aucun doute n'est possible. Mais, dans l'étude de la médecine sur les êtres vivants, il y a un autre point encore plus complexe, et plus inquiétant.

Nous étudions sur les malades, et c'est à cette fin que les malades sont reçus dans les hôpitaux.

Si l'un d'eux ne veut pas se laisser examiner par les étudiants, aussitôt, sans autre forme de

procès, on le renvoie. Et pourtant ce n'est point chose indifférente au malade, de servir à toutes ces expériences et démonstrations.

Il est sous-entendu que Ton cherche, autant que possible, à ménager le malade. Mais d'abord cela n'est pas toujours possible ; nécessairement, à l'occasion, il faut franchir certaines limites ; dans le cas par exemple où le patient est atteint d'une maladie rare et instructive, ou encore s'il y a peu de malades en traitement à l'hôpital. Cette dernière circonstance se présente non seulement dans les petites villes universitaires, mais même dans les plus grandes. Voici ce que nous apprend, entre autres, un rapport du professeur Eichwald, lu à l'Académie médico-chirurgicale de Pétersbourg : « En 1870, la première division thérapeutique de l'hôpital servait en même temps de matériel aux travaux des étudiants de troisième et de cinquième année, ainsi qu'aux étudiantes. Cet arrangement était très désagréable aux malades. Ces derniers se plaignirent plus d'une fois, attribuant l'état grave dans lequel ils se trouvaient au fait qu'ils servaient de sujets d'études ; et plus d'un, à cause de cela, a préféré quitter l'hôpital. »

Cependant, il faut reconnaître que de pareils cas sont l'exception. Ordinairement, lorsqu'on examine un malade, on s'arrange de manière à ce qu'il lui soit fait le moins de mal possible.

Mais ce qui importe avant tout, ce n'est pas le fait de ce mal plus ou moins involontaire. Devant mes yeux se dresse une salle à demi obscure. C'est la visite du soir : nos stéthoscopes dans les mains, nous sommes groupés autour d'un interne qui nous démontre, sur un malade, la respiration amphorique. Le malade, simple ouvrier dans une filature, est au dernier degré de la phtisie ; son jeune visage, excessivement amaigri, est légèrement bleui: il respire vite et superficiellement; dans ses grands yeux, fixés au plafond, on lit qu'il souffre au plus profond de son âme.

— Si vous appuyez votre stéthoscope contre la poitrine du malade, — explique l'interne, — et qu'en même temps vous frappiez à côté avec le marteau sur le cleysimètre, vous entendrez un bruit franc, métallique, qu'on nomme « amphorique ». A vous d'abord, collègue! — poursuit-il en s'adressant à un étudiant, et en lui montrant le malade. — Allons, mon ami, mets-toi sur le côté, lève-toi, assieds-toi! »

Et cela fait un contraste brutal, cette souffrance solitaire et les explications indifférentes dont elle est le sujet. Souvent le malade y est très sensible. Les malades gravement atteints, et qui sont justement prisés comme des sujets d'étude précieux, sont très affectés par toutes les expériences qui ne concernent pas directement leur traitement, et pour lesquelles ils éprouvent la plus grande répugnance. Les gens tant soit peu aisés, pour cette raison même, ne vont jamais à l'hôpital, quoique sous tous les autres rapports ils y trouveraient des commodités qu'ils n'auront nulle part ailleurs. En 1878, une commission de l'Académie médico-chirurgicale avait été nommée pour rechercher les meilleurs moyens d'augmenter le matériel d'études dans les hôpitaux. La commission proposa, entre autres moyens, d'augmenter le nombre des lits gratuits, « la création de lits payants n'étant pas pratique, était-il dit dans le rapport, car les gens aisés ne vont pas dans les hôpitaux, de peur que les expériences et les démonstrations dont ils deviennent le sujet, pour les étudiants, ne leur causent des impressions trop douloureuses ». En 1880, la même commission demanda l'aug-

mentation des lits gratuits, se basant sur le fait que les lits payants restaient vides presque toute Tannée.

J'entends dire : « Peut-être que, pour le malade, toutes ces démonstrations et ces expériences sont en effet très vexatoires, mais aussi il est soigné gratuitement à l'hôpital, où il est entouré de sollicitude ». C'est parfaitement vrai; mais les gens aisés sont entourés de cette même sollicitude sans recourir à l'hôpital, et plus d'une fois a surgi devant moi cette question : que deviendraient les facultés de médecine si tous les malades étaient riches ? Il est probable qu'elles se trouveraient absolument désorientées. D'ailleurs on peut remarquer que, de nos jours, de nombreuses tentatives se font pour mettre le malade à l'abri de ces recherches scientifiques. Ainsi, par exemple, en 1893, à Berlin, les sociétés de secours ouvrières se liguèrent contre l'hôpital de la Charité ; au nombre des demandes présentées par ces sociétés figurait la suivante : « Une entière liberté doit être laissée au malade pour permettre ou défendre qu'on le traite comme un sujet d'enseignement ».

Si tous les malades jouissaient de cette li-

berté, beaucoup d'entre eux nous répondraient : — Laissez-moi tranquille, je comprends bien que c'est nécessaire pour la science, mais je souffre, et je n'ai que faire des intérêts de la science en ce moment !

Mais voilà un malade qui meurt. Les mêmes règlements qui exigent, de la part des malades, qu'ils se laissent examiner sans récriminer par les étudiants, prescrivent également l'autopsie de tous ceux qui meurent dans les hôpitaux universitaires.

Chaque jour, le matin, dans l'antichambre de la clinique, on peut voir une foule de pauvres femmes qui attendent, pendant des heures, l'interne de service. Lorsque celui-ci passe, elles l'arrêtent et le supplient de leur rendre, avant l'autopsie, le corps de leur enfant, de leur mari, ou de leur mère. C'est là qu'on assiste quelquefois à des scènes déchirantes. Il est évident qu'à chaque demande de ce genre est opposé un refus catégorique. Alors, n'ayant rien obtenu de l'interne, la solliciteuse va plus loin, s'adresse à tous les bureaux, arrive jusqu'au professeur luimême, et, tombant à ses pieds, le supplie de ne pas laisser faire l'autopsie du mort.

— Sa maladie vous est connue : pourquoi, môme après sa mort, le tourmenter?

Et, là aussi, elle rencontre le môme refus. Il est absolument nécessaire de pratiquer l'autopsie ; sans elle, tout l'enseignement clinique perd sa raison d'être.

Mais, pour la mère, l'autopsie de son enfant lui cause autant de chagrin que sa mort. Les gens cultivés eux-mêmes ne consentent la plupart du temps que difficilement à l'autopsie de leurs proches ; pour un pauvre être sans instruction, cette opération a quelque chose de terrible. Plus d'une fois j'ai vu une misérable ouvrière de fabrique, une femme qui gagnait 40 kopecks par jour, glisser un billet de trois roubles dans la main de l'interne pour essayer ainsi de sauver le corps de son enfant de la « profanation ».

Qu'on se rappelle les sanglots de Timothéa pleurant la mort de son petit enfant, dans le beau poème de Nekrassof :

Je ne proteste pas Parce que Dieu a rappelé à lui mon petit; Mais ce qui est navrant, c'est de savoir Qu'ils ont profané son cadavre, Et que, semblables à de sombres corbeaux, Ils ont partagé son corps blanc en morceaux. Est-ce que ni Dieu ni le tzar ne défendront cela?

Un jour, en été, j'assistais à l'autopsie d'une fillette qui était morte d'une pneumonie. La plupart de mes camarades étaient partis en vacances ; l'un des internes et moi, seuls, étions là. L'aide, un homme très grand, avec une barbe noire, j ouvrit le corps et sortit les entrailles. La morte I gisait, la tête rejetée en arrière, avec une fente sanglante et largement béante qui traversait la poitrine et le ventre ; dans une flaque de sang caillé, les entrailles faisaient tache sur le marbre blanc de la table. Le prosecteur coupait avec un scalpel le poumon, posé sur une planchette de bois.

— Qu'est-ce que vous faites là? cria soudain une voix haletante.

Sur le seuil de la porte se dressait un homme à barbe rousse, vêtu d'une blouse ; son visage était mortellement pâle et effaré par l'épouvante. C'était un cordonnier, le père de la fillette ; se rendant au bureau pour savoir quand on pourrait habiller l'enfant, il s'était trompé de porte et était entré dans la salle de dissection.

— Que faites-vous là, bandits? — hurla- t-il, tout tremblant, et fixant sur nous ses yeux démesurément ouverts. Le scalpel s'arrêta dans la main du prosecteur.

— Eh! bien, eh! bien, tu n'as rien à faire ici! Va-t'en! — dit l'aide, tout pâle lui aussi, et allant à la rencontre de l'homme.

— On profane donc les enfants, ici? — criait l'autre, avec indignation; en nous menaçant de ses poings fermés. — Qu'avez- vous fait de mon enfant ?

Il s'élança vers nous. L'aide l'attrapa sous les bras et l'entraîna. L'homme se cramponnait au loquet de la porte, et criait : « Au secours! au secours ! »

L'aide réussit enfin à le pousser dans le corridor et à nous enfermer à double tour. Longtemps encore, le pauvre père continua à frapper contre la porte, en criant « au secours », jusqu'à ce qu'à la fin le prosecteur appelât, parla fenêtre, des gardiens, qui l'emmenèrent.

Si jamais cet homme a un autre enfant malade, il se ruinera en remèdes ou laissera mourir son enfant faute de soins, plutôt que de le conduire à l'hôpital : pour un père, consentir à la profanation du corps de l'enfant qu'il aimait, c'est payer trop cher les soins qu'il a pu recevoir.

Il faut ajouter, en même temps, que, outre les

grands hôpitaux, tous les établissements gratuits pour malades se sont arrogé le droit d'autopsie ; ils ont usurpé ce droit, car la loi ne le leur donne pas. Les autopsies obligatoires n'ont lieu, d'après la loi, que dans un but médico-juridique. Mais je ne connais pas un seul hôpital où, sur la demande des parents, le corps ait été délivré avant l'autopsie ; les parents eux-mêmes ignorent qu'ils ont le droit de s'opposer à cette formalité.

J'ajoute que l'autopsie, même si le patient est mort d'une maladie ordinaire, est excessivement importante pour le médecin : elle lui indique ses fautes et le moyen de les éviter, elle le rend plus attentif pour le diagnostic ; elle lui donne le moyen d'étudier, dans chaque détail anatomique, le tableau de chaque maladie. Sans autopsie, il ne saurait y avoir de bons médecins, sans autopsie la science médicale ne saurait progresser ni se perfectionner.

Il serait donc indispensable que tout le monde comprît cela le plus clairement possible, et que chacun voulût bien consentir à l'autopsie de ses proches. Mais, jusqu'à présent, il n'en est pas ainsi, et les hôpitaux atteignent ce but en faisant

l'autopsie des morts contre le gré des parents. Ces derniers ont beau s'humilier, s'agenouiller devant les médecins, essayer de les corrompre par de l'argent, tout cela est inutile. Alors, par crainte de l'autopsie, les parents s'opposent de toutes leurs forces à l'entrée du malade à l'hôpital; et il pérità la maison, faute de soins intelligents, en l'absence de tout confort.

