HISTORIAN'S OFFICE
Church of Jesus Christ oj latter-day Saints <- -*,-/ ^uth Tfwtle St.
Cependant les missionnaires que le prophete avail envoyes sur divers points des Etat-Unis , dans les deux Canadas, et jusqu'en Angleterre, avaient fait partout de nombreuses conquetes. Les trois premiers Mormons qui debarquerent a Liverpool en 1837, avec un seul dollar pour toute fortune , conquirent en cinq ans dix mille proselytes en Angleterre et en Ecosse. Le Millcnial Star, publication hebdomadaire, organe du mormonisme, futfonde en mai 1840, et aparu depuis sans interruption a Liverpool. Sa collection forme deja vingt-trois gros volumes.
La cite naissante de Nauvoo grandissait chaque jour. L'affluence toujours croissante des Emigrants exigeait de son fendateur la plus active surveillance. Deja des malfaiteurs s'etaient glisses parmi les habitants de la cite nouvelle. Joseph profita de cette circonstance pour solliciter de la legislature de l'lllinois une charte d'incorporation au profit de Nauvoo. Vers la fin de 1840, les legislateurs de Springfield accorderent aux Mormons une charte constitutionnelle avec de tels privileges de juridiction , qu'ils formaient un Etat independant au milieu de l'Etat d'lllinois. Citoyens d'une petite republique, ils faisaient leurs lois, elisaient leurs magistrats, et se gouvernaient a leur guise. Enfin, l'autorisation de former une milice particuliere sous le nom de Legion de Nauvoo, fit de la jeune cite comme une sorte de ville libre.
Le 6 avril 1841 , apres une revue de la legion , qui etait deja forte de quatorze cents hommes, les quatre premieres pierres angulaires du temple furent solennel-
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lement posees. La florissante ville de Nauvoo comptait pres dedeuxmille maisons. Mais les fanatiques Missouriens ne s'endormaient pas. Le 5 juin, le gouverneur Carlin fit arreter le prophete sur la demande du gouverneur du Missouri. II devait repondre a l'accusation demeurtre, de trahison, de pillage et d'incendiarisme, qui pesait toujours sur lui. II en fut quitte pour une detention preventive de cinq jours. Les Missouriens firent encore deux autres tentatives pour s'emparer de sa personne, mais toujours inutilement.
Nous arrivons a l'annee 1844. Le temple s'elevait rapidement. Des milliers de fideles accouraient de tous les pays pour se rallier au prophete. Joseph Smith avait atteint l'apogee de sa gloire. En treize ans, et sur un champ de proselytisme bien plus etendu que celui des premiers apotres du Christ, il avait conquis cent cinquante mille adeptes dans les differentes parties du globe. Mais bientot la persecution recommenca. Les habitants de l'lllinois, excites par les apostats d'une part , de l'autre par les Missouriens , alarmes surtout des progres que le proselytisme des missionnaires de Joseph faisait sur tous les points des Etats-Unis et jusqu'en Angleterre, s'agiterent d'abord sourdement, puis se prononcerent avec la plus grande violence. Nauvoo, la belle , comptait deja seize mille habitants , et le nombre total des saints dans le comte de Hancock depassait le chiffre de trente mille ames. Ce qui exasperait nos adversaires, c'etait la prosperite de plus en plus grande de ce peuple e"minemment industrieux ; c'etait surtout 1'esprit d'union et de subordination, qui,
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animant tons les membres de 1'Eglise, les faisait voter comme un seul homme danatoutes les elections locales. Us craignaient que les Mormons ne flnissent par conquerir le pouvoir politique de l'Etat de ^Illinois. II n'en fallait pas tant pour leur inspirer une haine mortelle contre le prophete, et pour les encourager a user, visa-vis de ses disciples, des memes precedes de violence et de depredation que les gens du Missouri-.
Depuis treize ans Joseph n'avait pas eu un seul instant de repos : il etait sorti blanc comme neige de trenteneuf proces, que lui avaient successivement intentes ses ennemis sous les pretextes les plus frivoles. L'heure de sa mort allait sonner. L'exasperation de ses adversaires guettait un pretexte pour eclater ; bientot elle le re'ncontra.
Des apostats et des ennemis personnels du prophete avaient fonde le journal The Expositor, a Nauvoo. Son titre seul indiquait clairement qu'il s'agissait d'une machine de guerre , qu'on voulait irriter les Mormons, et les porter a des exces qui donnassent prise contre eux. Ce plan machiavelique obtint un succes complet. Le premier numero de V Expositor, qui parut le 10 juin, contenait un article incendiaire, et les depositions de seize femmes contre les pretendues immoralites du prophete et des principaux dignitaires de 1'Eglise. Le meme jour, le conseil municipal de Nauvoo, ayant ete" convoque par Joseph Smith en sa qualite de maire, declara ce journal a public nuisame, un fleau public, qui meritait la peine d'extinction. Un arret de suppression fut prononce contre lui et immediatement execute :
l'imprimerie de YExpositor fut detruite le jour meme par le marshal 1. Les autres evenements ne furent que la consequence naturelle de cette execution sommaire. Nos ennemis crierent plus fort que jamais, et la petite ville de Carthage, situee a peu de distance de Nauvoo, devint leur quartier general. On y decida qu'il fallait prendre les amies pour expulser les saints de l'lllinois. Le gouverneur, Thomas Ford, ayant mis les milices sur pied, se rendit a Carthage. Apres avoir pris connaissance des faits, il declara que le conseil de Nauvoo avait excede ses pouvoirs en supprimant le journal YExpositor, et il ecrivit a Joseph pour lui conseiller de se livrer a la justice du pays avec tous les membres de la municipalite. Le prophete, comprenant parfaitement toute la gravite de sa situation, et sur que son peuple le suivrait jusqu'aux extremites de la terre, traversa le Mississipi pour aller se refugier dans les profondeurs de l'ouest. Mais sa femme Emma et ses principaux amis le supplierent de revenir a Nauvoo, et de se conlier a la justice !... II repassa le fleuve. Le meme jour, il recut du gouverneur l'ordre de desarmer la legion de Nauvoo; les armes furent immediatement rendues. Le gouverneur lui promit alors solennellement sur l'honneur, et au nom de l'Etat de l'lllinois, que sa vie et celle de ses coaccuses seraient efficacement protegees. Sur cette assurance, il partit le meme soir, pour se rendre en prison, avec son frere Hyram, John Taylor et Richards. II dit a ses compagnons pendant la route : « Je m'en vais comme un agneau a la boucherie, mais je suis calme comme un beau soir d'ete. Ma con-
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science ne me reproche rien devant Dieu ni devant les homines. Je mourrai innocent, et Ton dira de moi : II fut immole de sang-froid. » Tels etaient ses sentiments de resignation clairvoyante et stoi'que, quand il vint se constituer prisonnier dans la geole de Carthage.
Les journees des 25 et 26 juin furent employees a Paccomplissement des formalites legales; precaution hypocrite qui n'avait d'autre but que de sauver les apparences. Le 27, des le matin, le gouverneur congedia la plus grande partie de la milice, et se rendit a Nauvoo, ne laissant a la geole de Carthage que huit homines pour garder les prisonniers. Cinq heures etdemie du soir sonnent : deux cents tigres a face humaine, amies jusqu'aux dents, deguises et masques, se ruent surla geole etforcent l'entree, en tirant a poudre sur la garde, qui riposte de meme! La porte de la chambre ou sont les detenus n'a pas de serrure. Les emeutiers l'entr'ouvent et dechargen't des armes chargees a balle cette fois ! Frappe a la tete, Hyram tombe le premier en s'ecriant : « Je suis un homme mort, » et au meme instant trois autres balles l'achevent. John Taylor recoit cinq blessures. Joseph tire un coup de revolver, et blesse a son tour Fun des meurtriers de son frere. Mais il voit que toute defense est impossible, et veut essayer de sauver ses deux compagnons en detournant tous les coups sur lui-meme. II s'elance par la fenetre ; dans ce moment, on fait feu sur lui. Atteint de deux balles, il tombe au milieu des assassins, en s'ecriant : « Seigneur, mon Dieu!)) Ce furent ses dernieres paroles. II etait mort! On traine son corps, on le releve et on
l'adosse contre la margelle d'un puits; et le colonel Williams le fait fusilier par quatre hommes, a bout portant. Le cadavre s'affaisse de nouveau, crible de blessures inutiles.
Ainsi perit, a la fleur de 1'age, le fondateur du mormonisme. John Taylor survecut a ses blessures. 11 avait recu quatre balles dans les jambes, une cinquieme etait venue s'aplatir sur sa montre, qui lai sauva la vie. Le docteur W. Richards, l'autre compagnon de Smith, ne recut pas une egratigure. Aucunes recherches serieuses ne furent faites pour decouvrir et punir les meur triers.
On a dit (et celui qui l'a dit est un temoin oculaire et qui n'est pas des notres) que l'individu qui venait de trainer le cadavre deux fois assassine, avait tire son coutelas et s'approchait pour lui trancher la tete, quand soudain il recula, frappe en plein visage par un eclair. On dit encore que les assassins s'enfuirent, et que leur contenance n'indiquait plus que de l'epouvante.
Joseph perissait victime du fanatisme des sectes religieuses. De meme que les Juifs de Jerusalem ont rejete et crucifie Jesus leur Messie, s'en tenant a la revelation primitive du Sinai, les six cent soixante-dix sectes protestantes des Etats-Unis, s'en tenant a la Bible, diversement et faussement interpretee, ont rejete et mis a mort 1 'humble envoye du Christ dans les derniers temps. La mine et la longue dispersion du peuple juif ont venge le supplice du Christ : la crise redoutable qui desole en cc moment, les Etats-Unis ne serait-elle pas egalement une premiere etape du
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chatiment reserve a cette autre Jerusalem qui, elle aussi, tue ses prophetes?
Nous avons dit que le gouverneur Ford s'etait rendu a Nauvoo le jour meme du meurtre. Les assassins et leurs instigateurs esperaient que la mort de Smith provoquerait one explosion parmi les Mormons de Nauvoo, et qu'ils vengeraient immediatement cette mort sur le gouverneur lui-meme, ce qui fournirait un pretexte tout naturel pour exterminer la secte abhorree. Les chefs du mormorisme etaient trop intelligents pour donner dans un tel piege. La mort de Joseph fat considered par les saints comme une confirmation de sa mission divine. Le calme et 1'ordre le plus parfait ne cesserent de regner parmi les 30,000 Mormons de Illinois, lis laisserent a I)ieu le soin de la vengeance.
II n'etait pas facile" de trouver un digne successeur au prophete. Quatre pretendants principaux briguaient cet honneur. Les douze apotres de 1'Eglise, sauf deux, se trouvaient en mission dans les divers Etats de 1'Lnion. Vers le commencement d'aout , Brigham Young, leur president, et les autres apotres, etant de retour a Nauvoo, se chargerent aussitot de l'autorite interimaire. Apres de longs et penibles debats, tous les pretendants furent non-seulement ecartes, mais meme excommunies. Le 44 octobre 1844, le college des Douze, auquel Joseph avait remis des pleins pouvoirs et ses instructions quelques temps avant sa mort, declara qu'il prenait en mains le gouvernement de 1'Eglise, en conservant Brigham Young, le Lion du St igneur, comme son president. Cette decision fut
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reconnue et sanctionnee par l'immense majorite des saints. Des le jour de leur premiere entrevue, Joseph Smith avait lui-meme annonce que Brigham Young, quoique son aine, lui succederait un jour.
Le chef actuel des Mormons est ne a Whitingham (comte de Windham), dans 1'Etat de Vermont, le 1er juin 1801', de John Young et de Naby Howe. Son pere etait fermier, et avait embrasse le mormonisme avec ses onze enfants. D'apres son autohiographie, Brigham n'avait ete que onze jours a 1'ecole. II etait charpentier, — menuisier, — peintre, — vitrier de profession, etmethodiste de religion. Converti par la lecture du Livre de Mormon, il fut baptise le 1 4avril 1832. L'administration de Brigham Young revela tout d'abord une haute capacite. Sous son impulsion, le temple s'eleva rapidement. Le palais des Septante, Maconic- Hall, et une vaste salle de concert, coinpleterent les embellissements de la ville. En Janvier 1845, la legislature de l'lllinois abrogea delinitivement la charte de Nauvoo. Ge fut le commencement d'un nouvel orage. Les anti-Mormons se mirent a bruler des meules, et meme plusieurs fermes isolees; ensuite ils organiserent des meetings et ereerent plusieurs journaux diriges contre nous. Des senateurs, des representants, des officiers civils et militaires entrerent dans cette croisade et precherent publiquement 1-' expulsion des Mormons de l'lllinois. II est inutile d'ajouter que les ministres protestants etaient 1'ame de ce mouvement. Le 22 septembre 1845, un meeting general eut lieu a Quincy. II y fut decide que les Mormons seraient mis
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en demeure d'evacuer le pays, et y seraient contraints au besoin par la force. Des le lendemain, des delegues apporterent cette decision aux chefs de l'Eglise. Brigham Young, comprenant que toute resistance etait impossible centre ce despolisme brutal de la majorite, repondit que son intention etait d'abandonner l'lllinois au printeinps prochain.
Le 6 octobre, jour de conference generale, la question de l'emigration fut longuementdebattue. Plusieurs orateurs proposerent leurs plans, et indiquerent differents lieux d'asile. Apres un mur examen, il fut resolu qu'on irait 'se fixer dans quelques vallees des Montagnes- Rocheuses. Une epitre apostolique, adressee a tous les saints de la terre par Brigham Young, ayant fait connaitre cette decision, on vit accourir de toutes parts des speculateurs affarnes qui venaient a Nauvoo pour s'enrichir des depouilles des saints, en se coalisant pour acquerir leurs terres a vil prix. Le 21 Janvier 1846, le grand conseil de l'Eglise • publia une circulaire adressee a tous les journaux de l'Union, a l'effet d'annoncer qu'une compagnie de jeunes pionniers inaugurerait l'emigration, des le commencement de mars. 11 fallut encore avancer ce depart, tant etait grande l'animosite des anti-Mormons. Les pionniers se mirent done en route des le 3 fevrier, et huit jours apres, les douze apotres et les membres du Grand conseil, suivis de seize cents emigrants, homines, femmes et enfants, Iraverserent le Mississipi sur la glace. L'inclemence de ■la saison, le defaut do chemins frayes, l'incertitude du lendemain, la certitude, au contraire, de didicultes
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innombrables , inconnues, tout enfin imprimait a la marche de ces pionniers un cachet d'heroisme extraordinaire. A mesure que la belle saison approchait, d'autres detacbements quittaient la ville sainte et s'elangaient dans la prairie sur les traces de l'avant-garde. Ainsi commenca l'exode des Mormons.