Voici un cas qui se produisit, par la suite, dans notre hôpital : un petit garçon de cinq ans s'y trouvait, souffrant d'un typhus abdominal; des indices d'une perforation de l'intestin se montrèrent ; dans de tels cas, et avant tout, un repos absolu est de rigueur pour le malade. Or, soudain, la mère demanda à reprendre son enfant; elle ne voulait pas se laisser persuader : « Il mourra quand même, — répétait-elle, — et au moins, s'il meurt à la maison, on ne le disséquera pas ! » Le médecin de service fut forcé de laisser partir le petit garçon ; mais, en route, l'enfant mourut.

Cet événement agita beaucoup tous les médecins de notre hôpital. On discutait, bien entendu, sur la sauvagerie et sur la cruauté du peuple russe ; on se demandait si le médecin de service avait le

droit de laisser emmener un malade, s'il n'était pas coupable de la mort de l'enfant au point de vue moral ou juridique, etc.

Mais il y avait encore une autre question intéressante, dont personne ne s'occupait : combien devait être terrible la frayeur de la mère à l'idée de l'autopsie, pour que, afin de l'éviter, elle se fût résolue à jouer ainsi la vie même de son enfant ! Et certes le médecin de service n'était ni un « sauvage », ni un « homme cruel » ; mais, trait bien caractéristique, la pensée ne lui était pas même venue, — pensée pourtant si naturelle et qui eût tout simplifié ! — de promettre à la mère qu'en cas de mort, l'autopsie de l'enfant n'aurait pas lieu.

Encore, parmi ceux qui ont à souffrir de cette nécessité d'étudier la médecine sur des sujets vivants, sont-ce surtout les femmes qui sont à plaindre. Il m'est infiniment pénible d'avoir à parler de tout cela, mais j'ai prévenu que je dirais tout.

Une salle de clinique, dans notre hôpital. Sur l'estrade, vers le professeur, s'avance, accompagnée de deux étudiants, une jeune femme atteinte de pleurésie. Un étudiant désigné d'avance a lu

I/UOPITAL 3B

tout ce qui concerne cette maladie. Il s'appi de la malade, qui a le buste enveloppé d'un châle, et la touche à l'épaule en lui montrant du geste qu'il faut se déshabiller. Tout mon sang afflue au visage, c'est la première fois qu'on nous montre une jeune malade. Celle-ci enlève son châle et son corsage, et rabat sa chemise jusqu'à la ceinture, son visage est tranquille et fier.

On commença à l'ausculter. J'étais assis, tout rouge, m'efforçant de ne pas voir la malade ; il me semblait que tous les regards de mes camarades étaient fixés sur moi ; lorsque je levais les yeux, je voyais devant moi ce visage toujours fier, tranquille et beau, mollement incliné, comme si c'était une autre femme qu'eussent palpée toutes ces mains masculines. La leçon se termina. En me levant, je rencontrai le regard de mon voisin, — un de mes camarades, qui m'était presque inconnu : et soudain nous lûmes dans les yeux l'un de l'autre le même sentiment, nous nous regardâmes avec une sorte de honte, et vivement nous détournâmes les yeux.

Avais-je éprouvé quelque sensation de volupté lorsque la malade s'était déshabillée sous nos yeux? Oui, mais je me rappelle que ce que je

ressentais surtout, c'était la peur que ce sentiment pût me venir. Et je me rappelle qu'ensuite, dans ma chambre, le souvenir de ce qui s'était passé revêtit, de plus en plus, une nuance finement voluptueuse ; et, avec un plaisir secret, je pensais que de pareils cas se présenteraient encore plus d'une fois.

C'est, en effet, ce qui arriva. Je me rappelle surtout une malade nommée Anna Gratcheva. C'était une jeune fille étonnamment belle, âgée de dix-huit ans. Elle avait une maladie de cœur, avec un bruit présystolique très caractérisé. Le professeur nous recommandait de l'ausculter souvent. Nous nous approchions d'elle, elle rabattait sans hésiter et tranquillement sa chemise, s'asseyait sur son lit, nue jusqu'à la ceinture, pendant que un à un nous l'auscultions, chacun à notre tour. Je m'efforçais de la considérer avec l'œil d'un médecin, mais je ne pouvais pas ne pas m'apercevoir qu'elle avait de belles épaules et une belle poitrine ; je ne pouvais pas non plus ne pas remarquer que mes camarades s'intéressaient un peu trop aux bruits présystoliques, et cela me donnait une espèce de malaise. Et, justement parce que je sentais l'impureté de

nos regards, une honte me venait pour cetle jeune fille. Quelle loi lui imposait de se déshabiller ainsi devant nous, et cela n'aurait-il aucune suite pour elle? Alors je tâchais de lire sur son beau visage, encore enfantin, toute l'histoire de son séjour dans notre hôpital, comment elle s'était révoltée quand, pour la première fois, elle avait été forcée de se montrer nue devant tous, puis comment elle avait dû en prendre son parti, parce que, chez elle, on n'avait pas les moyens de la soigner, et comment, enfin, peu à peu, elle s'était résignée à cette obligation.

A ia clinique des malades vénériennes, une jeune femme vint un jour avec un billet de son médecin, qui demandait au professeur de déterminer si une éruption, survenue chez elle, était d'origine syphilitique.

— Où est-elle, cette éruption? demanda le professeur à la malade.

— Sur la main.

— Ça, c'est des bêtises, d'anciens furoncles ! Et encore où?

— Sur la poitrine, — répondit la femme en hésitant. — Mais c'est absolument la même chose !

— Montrez !

— Mais c'est la même chose, il n'y a rien à voir ! répliqua la malade en rougissant.

— Et cependant, montrez-nous cela ! Nous sommes des gens très, trè-è-s curieux ! — dit le professeur avec un sourire agréable.

Après une longue résistance, la malade retira son corsage.

— Eh ! bien, cela encore, ce sont des bêtises! dit le professeur. Dites à votre médecin qu'il n'y a rien de sérieux !

Entre temps, l'interne qui avait abaissé la chemise de la malade, lui examinait le dos.

— Sergueylvanovitch, il y a autre chose! murmura-t-il à demi-voix,en s'adressant au professeur.

Le professeur regarda le dos de la malade.

— Ah ! ah ! ceci est une autre affaire ! — dit-il. — Déshabillez-vous complètement... allez derrière le paravent... Qu'on amène la suivante ! commanda-t-il.

La malade s'en alla lentement derrière le paravent. Le professeur examina quelques autres femmes.

— Eh bien, que fait notre première malade ? S'est-elle déshabillée ? demanda-t-il.

L'interne courut derrière le paravent. La malade était habillée, et pleurait. Il la força à se déshabiller complètement, on la mit sur une couchette, on lui écarta les jambes et on l'examina, on l'examina longuement, d'une manière qui me parut dégoûtante.

— Rhabillez-vous ! — dit enfin le professeur. — Il est assez difficile, Messieurs, de se prononcer d'une manière certaine, — ajouta-t-il en s'adressant à nous, pendant qu'il se lavait les mains. — Il faudra, ma chère amie, que vous reveniez nous voir dans une semaine !

La malade était déjà habillée. Elle se tenait debout, immobile, respirant péniblement ; elle considérait le plancher, de ses yeux largement ouverts.

— Non, je ne reviendrai plus ! répondit-elle d'une voix tremblante ; et, se détournant vivement, elle s'en alla.

— Qu'a-t-elle donc ? demanda avec étonnement le professeur, en nous regardant.

Le soir même de ce jour, une étudiante de ma connaissance vint me voir. Je lui racontai la chose.

— Oui, c'est répugnant, dit-elle. Mais, en fin

de compte, qu'y faire? Sans cela, on ne pourrait pas étudier... il faut en prendre son parti.

— Absolument vrai ! Mais répondez-moi franchement : si un cas pareil vous arrivait, à vous, — imaginez un peu cela, ■ — seriez-vous revenue à notre consultation?

Elle se tut.

— Non, je n'y aurais pas été ! Pour rien au monde ! — dit-elle enfin, avec un sourire embarrassé, et les épaules soulevées d'un frisson. — J'aurais mieux aimé mourir !

Et elle, cependant, elle respectait profondément la science, et elle admettait qu'il était impossible de faire de bonnes études sans la démonstration sur le sujet vivant. Tandis que l'autre femme ne comprenait rien de tout cela, et savait seulement qu'elle n'avait pas de quoi payer un médecin, et qu'elle avait trois enfants.

C'est la misère qui refoule les nécessiteux vers les hôpitaux, pour la plus grande utilité de la science. Ne pouvant payer leur traitement en argent, ils acquittent leur dette en prêtant leur corps.

Mais ce n'est pas seulement à Pétersbourg que beaucoup d'entre eux ne peuvent se rési-

L'HOPITAL ïl

gner à toutes les conséquences de leur misère, et préfèrent mourir sans secours que de se soumettre aux curiosités des étudiants en médecine. Voici, par exemple, ce que dit un célèbre gynécologue allemand, le professeur Hofmeier :

« L'enseignement, dans les cliniques de femmes, nous est rendu très difficile par une timidité naturelle aux femmes, et par le dégoût absolument compréhensible qu'elles éprouvent à l'idée d'une démonstration devant les étudiants. En me basant sur mon expérience, je crois que, dans les petites villes, il serait à peine possible d'avoir une clinique gynécologique si toutes les malades n'étaient chloroformées quand il s'agit de les examiner. Sans compter que cet examen, surtout s'il est fait par des mains inhabiles, est souvent très douloureux, et, lorsqu'il y a un grand nombre d'étudiants, la malade court le risque de beaucoup souffrir. C'est à cause de cela que, dans la plupart des cliniques de femmes, les patientes sont chloroformées avant d'être examinées.

« Le plus mal partagé de tous les services, pour les étudiants, c'est la gynécologie, surtout dans les petites villes. Celui qui veut acquérir des

connaissances véritables doit examiner lui-même ses malades, qui considèrent cette nécessité justement comme un grave inconvénient. La terreur qu'elles éprouvent devant cette obligation, surtout en présence des étudiants, remporte souvent, chez elles, sur le danger de rester sans aucun secours médical. »

Si Ton raisonne froidement, une telle susceptibilité peut sembler hors de proportion : les étudiants ne sont autre chose que des médecins, et on ne se gêne pas avec le médecin. Mais le point de vue change complètement lorsqu'on se met à la place de ces malades. Nous autres, hommes, nous sommes moins enclins à la pudeur que les femmes : et cependant, jamais moi, par exemple, je ne consentirai à ce qu'on m'amène sans aucun vêtement devant une assemblée d'une centaine de femmes, à ce que ces femmes me palpent, m'examinent, m'interrogent sur toutes sortes de points sans reculer devant rien !

Il me paraît très évident que, si cette susceptibilité est déraisonnable, il importe cependant d'en tenir compte. Et cependant il est impossible d'étudier autrement la médecine, c'est tout à fait

impossible. Au moyen âge, les études se bornaient à des cours purement théoriques dans lesquels on commentait les ouvrages des vieux maîtres grecs, latins, et arabes; la préparation pratique des étudiants ne rentrait pas dans les cours de l'université. Et même en 1840, dans quelques universités attardées, ainsi qu'en témoigne notre célèbre chirurgien Pirogoff, on démontrait la saignée sur des morceaux de savon, et les amputations au moyen de navets. Pour le bien de la médecine et des malades, ces temps ont passé sans rémission, et les regretter serait criminel; aucune science plus que la médecine ne souffre de l'absence de préparation pratique. Or ce domaine de la pratique ne saurait exister sans être accompagné des faits décrits ci-dessus.

Ici nous nous heurtons à l'une de ces contradictions que nous rencontrerons encore très souvent par la suite : l'existence des facultés de médecine, — où Ton enseigne la plus humaine de toutes les sciences, — est impossible sans qu'on foule aux pieds la plus élémentaire pitié. On est forcé de tirer parti de l'impossibilité où se trouvent les pauvres gens de se soigner à leurs propres frais; les malades sont transformés en

mannequins à démonstration, on piétine sans remords la pudeur des femmes, et on augmente le chagrin, déjà assez grand, de la mère, en faisant subir l'autopsie à son enfant mort. Les facultés de médecine ne peuvent pas agir autrement : il y a si peu de malades qui seraient disposés à servir la science de leur plein gré !

Je ne sais absolument pas quelle conclusion on peut tirer de ces considérations; je sais seulement que l'étude de la médecine est indispensable, et qu'on ne peut l'étudier autrement; mais je sais aussi que, si la science forçait ma femme ou ma sœur à se trouver dans la situation de la patiente dont j'ai parlé, je dirais alors que je n'ai que faire des études de médecine, et qu'on n'a pas le droit de fouler ainsi aux pieds les droits d'un être humain, simplement parce qu'il est pauvre.

En troisièmeannée,deuxsemaines environ après l'ouverture des cours, j'assistai pour la première fois à une autopsie. Sur une table de marbre était étendu le cadavre, maigre comme un squelette, d'une femme de quarante ans. Le professeur d'anatomie pathologique, portant un tablier de cuir, enfilait des gants de caoutchouc, tout en plaisantant agréablement; à côté de lui, revêtu de sa blouse blanche, se tenait le professeur de chirurgie, dans la clinique duquel était morte la femme dont on allait faire l'autopsie. Les étudiants se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre. Le chirurgien était visiblement troublé; il frisait nerveusement ses moustaches, et, avec un air d'ennui affecté, jetait de rapides coups d'oeil sur les étudiants. Lorsque le professeur d'ana-

tomie lâchait quelque facétie, il s'empressait de sourire d'un air prévenant; et, d'une façon générale, son attitude envers son collègue avait quelque chose de craintif, comme celle de l'élève au moment d'un examen. Je le regardais, et cela me paraissait étrange de penser que c'était là le même homme dont nous avions si peur, et qui, dans sa clinique, considérant tout le monde d'un œil si majestueusement olympien.

— Elle est morte d'une péritonite? demanda brièvement le professeur.

— Oui.

— Elle a été opérée ?

— Opérée, oui!

— Eh ! eh ! grommela le professeur en remuant légèrement les sourcils; et il se mit en devoir de commencer l'autopsie.

Le prosecteur traça sur le cadavre une longue entaille qui allait du menton jusqu'à la symphyse pubienne. Le professeur mit soigneusement à nu la cavité abdominale, et commença à examiner le péritoine enflammé et les anses intestinales agglutinées. Un interne nous avait fait part, la veille, à la clinique, de ses soupçons sur les causes qui avaient déterminé la mort de la

malade : la tumeur qu'on avait voulu enlever s'était trouvée adhérer fortement aux intestins, et, probablement, ceux-ci avaient été légèrement blessés au cours de l'opération, ce qui avait amené une péritonite. L'autopsie confirma ce diagnostic. Le professeur rechercha l'endroit blessé, coupa le morceau d'intestin avec la blessure, et l'envoya, sur une assiette, aux étudiants. Ceux-ci regardaient avec curiosité cette petite plaie mortelle entourée de suppuration. Le chirurgien fronçait les sourcils, et frisait ses moustaches. Je le suivais du regard avec une persistance méchante : « Le voilà donc, pensais-je, le tribunal où, sans rémission, se découvrent et se punissent toutes leurs erreurs ! Cette femme est venue à lui pour chercher un soulagement, et justement, grâce à lui, la voici couchée devant nous! Je me demande seulement si les proches de la malheureuse ont été informés, et si on leur a expliqué la cause de la mort? »

L'autopsie se termina. Dans son rapport, le professeur reconnaissait que la péritonite était certainement survenue à la suite d'une lésion de l'intestin ; mais il affirmait que, vu l'énorme masse d'adhérences que la tumeur avait contractées,

c'eût été très difficile, ou plutôt tout à fait impossible, d'éviter cette petite blessure. « Dans des opérations aussi difficiles, — ajoutait-il, — le meilleur chirurgien n'est pas à l'abri d'un accident de ce genre. »

Alors les deux maîtres se serrèrent amicalement les mains, et partirent chacun de son côté. Les étudiants se précipitèrent vers la sortie. Je ressentais une impression étrange et pénible de cette première autopsie à laquelle j'avais assisté.

« La péritonite s'est déclarée à la suite d'une légère blessure de l'intestin ; de pareils accidents arrivent au meilleur chirurgien ! » Comme tout cela est simple! C'est comme une vulgaire expérience chimique qui aurait raté. Les causes de l'insuccès se constatent tout tranquillement; l'auteur, même s'il s'échauffe, ne s'échauffe que par amour-propre. Et pourtant, ici, il s'agit, ni plus'j ni moins, d'une vie humaine, de quelque chose: d'important et de sacré. Et devant moi, inévitablement, se posait cette question : « Un opérateur de ce genre a-t-il le droit de s'occuper encore de chirurgie , puisque lui , le docteur, celui qui doit guérir, tue le malade? » C'était une contradiction si révoltante qu'on ne pouvait

pas l'admettre. Et cependant personne n'avait l'air de s'en apercevoir !

J'avais l'impression d'être entré au collège des augures. Nous, les augures futurs, on ne se gênait pas avec nous et Ton nous mettait dans le secret de l'affaire. Libre aux profanes de s'indigner contre cette parodie! Nous, médecins, nous devions nous habituer à considérer les choses d'une manière plus large!

Plus mes connaissances en médecine augmentaient, plus se fortifiaient en moi les impressions que j'avais ressenties lors de cette première autopsie. Dans les salles d'hôpital, aux cours théoriques, à la dissection, dans les manuels, partout je retrouvais la même chose. A côté de cette médecine tant vantée qui guérit et ressuscite, et pour laquelle j'étais entré à l'université, j'en découvrais sans cesse plus nettement une autre, — impuissante, celle-là, sans force, commettant des erreurs, se livrant au mensonge, se faisant fort de soigner des maladies qu'elle ne pouvait pas déterminer, et déterminant avec précision des maladies qu'elle savait ne pouvoir pas guérir. Dans les manuels, je lisais des descriptions qui aboutissaient à des remarques dans le

genre de celle-ci : « Le diagnostic n'est guère possible que sur la table de dissection » ; — comme si un tel diagnostic pouvait servir à quelque chose !

On amena un jour devant nous un enfant atteint d'un pyo-pneumothorax tuberculeux; il avait le corps maigre et desséché, la respiration rapide et fréquente ; lorsqu'on le mettait sur le dos, il commençait à tousser de telle sorte qu'on pouvait croire que, sous la violence de la toux, il allait expectorer ses poumons. Le professeur, la physionomie aussi sérieuse que s'il accomplissait quelque rite très grave, déterminait les limites de la matité, le degré de déplacement du médiastin, etc. Je l'observais tout en dissimulant un sourire. Quelle peine il prenait pour cet examen, et tout cela pour finir par nous dire que l'état du malade était désespéré, et que nous n'étions pas en mesure de le guérir! A quoi bon, alors, le' diagnostic? Quelquejuste qu'il soit, il se résume en fin de compte dans ce mot de Molière : « Ils vous diront en latin que votre fille est malade. » Tout cela était triste et risible à la fois.

Der Geist der Medicin ist leichfc zu fassen, Ihr durchstudirt die gross und kleine Welt,

Um es ara Ende gehn zu lassen

Wie's Gott gefœllt ! (4)

(Gœthe, Faust.)

Dans le traitement des maladies, ce qui mitonnait surtout, c'était l'équilibre instable et l'indécision de la science, la grande quantité de remèdes proposés pour chaque maladie, et, à côté de cela, le peu de foi accordée à ces remèdes. « Le traitement de l'anévrisme aortique, lisais- je par exemple dans le traité de Strumpel, fournit jusqu'à présent des résultats sujets à caution; cependant, dans chaque cas donné, nous avons le droit d'essayer tel ou tel des remèdes les plus recommandés ». « Pour arrêter le retour des crises d'asthme, lisais-je plus loin, on recommande beaucoup de moyens : l'arsenic, le sulfate de zinc, l'azotate d'argent, le bromure de potassium, la quinine, et bien d'autres choses encore. Il n'est pas nuisible d'essayer un de ces remèdes, mais on ne doit guère en attendre un bon résultat... » Et ainsi de suite. On peut tenter ceci, certains maîtres sont très satisfaits de cela, il est bon d'essayer telle ou telle chose.

4 Comprendre l'esprit de la médecine n'est pas difficile : vous étudiez avec attention le microscome et le macroscome; pour, finalement, laisser aller les choses comme il plaît à Dieu.

S2 MÉMOIRES D'LîiN MÉDECIN

J'étais venu à l'université pour qu'on m'enseignât comment on guérit les malades, et Ton me proposait « d'essayer », et encore sans aucune garantie de succès !

A chaque instant, j'apprenais des choses qui ébranlaient davantage en moi tout respect envers la médecine, et toute foi en sa puissance.

La pharmacologie nous faisait faire la connaissance d'une quantité de remèdes qui étaient absolument sans effet, et que, cependant, elle nous conseillait d'employer. « Supposons que la maladie du patient soit inguérissable, ou encore qu'elle ne nous paraisse pas déterminée, et qu'il faille attendre qu'elle s'affirme dans un sens ou dans l'autre, vous ne pouvez cependant pas laisser le malade sans médicaments. Dans cette conjoncture, il faut recourir à des pratiques inoffensives ; il existe même en médecine un terme spécial pour les cas de ce genre : ordonner des remèdes ut aliquid fiât (abréviation pour ut aliquid fieri videatur, c'est-à-dire pour que le malade suppose qu'on fait quelque chose pour lui). » Et le professeur nous débitait tout cela avec un sérieux imperturbable. Et moi, je le regardais dans les yeux, riant en moi-même, et je pensais : « Est-ce

que tu n'es pas un véritable augure ? et ne nous éclaterons-nous pas de rire au nez, de même que les augures, lorsque nous verrons notre malade regarder sa montre pour ne pas arriver en retard de dix minutes à la consultation, où nous lui prescrirons un peu d'acide léger dans du sirop ? » Je remarquais également qu'en médecine il y avait en assez grand nombre de ces termes spéciaux, comme, par exemple : « Etablir un diagnostic ex juvantibus, en se basant sur ce qui peut soulager ». Ainsi, on prescrit au malade un traitement donné, et, si ce traitement le soulage, on en conclut que le malade souffre de telle ou telle maladie. On fait le deuxième pas avant le premier; c'est la médecine pratiquée à rebours. Je commençais à devenir complètement sceptique en ce qui concerne la médecine, de ce scepticisme si caractéristique des demi-savants. Il me semblait que je comprenais, à présent, tout le sens de la médecine ; que, exception faite de deux ou trois systèmes de guérison véritable, tout le reste n'était que du « latin de cuisine » ut aliquid fiât ; et qu'avec les moyens si pauvres et si peu perfectionnés dont la science disposait, elle errait dans l'obscurité en faisant semblant

de savoir quelque chose. S'il m'arrivait de parler médecine avec des profanes, je souriais, et j'affirmais qu'en toute franchise notre savoir n'était que du charlatanisme.