Cependant ceux qui n'avaient pas encore quitte Nauvoo avaient termine la construction du temple. Cet edifice sacre avait coute plus d'un million de dollars. Construit en pierre calcaire d'un blanc grisatre, presque aussi dure que le marbre, ce monument, qui passait pour le plus beau du Nord-Amerique, avait 128 pieds de long sur 88 de large. Son fronton occidental porlait cette inscription en lettres d'or : « Maison de l'Eternel, batie par l'Eglise de Jesus-Christ des saints des derniers-jours. La saintete est au Seigneur. »
Le 1er et le 2 mai 1846, la dedicace du temple se fit avec grande pompe, en presence de nombreuses deputations des pelerins -de la prairie et des diverses colonies repandues dans les Etats-Unis. Ce dernier devoir accompli, le temple fut depouille de ses ornements de fete, et toutes les deputations se disperserent. Ce premier monument de notre foi ne devait pas survivre longtemps a l'emigration. Le 10 novembre 1848, il fut incendie par des mains inconnues. En 1850, les Icariens, qui s'etaient fixes a Nauvoo, sous laconduite de M. Cabet, avaient entrepris d'en utiliser les murs pour de nouvelles constructions, quand, le 27 mai, un violent ouragan le renversa de fond en comble, ne laissant debout qu'une partie de la fagade occidentale.
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Une centaine de pauvres families restaient a Nauvoo. Ces retardataires n'attendaient que des acque'reurs de leurs biens pour prendre le chemin de 1'exfl. Au mepris de toutes les conventions jurees, le 10 septembre, un rassemblement de mille hommes avec six pieces d'artillerie vint attaquer la ville, sous la direction du reverend Brockman. Nauvoo n'avait que trois cents hommes a opposer a ces forces, et seulement cinq mediants canons fabriques a la hate avec la ferraille d'un vieux steamer. Commence dans l'apres-midi du 10, le feu continua les 1 1 , 1 2 et 1 3 septembre. Les defenseurs de Nauvoo deployerent durant ce siege un courage admirable, lis avaient a leur tete Daniel II. Wells, le meme qui est aujourd'hui commandant en chef des milices d'Utah. Ebahis de voir cette poignee d'hommes repousser leurs attaques, les assiegeants firent euxmemes des propositions pacifiques. Les Mormons n'avaient perdu que trois hommes dans toute 1'aiTaire, et les pertes de leurs ennemis avaient ete bien autrement graves. II futconvenu que les assiegeants deposeraient les armes, a condition que les assieges evacueraient l'Elat de l'lllinois au bout de cinq jours. Le 17 septembre, tandis que les defenseurs de Nauvoo traversaient le Mississipi pour suivre dans l'ouest les traces de leurs freres, leurs ennemis, au nombre de seize cent vingtcinq, entraient dans la ville pour la livrer au pillage, lis celebrerent leur facile triomphe par des orgies et par la profanation du temple. Ainsi fut consommee l'expulsion definitive des Mormons du sein des Etats-Unis.
Brigham Young, a la tete des premiers emigrants.
frayait penibiement ia voie a son peuple. En traversant l'Etat d'lowa, il fit la rencontre du colonel F. L. Kane, qui accompagna les pelerins jusqu'au dela des Montagnes-Rocheuses. Lors de son retour a Philadelphie, sur l'invitation de la Societe historique de la Pensylvanie, M. Kane ecrivit une relation de son voyage1, extremement interessante meme pour les hommes les plus sceptiques. La region au dela des Montagnes-Rocheuses, ou les Mormons avaient resolu d'aller s'etablir, etait alors aussi peu connue que l'interieur de l'Afrique Test encore aujourd'hui. Les premieres colonnesdes emigrants s'etaient mises en marche, precedees d'eclaireurs charges de reconnaitre le pays et de signaler les passages les moins dilficiles. D'immenses convois de chariots les suivaient, traines par des mules et des boeufs, et charges d'instruments aratoires, de tentes et de provisions. L'ordre le plus admirable presidait a tous leurs mouvements ; jamais troupe disciplinee ne se garda mieux, ne campa, ne bivouaqua avec plus de regularite. lis avaient amene de Nauvoo une musique militaire, qui se faisait entendre danstoutes les haltes. En meme temps que lemigration apprenait, dans le desert, la nouvelle du sac de Nauvoo, et recevait cette derniere preuve de la coupable indifference du gouvernement a faire respecter les promesses les plus sacrees, un message du president des Etats-Unis (M. Polk) venait sommer les bannis, comme
1 The Mormons, Historical Society of Pensylvania, March 26 th.
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citoyens de l'Union, de fournir leur contingent al'armee federate, qui se disposait alors a attaquer la Republique du Mexique. II n'y eut pas un moment d'hesitation. La loi commande, il faut obeir. — « Vous aurez votre bataillon, s'ecria Brigham Young, quand meme il faudrait le composer de nos principaux dignitaires.» — Au meme instant, le pavilion etoile de l'Union fut arbore a la cime d'un arbre ; et trois jours apres, a la suite d'un grand bal donne en leur honneur, cinq cent vingt homines partaient pour la Basse-Californie, prets a aller verser leur sang sous ce meme drapeau federal qui ne les avait jamais proteges. Ce sont la les homines que certains journaux americains ne cessent de representer comme d'intraitables demagogues, de farouches jacobins, en etat de rebellion permanente contre les lois et la constitution de leur pays ! Apres une marche des plus laborieuses a travers des regions entierement inconnues, le contingent mormon, dirige par le lieutenant-colonel Cooke, parvint au lieu de sa destination sans perdre un seul homme. Et tandis qu'a la tete de quelques milliers de soldats le general Scott entrait, tambour battant et meche allumee, dans l'antique cite de Montezuma, les volontaires mormons cooperaient vaillamment a la conquete de l'Utah, de la Californie et du Nouveau-Mexique. La guerre terminee, le bataillon fut licencie, et, peu de temps apres, des homines qui en avaient fait partie, travaillant aux fondations d'un moulin sur l'immense domaine de M. Sutter \
4 Ancien oflBcier suisse an service du roi Charles X, M. Sutter
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le plus ancien colon europeen du pays, decouvrirent les fameuses mines d'or de la Californie.
Le bataillon mormon etait parti de Kanesville, ville fondee par les saints en l'honneur du colonel Kane, sur la rive gauche du Missouri, un peu au-dessus de son confluent avec la Platte; on la nomme aujourd'hui Council-Bluffs. C'est la que se trouvait le quartier general de Immigration. En face de Kanesville, etait un autre grand poste nomme Winter-Quarters (aujourd'hui Omaha City), capitale du territoire de Nebraska. De la, leurs campements s'echelonnaient sur une ligne de quatre-vingts lieues, dans le pays des Indiens Omahas et Pawnees. Un journal fut fonde a Kanesville sous le nom de Frontier Guardian, pour porter a ces divers campements, avec les nouvelles d'interet local, les consolations et les encouragements des apotres.
L'hiver que les Mormons passerent dans ces parages fut la plus terrible de leurs epreuves. Jetes au nombre de vingt mille hommes, femmes, enfants, vieillards, sur les neiges de la prairie, n'ayant rien pour s'abriter que leurs chariots ou des cabanes construites a la hate, rien a manger que les rares provisions qu'ils avaient emportees, exposes a toutes les horreurs da froid, de la souffrance et des maladies, plusieurs succomberent; mais les autres furent soutenus, sauves par la foi religieuse, cettefoi qui transporte les montagnes. Pendant
ayant Emigre en Californie apres la revolution de 1830, avait obtenu du gouvernement colonial une concession de terre d'environ trente lieues carries.
que la plupart des Mormons eYnigraient par la voie de terre, d'autres s'embarquaient a New- York pour se rendre par le cap Horn en Californie.
Le printemps de 1847, en ramenant les fleurs dans la prairie, ouvrit une ere nouvellea nos pauvres exiles. A Kanesville, d'immenses ateliers s'organiserent pour reforger les vieux fers, construire des wagons, et faire tous les preparatifs d'une lointaine emigration. Les jeunes gens louerent avantageusement leurs bras dans les fennes voisines pour se procurer des vivres. Un bac iut organise sur le Missouri pour le transport du betail et des chariots, et pour servir de communication entre les divers camps jetes le long des deux rives. Le 1 4 avril, Brigham Young et ses deux conseillers, avec huit apotres, se mirent a la tete de cent quarante-trois hommes et de soixante-dix chariots charges de graines et d'instruments agricoles, pour aller chercher l'Eden dans les profondeurs de Touest. En partant de Kanesville, ces hardis explorateurs s'engagerent dans la riche et fertile vallee de ia Platte. Ainsi baptisee jadis par les Franco-Canadiens a cause de l'etendue extraordinaire de son lit peu profond, cette riviere est le Nebraska des Indiens. lis traverserent ces immenses prairies decrites par Cooper, qui s'etendent jusqu'au tort Laramie, terrain de chasse des Pawnees, des Crows et des Sioux. 'Ces plaines nourrissent un nombre prodigieux de bisons (uos americanus). II n'est pas rare d'y rencontrer des masses compactes de ces puissants quadrupedes occupant dix et nieme quinze lieues d'etendue. La chair dece bufile estexcellente, celle de la
femelle principalement : elle sert de pain quotidien aux Peaux-Rouges. Nos pionniers cotoyerent la rive gauche de la Platte, sur une longueur d 'environ 200 lieues, c'est-a-dire jusqu'au fort Laramie, on ils la traverserent a gue; puis, tirant vers le nord, ils traverserent les Montagnes-Rocheuses en contournant Fremont's Peak et en franchissant la passe du Sud (South- Pass), celeb re defile qui debouche dans cette region que les Americains appellent le Grand-Bassin, et qui s'etend jusqu'a la Californie. Ils se frayerent ainsi un chemin a travers les vastes solitudes de l'Utah, incessamment aux prises avec des difficultes dont les plus serieuses etaient le passage des rivieres, et parfois le manque de paturages. Des eclaireurs indiquaient les ressources naturelles des diverses contrees qu'ils avaient a parcourir, ainsi que les stationnements les plus avantageux. Trois conditions sont indispensables pour constituer un bon campement : de l'eau, du bois et des herbages pour les animaux. La science etait dignement representee dans cette curieuse expedition. Un ingenieux autometre etait attache a l'n des chariots ; toutes les distances etaient soigneusement mesurees et notees, et au fur et a mesure on redigeait un iivret-guide pour les grands detachements qui devaient suivre. Orson Pratt, l'apotre astronome et ingenieur, tenait le journal de la caravane. G'est lui qui determinait les longitudes et les latitudes, et observait les variations de la temperature. La relation scientilique de ce voyage est un modele en ce genre. Rien n'echappait a la sagacite de l'observateur : les plus minces evene-
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ments, les moindres accidents geologiques, comme les phenomenes les plus extraordinaires on les plus imporlantes curiosites naturelles etaient soigneusement enregistres, jour par jour, dans son compte rendu. D'importantes decouvertes furent faites par nos explorateurs. Les principales sont celles de mines de charbon bitumeux sur divers points du bassin de la Platte, et sur le Green-River. On signala aussi pres le Sweet- Water, dans le plateau d'Utah, un lac dans lequel se trouvait un depot de borax. En fin, on constata la nature veneneuse de certaines fontaines, et Ton en prit note pour la preservation des voyageurs futurs.
Le 23 juillet, apres avoir franchi le labyrinthe affreux des monts Wah-Satch, Orson Pratt arriva l'un des premiers sur les bords du grand Lac-Sale. II explora le meme jour tous les environs. II fut rejoint le lendemain par Brigham Young et par le corps principal de notre avant-garde. Ce jour-la, 24 juillet, sera longtemps celebre par les saints comme l'anniversaire de leur delivrance. Apres un voyage de pres de quatre cents lieues a travers un pays inconnu, nos courageux pionniers arrivaient au but, epuises, mais fiers de n'avoir pas perdu un seul homme. Brigham Young declara , par l'inspiration divine , que la colonie s'etablirait dans la belle et fertile vallee du Lac-Sale. Un vaste terrain fut reserve tout d'abord pour l'erection d'un temple, et consacre par la priere. Bientot, et dans toutes les directions, des charrues trace-rent leurs premiers sillons sur cette terre vierge. Le president designa l'emplaeement de la nouvelle cite, partagea le
terrain en lots de dix acres chacun, determina la largeur et la direction des rues, et assigna la position que devaient occuper le temple, d'autres edifices et les places publiques. Apres avoir jete les premiers fondements de ce nouvel Etat , Brigham reprit immediatement le chemin de Kanesville, pour aller diriger la masse des emigrants dans ce long pelerinage,- dont l'avant-garde avait explore et jalonne la route. Pendant l'ete, un convoi de cinq cent soixante-six chariots, charges detoute sorte de grains, avait quitte les bords du Missouri, et s'etait engage sur les traces des pionniers. Ce corps principal d'emigrants s'avancait dans un ordre parfait, d'apres un type d'organisation particuliere que reproduisent toutes nos caravanes.