Gomment avais-je pu tirer une conclusion si ferme et si enracinée des considérations que je viens de présenter? A l'origine de mes convictions, je crois qu'il y avait cette opinion, très répandue, et qu'involontairement je partageais : « Tu es médecin, donc tu dois savoir reconnaître et guérir toute maladie; si tu ne peux le faire, c'est que tu n'es qu'un charlatan ! » Je fermais les yeux sur les moyens et les ressources de la science, sur ce qu'elle arrivait à accomplir; et je me moquais d'elle parce qu'elle ne pouvait pas triompher de toutes les difficultés.

« Rien ne doit être impossible aux médecins » : voilà le point de vue qui est celui de la grande majorité du public; et c'est ainsi que, moi aussi, je jugeais.

Mais il suffit d'un seul fait pour que mes idées subissent un revirement complet. A la. section de chirurgie était entrée une femme d'environ cinquante ans, avec une grosse tumeur dans le

côté gauche du ventre. Je fus désigné pour la soigner. Mes obligations consistaient à déterminer la maladie, à en suivre le cours, à démontrer le cas devant les étudiants, en en présentant toute la monographie, à faire part de ce que j'aurais rencontré pendant l'examen, et à donner mon diagnostic. Après quoi, le professeur m'indiquerait mes erreurs, examinerait lui-même attentivement la malade, et prescrirait le traitement.

La tumeur de ma malade occupait tout le côté gauche du ventre, depuis l'hypochondre jusqu'à l'os iliaque. Qu'était cette tumeur, et de quel organe provenait-elle ? Ni l'interrogatoire de la malade, ni son examen, ne me donnaient aucun renseignement tant soit peu précis ; on pouvait, avec une égale vraisemblance, dire que c'était un kyste de l'ovaire, un sarcome des ganglions épiploïques, un échinocoque de la rate, une hydronéphrose, ou un cancer du pancréas.

Je scrutai les traités les plus divers : et voici ce que j'y trouvai :

« Il est très facile de confondre l'hydronéphrose avec Téchinocoque du rein. Nous avons souvent vu telle tumeur du rein être d'origine sarcomateuse, tandis que nous étions sûr d'avoir

affaire à l'hydronéphrose. » [Chirurgie Privée de Tilmens.)

« Le cancer du rein se confond très souvent avec les tumeurs des ganglions épiploïques, les tumeurs de l'ovaire, de la rate, les grands abcès périnéaux, etc. » (Strumpel.)

« Le diagnostic différentiel du kyste de l'ovaire avec l'hydronéphrose est une pierre d'achoppement des plus dangereuses, parce que les deux affections présentent, à l'examen extérieur, les mêmes apparences. » [Gynécologie de Schrœder.)

« Les symptômes cliniques du cancer du pancréas ne sont presque jamais assez clairs pour permettre de faire un diagnostic juste. » (Strum- Pel.)

Me trouvant dans une disposition d'humeur sceptique et hostile à l'égard de la médecine, je relus cet aveu d'impuissance avec un sourire méprisant. J'étais même, pour ainsi dire, content de ne pouvoir m'orienter dans le cas donné : était-ce ma faute si notre « science » (à supposer qu'on puisse l'appeler ainsi) ne m'offrait pour cela aucun fil conducteur sérieux ? Ma malade avait une enflure du ventre, c'est tout ce

que je pouvais dire, si je voulais rester consciencieux. Quant à me transformer en charlatan, je n'en avais aucune envie. Et certes, je n'allais pas me mettre à déclarer avec assurance que j'avais affaire à une hydronéphrose, alors que cela pouvait facilement être un sarcome, un échinocoque du rein, ou toute autre chose !

Le moment arriva où je dus expliquer le cas de ma malade. On l'apporta sur un brancard à la clinique, et on m'appela auprès d'elle. Je relus l'exposé de la maladie, et expliquai ce que j'avais trouvé en auscultant la patiente.

— Quel est votre diagnostic ? demanda le professeur.

— Je ne sais pas! répliquai-je d'un air renfrogné.

— Mais enfin, approximativement?

Je haussai les épaules sans répondre.

— 11 faut avouer que le cas n'est vraiment pas des plus faciles ! reprit le professeur ; et il commença à interroger lui-même la malade.

D'abord, il la laissa lui parler de sa maladie. Pour moi, ce récit avait servi de base à tout mon examen : le professeur, cependant, parut n'y attacher que fort peu d'attention. Après avoir

entendu la malade, il se mit à l'interroger minutieusement au sujet de l'état de sa santé jusqu'à sa maladie actuelle. Grâce à la façon dont il la questionna sur le début de ses souffrances, sur l'état de ses fonctions pendant le cours de la maladie, etc., l'impression produite se révéla toute différente de celle que j'avais eue : devant nous se déroulait non plus une suite de symptômes sans cohésion, mais la vie suivie d'un organisme malade, dans toutes ses différences avec l'état normal.

Ensuite le professeur passa à l'examen de la malade ; il attira notre attention sur la consistance de l'enflure ; il nous demanda d'observer si elle se déplaçait lorsque la malade respirait, si la tumeur était jointe à la matrice, quelle était sa position relativement au gros intestin, etc. Enfin il arriva aux conclusions. Il s'en approchait doucement, avec précaution, comme un aveugle qui irait par un sentier de montagne escarpé. Il ne laissa pas passer le moindre symptôme sans le soumettre à un examen sévère et attentif. Afin d'expliquer les moindres indices, ceux même auxquels je n'avais pas daigné accorder d'attention, il mettait sens dessus des-

LES PREMIERS DOUTES bO

sous tout l'énorme arsenal de l'anatomie, <Je la physiologie, et de la pathologie ; il allait luimême au-devant des contradictions et des obscurités, et ne les quittait qu'après les avoir complètement examinées. Enfin, lorsqu'en juxtaposant les données acquises le professeur arriva au diagnostic : « cancer médullaire du rein gauche », je dus reconnaître que cette conclusion découlait tout naturellement de ce qui avait précédé.

J'écoutais, consterné et ravi: l'examen que j'avais fait et tout mon scepticisme me paraissaient maintenant si pitoyables et si puérils ! Le tableau confus et embrouillé dans lequel il était « impossible » de se reconnaître, d'après moi, était soudain devenu complètement lucide et compréhensible !

La malade mourut une semaine après. De nouveau, je vis un cadavre gisant sur la table de dissection; de nouveau se pressaient, autour des deux professeurs, les étudiants profondément attentifs. Le professeur d'anatomie sortit du ventre de la morte une tumeur de la grosseur d'une tête humaine, l'examina minutieusement, et déclara que nous étions en présence d'un

cancer médullaire du rein gauche. Il m'est difficile d'exprimer le sentiment de fierté triomphante pour la science qui s'empara de moi, lorsque j'entendis cette affirmation. Je considérais la tumeur molle et sanguinolente, posée sur une tablette de bois, et tout à coup je me souvins de Vlass, le staroste de notre village, un ennemi déclaré de la médecine et des médecins. « Comment les docteurs peuvent-ils savoir ce qui se passe à l'intérieur de mon corps ? Ils peuvent donc voir au travers? » demandait-il avec un sourire méprisant. Oui, là, précisément, on avait « vu au travers d'un corps ! »

Mon opinion sur la médecine se modifia rapidement. Lorsque j'avais commencé à l'étudier, j'en attendais tout ; après avoir vu qu'on ne pouvait pas tout lui demander, j'avais conclu qu'elle ne pouvait rien; et maintenant je voyais qu'elle pouvait cependant beaucoup; et ce « beaucoup » me remplissait de confiance et de respect pour la même science que je méprisais du fond de l'âme si peu de temps auparavant.

J'ai un malade devant moi; il a la fièvre et se plaint d'une douleur au côté ; je percute le côté;

l'affaiblissement du son montre que, à cette place de la cage thoracique, Pair des poumons est remplacé par une sécrétion anormale. Mais où se loge exactement cette sécrétion, dans le poumon ou dans la cavité de la plèvre? J'applique la main sur le côté du malade et lui fais prononcer à haute voix : « une, deux, trois ! » La vibration vocale de la cage thoracique est affaiblie à cet endroit ; cette circonstance me prouve que Y exsudât se trouve non dans les poumons, mais dans la cavité de la plèvre. Je sais cela, désormais, avec autant de certitude que si je l'avais vu de mes propres yeux. Un malade a la jambe gauche paralysée. De mon petit marteau je frappe les tendons du genou ; la jambe se redresse fortement : cela démontre que la paralysie n'est pas dans les nerfs périphériques, mais dans un endroit plus élevé que celui de leur sortie de la moelle épinière. Cependant, où est-elle exactement? Je regarde avec attention si la peau a conservé sa sensibilité, si d'autres extrémités sont paralysées, si les nerfs de la tête fonctionnent normalement, etc., et je puis dire enfin avec une certitude complète que l'affection qui, dans le cas donné, a entraîné la paralysie de la jambe

gauche, a son siège dans le centre du mouvement du membre inférieur, tout en haut de la circonvolution pariétale ascendante.

ce Quel travail préparatoire énorme et séculaire il a fallu, me disais-je, afin d'élaborer des procédés d'auscultation si simples à première vue ! Combien n'a-t-il pas fallu pour cela d'observation, de génie, et de science ! Et quels immenses domaines la science a déjà conquis ! En écoutant les battements du cœur, on peut déterminer avec certitude laquelle de ses quatre valves ne fonctionne pas normalement, et découvrir la cause de cette irrégularité. Grâce à des miroirs spéciaux, nous sommes en état d'examiner l'intérieur de l'œil, l'étendue des fosses nasales, le larynx, la bouche, même la vessie et l'estomac. L'infection invisible, énigmatique et incompréhensible, est devinée ; nous pouvons maintenant la préparer toute pure dans le laboratoire et l'examiner au microscope. L'obstétrique nous enseigne, avec une précision presque mathématique, tout le mécanisme complexe de l'accouchement. Au moyen d'un fer incandescent, on brûle, chez un enfant, un polype nasal préalablement imprégné de cocaïne ; l'excroissance

vivante pétille, l'odeur de la chair brûlée se répand, et l'enfant reste assis, sans souffrir, tandis que la fumée s'exhale par les narines...