Le23 decembre 1847, les douze apotres adresserent de Kanesville une longue et chaleureuse epitre a tous les saints repandus sur la terre, pour leur annoncer que les bords du La'--Sale avaient ete choisis pour etre 1'emplacement provisoire de la nouvelle Sion. Nous citerons une phrase de ce document qui prouve bien que, des cette epoque, les Mormons ne pensaient nullement a se rendre independants des Etats-Unis : « Nous adresserons une petition au gouvernement federal, des que les circonstances nous le permettront, pour la formation d'un gouvernement territorial dans le Grand-Bassin (c'est le nom que portait alors le vaste plateau d'Utah). »
Le lendemain, Brigham Young fut, dans une conference generale, proclame de nouveau premier president de l'Eglise. II s'adjoignit comme conseillers,
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Heber, G. Kimball et William Richards. Ces nominations furent unanimement confirmees par le pen pie. Dans l'automne de 1848, le corps principal des emigrants, dirige par Brigham, atteignit les bords du Lac-Sale. Le debut y fut malheureux : des myriades de sauterelles de>orerent la totalite des recoltes, et la famine s'ensuivit. La rarete des subsistances devint telle, que les plus riches colons furent reduits a vivre de fruits et de racines sauvages. Larecolte de 1849 vintreparer ce desastre, et une partie du bataillon mormon revint de Californie avec une importante quantite de poudre d'or. Brigham Young battit monnaie avec ce precieux metal. Des pieces de cinq et de dix dollars furent frappees sans alliage, et avec cette exergue : Holiness to the Lord (la saintete est au Seigneur). La lievre d'or, qui agitait l'univers tout entier, menaca d'une mine totale la colonie naissante. Al'arriveede ceux qui avaient exploite les premiers placers califorhiens, toute la population fascinee voulait emigrer de nouveau vers les mines ! Brigham sut conjurer cette terrible epreuve. Quelques-uns partirent, en effet ; mais ils furent invites a ne plus reparaitre. a L'or , disait-il ironiquement et par allusion a une prophetie, qui nous annonce une abondance extreme des metaux precieux dans les derniers temps, l'or ne doitservir qu'a paver les rues, a couvrir les maisons, et a fabriquer de la vaisselle. Les vrais tresors de la terre sont dans les magasins du Seigneur : produisez du grain, batissez des cites, et Dieu fera le reste. » Ces paroles furent generalement ecoutees, et la jeune societe echappa au danger d'une
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dissolution. Depuis cette epoque , tout prospera parmi les saints , et leur nouvelle capitale s'accrut tres-rapidement.
Cependant ils venaient d'apprendre que le traite Guadalupe Hidalgo, fait en 1848, entre le Mexique et les Etats-Unis, cedait au gouvernement de l'Union toute la Nouvelle-Californie, dans laquelle se trouvait compris TUtah. Les chefs de 1'Eglise, prevoyant que la decouverte des riches placers californiens allait attirer sur les terres de leur colonie un passage considerable de chercheurs d'or, jugerent que le temps etait venu de constituer un gouvernement civil. A cet effet , tous les citoyens residant dans la Haute-Californie , a Test de la Sierra-Nevada , furent convoques a Great Salt- Lake City, le 5 mars 1849, pour deliberersurl'opportunite d'organiser le pays en territoire ou en Etat. Or, comme la plupart de ces citoyens etaient Mormons, ceux-ci eurentnaturellementla haute main dans toutes les deliberations , ainsi que dans l'election du comite charge d'elaborer un projet de constitution. Des le 15 mars, cette constitution etait redigee et adoptee. On y declarait qu'il etait etabli un Etat sous le nom de Deseret1, avec des pouvoirs legislatifs, executifs et judiciaires. Brigham Young fut elu gouverneur, et en cette qualite il preta serment de fidelite a la Constitution des £tats-Unis. Le"15 juin 1850, le nouvel Etat
1 Ce mot, tir£ des annales d'Ether dans le Livre de Mormon;
siguifie abeille, et par extension cit^ des abeilles. La niche est 1'embleme national des saints des dernier^-jouis
publia le premier numero de son journal officiel sous le nom de Deseret News.
Le Congres de Washington ne ratifia ni la formation du nouvel Etat, ni l'immense attribution de terrrain qu'il s'etait permise. Le9 decembre 1850, le president Fillmore signa Facte par lequel l'Etat de Deseret descendait au rang de simple territoire, sous le nom d'Utah. Apres de longues hesitations, et sur l'invitation du colonel Kane, il nomma Brigham Young gouverneur du nouveau territoire, et surintendant des affaires indiennes. Le Congres avait alloue vingt mille dollars pour la construction d'une maison d'Etat, eL cinq mille pour la fondationd'unebibliothequepublique. Le president Fillmore n'eut pas la main heureuse dans le choix des premiers officiers federaux qu'il envoya dans l'Utah. Un incident imprevu faillit amener la guerre entre les saints et le gouvernement de Washington. Lejuge Perry A. Brocchus, dans la conference sollennelle du 8 oetobre 1 851 , et devant un nombreux auditoire, oublia sa mission et les convenances jusqu'a insulter les citoyens d'Utah et calomnier la conduite de leurs femmes. II osa meme approuver publiquement les cruelles persecutions que les Mormons avaient endurees ; ce qui prouve qu'il leur supposait au moins une vertu, la patience. Son discours donna lieu a une correspondance publique entre lui et le gouverneur Young, dans laquellerignoranceetlamechancete" du juge parurent dans tout leur jour. Cet incident, il faut en convenir, n'etait pas fait pour rendre iesjuges federaux tres-populaires dans la nouvelle cite. lis s'en
apercurent bientot et deguerpirent a la hate, emportant, comme fiche de consolation, les vingt-quatre mille dollars que le Gongres federal avait alloues pour 1 'indemnitee des membres de notre legislature. Arrives a Washington, ils ne manquerent pas, pour pallier leur conduite, d'adresserau president des rapports hostiles contre 1 'administration du gouverneur Young. Avant de saisir le Gongres de cette affaire, M. Fillmore demanda sagement et obtint des explications de Brigham Young. II lui donna raison, et envoya, en qualite de premier juge d'Utah, l'honorable L. H. Read, qui, dans sa correspondance, rendit loyalement justice a la moralite des saints et a l'integrite de leur gouverneurpontife.
Les missionnaires mormons faisaient de grands progres en Angle tecre. La presidence de Liverpool comptait 33,000 saints sur ses registres. Joe' Smith, le patriarche, oncle de Joseph, ecrivait dansune epitre : « Notre ceuvre, il y a vingt ans, n'etait que le grain de seneve; aujourd'hui, c'est Line puissante foret sous laquelle les oiseaux du ciel peuvent se reposer. » En 1852, la population d'Utah depassait le chiffre de 30,000 ames. L'affluence des emigrants fut considerable : environ 10,000 saints, la plupart Europeens, vinrent se reunir a leurs freres de Sion. Des l'annee 1850, une caisssede secours, sous le nom de Perpetual Emigrating Fund Campany, avait ete creee pour subvenir aux frais de voyage des emigrants necessiteux. Alimentee par des dons volontaires et sans cesse enrichie par leremboursementdesavances, cette
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compagnie deviendra par la suite une institution financiere de premier ordre. Les Indiens de l'interieur, apres deux defaites, reconnurent la superiority des T /sages-Pales. Un assez bon nombre, evangelises par nos missionnaires, se reunirent a l'Eglise.
L'annee suivante, une machine a Sucre du prix de 100,000 dollars arriva de Saint-Louis, et fut sur-lechamp mise en activite. La Societe agricole et manufacturiere du Deseret fut regularisee. On jeta les fondemenls du batiment de l'Universite. Un systeme d'ecoles primaires, a bases larges et liberates, fut adopte pour tout le territoire. En meme temps, on s'occupait de la creation d'un arsenal et des autres details d'organisation militaire, et on achevait l'etablissement de bains thermaux, commence l'annee precedente. Enfin, on joignait l'agreable a l'utile, en donnant a Social-Hall des representations dramatiques, eten s'occupant meme de l'acclimatation des homards et des huitres dans le Lac-Sale.
L'activite de ce peuple, si remarquable dans la colonisation d'Ltah, se deployait avec une egale ardeur au dehors, dans l'interet de sa foi. A peine les premieres recoltes l'eurent-elles mis a l'abri des besoins, que des centaines de missionnaires furent envoyes dans divers Etats de l'Union et de l'Amerique du Sud, dans la Grande-Bretagne, la France, la Suede et d'autres contree.°, de l'Europe, de 1'ancien continent et de l'Oceanie, enfin sur presque tous les points du globe. A l'exemple des premiers apotres, tous ces homines etaient envoyes without parse or scrip, c'est-a-dire
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sans obole et sans bagage. Comme on a souvent contests ce fait, nous attestons formellement que jamais cette Eglise n'a eu de fonds special pour ses missionnaires1.
La legislature d'Utah ouvrit sa premiere session le 22 septembre 1 851 . Elle ratifia et admit comme territoriales les lois decret^es par l'Etat provisoire du Deseret, et decida que Fillmore, petit bourg situe dans le sud, stir la route de la Galifornie, deviendrait la capit.ale du nouveau territoire. Sous 1 'impulsion des legislateurs mormons, de nombreux etablissements agricoles rayonnerent autour du point central. Mille industries nouvelles s'etablirent comme par enchantement enville et dans les campagnes. Vers la fin de l'annee, une importante colonie fut fondee dans la basse Galifornie. On acheta, dans la region desOrangers et a 90 milles du Pacitique,. 100,000 acres d'excellentesterres, qui furent immediatement raises en culture. C'etait le point de rassemblement destine aux saints de la Polynesie.
Une levee de boucliers des Indiens Utahs^ excitee par les Mexicains, mit encore le gouverneur Young dans la necessite de recourir aux amies j il le fit avec sa resolution etsa vigueur ordinaires, et contraignit bientot les Indiens a demander la paix. Les Mormons ne perdirent que douze horames dans cette guerre. Ce
1 Darn son Voyage au pays aes Mormons, M.Jules Remy, dont nous parlerons plus loin, donne des details curieux et parfaitement authentiqnes sur ce point.
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fut dans ce temps (octobre 1 856) que perit, avec huit de ses conipagnons, le capitaine Gunnison, ingenieur topographe, que le Gouvernement federal avait charge de faire l'un des traces du chemin de fer du Pacifique. On verra ci-apres que ce meurtre nous fut calomnieusement impute.
Les annees 1854 et 1855 apporterent de nouveaux elements a la prosperity d'Utah. On repandit le gout de l'etude ; une bibliotheque publique fournit librement a tons les amateurs les principaux oavrages de la langue anglaise. On publia la grammaire de plusieurs idiomes indiens. Les principales langues vivantes farent enseignees par des professeurs instruits. Une societe philharmonique se fonda, ainsi que la Polysophical Society, V Universal Scientific Society, et ieDeseret Theological Institute. Le president Pierce, exactement renseigne par 1' honorable Read, chef de la justice d'Utah, se montra constamment impartial envers les Mormons. Le Congres, en re tour des services regus, et principalement des depenses faites dans la guerre contre les Indiens, allouait au territoire d'Utah une somme de cent cinquante-quatre mille cinq cent soixante-huit dollars.
En 1854, le colonel Steptoe, envoye dans la Californie avec des troupes, puis nomme gouverneur a la place de Brigham Young, dont les fonctions etaient expirees, ne crut pas devoir accepter cette charge. Dans un document signe par toutes les notabilites judiciaires, militaires et commerciales du pays, il s'exprimait en res termes sur celui dont il refusait de prendre la
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place : « Le gouverneur Young possede a un degre eminent toutes les qualites necessaires pour remplir les devoirs de la charge qui lui est confiee ; il a une integrite et une capacite qu'on ne saurait revoquer en doute. » D'apres cette declaration, le president Pierce laissa l'exercice du pouvoir civil au pontife des Mormons. Nous dirons plus loin dans quel etat nous trouvames ce territoire le 29 octobre 1855, jour de notre arrivee a Great Salt-Lake City.
Coup d'ceil g6ne>al sur le territoire d'Utah. — Ses ressources naturelles. — Great Salt-Lake City. — Le Lac-Sale. — Rapport du juge Drummond. — Expedition militaire contrel'Utah. — Les troupes federates sont vaincues sans combat.
« Voir, dans l'espace de trois ans, se former une nation nouvelle sur un point si completement separe, par les barrieres de la nature, du reste du monde, sans communication par voies navigables avec l'un ou 1' autre Ocean — dans une region cernee par de vastes deserts, qu'on ne peut atteindre qu'au prix d'un voyage par terre, long, penible et souvent perilleux — un tel tableau merite assurement autre chose qu'une mention fugitive. Dans cette jeune et progressive republique du Nord, ou les cites naissent en un jour et les Etats en une annee, l'etablissement de colonies la ou
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la nature se montre aii premier abord attrayante et riche de promesses n'a rien de surprenant. Mais le succes d'une entreprise comme celle d'Utah, nonobstant toutes les dillicultes et toutes les previsions, est, en verite, l'un des incidents les plus remarquables de notre siecle. » C'est en ces termes que le capitaine Stansbury, envoye de Wasbington en '1849, pour etudier la topographie de la vallee du grand Lac-Sale, commenga son rapport ofliciel sur cette expedition J , rapport qui lui fait le plus grand honneur. Apres le colonel Kane, le capitaine Stansbury est celui des touristes americains qui a ecrit le plus impartialement sur les Mormons.