« Et si déjà tant de choses sont accomplies aujourd'hui, que ne donnera pas la science dans l'avenir ! Naturœ parendo vincitur, celui qui se soumet à la nature la vainc. Toutes ses lois deviendront compréhensibles, et l'homme en sera le souverain absolu. Alors disparaîtront les lacunes des traitements actuels, et la prévention artificielle des maladies : l'homme apprendra à développer et à rendre invincibles les forces salutaires de son propre organisme, il ne sera effrayé ni par la peste ni par le catarrhe, il n'aura pas besoin de porter de lunettes, ni de se faire plomber les dents ; la migraine et la neurasthénie lui seront inconnues. Les hommes seront forts, sains, et heureux ; et ils naîtront de femmes robustes et bien portantes qui ne connaîtront ni les forceps, ni le chloroforme, ni l'ergot de seigle ! »

Des perspectives si lumineuses s'ouvraient devant moi que j'en frémissais d'orgueil et de plaisir. Je m'exaltais à la pensée du magnifique avenir préparé par la médecine à l'humanité

Ainsi, à mesure que je me familiarisais davantage avec la médecine, je me sentais plus impérieusement attiré vers elle. Mais, en même temps j'étais de plus en plus frappé du cycle colossal de connaissances résumé dans cette science ; et cela ne laissait pas de me troubler vivement.

Chaque jour amenait avec lui une telle masse de nouvelles notions absolument diverses, mais également indispensables, que j'en éprouvais comme une sorte de vertige. Nous étions occupés du matin jusqu'au soir ; nous n'avions pas le temps de lire, pas même les ouvrages traitant de la médecine. C'était comme une ivresse, comme une agitation fébrile, qui nous poussait d'une section à l'autre, d'une leçon à la suivante. Les objets les plus divers se succédaient devant nous,

semblables à la fuite rapide des images dans un caléidoscope : une résection du genou, un cours sur les propriétés de la digitale, les propos incohérents d'un paralytique, l'emploi des forceps, Timportance des travaux de Sydenham pour la médecine, le sondage des canaux lacrymaux, la manière de colorer les bacilles de Lœffler, la position de l'artère sous-claviculaire, le massage, les symptômes de la mort par suffocation, les dartres, les systèmes de ventilation, la théorie de l'anémie, la réglementation des maisons de tolérance, etc. Il fallait absorber tout cela d'une façon mécanique ; le désir de réfléchir sur ces différents sujets, de s'arrêter à l'un ou à l'autre, s'effondrait sous le flot incessant des connaissances nouvelles qu'il fallait également ingurgiter. On se consolait en pensant : « Plus tard, lorsque j'aurai le temps, je méditerai tout cela et je mettrai de Tordre dans ce chaos ! » Et, en attendant, les impressions reçues pâlissaient peu à peu, les questions qui s'étaient posées s'oubliaient et perdaient leur intérêt, l'assimilation devenait superficielle et scolastique.

Pendant toute la durée de nos études, nous n'avions presque pas l'occasion de penser ou de

travailler d'une façon indépendante. Sous nos yeux, les professeurs exécutaient les opérations les plus difficiles, ils résolvaient les énigmes complexes que sont les gens malades : et nous... nous écoutions et nous regardions; tout paraissait simple, harmonieux, évident.

Mais si, par hasard, j'avais à examiner un malade, il se trouvait chaque fois quelque chose qui me déroutait. D'abord, à dire vrai, cela ne me troublait guère : je n'étais qu'étudiant, j'ignorais encore beaucoup de choses que j'allais apprendre. Mais le temps passait, mon savoir augmentait, déjà s'ouvrait la période finale des examens; et, comme auparavant, je me sentais: impuissant et inhabile, incapable de faire par moi-même un seul pas quelque peu sérieux. D'autre part, je voyais que je n'étais pas au-dessous de mes camarades; au contraire, je me; sentais même supérieur à la plupart d'entre; eux... Qu'allions-nous devenir?

Nos examens se prolongèrent pendant plus de quatre mois environ. Ces examens sont rendus particulièrement difficiles par la masse écrasante des sujets. J'avais beaucoup travaillé, au cours

de mes années d'études; et cependant je fus obligé de passer dix à douze heures par jour à revoir différents points que j'avais oubliés. On exigeait un savoir immense, dont les trois quarts, au moins, formaient un fardeau complètement inutile, un fardeau que la mémoire s'empressait de rejeter aussitôt les examens terminés.

Chaque professeur avait un certain nombre de « spécialités » qui lui tenaient à cœur, et qu'il n'admettait pas qu'on pût négliger. Un de mes camarades échoua à l'examen d'anatomie parce qu'il ne savait pas si le pancréas est recouvert ou non par le péritoine : question très intéressante pour Panatomiste, mais sans aucune importance pour le médecin. Il ne fallait pas ignorer que la leitsinne est un acide para-oxyphénialamydo-benzoïque, il fallait pouvoir citer les noms de quelques dizaines de succédanés du lait, alors que tous ces noms n'étaient pour nous que des mots vides de sens ; il fallait connaître toutes les réactions chimiques de l'atropine, et nous n'en avions jamais expérimenté une seule.

Mais il était encore plus important pour nous de connaître les manies de chaque examinateur, manies qui étaient souvent assez sottes. Celui

qui ne les connaissait pas était sûr d'échouer. La question favorite d'un de nos professeurs était celle-ci : « Chez quel animal l'eau passe-t-elle par la bouche quand on lui donne un clystère ? » Le professeur de thérapeutique me posa la question suivante : « Quelle différence y a-t-il entre ce qui se produit si vous buvez une cuillerée d'eau froide et ce qui arrive si vous vous la versez sur la tête? » Celui qui répondait au professeur de dermatologie que la peste est contagieuse recevait une mauvaise note ; et le professeur de pathologie générale en donnait une à celui qui affirmait le contraire. En général, l'issue d'un examen dépendait entièrement de la personnalité et du caractère de l'examinateur : un « bon professeur » consacrait médecin un étudiant qui avait fait prendre à un enfant de trois mois cinq gouttes d'infusion d'opium, tandis que l'examinateur réputé comme « sévère » faisait échouer l'étudiant qui ne connaissait pas les propriétés de la narcéine, une particule complètement insignifiante de ce même opium.

Cet état de choses, où domine le seul pédantisme, transforme les examens en une comédie grotesque et dénuée de sens. Au lieu des con-

naissances réelles que doit posséder chaque médecin, on exige des candidats une masse inimaginable de détails dont on ne peut se souvenir que pour l'examen lui-même. Virchow a naguère exprimé le vœu qu'on fît passer à tous les médecins des examens répétés, et qui se représenteraient au bout d'un certain nombre d'années déterminées. Mais, étant données nos mœurs universitaires actuelles, ce projet, très sage en lui-même, est complètement irréalisable : car partout, chez nous, les examens sont organisés de manière à ce que seuls des jeunes gens à la mémoire toute fraîche puissent les subir avec succès, même s'ils ne possèdent aucune expérience, ni aucun savoir médical vraiment sérieux.

Ce fait est particulièrement frappant pour ce qui concerne les examens du doctorat; on y exige les mêmes connaissances que pour les examens précédents, mais encore plus abstraites et plus détaillées. Et le résultat obtenu est étrange. Je connais un vieux médecin, praticien éminent, renommé dans le monde de la science pour ses remarquables travaux. Cet homme de haute valeur avait à se munir du diplôme de doctorat

afin d'obtenir une place de médecin en chef dans un hôpital; mais il n'était déjà plus capable d'apprendre par cœur toutes les savantes inutilités indispensables pour l'examen du doctorat; et il ne put parvenir à conquérir le grade.

Cette fâcheuse situation n'existe, chez nous, que pour la médecine : un docteur en histoire ou en mathématiques, s'il n'abandonne pas ses études, peut, à n'importe quel moment, subir un nouvel examen sur sa spécialité : seul le docteur en médecine, si on lui faisait passer un examen à l'improviste cinq ans après sa sortie de l'Université, perdrait certainement son grade. Et, d'autre part, aucun médecin, même parmi les plus éminents, ne serait capable de subir avec succès un examen pour le doctorat sans une longue préparation , à moins que ses examinateurs , tenant compte de ses services, ne lui témoignent beaucoup de « condescendance », c'est-à-dire exigent de lui une compréhension réelle de la médecine, et non pas- la connaissance superficielle de détails inutiles.

Nos examens passés, on nous invita à nous rendre dans la grande salle de l'Université. Nous signâmes notre serment de médecin, et reçûmes nos diplômes. On pouvait lire sur ces derniers, ornés des armoiries de l'Etat et du grand sceau de l'Université, que nous avions subi avec succès les examens théoriques aussi bien que les pratiques, et que la Faculté de Médecine nous reconnaissait dignes du grade de médecin, « avec tous les droits et tous les privilèges qui sont attachés à ce titre, d'après la loi. »

Je quittai l'Université avec un sentiment de tristesse et d'angoisse. Ce que j'avais commencé à m'avouer de plus en plus franchement pendant le cours de la dernière année m'apparaissait maintenant dans toute sa nudité : moi, qui ne possédais que des notions isolées, nullement

assimilées ni digérées, moi qui étais habitué simplement à voir et à écouter, mais non à agir, moi qui ne savais comment m'y prendre avec un patient, j'étais un médecin, celui que les malades appellent à leur secours! Mais étais-je en état de leur ordonner quoi que ce soit? La plupart de mes camarades, d'ailleurs, éprouvaient les mêmes appréhensions. Nous regardions avec une envie amère les heureux qui demeuraient attachés aux hôpitaux comme médecins assistants; ceux-là pourraient continuer à apprendre, à travailler, non pas sous leur propre responsabilité, mais sous la direction de professeurs savants et expérimentés. Nous autres, nous allions devenir des médecins indépendants, chargés non seulement des « droits et des privilèges », mais aussi des « devoirs » attachés à notre titre.

Quelques-uns de mes compagnons eurent en effet la chance de se placer dans des hôpitaux; d'autres entrèrent au service des Zemstwo: quant à la grande majorité, dont je faisais partie, nous ne parvînmes pas à nous trouver nulle part un emploi régulier, et il ne nous resta qu'à essayer de vivre en pratiquant la médecine pour notre propre compte.

LA CLIENTELE 73

Je me fixai dans une petite ville du centre de la Russie. J'arrivais dans cette ville à un moment particulièrement propice : peu de temps auparavant était mort un médecin qui habitait un des faubourgs les plus populeux, et qui avait eu une assez grande clientèle. Je louai un appartement dans le même quartier, fis mettre sur la porte un écriteau avec le mot : Docteur en médecine. Puis j'attendis la clientèle.

J'attendais des malades, et, en même temps, je ne craignais rien tant que de les voir apparaître. Chaque coup de sonnette faisait battre mon cœur d'effroi, et je poussais un soupir de soulagement lorsque j'apprenais que ce n'était pas un client qui avait sonné. Pourrais-je formuler un diagnostic, saurais-je indiquer des remèdes? Mes connaissances étaient loin d'être assez approfondies pour que je me sentisse capable de m'en servir à l'improviste. Si, du moins, le patient avait une maladie qui permît d'attendre, je lui prescrirais n'importe quoi, et ensuite je chercherais dans mes livres ce qu'il y avait à faire pour son cas. Mais si on m'appelait chez un malade qu'il faudrait traiter immédiatement ? Que ferais-je, alors?