Le territoire d'Utah, tel qu'il fut admis dans l'Union par acte du Congres du 9 septembre 1850, est borne a Test par le Nebraska, a 1'ouest par l'Etat de la Californie, au nord par l'Etat de l'Oregon, et au sud par le trente-septieme parallele de latitude nord. Sa superficie, un peu moins considerable que celle de la France, est de 187,000 milles carres (environ 62,335 lieues carrees). L'Utah forme une agregation de grandes vallees plus ou moins fertiles, coupees par plusieurs cbaines de montagnes, mais surtout par les ramifications des monts Wah-Satch, et communicmant ensemble par des cols ou kanyons. Les plus riches de
1 An expedition to the Valley of the Great Salt Lake of Utah, etc. By Howard Stansbury, captain topographical engineers, United- States Army, 1 vol. in-8<> de 487 pages, avec 5S planches et 2 grandes cartes geographiques. Philadelphia, 1852.
ses vallees sont celles de San-Pete, vers le sud, le pittoresque bassin du lac Utah, et Cache- Valley dans le Nord. Cette derniere surtout, nouvellement colonisee, deviendra d'ici a peu de temps le grenier d'abondance des Mormons. A l'arrivee des pionniers, les rarestrappeurs qui avaient parcouru ce pays leur en avaient fait un rapport tres-defavorable : « Nous vous donnerons, disaient-ils, mille dollars du premier boisseau de mais ou de froment que vous y recolterez. » Ces gensla ne connaissaient guere. les Mormons. Les plus grands obstacles naturels devaient ceder aux efforts de ces robustes et habiles cultivateurs.
L'Utah tire son nom d'une des nombreuses tribus nomades qui vivent encore dans les environs du Lac- Sale. Le centre de cette vaste region se compose d'un immense plateau qui a recu des geographes le nom de Grand-Bassin. Le climat general du plateau est le plus salubre qui se puisse rencontrer, sous cette latitude, dans le monde entier. L'absence de brumes, l'air vivifiant des montagnes, l'incomparable purete de l'atmosphere, la qualite superieure des eaux, y favorisent a l'envi le rapide accroissement de la population.
Un voyageur frangais, dont nous reparlerons bientot, fait de ce pays une description eloquente et fidele : « Si le sol, dit-il, presentait peu d'avantages, le climat, en revanche, se montrait sous un jour plus aimable et plus consolant. Le ciel , presque toujours serein et d'azur, y offre des profondeurs inconnues de ceux qui n'ont vu que l'ltalie. On respire a l'aise au milieu de cette nature ingrate, et si l'ceil n'y est jamais rejoui
par une vegetation vigoureuse, il eprouve un charme d'un autre genre a suivre les jeux continuels de la lumiere du jour, qui colore de mille teintes variees les severes horizons des plaines et des collines. Dans cette atmosphere ravissante , dans ces plaines prolongates a 1'infini, les mirages se renouvellent eternellement et offrent aux regards des tableaux inimitables, indescriptibles, enivrants, qui vous enchantent, vous transportent, vous terrassent d'admiration. L'ame recoit de la frequente repetition de ce spectacle des effets durables et singuliers : elle en reste inondee d'impressions vaporeuses comme les images qui les ont produites, et elle prend une teinte de melancolie voluptueuse qui l'attache a ces contrees magiques. »
L'industrie des Mormons a su metamorphoser le sol aride du Grand-Bassin, d'un aspect si severe et si melancolique, en une vaste oasis, qui devient de plus en plus productive. Les hivers y sont froids comme dans le nord de la France, mais les etes y sont incomparablement plus chauds. Le sol est susceptible de produire tous les fruits et legumes, toutes les denrees agricoles de la zone temperee, y compris le coton dans le sud. Les pommiers et les pechers y sont deja innombrables; la vigne de Californie y produit de magniiiques raisins. La culture des arbres frui tiers est tellement encouragee, que dans dix ans le pays tout entier presentera l'aspect d'un immense . verger. Comme chaque emigrant apporte quelque chose de son pays natal, toutes les productions du globe finiront par s'y rencontrer. Un emigrant, venu de Londres, a deja naturalise le the de
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la Chine. Nos amandiers de France, le sorgho imphy et la cannea sucre chinoise, introduits par moi-meme, ont donne partout les meilleurs resultats. Le principal produit est le froment, puis le mai's. Les pommes de terre d'Utah, etnotamment l'espece appelee meshanik, sont sansrivalesdanslemonde. Lessemaillessefontenavril, et la moisson commence vers le 5 juillet. La culture du chanvre et du lin a parfaitement reussi. Le bois de charpente et le bois a bruler existent a profusion dans le sein des montagnes. Les principales essences sont des coniferes, des erables, des chenes et des sumacs. Le cedre, bois precieux pour l'ebenisterie, et le maple ou erable a sucre, sont les deux arbres indigenes les plus estimes. La flore d'Utah, sans etre riche, presente une assez grande variete de plantes etde fleurs remarquables. Parmi les premieres, nous devons mentionner le milkweed, ou herbe a lait, qui est extraordinairement proliflque. Elle fournit un duvet precieux, aussi moelleux que celui de la soie, et dont les Mormons savent se faire des matelas et des edredons a tres-bon marche.
Le minerai de fer abonde dans Iron-County. 11 donne de 40 a 75 p. 100 de fer pur. Une societe par actions, sous le nom de Deseret Iron Company, exploite ces riches mines avec un privilege pour cinquante ans. Elle a construit a Cedar-City des hauts fourneaux qui rendent environ mille cinq cents kilogrammes de fer par jour. Des indices de mines d'or ont ete remarques sur divers points. II y a de l'argent et du plomb aux environs de Las Vegas, et des mines de houille dans
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plusieurs comtes. On trouve dgalement dans diverses parties du pays le soufre, 1'alun, le borax, le carbonate de soude et des couches de salpetre. On a meme observe sur le Humboldt-River des rubis et des grenats en abondance. Mais il s'en faut de beaucoup que les richesses minerales et metalliques du Grand-Bassin soient deja toutes connues.
Plusieurs especes du regne animal out ete cruelletnent decimees par les trappeurs et les Indiens. Le buffalo n'existe plus a l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Poursuivi jusque dans ce dernier asile, le castor y devient rare. Dans les .montagnes vivent diverses antilopes, l'elan, deux especes de cerf, Fours noiretl'ours gris, le mouton sauvage, une sorte de chamois et une panthere de petite taille. Les loups, les renards, les chamois, le rat musque, le raccoon, l'ecureuil, les lievres surtout, sont tres-nombreux dans certains parages. Parmi les oiseaux, on remarque plusieurs varietes de grouses, de perdrix, de pigeons, des courlis, des aigles et de grands corbeaux. Les oiseaux aquatiques foisonnent sur les bords de tous les lacs sales.
Les Mormons ont introduit dans l'Utah le boeuf, le cheval, le mulet, Pane, le mouton, les pores, et tous les oiseaux de basse-cour. L'abondance et la richesse des paturages sont telles dans certains comtes, qu'on pout y elever un nombre infini de betes a cornes et a laine. Le belail forme deja une branche importante d'exportation pour la basse Galifornie. Bref, sans etre un pays exceptionnel ni privilegie, l'Utah contienttous les elements de bien-etre materiel necessaires a une
population cle plusieurs millions d'ames. Recrutes parmi l'elite des emigrants des contrees les plus civilisees, les Mormons surpassent en aptitude agricole et industrielle tons les peuples contemporains. Le plus illustre de nos apostats, John Hyde, dit dans son fameux libelle ; « Les Mormons sont les plus industrieux des hommes. » Quel aveu sous la plume d'un renegat ! Parmi leu rs maximes de predilection, celle-ci merite d'etre mentionnee : « Je ne puis le {'aire n'a jamais rien produit; j'essayerai a opere des merveilles ; et je le feral a accompli des miracles. (I can't do it never did any thing; I'll will try has worked wonders; and I will do it has performed miracles.) »
Les progres accomplis en si peu de temps dans la fabrication de certains articles tiennent vraiment du prodige. La colonie possede plusieurs moulins pour la fabrication du sucre de betterave et de canne, des tanneries, des machines a carder, de ; fonderies de fer, de bronze et de plomb, dans lesquelles on fabrique, entre autres choses, des poeles de chauffage, des fourneaux de cuisine et des caracteres d'iniprimerie. Les Mormons ont de nombreuses scieries mecaniques et d'excellents moulins a farine. lis font du papier, du carton, de la pouclre, de l'huile et de la poterie. lis confectionnent des draps, de la flanelle, des couvertures, des chales, des tapis, et quantite d'autres produits. lis ont des ateliers ou Ton fait toute sorte de coutellerie, des epees, des revolvers, des fusils, des carabines, des clous, des scies, etc. lis en ont aussi pour les peignes, les chapeaux, les chaussures decuir,
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les articles de sellerie, la bijouterie, l'horlogerie et 1'ebenisterie. On trouveparminousdesboulangers, des patissiers, des bouchers. Nos charrons, forgerons, charpentiers et macons, sont en general d'habiles ouvriers. Les beaux-arts, la musique vocale et instrumental, la peinture, la gravure et le dessin, out la de dignes representants. Les femmes font des chapeaux de paille, s'adonnent au tissage, a divers ouvrages de broderie, et a tous les travaux de l'interieur.
Ce qui frappe le plus les etrangers au sortir de nos feeriques montagnes, c'est l'aspect grandiose de la metropole des saints. Assise a la base occidentale des monts Wah-Satch, et situee au 40° 46' de latitude nord et au M2° 6' de longitude ouest, Great Salt-Lake City s'etend pittoresquement de Test a 1'ouest, surune longueur de cinq milles et sur une largeur de trois milles. Les rues, qui se coupent a angles droits, ont toutes quarante metres de largeur. La ville se compose de vingt et un wards ou quartiers, chacun de douze hlocks ou carres reguliers. Les rues sont arrosees de chaque cote par des ruisseaux d'une eau limpide, amenee des montagnes voisines. Une doable allee de saules arborescents (cotton ivood) orne chacun de ces ruisseaux. Chaque habitation, eloignee de la rue d'au moins vingt pieds, est entouree d'un terrain plante plus ou moins vaste. Orne de fleurs et d'arbustes d'agrement, le devant des maisons est un jardin, et le reste du terrain est plante d'arbres fruitiers ou consacre a diverses cultures.
Au couchant, la ville est baignee par les eaux du
Jourdain, tanclis qu'au midi s'etend une vaste plaine unie, fertilised parde nombreux ruisseaux qui descendent des collines de Test. Autrefois, de juin a octobre, les pluies etaient inconnues dans l'Utah. Mais peu a peu le climat a tellement change sous ce rapport, que, l'annee derniere , des pluies bienfaisantes et periodiques ont entierement dispense les Mormons des travaux d'irrigation artificielle. Nos nombreuses et florissantes plantations sont sans doute pour quel que chose dans cet heureux changement. A Test et au nord, les pentes adoucies des montagnes forment de spacieuses terrasses, d'ou Ton pent contempler toute la vallee du Jourdain jusqu'aux sommets abruptes qui la terminent, encadrant d'une ceinture de rochers le gracieux lac d'Utah. A l'extremite nord, on voit sourdre du pied de la montagne une source d'eau chaude, que des conduits amenent dans un etablissement de bains aussi vaste que commode. Deux milles plus loin, une autre source jaillit a gros bouillons d'un rocher perpendiculaire, mais a une temperature si elevee (1 28 degres Fahrenheit), qu'il est impossible d'y tenir la main. A la base de la colline, elle forme un petit lac ou viennent s'ebattre en hiver d'innombrables oiseaux aquatiques. Enfin, au dela du Jourdain, de nombreux troupeaux trouvent d'excellents paturages dans de vastes terrains couverts d'une herbe dure, mais tres-nourrissante {bunch- grass) ou herbe a bouquet), particuliere a ces regions ; tandis que les parties basses qu'arrose la riviere donnent chaque annee une ample moisson de fourrages.
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Au nord de la cite* s'elevera majestueusement le lemple. A en juger par le plan et les explications de l'architecte, M. Angel Truman, ce monument sera bien superieur a celui de Nauvoo. Un carre tout entier, nomme Temple-Block, a ete mis en reserve pour sa construction. Entoure d'un mur de cloture de 3 metres 70 centimetres de hauteur, ce block aura quatre entrees principales, vers les quatre points cardinaux. Dans Tangle sud-ouest de cette enceinte se trouve le Tabernacle, edifice long de 38 metres 60 centimetres, large de 4 9 metres 55 centimetres, ou peuvent s'asseoir a l'aise trois mille personnes, et ou les regies de l'acoustique ont ete si bien observees, qu'aucune parole des orateurs n'y est perdue. En 1 861 , cet edifice a ete considerablement agrandi. En avant du Tabernacle est le Bowry, immense construction en bois, pouvant abriter douze mille personnes, et ou se tiennent en ete les reunions du culte. Vers Tangle nord et sur la meme ligne s'eleve TEndowment-House, ou seconferent provisoirement les rites sacres de TEglise. Le temple, dont les fondations sont terminees, aura 46 metres 25 centimetres de long sur une largeur de 36 metres 65 centimetres, 11 se constant avec un granit admirable qu'on tire d'une montagne voisine. Selontoute probability, le plan primitifsera profondement modifie. Quoi qu'il en soit, nous pensons qu'une fois fini, ce monument, sera Tun des plus beaux edifices du Nouveau-Monde. Mais, disent les Mormons, il ne sera guere que Tombredu Grand-Temple qui sera constant par eux sur les bords du Missouri, a Independance,
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dans le comte de Jackson, temple dont le plan sera revele d'en haut, et qui eclipsera, par la grandeur du dessin et la magnificence des decorations, tous les edifices que le monde a jamais vus, et constituera le point central d'ou la verite et la vraie religion rayonneront jusqu'aux extremites de la terre.
A Test du Temple-Block est un autre carre particulier, ceint d'un mur orne de tourelles. II renferme les Bureaux et le magasin general des dimes (Tithing Office), et le Deseret-Store, l'un des plus vastes magasins de la ville. A l'extremite orientale dumeme carre se trouve le bel hotel de la Ruche, ainsi nomme a cause d'une enorme ruche d'abeilles qui en surmonte le dome : c'est l'habitation particuliere de Brigham et de la famille de sa premiere femine. A cote sont les bureaux de la Presidence, et ensuite Lion's-Mansion, le palais du Lion, ainsi designe a cause d'un lion sculpte en pierre qui en decore l'entree principale. Cet edifice, long de 30 metres sur \% de large, et l'un des plus beaux de la ville, a coute plus de 43,000 dollars. Les longues ogives des fenetres de 1'etage superieur donnent au toit, qu'elles decoupent, l'apparence d'un diademe crenele. Presque en face, on voit un joli batiment avec cette inscription en lettres d'or : Historian and Recorder's Office. Ce sont les bureaux des historiographies charges d'ecrire l'histoire generale et de tenir en ordre les archives de 1'Eglise.
Non loin de la s'eleve Social-Hall, vaste construction oil notre legislature tient habituellement ses sessions. La salle principale sertde theatre; en hiver seulement,
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ties amateurs y jouent tres-convenablement des drames et des comedies. Notre orchestre est bien superieur a ceux des villes americaines de troisieme ordre. II serait difficile de croire, a moins de l'avoir vu, qu'il se trouve la de si dignes interpretes des chefs-d'oeuvre de Haydn, de Mozart, de Rossini, de Meyerbeer, etc. Les Mormons ont un gout tres-prononce pour la musique. C'est encore a Social-Hall que se donnent les bals publics. II n'est rien de moins triste que la religion des saints des derniers-jours. Brigham Young est luimeme encore l'un des plus habiles danseurs du pays.
Council-House, la maison du conseil, est une autre construction considerable, de forme carree. Elle contient notre jolie bibliotheque publique, ou des centaines d'amateurs trouvent constamment a emp ranter les principaux ouvrages de la langue anglaise. On y voit aussi les bureaux et les imprimeries du Deseret-News et du Mountaineer. Ces deux feuilles sont hebdomadaires. La premiere parait tous les mercredis et contient huit pages grand in-quarto, a quatre colonnes tres-compactes. Gette feuille, qui a eu l'honneur d'etre le premier journal qui ait paru dans la Californie, est le Moniteur universel de l'Eglise. II est remarquable par l'abondance et la variete de ses matieres. Le Mountaineer, ayant pour proprietaire et redacteur en chef James Ferguson, s'est donne la mission de defendre la ligne politique des Mormons en leur qualite de citoyens americains. Seventies-Hall, le palais des Septante, qui a ete bati par actions, est encore un edifice digne d'etre mentionne. Dans le quinzieme ward se
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trouve une imposante construction ; c'est le nouveau palais de la Cour de justice. Enfin, a deux milles de la cite, on voit la Sucrerie avec ses vastes dependances. Cette belle usine appartient a l'Eglise. Non loin de la s'eleve le penitencier territorial, dont le directeur est le plus souvent l'unique habitant.
Ville-campagne et batie avec toute la regularite d'un immense damier, la jeune- capital e da Grand-Bassin compte un nombre considerable de jolies maisons particulieres. On en rencontre ca et la d'extremement coquettes, ainsi que des jardins parfaitement cultives. II est vrai de dire que ces maisons ne sont baties qu'en adobes, sorte de grosse brique sechee au soleil. Neanmoins, une fois qu'elles ont ete recrepies et enduites partout d'une bonne couche de platre, elles ont toutes plus ou moins une apparence confortable. Les edifices publics sont generalement construitsen diverses pierres ou en superbe granit, que fournissent abondamment les montagnes voisines, ou Ton trouve aussi des marbres precieux. Chacim batit sa maison selon ses moyens, eten ne consultant que sonpropre goiit. Les uns, imitant le style des constructions americaines, se font de petits palais bourgeois tres-elegants ; le plus grand nombre, c'est-a-dire les derniers arrives, se contentent d'une maisonnette a un seul etage. Depuis deux ans, de nouveaux edifices publics ont embelli divers quartiers de la cite. Un theatre, qui pourra contenir trois mille spectateurs, est en voie de construction. Bati par souscription et en granit superbe, cet edifice s'eleve sur le plan general de Drury-Lane, l'un des plus beaux
theatres de Londres. Laville peut encore etre 1'objet d'une foule d'embellissements de toute nature. En bien des endroits, il n'y a qu'a gratter le sol pour en faire jaillir cles puits artesiens. Sa situation geographique au centre de l'immense desert americain en fait le trait d'union entre le Mississipi et 1' ocean Paciflque, et la destine a devenir I'un des grands entrepots du futur rail-road qui doit relier ces deux extremites. Sa population, y compris cellede la banlieue, est d'environ '20,000 ames. Les autres villes, qui sont toutes baties sur un plan semblable mais moins gigantesque, sont Ogden avec une population de 4,000 ames, Provo avec 3,000 habitants, Fillmore, Cedar, Parowan, Farmington, Lehi, Brigham, Box-Elder, Nephi, Springville, et une foule d'autres florissants villages, trop nombreux pour iigurer
Au milieu de tous leurs efforts pour assurer et developper la prosperite materielle, les Mormons n'ont point perdu de vue les progres de rintelligence. Des foiids considerables en terre et en argent ont ete consacres a la fondation d'une universite. Mais, paralysee par les preoccupations que fit naitre la derniere expedition des troupes iederales contre l'Utah, cette institution n'a pas encore pu se developper. Neanmoins, elle a fait un premier pas dans la bonne voie, en creant recemment une ecole normale sous le nom d'Academie des sciences et des arts. On y enseigne les hautes mathematiques et les elements des autres branches des connaissances humaines. En trente annees de temps, le mormonisme a conquis environ cent lettres
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sur les nations les plus civilisees de la terre. En hiver, des professeurs instruits font des cours publics sur les principales langues vivantes. Pour faciliter l'usage de la langue anglaise aux proselytes etrangers, notre universite a invente un nouvel alphabet compose de quarantedeux lettres. L'experience a deja montre que cette innovation graphique, qui aneantit tout disaccord entre la parole et la lettre ecrite, atteint parfaitement son but. Chaque village et chaque quartier dans les villes sont pourvus d'une ecole primaire, que frequentent les enfants des deux sexes, Rien d'essentiel, en un mot, n'est neglige pour repandre partout 1 'instruction et le gout de l'etude, et pour favoriser la vie intellectuelle du peuple.
Je veux dire ici quelques mots sur le Lac-Sale, la plus grande curiosite naturelle de ces contrees. Le baron Lahontan est le premier qui, des l'annee 1689, en ait signale l'exktence. Situee entre les 40 et les 42° de latitude nord et les 1 1 4 et 1 1 6° de longitude ouest, cette mer Caspienne de l'Amerique n'a pas moins de cent quinze lieues de pourtour. Sa profondeur ne depasse pas seize metres, et n'est en moyenne que de cinq metres. Ses bords s'elevent a plus de mille metres audessus du niveau de la mer, et elle forme le fond d'un vaste bassin tout entoure de hautes et pittoresques montagnes. La nature saline du sol et l'aspect geologique du plateau d'Utah semblent indiquer que, dans les siecles passes , ses eaux occupaient une superficie bien autrement considerable. Un petit steamer et quelques barques sillonnent deja cette mer du desert. Vers
le milieu du lac , plusieurs iles et ilots s'elancent du sein de ses eaux. Les principales sont Antelope, Stansbury, Castle-Island, Gunnison, Carrington et Dolphin. Elles servent de retraite a des myriades de pelicans, de mouettes, de canards, et autres oiseaux aquatiques. La premiere, qui a seize milles de long sur cinq de large, est la plus grande ; elle s'eleve a plus de mille metres de hauteur au-dessus du niveau du lac ; on y nourrit du Detail. Stansbury a vingt-sept milles de circonference. Castle-Island est la plus pittoresque. C'est un immense rocher a base de verdure, et dont les decoupures fantastiques offrent l'aspect d'un vieux chateau. On jouit de son sommet d'un magnifique panorama. Les eaux de ce lac forment la saumure naturelle la plus concentree de notre globe. Leur densite est telle que le corps d'un homme ne peut y sombrer : ni poissons, ni mollusques ne sauraient y vivre. L'analyse du sel rapporte par le colonel Fremont donna les chiffres suivants :
Chlorure de sodium 97,80
Chlorure de calcium 0,61
Chlorure de magnesium 0,24
Sulfate de soude 0,23
Sulfate de chaux 1,12
Les Mormons retirent habituellement par l'evaporation de trois gallons d'eau un peu plus d'un gallon de sel de premiere qualite. En septembre 1849, un voyageur
a obtenu de vingt gallons la proportion de sept gallons de sel pur. La densite de l'eau varie tous les ans suivant la quantite de neige et de pluie qui tombe dans le pays et que les rivieres portent dans le Lac-Sale.
Quelle a ete dans son origine la nature de cette mer interieure? On a suppose que c'etait le reste d'un ocean qui se serait retire a la suite d'un grand cataclysme. Telle n'est pas notre opinion. Nous croyons que la composition des eaux de ce lac tient a la presence de rochers de sel gemme, qui en tapissent le fond. Nous l'avons dit, les depots salins qui se trouvent dans toutes les vallees du Grand-Bassin, 1'existence de plusieurs autres petits lacs sales et l'aspect geologique du pays, sont des preuves evidentes que cette mer remplissait autrefois presque toute l'etendue du plateau d'Utah. Alimente sans cesse par l'eau du.lac Timpanogos, dont nous allons parler, et par nombre de petites rivieres, le grand Lac-Sale n'est qu'une sorte de mer Caspienne, sans communication avec l'Ocean, et qui abandonne a l'evaporation toutes les eaux qu'il regoit. Le lac Timpanogos, que les anciennes cartes confondent avec le Lac-Sale, etqui est indique seulementcomme douteux dans la carte francaise de Vaugondy et d'autres meme plus recentes, prend le nom d'Utah, de la tribu d'lndiens qui vivaient sur ses bords avant l'arrivee des Mormons. II a trente milles de longueur sur une largeur de qninze milles. Sa profondeur varie de douze a vingt pieds. Plus eleve que le Lac-Sale , il se deverse dans ce dernier par le Jourdain, petite riviere non navigable, mais dont les rives se couvriront un jour d'u-
sines. Le lac Utah se distingue par son eau particuliemenL fraiche et limpide, mais surtout par l'abondance prodigieuse de perches, de chabrots et de brochets qu'il produit. Ses truites, a chair jaune et d'ane saveur exquise, pesent jusqu'a trente livres. Salmon -River fournit aux habitants de nos comtes du Mord des quantites de saumon incroyables. On en sale beaucoup, ainsi que du poisson pris dans les eaux du lac Utah. 'L'un et l'autre lac sont navigables, et seront un jour sillonnes par de nombreux batiments a vapeur et a voiles. La grande vallee d'Utah, qui forme le comte de ce nom, est l'une des plus fertiles et des plus pittoresques du territoire. Sur certains points, elle rappelle les plus beaux sites de la Suisse....
Apres avoir jete ce rapide coup d'ceil sur le pays des Mormons, nous allons reprendre leur histoire. Nous avons vu que trois officiers federaux avaient precipitaminent quitte notre territoire. Le rapport qu'ils adresserent au gouvernement de Washington contenait un curieux passage. Le voici litteralement traduit : « Nous regardons comme un devoir de consigner dans ce rapport officiel que la polygamie ou pluralite des 1'emmes est ouvertement pratiquee dans le territoire d'Utah, avec la sanction et l'autorisation de l'Eglise. Gette coutume est si generale, qu'on trouverait trespeu de dignitaires, et peut-etre n'en est-il pas un seul, qui n'aient plusieurs femmes. 11 en resulte un monopole extremement prejudiciable aux fonctiotinaires qu'on envois res icier dans ce pays. » A coup sur, cet hommage n'etait pas suspect. Qui, il est positif
que la polygamie constitue, dans l'Utah, un monopole extremement prejudicial^ aux fonctionnaires libertins qu'on y envoie resider. Quand ce rapport fut publie pour la premiere fois, la presse americaine fut unanime pour fletrir cette derniere phrase, qui trahissait chez ses auteurs, dont deux 6"taient maries, une moralite suspecte. Aussi leurs amis, des la seconde edition du rapport, firent-ils disparaitre ce passage, qui d'ailleurs prouvait directement le contraire de ce qu'ils voulaient prouver.
Les clameurs furieuses que ce rapport et d'autres publications exciterent alors de la part des fanatiques Americains centre les Mormons inspirerent aux chefs de l'Eglise la resolution de publier une apologie de la pluralite des femmes. En consequence, Orson Pratt, l'un des Douze, fut envoye a Washington pour defendre oralement et par ecrit le principe de la polygamie. Le 21 decembre 1852, il y commenga, dans ce but, la publication d'une revue mensuelle , The Seer ( le Voyant). Vers la meme epoque, et pour contrecarrer un peu le devergondage de la presse politique a l'endroit des Mormons, l'un de nos meilleurs ecrivains, George 0- Gannon, un tout jeune homme, fondait a San-Francisco le Western Standard, journal hebdomadaire a grand format ; tandis que John Taylor faisait paraitre a New-York, sous le titre significatif du Mormon, une autre feuille hebdomadaire d'un immense format. Pendant pres de trois ans, ces deux ardents jouteurs soutinrent vaillamment contre les innombrables organes du journalisnie americain une lutte
a jamais memorable. Nous citons ces faits pour montrer que, bien qu'a peine ne d'hier, le mormonisme compte deja dans ses rangs des ecrivains capables de le defendre.
De tous les documents ou ecrits qui ont ete publies dans le but d'egarer 1'opinion publique sur les Mormons, nous n'en connaissons pas de plus coupable que le rapport officiel du juge Drummond. Depuis l'existence politique d'Utah, ce territoire a eu tour a tour pour olliciers 'judiciaires des homines integres et vertueux, et d'autres d'un caractere tout oppose. Parmi ces derniers , M. Drummond tient le rang le plus i I lustre.