Il existe un livre du docteur Louis Blau, intitulé : Diagnostic et thérapeutique à utilise?" en présence des symptômes morbides menaçant de devenir dangereux. J'achetai ce volume et le résumai tout entier dans mon carnet de notes, en y joignant des extraits de mes livres d'études. Selon les symptômes, je rangeai chaque maladie sous une rubrique spéciale, par exemple : « Dyspnée violente : 1° croup ; 2° faux-croup ; 3° œdème du larynx ; 4° spasmes du larynx ; 5° asthme des bronches ; 6° œdème des poumons ; 7° pneumonie croupeuse ; 8° asthme urémique ; 9° pleurésie ; 10° pneumothorax ». A côté du nom de chaque maladie, étaient cités les symptômes qui lui étaient propres, et la manière de la soigner. Ce résumé me rendit bien des services, et je restai longtemps, deux ans environ, sans pouvoir m'en passer. Lorsqu'on me faisait venir auprès d'un malade qui avait une forte dyspnée, j'ouvrais mon carnet sous prétexte d'y noter le nom du malade, je regardais à laquelle des maladies décrites semblait correspondre son état, et je prescrivais le traitement indiqué en regard.

Il n'y avait pas de médecin, dans le voisinage du lieu où je m'étais fixé. Peu à peu les malades

s'adressèrent à moi ; et bientôt je me formai, dans le quartier, une clientèle relativement assez nombreuse pour un commençant.

J'eus, un jour, à soigner la femme d'un cordonnier, âgée d'environ trente ans ; elle avait la dysenterie. Tout allait bien, et la malade se guérissait déjà, lorsque, tout à coup, une douleur très violente se manifesta dans le côté droit du ventre. Le mari accourut chez moi. J'auscultai la malade : tout le ventre était douloureux au toucher ; quant à la région du foie, elle était si sensible qu'on ne pouvait y poser les doigts. L'estomac, les poumons, et le cœur fonctionnaient régulièrement, la température était normale. Qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Je passai en revue, dans ma mémoire, toutes les affections possibles du foie ; mais je ne parvins pas à m'arrêter à aucune d'elles. L'hypothèse la plus logique était de considérer cette nouvelle maladie comme étant en rapport avec celle qui existait déjà ; et, en effet, il se produit quelquefois des abcès au foie, à la suite de la dysenterie ; mais la température normale ne permettait pas de croire à un abcès. Je fis une injection de morphine à la malade, et m'en allai, complète-

ment désorienté. Vers le soir, la température passa d'un abaissement inquiétant à 40°; la malade eut un léger étouffement, et la douleur du foie devint encore plus accentuée. Désormais aucun doute ne me restait plus : à la suite de la dysenterie, se formait chez ma patiente un abcès au foie. Cet organe, en s'enflammant, gênait le poumon, et c'est ainsi que s'expliquait l'étouffement. J'étais enchanté de la précision de mon diagnostic.

Mais si la malade avait un abcès au foie, une opération devenait indispensable. Je pris donc le parti de conseiller au mari d'envoyer sa femme à l'hôpital ; je lui dis que le cas était très grave, que la malade avait un abcès au foie, et que, si l'abcès s'ouvrait dans la cavité abdominale, la mort était inévitable. Le mari hésita longtemps, mais enfin il céda à mes instances et conduisit sa femme à l'hôpital.

Deux jours plus tard, j'allai prendre des nouvelles de la malade. J'arrive à l'hôpital, je demande le médecin de service, qui me dit que ma patiente a une pneumonie. Je n'en croyais pas mes oreilles. Le médecin me conduisit dans la salle, et me montra la malade. Et tout à coup

LA CLIENTELE 77

je me souvins que je ne l'avais même pas interrogée au sujet de sa toux, ni auscultée, à ma dernière visite, tant j'étais heureux de cet état de fièvre qui paraissait confirmer clairement mon diagnostic ; ou plutôt j'avais bien eu l'idée qu'il ne serait peut-être pas inutile d'examiner encore les poumons ; mais la malade criait si fort, à chaque mouvement, que je ne m'étais pas décidé à la soulever pour l'ausculter convenablement.

— Cependant, le foie et tout le ventre lui font mal ! dis-je avec embarras.

— Oui, le foie est légèrement atteint, répondit mon confrère, bien que ce soit surtout la plèvre qui soit malade.

— Et le ventre aussi est très douloureux ! En effet, à peine eus-je touché le ventre de la

malade qu'elle poussa un cri. Mais alors le médecin de l'hôpital entra en conversation avec elle, lui demanda comment elle avait passé la nuit, et, graduellement, il pesa de toute sa main sur le ventre de la femme sans même qu'elle s'en aperçût.

— Et maintenant, asseyez-vous ! dit-il.

— Oh ! je ne peux pas 1

— Allons, allons ! asseyez-vous !

La femme s'assit. Alors nous pûmes l'ausculter, la percuter, et je constatai tous les symptômes typiques de la pneumonie.

Gomment avais-je pu faire mon diagnostic d'une manière si superficielle, si négligente ? Je savais pourtant qu'il est nécessaire d'étudier le malade complètement, de la tête aux pieds, toutes les fois qu'il se plaint de quoi que ce soit ! Les professeurs ne se lassaient pas de nous le répéter. Oui, cela est sûr, et, au moment de mes examens, j'aurais pu citer une foule d'exemples prouvant la justesse de ces recommandations. Mais la théorie est une chose, la pratique en est une autre. En réalité je trouvais ridicule de m'enquérir de l'état du nez, des yeux, des talons, d'un malade qui se plaignait d'indigestion. On ne conçoit la portée de ces préceptes que quand l'expérience personnelle en a démontré toute l'importance.

Il est vrai aussi que, dans mon diagnostic^ je m'étais arrêté au cas le moins fréquent qu'on pût imaginer. Dans le cours de ma carrière, pareille erreur m'est arrivée maintes fois ; je

prenais des coliques intestinales pour le commencement d'une péritonite ; là où il n'y avait que des hémorrhoïdes du rectum, je découvrais un cancer, etc. J'étais très peu au courant des maladies ordinaires, et tout d'abord je ne me souvenais que de celles qui étaient les plus rares, les plus compliquées, les plus « intéressantes ». Encore, pour ce qui était du diagnostic, pouvais-je me piquer d'une certaine expérience. Dans les hôpitaux, on faisait le diagnostic sous nos yeux, et, si nous n'y prenions qu'une faible part, du moins pouvions-nous observer suffisamment. Mais une chose qui était vraiment pour moi lettre morte, c'était le cours des maladies et l'action qu'exercent sur elles les différents médicaments. Ces deux études-là, je ne les avais faites jamais que d'après les livres. Pendant tout le temps de mes études, je n'avais eu l'occasion de suivre les différentes phases d'une maladie que chez les douze ou quinze sujets qui étaient directement sous ma surveillance.

Un jour, deux mois après que j'eus commencé à pratiquer la médecine, je fus appelé chez la femme d'un fabricant de drap ; c'était la pre-

mière fois qu'on me demandait dans une maison riche. Jusque-là je n'avais eu affaire qu'à des ouvriers, de petits boutiquiers, etc.

— Y a-t-il longtemps que vous avez fini vos études, docteur? — Telle fut la première question que me posa la malade, une intelligente jeune femme d'une trentaine d'années.

J'aurais bien voulu lui dire : « Il y a deux ans », mais je n'osai pas, et je confessai la vérité.

— Oh ! comme j'en suis aise ! répondit-elle, visiblement satisfaite. Vous êtes donc au courant des derniers progrès de la science ! Franchement, j'ai plus de confiance dans les jeunes médecins que dans les « célébrités ». Celles-ci ont eu le temps de tout oublier, et nous nous laissons hypnotiser par leur renommée.

La malade souffrait d'un rhumatisme articulaire aigu ; c'est précisément une des rares maladies contre lesquelles la médecine possède un remède spécifique : l'acide salicylique. Pour une première visite, on ne pouvait désirer mieux.

— Docteur, la maladie durera-t-elle longtemps ? me demanda le mari, dans le vestibule. !

LA CLIENTELE 81

— Non, non! répondis-je. Les douleurs iront en diminuant de jour en jour, 1 état général s'améliorera, vous n'avez qu'à faire prendre régulièrement à la malade le remède prescrit.

Deux jours après, je reçus un petit mot du mari : « Monsieur, non seulement ma femme ne va pas mieux, mais elle se sent tout à fait mal. Veuillez venir la voir ! » Je me rendis à cette invitation. A ma première visite, la malade avait des douleurs dans le genou droit et dans le pied gauche ; maintenant elle en ressentait aussi à l'épaule et au genou gauches. Elle m'accueillit avec un regard froid et hostile.

— Oh! docteur, vous assuriez que cela passerait bientôt, me dit-elle, et non seulement cela ne passe pas, mais mon état a empiré. Quelles douleurs affreuses ! Mon Dieu ! Je n'aurais jamais cru qu'on pût souffrir autant !

Voilà donc, pensai-je, le succès du spécifique tant vanté, de ce fameux salicylate de soude !...

Silencieusement, je me mis à enlever la ouate, enduite de vaseline chloroformée, qui entourait les articulations malades.

— Tiens ! murmura la jeune femme, est-ce le remède qui sent le cadavre, ou est-ce moi qui

commence déjà à me décomposer ? S'il faut mourir, soit, cela m'est égal ; mais pourquoi est-ce si douloureux ?

— Voyons, madame, est-ce qu'on se décourage ainsi ? lui dis-je. Gomment pouvez-vous parler de mort, quand vous serez bientôt complètement remise ?

— Ah! oui, je sais, vous me dites cela pour me consoler... Mais est-ce que j'aurai encore longtemps à souffrir ?

Je répondis évasivement et promis de revenir le lendemain.

Le lendemain, les douleurs avaient diminué, la température était moins élevée, la malade avait bonne mine et était gaie. Elle me serra chaleureusement la main.

— Enfin, on dirait que je commence vraiment à aller mieux ! dit-elle. Je vous ennuie bien avec mes plaintes, docteur, n'est-ce pas ? Je suis si impatiente, j'en ai honte! Mon mari même me Ta reproché... Dites, est-ce que je puis espérer que je guérirai ?

— Bien sûr ! . . . Vous voudriez que le salicylate de soude agît instantanément, — c'est impossible. Son action ne peut pas être aussi prompte

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que vous le désireriez, mais elle est sûrs. En tout cas, continuez à en prendre !

— Je transpire beaucoup la nuit, il me faut changer jusqu'à trois fois de linge.

— Avez-vous des bourdonnements dans les oreilles ?

— Non.

— Alors continuez, si vous ne voulez pas que les douleurs reviennent !

— Oh, non, non ! je ne le veux pas, — répondit-elle en souriant ! — J'aimerais mieux changer dix fois de chemise !

Nouvelle visite le lendemain. J'entre chez la malade. Elle ne fait pas même un mouvement à mon arrivée ; enfin elle tourne la tête vers moi, mais comme malgré elle. Son visage a pâli, elle a les yeux cernés.