Avocat sans cause dans l'lllinois, mais demagogue exalte, M. Drummond avait obtenu de l'administration du president Pierce les fonctions de juge en chef du premier district d'Utah, vacantes par la mort du juge L. Shaver. Ce dernier, justement estime de tous ceux qui l'avaient connu, etait mort victime de l'usage immodere de l'opium. La vie publique et privee de M. Drummond dans l'Utah fut un scandale perpetuel. C'est lui qui disait a qui voulait l'entendre, qiiil ne connaissait d' autre Dieu que I 'argent. Apres avoir abandonne sa femme dans un etat precaire, il avait emmene de Washington une concubine, la belle Ada, qu'il avait presentee dans tous nos salons comme sa femme legitime ; et, chose incroyable, il avait pousse le cynisme jusqu'a la faire sieger a ses cotes sur le tribunal, ou il rendait la justice au nom de la Republique! II est vrai de dire que peu d'annees auparavant
les Mormons avaient deja vuun autre juge aux prises, en plein tribunal, avec une squaw (femme indienne), qui lui reclamait une couverture et deux pots de vermilion, prix convenu de ses faveurs. Les declamations continuelles de M. Drummond contre nos lois lui avaient aliene l'esprit de ses justiciables. D'autres incidents bien autrement graves avaient comble la mesure. II fut accuse d'avoir voulu faire assassiner par son negre un juif etabli parmi nous. Ce negre s'appelait Caton, et jamais nom de philosophe' rie fuL plus outrageusement profane. L'enquete commencee a ce sujet ne put prouver juridiquement le crime, mais n'en attenua aucunement le soupcon. M. Drummond se vit done dans la necessite de resigner ses fonctions* et de quitter le pays. Nous verrons ce qu'il fit a Washington pour se venger des Mormons.
Retournons un pen en arriere pour prendre a son point de depart la fameuse expedition des Americains contre les Mormons. II y a quatre ans, une convention nationale, elue par le suffrage universel, se reunitdans la ville du Lac-Sale pour formuler une nouvelle constitution et nommer un comite charge d'aller la presenter au Congres, dans le but d'obtenir l'admission de ce territoire dans l'Union comme Etat souverain. L'accroissement de la population lui donnait cette fois des droits incontestables a ce titre. Le comite se composait de trois membres, et le docteur Bernhisel, notre delegue au Congres, en faisait partie. Les deux autres membres, John Taylor et Georges A. Smith, s'etant rendus a Washington pour s'entendre avec le docteur,
98 mSmoires d'un mormon.
en recurent les plus decourageantes nouvelles. Ceci se passait en Janvier 1857. Lemormonisme etait alors, et sera pendant quelques annees encore, aussi peu populate dans toutel 'Union que l'etait le christianisme a Rome, a Athenes et a Alexandrie, durant les deux premiers siecies. Les membres des deux Chambres americaines, animds par leurs propres passions, surexcites par les divagations de la presse, en etaient arrives a ce degre de fanatisme ou 1'homme perd l'usage de sa raison. Apres di verses entrevues avec M. S.-A. Douglas, president du comite du Senat, et avec celui du comite de la Chambre des representants, charges l'un et l'autre des affaires territoriales, nos delegues jugerent qu'il etait prudent de s'abstenir de presenter au Congres leur deinande pendant cette session. Mais quelle etait done la cause de cette malveillance dont se trouvait anime'e la nation tout entiere? La meme qui avait amend les expulsions precedentes de quatre fitats differents : le fanatisme religieux.
Le peuple americain se divise aujourd'hui en deux grands partis sociaux, les republicains et les democrates. Les premiers postulent l'abolition graduelle ou immediate de l'esclavage des noirs ; les democrates veulent le maintien de la servitude, et meme son extension dans les territoires nouveaux. A la campagne presidentielle de 1856, le parti republicain, qui n'est qu'un debris de l'ancien parti whig ou bourgeois, avait adopte comme l'un des articles principaux de son programme politique la double formula que voici : « Opposition a Vesclavage el a la polygamic ces deux
restes des temps de barbarie. » Durant la lutte qui preceda cette election, les republicans avaient beaucoup declame dans leurs journaux contre le mormonisme. Accusant leurs adversaires de le favoriser en secret, ils leur reprochaient amerement de vouloir le maintien de l'esclavage , sans daigner se prononcer ouvertement contre la polygamie. Apres des efforts inoui's, les democrates etant parvenus a faire passer leur candidal, l'un de leurs chefs les plus eminents, M. Stephen Douglas, senateur de l'lllinois, donna le signal del'attaque generate contre les Mormons. Aussitot, les deux mille feuilles democratiques, ouvrant simultanement contre nous le feu de leur artillerie, se mirent a discuter serieusement quelles etaient les mesures les plus propres a extirper du sol americain cette engeance diabolique. Touchante unanimite nationale ! II ne s'agissait plus que de savoir comment il fallait s'y prendre pour accomplir cette oeuvre pieuse d'extermination. Bien des projets foment mis en avant, mais tous impraticables. En voici un echantillon. M. Jacob Gollamer, du Vermont, membre du comite du Senat pour les affaires territoriales, avait imagine le bill le plus ingenieux pour ruiner l'influence de Brigham Young et detruire a jamais la puissante organisation de l'Eglise. II s'agissait de demembrer 1'Utah, en partageant notre territoire entre l'Oregon, le Nebraska, le Nouveau- Mexique et la Californie. Mais l'elu de la nation en decida tout autrement. Cedant aux clameurs de plus en plus furieuses des adversaires du mormonisme, et voulant illustrer sa presidence par un coup d'eclat,
'100 MKMOIRES D'UN MORMON.
M. Buchanan decida que 1'armee reguliere des Etats- Unis serait chargee de trancher la question. Delacette curieuse expedition militaire dont on a tant parle , meme en Europe. Nous ne devons ni ne voulons tenir dans 1' ombre le document qui servit de pretexte a cette ridicule croisade. Void done le resume du rapport officiel que M. Drummond , dont nous avons raconte les prouesses, avait fait a l'attorney general, pour expliquer et justifier sa demission. « Les Mormons, disait-il, n'obeissent qu'a Brigham Young, les lois de l'Union ne sont pour eux que des toiles d'araignee. II existe parmi eux une societe secrete, dont les membres, lies par un serment, ne doivent reconnaitre d'autres lois que celles recues directement de Dieu par Brigham. Je me suis pleinement assure que les homines qui en font partie sont designes par ordre special, pour attenter aux biens et a la vie meme de quiconque mettrait en question l'autoritedel'Eglise. Les archives, les papiers de la cour supreme ont ete detruits par ordre de l'Eglise, au su et avec l'approbation de Brigham, et les officiers federaux qui ont voulu faire quelques questions au sujet de cet acte de felonie ont ete grossierement insultes. Les officiers sont d'ailleurs constamment ennuyes, vexes par les Mormons, et tout cela reste impuni. lis sont forces chaque jour d'entendre des paroles de mepris, des propos grossiers a l'adresse du gouvernement de l'Union et des principaux fonctionnaires du pays. Le gouverneur Brigham Young, abusant du privilege de faire grace accorde aux gouverneurs, a pardonne a deux criminels qui avaient ete
MEM0IRES d'U.N MORMON. '101
condamnes au penitencier. En revanche, les cours civiles et legales d'Utah ont condamne au penitencier cinq ou six jeunes gens qui n'avaient commis aucun crime. Brigham intervient sans cesse aupres des cours federales ; il designe au grand jury les gens qu'il faut ou non poursuivre; parmi les jures, il y a toujours quelque hommealui, et sa volonte est l'arbitre immuable des verdicts de tous les grands jurys des cours federales d'Utah. J'ai ete forcement amene a croire, apres un mur examen, erne le capitaine Gunnison et ses compagnons n'ont ete assassines que sur l'ordre ou d'apres l'avis des Mormons; que le juge L. Shaver est mort (juin 1855) empoisonne par les liqueurs qui lui avaient ete donnees sur l'ordre des autorites mormones ; que Babbit a ete tue par des Mormons, sur l'ordre special a eux donne par Brigham, Kimball et Grant, lequel ordre ils etaient tenus, a titre de membres de la Societe des Danites ', d'executer sous peine de mort. » Telles furent les terribles acccusations qui, commentees et publiees par tous les journaux americains, servirent de pretexte au president Buchanan pour diriger contre l'Utah l'expedition militaire. Ajoutons que M. Drummond evaluait dans son rapport In population de notre territoire a cent mille ames.
1 Le nom de Danite est duvenu fameux dans la presse americaine. II n'est pas un grand crime, pas un seul acte reprehensible coinmis dans le grand desert par desblancs ou des Indiens qui ne soit mis sur le compte des furoees Danites. Est-il besoin de le dire? cette societe n'a jamais existe que dans l'imagination de nos ennemis.
102 MtiMOIRES D'UN MORMON.
Le 24 juillet 1 857, les Mormons celebraient, dans l'un des plus admirables vallons desmonts Wah-Satch, le dixieme anniversaire de l'entree des pionniers dans la vallee du Lac-Sale, II y avait la des representants de presque toutes les nations de l'ancien etdu nouveau monde. Pendant la ceremonie, onvit arriver a fond de train deux cavaliers couverts de poussiere, porteurs d'importantes nouvelles. Ces deux hommes avaient franchi, dans l'espace de treize jours, les quatre cents lieues qui separent le Missouri des bords du Lac-Sale. La premiere de ces nouvelles nous apprenait le depart du fort Leavenworth, dans le Kansas, d'une division de troupes federates destinees a chatier les Mormons, et l'autre nous annoncait que toutes nos communications postales a travers les Montagnes-Rocheuses avaient ete suspendues par le cabinet de Washington. Cette derniere mesure fut consideree par nous comme une veritable declaration de guerre. La colonne expeditionnaire comprenait le 5e et le 10'' regiment d'infanterie et deux batteries d'artillerie legere, avec un effectif de deux mille cinq cents hommes sous le commandement provisoire du colonel Alexander. C'etait pour elle' une rude campagne que de traverser l'immense desert qui separe le Kansas du Grand-Bassin. Or, comme il lui fallait emporter des vivres pour dixhuit mois, elle se trouvait encombree d'une enorme quantite de bagages. A son approche, le gouverneur Young publia rette vigoureuse proclamation :
« Citoyens d'Utah,
« Nous sommes menaces par des forces hostiles, qui marchent evidemment contre nous pour accomplir notre mine et notre destruction. Pendant les vingtcinq dernieres annees, nous n'avons donne notre confiance aux officiers du gouvernement, depuis les constables jusqu'aux juges, gouverneurs et presidents, que pour nous voir bafoues, tournes en derision, insultes et trahis. Nos maisons ont ete pillees, ensuite brulees ; nos champs ont ete ravages, nos principaux chefs, massacres pendant qu'ils etaient sous la sauvegarde et la foi juree du gouvernement ; nos families ont ete forcees d'abandonner leurs foyers pour aller chercher un asile dans le desert, et demander a des sauvages hostiles la protection qui leuretait refusee dans le sejour si vante de la chretiente et de la civilisation.
<( La constitution de notre commune patrie nous garantit la jouissance de tons les droits que nous demandons ou que nous avons toujours reclames.
« Nos ennemis, mettant a profit les prejuges qui existent contre nous a cause de notre foi religieuse, ont envoye Line armee formidable chargee d'operer notre aneantissement. On ne nous a point donne le privilege, ni l'occasion de nous defendre, devant la nation, des folles et injustes calomnies repandues contre nous. Le gouvernement n'a pas meme daigne envoy er une commission d'enquete ou nommer quelqu'un pour s'assurer de la verite, comme c'est l'usage en pared
I 04 MEMOIltES D'UN MORMON.
cas. Nous savons que Unites ces accusations sont fausses, mais cela ne nous sert a rien. On nous a condamnes sans nous entendre, et Ton nous force d'en venir aux mains avec des emeu tiers mercenaires et armes {armed mercenary mob), quiont ete envoyes contre nous a l'instigation d'auteurs de lettresanonymes, trop honteux pour avouer les ignobles faussetes qu'ils ont publiees ; a l'instigation de fonctionnaires corrompus, qui ont porte de fausses accusations contre nous dans l'espoir de cacher lew propre infamie, a l'instigation de pretres a gages et de journalistes aboyeurs, qui prostituent la verite pour le vil appat de l'or.
« L'alternative qu'on nous impose nous oblige a recourir a la premiere de toutes les lois, a la grande loi de la conservation personnelle, et a nous tenir sur la defensive : c'est un droit qui nous est garanti par le genie des institutions de notre pays, et qui sert de base au gouvernement.
« Nous devons a nous-inemes, nous devons a nos families de ne point nous laisser lachement chasser et massacrer sans essayer de nous defendre. Nos devoirs envers notre patrie, notre sainte religion, notre Dieu, envers la liberte, exigent que nous ne restions pas dans l'inaction en attendant ces fers qu'on va forger autour de nous, et qui sont destines a nous rendre esclaves et a nous trainer sous la dependance d'un despotisme militaire illegal, qui ne peut emaner, dans un pays constitutional, que de 1 'usurpation, de la tyrannie et de l'oppression.
a En consequence, moi, Brigham Young, gouverneur
et surintendant des affaires indiennes pour le territoire d'Utah, ai decrete ce qui suit : 1° Defense estfaite a toute force armee, de quelque nature que ce soit, d'entrer dans ce territoire sous aucun pretexte. 2° Toutes les forces qui sont dans ledit territoire se tiendront pretes a marcher a la premiere requisition pour repousser toute invasion. 3° La loi martiale est proclamee dans ce territoire a dater de la publication de cette proclamation, et il ne sera permis a personne d'y circuler, d'y entrer ou d'en sortir, sans un laisser-passer des autorites. Donne de ma main et sous mon sceau, a Great Salt-Lake City, territoire d'Utah, le quinzieme jour de septembre 1857, et de l'lndependance des Etats-Unis de l'Amerique, le quatre-vingt-deuxieme.
)> Brigham Young. »
A cet appel energique, tous coururent aux armes. L'elite de la jeunesse se dirigea vers les frontieres menacees, et la capitale des saints, cite bucolique par excellence, presenta tout d'un coup l'aspectd'un vaste camp. Les milices d'Utah, comprenant tous les homines valides depuis l'age de dix-huit jusqu'a quarante-cinq ans, forment, sous le nom de legion de Namoo, une organisation militaire speciale, et offrent un effectif d'environ seize mille combatlants. Nous possedons deja les elements d'une armee respectable. Nous avons de l'artillerie et meme un corps d'ingenieurs topographes. L'excellence de nos chevaux et l'aptitude singuliere des Mormons a monter a cheval constituent la principal force de nos milices. Le trait le plus curieux de
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nos arrangements militaires, c'est que les officiers et soklats sont tenus de s'armer, de s'equiper, de se procurer leurs munitions, et meme de se nourrir a leurs propres frais, de telle sorte que l'entretien de nos milices, en temps de paix comme en temps de guerre, ne coute pas un centime au budget de l'Eglise. Mais que les amis des institutions americaines se rassurent. La constitution des Etats-Unis n'arienacraindre denos innocents bataillons. Aucune nationalite dans les deux mondes n'a pu se fonder et se developper que par les amies. Negation vivante de la force brutale, le mormonisme ne reconnait pour legitime que l'emploi de la force morale. Or l'avenir, un avenir prochain, nous fera voir lequel de ces deux principes opposes est le plus puissant desormais.
Cependant nosmeilleures troupes disponibles avaient ete dirigees vers l'Echo-Kanyon, le defile aux echos. Et la, sous les ordres de Daniel Wells, commandant en chef la legion de Nauvoo, elles furent echelonnees le long de ce vallon, dont elles occuperentles plus fortes positions pendant tout l'hiver. Des travaux importants de defense furent immediatement commences sur divers points, de maniere a en rendre les abords inexpugnables. Un ecrivain frangais a dit que les Thermopyles de la Gre'ce ressemblent exactement aux Vaux-d'Ollioules, pres de Toulon.: Nous avons traverse plusieurs ibis les Vaux d'Ollioules, qu'un bon marcheur peut franchir en moins d'une heure. Nous sommes done en mesure d'ailirmer, si la comparaison de l'ecrivain en question est exacte, que les Thermopyles de la Mor-
monie sont infiniment superieurs a ceax de Leonidas. L'Echo-Kanyon est la route ordinaire des emigrants qui nous arrivent a travers le contre-fort des monts Wah-Stach. Qu'on se figure un sombre et pittoresque vallon, n'ayant pas moins de cinquante-six milles de longueur, ceint de toutes parts et profondement encaisse dans une masse de montagnes abruptes, baigne par les eaux glaciales d'une petite riviere qu'il faut traverser je ne sais plus combien de fois, tellement etroit sur plusieurs points qu'un seul chariot peut passer de front, offrant a chaque pas des positions strategiques de premier ordre, ou cent hommes embusques peuvent arreter et foudroyer une armee entiere. Qu'on se represente cet interminable defile, militairementoccupe par sept mille montagnards mormons, et qk et la fortifie par des defenses artificielles. Tout corps de miliciens americains, toute division meme de troupes regulieres, si nombreuse, si vaillante qu'elle ftit, aurait peri jusqu'au dernier homme dans ce terrible trajet.
Le 27 septembre , le colonel Alexander , apres deux mois de marche , etait sur le point d'atteindre Green- River, I'un des affluents du Rio-Colorado, quand il recut par un expres une lettre du gouverneur Young, a laquelle etaient joints des exemplaires de la proclamation que nous avons precedemment citee. A cette sommation, le colonel repondit ofliciellement par ecrit que <( les troupes sous son commandement avaient ete dirigees sur l'tflah par les ordres du president des Etats-Unis, et que leurs operations et mouvements ulterieurs dependraient entitlement des ordres donnes
108 m^moires d'un mormon.
par une autorite militaire competente. » Cette reponse etant prevue d'avance, notre general Wells prit aussitot des mesures efficaces pour empecher les troupes federates de penetrer dans la vallee du Lac-Sale. Voici quelles etaient les principales dispositions, consignees dans un ordre du jour : reduire en cendres le fort Bridger et le fort Supply , ainsi que toutes les habitations particulieres du comte de Green-River, detruire tous les ponts , enlever les convois et tous les moyens de transport de 1'expedition, harceler sa marche par des attaques simulees pendant le jour, et par des surprises de nuit dans ses campements, sans jamais en venir aux mains, ni meme riposter au feu de 1'ennemi sous aucun pretexte ; bruler toutes les meules, les foins, la paille, les herbages des prairies ; en un mot, affamer la petite armee d'invasion. C'etait le systeme russe de 1812 perfectionne.
On le voil, il s'agissait de sacrifier tout le comte de Green-River pour sauver le reste du territoire. Ce plan reussit admirablement. Quelques jours suflirent a nos troupes pourmettre sur les dents la colonne exj)cditionnaire , et l'empecher pendant Lout l'hiver de prendre l'offensive. Tout fut reduit en cendres. Les pertes s'eleverent a pres de deux millions de francs. Deja trois convois pesamment charges de vivres, de munitions et d'objets de campement , avaient franchi la riviere. Nos hommes s'en saisirent et les brulerent sur place. Cependantune correspondance extremement curieuse continuait entre notre gouverneur et le colonel Alexander. Au moyen d'un service d'estafettes, nous
m£moires d'un mormon. 109
commissions en ville, jour par jour, les inoindres mouvements de ce dernier.
Le 10, le colonel Alexander et ses officiers tinrent
un conseil de guerre. Campe depuis quelques jours
sur les bords de Ham's-Fork, l'un des tributaires de la
Riviere-Verte, il nous intriguait beaucoup par son
immobilite. Une distance d'environ quarante lieues le
separait de notre capitale. II fut decide dans ce conseil
que, laissant de cote l'imprenable Echo-Kanyon, route
la plus directe pour gagner la vallee du Lac-Sale,
1' expedition ferait un long detour vers le nord , par la
voie de Soda-Spring. C'est une fontaine remarquable,
distante d'environ quatre-vingt-trois lieues de la cite.
L'intention de nos ennemis etait de nous attaquer dans
ces parages, avec l'espoir qu'apres nous avoir battus
dans un premier combat, ils pourraient s'emparer
d'Ogden, florissante ville qui comrnande nos comtes
du nord-ouest, y passer l'hiver, et, au printemps
suivant, marcher sur notre capitale. Des le lendemain,
les troupes federates s'ebranlerent. C'est alors que le
manque absolu de cavalerie s'y fit le plus vivement
sentir. Gonstamment menacees par des nuees de nos
ardents cavaliers , elles ne pouvaient faire le moindre
mouvement sans perdre nombre de chevaux et de
mulets. Elles se virent dans la necessite de leur mettre
des entraves pendant la nuit, sans quoi pas un seul
animal ne leur serait reste ; deja , par d'heureux coups
de main , nous leur avions enleve" plus de trois mille
betes. Gette singuliere campagne fut de courte duree.
Un seul mot du gouverneur Young aurait suffi pour
110 mJUioires d'un mormon.
que les Mormons exterminassent entierement leurs exterminateurs.
La marche des troupes federates dcvenait de jour en jour plus laborieuse. La neige se mit de la partie. Elevee de trois mille pieds au-dessus du niveau du Lac-Sale , la region qu'avaient a franchir nos envahisseurs est bien autrement froide et exposee aux rafales de vent et aux tourmentes de neige, que notre vallee. lis se trouverent bientot ensevelis dans quatre pieds de neige. Les betes de trait, n'ayant plus rien a manger, perirent par centaines. Mors le decouragement, les murmures, l'insubordination , le manque d'eau et de vivres, les maladies, tous les fleaux eclaterent a la fois dans l'armee d'invasion. Un bon nombre de soldats trouverent, en desertant dans nos rangs, des quartiers d'hiverconfortables. Mais la chance de pouvoir deserter leur etait meme interdite , tant les officiers veillaient pour l'empecher, Dans toute armee europeenne, ce sont les soldats qui gardent leurs officiers ; c'est l'inverse dans l'armee des Etats-Unis : la, ce sont les sousofficiers, et meme les officiers qui, la nuit comme le jour , montent la garde pour empecher la desertion de leurs soldats.
Cette malencontreuse expedition aurait fini par s'evanouir entierement, si le colonel Johnston, qui venait remplacer le general Harney dans le commandement en chef, n'eut fait parvenir a Alexander 1'ordre de revenir au fort Bridger. Son retour fut un veritable desastre , tant le froid etait intense et la neige epaisse. Apres des souffrances inouies et inutiles, la colonne se
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retrouva enfin a son point de depart. Des lors, notre campagne etait finie. Sans bruler une amorce, et en leur laissant assez de vivres pour qu'ils ne mourussent pas de faim , nous avions mis nos envahisseurs dans l'impossibilite de nous nuire. Une colonne de mille homines, renforcee de detachements fournis par les villages menaces, avait deja pris position sur la Weber, pour surveiller les mouvements de l'ennemi et s'opposer a toute tentative d'invasion du cote du nord. Ces homines furent tous congedies. Le gros de notre armee active, forte d'environ six mille fantassins et de trois cents cavaliers , reprit ses cantonnements dans l'inexpugnable defile des Echos.
Pour donner au lecteur une idee de l'importance strategique de la ville et de toute la vallee du Lac-Sale, nous dirons ici que cet asile est defendu , du cote de l'est et du nord, par une triple chaine de montagnes nues, et de toutes parts par des citadel les de granit inaccessibles. Une distance de trois a quatre cents lieues separe cette region de tout pays habite. Elle est entouree de toutes parts par des deserts arides, desoles, impraticables en hiver, et depourvus en ete des ressources naturelles indispensables au trajet de grandes caravanes, La mortalite , qui fit de si considerables ravages parmi les emigrants en Californie, de 1849 a 1853, en est la preuve irrecusable. Notre opinion est que la conquete de la vallee du Lac-Sale sur les Mormons par les Americains exigerait I'emploi d'une armee de cinquante mille hommes aguerris, et pour frais de guerre, quelque chose comme deux milliards de francs.
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Avis aux fanatiques religieux ou politiqaes des deux inondes, qui revent l'aneantissement de ce peuple!
Rarete du sel dans le camp federal. — Mission secrete du colonel Kane. — Envoi de deux commissaires fe'deraux. — Conclusion de la paix. — Entire des troupes federales. — Le juge Cradlebaugh. — Carson Valley proclame son ind<5pendance.— Depart des troupes d'Utah. — Le gouverneur Cuinming.
L'expedition contre les saints avait recu, pour instructions secretes, les ordres les plus impitoyables du cabinet de Washington. En voici le resume : pendre le president Brigham Young, ses deux conseillers, les douze apot.res, et nos homines les plus eminenls, aux premiers arbres venus, sans forme ou sous forme de proces; puis exterminer en masse leurs adherents, mettre tout a feu eta sang dans notre territoire, et, par ces terribles executions, extirper du sol des Etats-Unis la lepre du mormonisme.
En arrivant au fort Bridger, la premiere mesure du colonel Johnston fut de mettre ses soldats a la demiration, mesure qui fut maintenue pendant sept mois. Certains journaux americains ayant amerement reproche au president Buchanan d'avoir recompense l'inaclivite de cet olficier par les epaulettes de general, nous d irons a sa decliarge (|tie, quelles que fussenl ses ins-
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tractions, etant prive de tous moyens de transport et surveille de pres par nos avant-postes, il lui etait reellement impossible de prendre 1 'offensive. Des la fin de novembre , il fut oblige d'envoyer le capitaine Marcy au Nouveau-Mexique pour en ramener des cbevaux et des mulets. Peu de jours apres, le colonel Cooke arriva du Kansas avec le 2e regiment de dragons, qui avait servi d'escorte a M. Albert Cumming, le nouveau gouverneur designe pour l'Utah par le gouvernement federal. Ce regiment se trouvait dans un etat pitoyable. II avait franchi les Montagnes-Rocheuses a travers les neiges, avait perdu plus d'un tiers de ses chevaux et une bonne partie de ses bagages. Le juge en chef Eckels, deux autres juges federaux et M. Morel, maitre de poste, avaient rejoin t directement l'armee. M. Cumming nous annonga son arrivee par une proclamation manuscrite, en date du 21 novembre. Ce singulier document, tout en nous revelant la politique de conciliation et les tendances pacifiques du nouveau gouverneur, etait une amere critique de la conduite du president Buchanan, qui n'avait notifie ni l'envoi des troupes federal es ni la nomination de M. Cumming au chef des Mormons. L'armee d 'invasion, se bercant de l'espoir d'emporter sans coup ferir la place du grand Lac-Sale, avait dedaigne d'emporter du sel dans ses fourgons de guerre. Elle s'etait sans doute flattee d'en trouver abondamment sur les bords de notre lac, dont le nom seinblait lui offrir a ce sujet toute garantie. Done, le sel, objet de premiere necessite, manquait totalement au campement du fort Bridger, a telles enseignes qu'une livre de ce
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condiment primitif s'y vendait jusqu'a dix dollars (cinquante francs) ! Que fit alors Brigham ? Touche de compassion, il envoya un chariot charge de sel au general Johnston, avec une note ainsi congue :
« General,
» Sachant que vous etes entitlement depourvu de
sel, je vous en adresse une charretee, que je vous prie
d'accepter a titre de cadeau. Si vous preferez la payer,
fixez-en vous-meme le prix. Ce sel est tel que nous le
ramassons sur les bords du lac. Mais si vous craignez
qu'il ne contienne des substances nuisibles, vousn'avez
qu'a le faire analyser par vos medecins.
)) J'ai l'honneur, etc.
» Brigham Young. »
« Dites a votre Brigham, repondit fierement le general, que je n'accepte pas les presents d'un rebelle. Et si nous avons a nous rencontrer, ce ne sera erne sur le champ de bataille. » — Cette reponse, meme au sein de 1'Union, n'eut pas tout le succes imaginable. — « Je voudrais, dit le brave Samuel Houston, apres avoir raconte cette anecdote dans un remarquable discours qu'il prononga au Senat sur les affaires d'Utah , je Voudrais que ce miserable fut ignominieusementbattu par Brigham ! 8
Cependant, M. le juge en chef Eckels, sorte de Perrin Dandin politique, avait du recruter, pour organiser son grand jury, des gens qui marchaient a la
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suite de l'armee , attendu que tous les citoyens domicilies dans le comte de Green-River avaient pris la fuite. Ayant compose son tribunal de cette fagon imposante , il se mit a lancer une avalanche de mandats d'arret contre les hommes les plus eminents de notre territoire, comme prevenus du crime de rebellion envers les Etats-Unis , crime qui implique la peine de la pendaison , ni plus ni moins. Nul ne fut oublie ; il y eut quelque chose comme trois cents mandats de signes. Bien entendu , le nom de Brigham Young etait le premier sur la liste. On en conviendra, la perspective d'etre pendu n'etait pas gaie. Les Mormons out une mortelle aversion pour ce genre de supplice , et Fun de leurs premiers actes en arrivant au pouvoir sera certainement d'abolir le gibet. II fallait done songer a prendre des mesures energiques pour eviter la corde et frapper d'un ridicule eternel les mandats couleur de chanvre du juge Eckels.