— Voilà, docteur, j'ai maintenant des douleurs à l'épaule droite ! — dit-elle lentement, en me jetant un regard chargé de haine. — Je n'ai pas pu dormir de toute la nuit, quoique j'aie pris régulièrement votre salicylate. Vous ne vous attendiez pas à cela, n'est-ce pas?

Hélas, non, je ne m'y attendais guère ! Peutêtre avais-je agi inconsidérément en promettant

dès le début une prompte guérison ? Il est vrai que les traités faisaient des réserves, qu'ils disaient que le salicylate de soude est inefficace dans certains cas de rhumatisme. Mais que les effets du remède, ayant commencé à se produire, pussent cesser tout à coup, c'est ce que je n'aurais jamais supposé. Les livres ne me donnaient que des schémas, des notions générales; et moi, qui ne me guidais que par eux, pouvais-je connaître autre chose que des schémas ?

Quand je pris congé, on ne m'invita pas à revenir. C'était offensant pour moi, sans doute ; mais, tout au fond de mon âme, je fus content d'être débarrassé de ma malade. Cet échec m'avait accablé.

Du reste, ma clientèle me procurait peu de joie. J'étais continuellement dans un état d'extrême surexcitation nerveuse.

Je savais bien que mes connaissances médicales étaient insuffisantes, mais ce n'est que lorsque je fus appelé à les utiliser que je pus constater réellement tout ce qui me manquait. Chaque nouveau cas me dévoilait avec une évidence frappante toute la profondeur de mon

ignorance, et mon peu d'habileté. J'étais désespéré ! Ce que j'avais appris à l'Université n'était qu'un amas chaotique, où je ne pouvais m'orienter, et devant lequel je demeurais impuissant. La science que j'avais puisée dans les livres, la science abstraite, non contrôlée par la vie, me trompait à chaque pas. La vie réelle ne pouvait pas se plier aux formules rigides dont j'étais imbu, et moi, je ne savais pas assouplir ces formules. Je me trompais sans cesse en faisant le diagnostic et le pronostic des maladies, de sorte que j'avais peur de revenir chez mes clients. Lorsqu'on me demandait quel goût avait le médicament que je venais d'ordonner, je ne savais que répondre ; non seulement je ne l'avais jamais goûté, mais je ne l'avais même jamais vu. La pensée qu'on pourrait m'appeler auprès d'une femme en couches m'effrayait. Pendant mes études à l'Université, je n'avais assisté qu'à cinq accouchements, et la seule chose que j'y eusse clairement comprise, c'est qu'il était dangereux pour une femme en couches d'avoir affaire à un accoucheur inexpérimenté...

La personne du malade, son état d'âme, étaient pour moi choses inconnues ; nous visi-

tions les hôpitaux comme des amateurs, nous ne restions que dix à quinze minutes auprès des patients, c'est à peine si nous étudiions les maladies. Quant au malade, nous n'en savions rien.

Et pourtant la psychologie de l'être qui souffre est infiniment délicate. Les choses les plus simples, de celles que connaît n'importe quelle infirmière, m'embarrassaient et je ne savais que faire. Si je disais : « Donnez un lavement, mettez des cataplasmes », j'avais peur qu'on me demandât : « Gomment faut-il s'y prendre? » On ne nous enseignait pas ces « bagatelles », c'était l'affaire des aides, des infirmières ; quant au médecin, il se bornait à ordonner. Mais je n'avais à ma disposition ni aides ni infirmières ; et c'était à moi que recouraient les proches du malade pour avoir des renseignements. Il ne me ; restait qu'à mettre de côté les gros traités sérieux, et à consulter des livres dans le genre des Soins à donner aux malades de Bilroth, — manuel destiné aux infirmières. Et moi qui, à l'examen, avais artistement pratiqué l'amputation du genou d'après Sabanieff, je me mis à étudier comment il fallait soutenir le malade affaibli, et quelle était

la meilleure manière de lui appliquer un vésicatoire.

Non loin de chez moi demeurait un vieux médecin qui avait pris sa retraite et ne pratiquait plus. Il se nommait Ivan Semionovitch N. Si un jour ces pages lui tombent sous les yeux, qu'il reçoive, encore une fois, mes remerciements chaleureux pour la sympathie qu'il me témoigna pendant ces terribles années! Je lui racontais franchement mes doutes et mes erreurs, je le consultais sur tout ce que je ne comprenais pas, je le traînais même auprès de mes clients. Avec une compassion tout à fait paternelle, Ivan Semionovitch était toujours prêt à m'aider de ses conseils, de son expérience, à me faire part de tout ce qu'il savait. Et toutes les fois que nous étions ensemble au chevet d'un malade, — lui calme, habile, sûr de lui-même, et moi ignorant et timide, — je me disais qu'il était insensé que nous fussions des collègues égaux en droits, possédant les mêmes diplômes.

Je soignais un épicier. Il avait le typhus exanthémateux, sous une forme très grave, compliqué d'une parotidite du côté droit. Un jour,

de très bonne heure, la femme de l'épicier envoya un garçon pour me prier de venir immédiatement. Dans la nuit, son mari s'était senti très mal, il étouffait. J'y courus. Je trouvai mon client à peu près sans connaissance ; il respirait avec peine et râlait comme s'il s'était étranglé; à chaque respiration, les espaces intercostaux s'enfonçaient profondément; ses dents et ses lèvres étaient couverts d'une pellicule brune formée par la salive desséchée ; son pouls était faible. L'enflure de la glande l'empêchait d'ouvrir la bouche, et je ne pouvais arriver à explorer ni la cavité buccale ni le pharynx. Je rentrai à la hâte chez moi, sous prétexte de chercher une seringue pour lui faire une injection de camphre; et je me mis à relire, dans mon carnet, le chapitre concernant la fièvre typhoïde. Je cherchai les causes de la respiration gênée pendant le typhus. La seule que les livres indiquassent était l'enflure du larynx par suite de l'inflammation des cartilages aryténoïdes. Dans l'espèce, mon carnet prescrivait le traitement suivant : « Ordonner des purgations énergiques et faire avaler de petits morceaux de glace ; si ces remèdes ne produisent pas d'effet, — la trachéotomie. » Je retournai

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auprès du malade, lui fis une injection de camphre, lui ordonnai de la glace et un des plus forts purgatifs qui existent, — de la coloquinte.

Après quelques heures, je revins. Le purgatif avait produit son effet, mais la respiration était encore plus gênée qu'auparavant. Il ne restait qu'un moyen, la trachéotomie.

Je me rendis chez Ivan Semionovitch. Il m'écouta attentivement, hocha la tête, et m'accompagna chez le malade. Après l'avoir examiné, il le fit asseoir, prit un ballon de guttapercha, le remplit d'eau chaude, et, introduisant la seringue entre les dents du malade, lui irrigua la bouche. Il en sortit une masse de glaires fétides et visqueuses. Le patient, assis, toussait et crachait, tandis qu'Yvan Semionovitch continuait son injection. Je ne comprenais pas comment il n'avait pas peur que le malade étouffât. Les glaires sortaient toujours en grande abondance, et je me demandais comment une pareille quantité de matière avait pu stationner dans la bouche du malade.

— Allez, crachez toujours ! — répétait Ivan Semionovitch d'un ton autoritaire. Le malade reprenait ses sens et crachait.

Bientôt la respiration devint tout à fait libre.

En quittant le malade, j'avouai, tout confus, à Ivan Semionovitch, que j'avais ordonné un purgatif.

— Oh, mon Dieu ! dit mon collègue d'un ton de reproche. — Ordonner de la coloquinte à un être aussi épuisé ! Vous auriez pu facilement le tuer. Ce qui lui est arrivé est une chose toute simple : il n'avait plus sa conscience, il avalait mal, et toutes ces saletés se sont accumulées dans sa bouche.

Jamais livre n'a mentionné une pareille complication du typhus, mais les livres peuvent-ils prévoir tous les cas possibles? De nouveau je me désolai en pensant : « Je ne suis qu'un imbécile, trop dépourvu d'initiative pour être médecin, je ne suis capable d'agir que comme aide, d'après des règles précises ». Aujourd'hui je trouve mon désespoir d'alors ridicule. On ne saurait trop recommander aux étudiants d'approfondir chaque cas individuellement; mais c'est une habitude qui ne peut s'acquérir que par l'expérience.

Au fur et à mesure que j'avançais dans la pratique, une question se posait, pour moi, de

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plus en plus pressante : « Gomment et par quelle erreur suis-je en possession d'un diplôme de médecin? Ai-je le droit d'user d'un tel diplôme pour soigner des malades ? » Et chaque fois une vision plus nette de la réalité me faisait répondre d'une façon plus catégorique : « Non, non! Ce droit, je ne l'ai pas ! » Enfin m'arriva une aventure dont le souvenir m'attriste et m'accable aujourd'hui encore. Je pourrais la passer sous silence, mais je me suis promis de tout dire.

A l'extrémité de la ville, dans une misérable masure, vivait une veuve, une blanchisseuse. Des trois enfants qu'elle avait eus, deux étaient morts de la scarlatine, à l'hôpital; et, peu de temps après leur mort, le troisième enfant était devenu malade à son tour. C'était un petit garçon de huit ans, chétif et de pauvre mine. La mère s'était absolument refusée à le conduire à l'hôpital, et m'avait prié de venir le voir. Le petit avait la scarlatine sous une forme assez grave : il délirait, s'agitait sans cesse ; une température de 41°, un pouls extrêmement précipité. Ayant examiné le malade, je dis à la mère que, suivant toute apparence, il ne survivrait pas. La blanchisseuse tomba à genoux devant moi.

— Petit père, sauvez-le !... C'est le dernier qui me reste! Tout ce que j'ai d'argent, je vous le donnerai, je vous laverai votre linge pour rien toute ma vie !

Pendant une semaine, la vie de l'enfant resta en danger. Enfin la température, peu à peu, s'abaissa, l'éruption pâlit; le malade commença à revenir à lui. L'espoir d'une guérison redevenait possible, à ma grande joie, car je m'étais fort attaché à ce petit être malingre, avec son visage couvert d'écaillés et son regard apathique. La mère, folle de bonheur, ne trouvait pas assez de mots pour me remercier.

Quelques jours après, la fièvre reparut, et les glandes sous-maxillaires droites se mirent à enfler. Puis l'enflure grandit, tous les jours plus douloureuse. En soi, la chose ne présentait pas

un grand danger : tout au plus pouvait-on J craindre une infection des glandes, amenant un abcès. Mais, pour moi, cette complication était des plus désagréables. Si un abcès survenait, il y aurait à l'ouvrir ; et le mal résidait dans la gorge, où se trouve une telle masse d'artères, de veines! « Veuille le malheur que je touche à quelque gros vaisseau, — saurai-je avoir raison

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de l'hémorragie? » Pus une seule fois, jusqu'alors, je n'avais eu l'occasion d'opérer sur un corps vivant. J'avais vu faire des milliers d'opérations ; mais, à présent, l'idée d'avoir à ouvrir un simple abcès m'épouvantait.

Je lus, dans mes livres, qu'au début d'une inflammation des glandes une forte application d'onguent mercuriel pouvait produire de bons effets. Renouvelée régulièrement, cette application réduit souvent l'enflure et prévient l'abcès. Je résolus donc de frictionner la gorge de l'enfant avec l'onguent mercuriel. L'enflure était très douloureuse, de telle sorte que, la première fois, je dus me borner à une friction très légère. Le lendemain, le regard du petit était devenu plus vif, la douleur s'était calmée : il souriait et demandait à manger. Evidemment la friction avait agi. Je me hâtai de la renouveler, et, cette fois, avec plus de force. La mère m'accablait de remerciements ; elle se désolait de ne pas m'avoir appelé auprès de ses deux autres enfants qui, traités par moi, sûrement ne seraient pas morts.

Le lendemain, quand je revins auprès du malade, je trouvai dans son état un grave changement. Le petit était couché sur le dos, la tête

tournée vers le mur, et gémissait sans discontinuer. Au-dessous de la première enflure, dans le creux de la clavicule droite, une nouvelle enflure s'était formée, plus grande, et déjà toute rouge. Je blêmis, en l'apercevant; et tout mon cœur tremblait tandis que je procédais à l'examen du malade. La température s'était élevée à 39°, 5 ; l'articulation du coude droit avait enflé, et tout le bras était devenu si sensible qu'on pouvait à peine y toucher. La mère, malgré sa vive inquiétude, suivait tous mes mouvements avec des yeux pleins de confiance et d'espoir...

Je me hâtai de sortir, atterré. La chose était claire : en frottant, j'avais répandu l'infection dans les organes voisins, et un empoisonnement général du sang s'était déclaré. Le petit garçon était perdu*

Toute la journée, toute la nuit suivante, j'errai au hasard dans les rues. Je ne pensais à rien, et je me sentais écrasé d'horreur. Par instants, seulement, surgissait devant ma conscience, cette idée : « Voilà que j'ai tué une créature humaine ! »

L'enfant vécut encore une dizaine de jours. Chaque jour se montraient chez lui de nouveaux

abcès, aux articulations, au foie, aux reins... Il souffrait affreusement, et tout ce que je pouvais faire était de le calmer par des injections de morphine. Je venais le voir plusieurs fois par jour. Dès le seuil, je rencontrais, fixé sur moi, son regard plein de souffrance, dans un visage qui sans cesse se tirait, s'assombrissait davantage. Les dents serrées, le pauvre petit ne cessait point de gémir sourdement. La mère savait déjà que toute espérance était impossible.

Un jour enfin, — c'était le soir, à la nuit tombante, — lorsque j'entrai chez la blanchiseuse, je vis mon petit malade étendu sur la table. Tout était fini... Poussé par une curiosité aiguë et et angoissante, je m'approchai du cadavre. Les derniers rayons du soleil éclairaient le visage de cire de l'enfant. Il gisait là, les sourcils froncés, et moi, son meurtrier, je le regardais, La mère, désormais seule au monde, sanglotait dans un coin. M'armant de courage, je m'approchai d'elle, et essayai de la consoler.

Un quart d'heure après, comme je me préparais à sortir, la blanchisseuse se redressa, tira de sa poche un billet de trois roubles et me le tendit.

— Prenez, petit père... pour vos peines... ditelle. Je sais tout ce que vous avez fait ; puisse la Reine des Gieux vous en récompenser !

Je refusai de prendre le billet. Nous étions debout sur le seuil, dans la pénombre.

— Dieu, sans doute, aura eu ses raisons pour agir ainsi! murmurai-je, m'efforçant de ne point rencontrer le regard de la pauvre femme.

— Bénie soit sa volonté sainte !... Il sait tout mieux que nous ! — répondit la blanchisseuse ; et de nouveau un sanglot lui secoua la bouche. — Et vous, petit père, merci à vous, pour avoir eu pitié de l'enfant !

Et tombant à genoux devant moi, toute pleurante, elle s'efforçait de me baiser les mains...

Non ! tout quitter, renoncer à tout ! Je résolus de partir, le lendemain même, de retourner à Saint-Pétersbourg, pour apprendre, dussé-je y j mourir de faim !

Revenu à Saint-Pétersbourg, je m'inscrivis aux cours de Y Institut clinique de la grandeduchesse Hélène. Cet institut est fondé spécialement pour les médecins qui veulent se perfectionner dans leur profession. Mais, après l'avoir fréquenté quelque temps, je me rendis compte que ces cours ne me servaient pas à grand chose. Tout s'y passait comme à l'université : nous regardions, regardions encore et toujours, et c'était tout; j'avais besoin d'autre chose. Ces cours sont très utiles pour les médecins qui ont déjà pratiqué et qui ont trouvé dans leur pratique la solution de beaucoup de difficultés ; mais, pour nous, les commençants, de telles leçons ne nous sont pas d'un grand avantage. L'essentiel, ce qu'il nous faut, ce sont des hôpi-

taux où nous puissions travailler nous-mêmes sous la surveillance de maîtres expérimentés.

Je me mis à chercher une situation qui me rapportât ne fût-ce que des appointements très minimes, mais qui me permît au moins de ne pas mourir de faim et de ne pas coucher à la belle étoile ; car je n'avais alors aucune ressource pour vivre. J'allai dans tous les hôpitaux, chez les principaux médecins; ils réécoutaient avec une amabilité froide et ennuyée, et me répondaient qu'il n'y avait pas de place vacante, et que c'était vain d'espérer en trouver une qui fût rétribuée, dans un hôpital quelconque. Je finis bientôt par être persuadé moi-même de la vanité de mon espoir. Des dizaines de médecins travaillent gratuitement, dans chaque hôpital ; ceux qui désirent obtenir les appointements misérables de médecin-assistant sont obligés de les attendre pendant cinq ou dix ans ; mais la majorité d'entre eux n'y tiennent pas, et ne travaillent là que pour acquérir les connaissances que leurs études à l'université sont censées leur avoir données.

Nos institutions, surtout dans les villes, profitent largement de cet état de choses et exploi-

tent le travail du médecin dans une mesure incroyable. A Copenhague, la ville facilite l'instruction médicale en répartissant abondamment les places, dans ses hôpitaux, entre les jeunes médecins, et en limitant leur service à deux ans, afin de laisser leur tour aux nouveaux venus ; en France, les hôpitaux publics, dans toutes les villes, procèdent de même. Mais, au contraire, chez nous, en 1894, un conseiller a mis en demeure le Conseil municipal de Saint-Pétersbourg d'ôter à tous les médecins-assistants leurs appointements!, sous prétexte qu'on trouvera toujours assez de médecins pour travailler gratuitement. « Les médecins, déelara-t-il, devraient se considérer comme satisfaits d'être admis dans les hôpitaux, et ne rien réclamer de plus. »

Je renonçai donc à l'idée de trouver une place, et je m'inscrivis dans un hôpital comme « volontaire ». J'étais dans une pénurie extrême. Le soir, je coupais les franges de mes pantalons et je recousais, avec du fil noir, mes souliers déchirés. Je relisais avec envie les ordonnances des régimes que je prescrivais aux malades, obligé que j'étais de me nourrir de saucisson.

Perdant ces temps si durs, j'ai éprouvé uri

phénomène qui m'avait paru jusqu'alors incompréhensible : le besoin de boire jusqu'à l'ivresse. Gela me paraissait une béatitude suprême de m'approcher du zinc éclairé, chargé de plats garnis de hors-d'œuvres, et de boire un ou deux petits verres d'eau-de-vie: et, chose étrange, c'était uniquement l'eau-de-vie qui m'attirait et non pas la nourriture, moi qui étais toujours affamé et nullement alcoolique. Lorsque j'avais un rouble dans ma poche, je ne pouvais pas résister à la tentation, et je m'enivrais : jamais, jusqu'alors, je n'avais eu de penchant pour l'eau-de-vie, et ce goût m'a complètement quitté depuis que j'ai pu me nourrir convenablement. A l'hôpital où j'étais entré, il y avait beaucoup à faire. Je m'aperçus qu'on y avait vraiment besoin de mon travail, et que l'amabilité qu'on avait mise à me « permettre » de m'y perfectionner n'était autre que celle de l'entrepreneur qui donne du pain à ceux qu'il emploie ; avec la différence, toutefois, que cette « permission » était le seul « pain » que je retirasse de mes peines. Lorsque, après une nuit d'insomnie passée au service, je rentrais chez moi, abattu et épuisé, je me creusais la tête pour résoudre cette grave

question : « Quelle est la chose la plus nourrissante que je puis me procurer pour mon dîner, avec huit copecks? » Je me sentais plein de désespoir et de rancune. Alors je commençais à regretter d'avoir quitté ma clientèle et d'être venu à Saint-Pétersbourg. En vain je me rappelais la parole de Billroth : « 11 n'y a qu'un médecin dépourvu de conscience qui prenne la liberté de profiter des droits que lui confère son diplôme pour exercer son art sans avoir passé par les hôpitaux ». — « Oui, sans doute, me disais-je, mais à qui la faute si les choses en sont là ? Pas à nous ! A ceux qui les ont arrangées de façon à nous rendre obligatoire cette pratique immédiate qui a, en effet, tant de conséquences funestes ! »

En dehors de mes heures de service, je continuais à suivre quelques cours et à travailler dans d'autres hôpitaux. Et partout je pouvais constater, par mes propres yeux, combien peu d'importance on attache, dans le monde médical, à notre diplôme de médecin, « avec tous les droits et privilèges que la loi attribue à ce titre ».

Dans notre hôpital, chacune de mes ordonnances, chacun de mes diagnostics étaient rigou-

reusement contrôlés par le médecin en chef. Partout où je travaillais, je ne fus admis à soigner les malades qu'après qu'on se fût assuré, par des faits, et non sur la foi de mon diplôme, que je pouvais agir seul. A la Maternité Nadejda, le médecin qui veut apprendre à faire les accouchements n'est autorisé, pendant les premiers trois mois, qu'à examiner les accouchées et à assister aux opérations. Après ces trois mois, il passe un examen. Il peut alors être admis à opérer lui-même sous le contrôle du premier assistant de service... Est-il possible de marquer plus de dédain pour nos droits ? Le diplôme me les confère, la loi, sous peine d'une punition sévère, m'oblige à me rendre auprès des malades toutes les fois que la sage-femme me fait venir pour des accouchements difficiles. Et ici, ici on ne me laisse pas même agir dans les cas les plus simples, et je dois avouer que c'est une mesure pleine de sagesse !

— « J'exige — écrivait en 1874 le fameux chirurgien allemand Langenbeck — j'exige que chaque médecin, appelé au champ de bataille, possède la technique opératoire aussi complètement que le soldat connaît le maniement de son

arme. Et, en effet, qui aurait l'idée d'envoyer au combat des hommes qui n'auraient jamais touché un fusil et se seraient contentés de regarder comment tirent les autres ? Et pourtant, les médecins de tous les pays, non seulement dans les camps, mais dans la vie ordinaire, sont comme des recrues inhabiles qui ne savent pas se servir de leur arme » .

Oui, cela est ainsi. Et il y a là un état de choses dont la société devrait bien s'émouvoir. Quand se décidera-t-elle enfin à entendre la voix des médecins qui, sans cesse, lui répètent : « C'est sur vous que nos mœurs d'à présent nous contraignent d'étudier ! Nous n'acquérons notre expérience qu'au prix de votre santé et de votre vie 1 »

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