Les mois de Janvier et de fevrier 1858 avaient ete' consacres a faire nos derniers preparatifs de guerre. II ne restait plus qu'a organiser un corps militaire assez important, pour prendre l'offensive au printemps. Douze escadrons de chasseurs a cheval, chacun de cent hommes, furent leves et equipes en pen de jours. Munis chacun de deux chevaux et de vivres pour six mois, armesd'un revolver et d'une carabine, ces douze cents cavaliers , fleur de notre jeunesse , formaient un corps d'elite imposant. Voici quel etait noire plan de campagne : s'emparer de la Passe-du-Sud et l'occuper militairement, dans le but d'intercepter tous lesrenforts
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de troupes et de vivres qui viendraient des Etats-Unis par cette voie ; detacher deux escadrons pour enlever les quatre mille chevaux et mulets que le capitaine Marcy devait amener du Nouveau-Mexique ; puis se replier sur Devil's Gate (les Barrieres du Diable), chainon de montagnes coupees a pic qui , jetees sur la route en avant du Sweet- Water , forment une serie de points strategiques des plus redoutables. Ce plan, aussi simple que judicieux, eut ete sans doute couronne d'un plein succes. Et nous , historien francais de cette singuliere epopee militaire, nous aurions eu a vous raconter comment le general Johnston aver, ses seize pieces de canon et ses trois mille heros campes au fort Bridger, M. le gouverneur Gumming, le juge en chef Eckels et les autres officiers federaux, serres de pres par les Mormons et reduits aux dernieres extremites de la famine , auraient souffert la dure necessite de se rendre a discretion, sans meme pouvoir bruler une amorce. Heureusement pour l'honneur des armes americaines, l'intervention des adversaires politiques du president Buchanan vint renverser de fond en comble tous nos projets belliqueux.
Quand la nouvelle des desastres de la colonne expeditionnaire parvint aux Etats-Unis, aussitot qu'on y sut positivement qu'a l'appel de Brigham Young, ces diaboliques Mormons, ayant pris bravement les armes, avaientmis en quelques jours, et comme en se jouant, les troupes federates dans l'impossibilite de prendre l'offensive avant sept mois au moins , il s'eleva de New-York a Saint-Louis un tel concert de sifflets , on
vit pleuvoir un tel deluge de caricatures politiques a l'adresse de M. Buchanan, que ce terrible exterminateur des Mormons s'empressa de rengatner son grand sabre , comprenant enfm que cette expedition etait la bevue capitale de sa p residence.
Mais comment sortir de la ? Le cas etait assez difficile. M. Buchanan, nous nous plaisons a lui rendre cette justice, s'en tira d'une admirable facon. Des qu'il sut d'une maniere positive que la conquete du territoire d'Utah exigerait un supplement de forces bien autrement considerable que les quatre regiments qu'il avait demandes au Congres, sans parler des frais incalculables d'une telle guerre, ilcomprit que la voie moins dispendieuse de la diplomatic etait pour lui 1' unique chance de se tirer honorablement d'affaire.
Le 28 fevrier, le colonel Kane, sous le nom du docteur Osborne , nous arriva de Washington , par la voie de Panama et de San-Francisco. II etait charge de sonder les dispositions du gouverneur Young et de preparer un accommodement. Apres avoir expose l'objet de sa mission secrete a notre gouverneur et s'etre assure de ses intentions, il se rendit immediatement au fort Bridger, ou il tomba litteralement comme une bombe au milieu des officiersfederaux. Laissons-le aux prises avec nos intraitables conquerants, et voyons quelle avait ete 1 'impression produite par son entrevue sur l'esprit de Brigham Young.
Quelques jours apres le depart de l'envoye de Washington, au grand mecontentement de nos traineurs de sabre, nos douze escadrons de chasseurs a cheval,
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alors prets a entrer en campagne, furent licencies, et dos mesures d'une nature toute differente furent adoptees. Le 21 mars, une conference speciale de l'Eglise ayant ete convoquee au Tabernacle, Brigham nous r6vela, dans un discours d'une admirable lucidite, son nouveau plan de campagne. Ge plan gigantesque comprenait une serie de dispositions applicables a tout le territoire d'Utah. Toutes les eventualites etaient prevues, toutes les mesures indiquees d'avance. En voici le resume. II s'agissait d'evacuer tous nos etablissements du nord et de la vallee du Lac-Sale pour se porser en masse vers le sud, puis se dinger par fortes colonnes vers la province mexicaine de Sonora. Pivot et point central de cette nouvelle emigration, Provo, notre principale ville du midi, etait le lieu du rendezvous general. Mais ce n'etait rien que d'abandonner ainsi le fruit de douze ans de travaux. II fut solennellement decide, par un vote unanime, que palais, maisons, edifices publics, chaumieres, arbres fruitiers, arbustes d'agrement, palissades, bois, meules, herbes, fourrages de toute espece, en un mot, que tous lesobjets combustibles seraient reduits en cendres a ce nouveau depart. Le Moniteur du De'se'ret annonga, dans sa par tie officielle, cette determination par quelques lignes que nous reproduisons ici.
<c Dans une conference generale tenue au Tabernacle dans cette ville, le 2 1 de ce mois, il a ete unanimement convenu d'abandonner Sevastopol a nos ennemis, s'ils persistent a vouloir mettre en pratique la politique inconstitutionnelle de la presente administration. »
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II devenait moralement difficile, on en conviendra, d'aller guerroyer contre tin peuple qui annonce a l'univers sa resolution de briiler pour trente a quarante millions de proprietes, fruit de douze ans de privations surhumaines et d'incroyables travaux, avec un tel laconisme et une si sto'ique indifference. Vouloir dompter des hommes capables de concevoiretd'executer une semblable resolution, c'est essayer d'eteindre Ie Vesuve avec un verre d'eau.
Apresun court sejour au camp federal, l'envoye du president dit un beau jour au gouverneur dimming : « Laissez-la tout cet appareil de guerre, ces canons, ces carabines Sharp et Minie, ces revolvers, prenez simplement votre cure-dent. Je me flatte de vous faire conquerir avec cela l'imprenable territoire d'Utah, Brigham Young, les douze apotres, la double pretrise, et tous les Mormons polygames et non polygames. » Et les voila partis seuls a cheval. Arrives a nos premiers avant-postes, une garde d'honneur de vingt cavaliers leur ftit donnee pour les escorter jusqu'a notre quartier general, etabli dans une grotte, vers le centre de nos Thermopyles. lis y arriverent a la tombee de la nuit, presque mourants de faim. Mais un excellent diner les attendait : toutes les delicatesses imaginables, indigenes et exotiques, leur furent prodiguees, et ce repas venait d'autant plus a propos, que depuis cinq mois Leurs Excellences se trouvaient reduites a la plus maigre pitanre.
Apres ce banquet, un grand concert vocal et instrumental fut improvise pour feter l'arrivee du nouveau
gouverneur. Le D^seret a aussi ses poetes, parini lesquels nous devons citer miss Eliza Snow, la perle de nos bardes indigenes, et William G. Mills, qui nous avail fait une admirable traduction dela Marseillaise, et un chant de guerre devenu populaire dans toute l'armee. On fit les honneursa Son Excellence de toutes les inspirations de la muse mormone depuis notre levee de boucliers. Un curieux episode termina dignement cette fete. Vers les dix heures du soir, des feux allumes simultanement sur les pics eleves de ces feeriques montagnes inonderent soudain d'une eblouissante clarte toute l'etendue de nos Thermopyles. Mors des decharges militaires suivies de hourras assourdissants, puis des fanfares multipliers par les echos, vinrent successivement egayer cette fete alpestre. A un signal donne, semblable a dix volcans qui vomiraient a la fois leurs laves embrasees, une avalanche de charbons ardents fut tout a coup precipitee des plus hautes cimes qui dominent le defile, et forma ainsi une double cascade de flammes. Enfin, de partiel, l'incendie devinl general, et ce fut la le bouquet de ce grand feu d'artifice, dont les rellets sur ces pentes abruptes et sauvages produisaient un effet indescriptible.
A Farmington, chef-lieu du comte de Davis, le maire de la cite du Lac-Sale et notre conseil municipal vinrent complimenter le nouveau gouverneur, et l'accompagnerent jusqu'a la ville sainte. II fut loge dans la maison de M. Staines, ou de beaux appartements lui avaient ete prepares, ainsi qu'au colonel Kane. Trois ours apres, le gouverneur Young fit preter serment a
M. Gumming, et lui remit le sceau territorial, les archives et tous les papiers de son office.
Le dimanche 26 avril, le nouveau gouverneur fut solennellement presente a la congregation du Tabernacle par le prophete. Dans un premier speech, M. Cumming declara modestement que, n'etant pas orateur et n'ayant pas l'habitude de parler en public, il se bornait a affirmer que le but du president Buchanan, en dirigeant une expedition militaire sur l'Utah, n'avait ete nullement de molester les Mormons, mais d'etablir des postes sur le territoire pour en proteger les habitants contre les Indiens. Cetteetrange declaration ayant provoque de toutes parts une explosion d'eclats de rire, M. le gouverneur invita les citoyens presents a prendre la parole et a exprimer librement leurs opi nions devant lui. Aussitot, l'un de nos commercants, M. G. Clements, originaire dTrlande, s'etantleve, sefit l'interprete des sentiments de l'assemblee sur nos difiicultes avec le gouvernement federal. Son discours, qui exprimait fidelement 1 'opinion universelle des citoyens presents, fut souvent interroinpa par des bravos enthousiastes. M. Gumming ayant essaye den attenuer la portee, John Taylor, Fun de nos meilleurs orateurs, combattit les assertions de Son Excellence. Mais, bientot envahi par l'enthousiasme general qui regnait dans l'assemblee, et domine par ses propres impressions, il ne put continuer son discours. Dernier temoin oculaire et survivant de l'assassinat de Joseph Smith, et victime lui-meme des atroces persecutions subies par les Mormons dans le Missouri et l'lllinois, il n'avait pu sans
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une Amotion profonde faire allusion a ces tristes souvenirs. Le Tabernacle n'etait plus une assemblee calme et paisible, ecoutant religieusement les graves enseignements de nos prophetes. La maladresse du gouverneur en avait fait momentanement un club politique en delire. Mais Brigham Young parait a la tribune, il prononce quelques phrases, et cette mer orageuse se calme a l'instant.
Alors M. Gumming fit lire un dcrit par lequel il invitait tous les mecontents qui voudraient quitter notre territoire as'adressera lui, pour en obtenirlesmoyens de transport necessaires a leur retour aux Etats-Unis. Cinquante-trois personnes, dont trente enfants, reclamerent sa protection et reprirent le chemin de l'Union.
Je desirais vivement faire connaissance avec le colonel Kane. Je le trouvai plonge dans une profonde et juste affliction, causee par la mort de son pere, jadis Tun des magistrats les plus eclaires de Philadelphie. Le colonel etait desole de cette perte inattendue, qui venait s'ajouter a celle encore recente du docteur Kane, son frere, celebre par ses voyages aux regions arctiques. Je fus frappe de sa petite taille : c'etait celle de Louis Blanc. Ecrivain politique distingue, M. Kane a fait ses premieres armes diplomatiques dans l'ambassade americaine du general Cass, a Paris. 11 a ete pendant longtemps le correspondant du journal le National. C'est assez dire que la langue francaise lui est tres-familiere. Au bout d'un quart d'heure d'entretien, nous etions deja d'anciennes connaissances. II se mon- Lra plein de bienveillance pour les saints en general.
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Dans nos entretiens particuliers, il fut expansif au dela de tottte expression. Envoye par le president Buchanan, sa mission dans l'Utah, me dit-il formellement, n'avait ete qu'officieuse. Les instructions secretes, primitivement donnees aux troupes federal es, etaient bien reellement d'une nature impitoyable. Mais le temps n'est pas venu d'en dire davantage a ce sujet. Le jour suivant, j'eus l'honneur de dejeuner avec le colonel et le gouverneur Cumming. J'etaispourl'un etpourl'autre l'objet d'une vive curiosite. Ne dans l'Etatde laGeorgie, et l'un des chefs influenls du parti democratique, M. Cumming, par l'inalterable douceur de son caractere et son integrite, sut promptement gagner les cceurs de ses nouveaux administres.
Dans la soiree, je leur presentai l'une de mes voisines, veuve d'un officier general russe, et presentement
la douzieme femme de M C'etait une superbe brune,
aux yeux ardents, a la demarche altiere, habillee a la franchise, mais sans crinoline, paiiant quatre langues, et chantant la Marseillaise avec une verve capable de soulever les Peaux-Rouges des trois Ameriques. Le colonel Kane lui fit mille questions sur les circonstances qui avaient amene sa conversion au mormonisme, sur ses antecedents dans le monde, sur ses voyages en Europe, etc. La belle Mormone se mit a lui raconter en anglais lesprincipaux incidents de sa vie. Puis, arrivant au curieux chapitre de sa conversion et a celui de son voyage a travers le grand desert, elle lui raconta que, faisantpartie d'une hand-cart company , ou convoi de petites voitures a bras, elle avait traine" elle-me'me sa
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brouette et traverse les rivieres en portant son enfant dans ses bras. Ebloui, fascine, transporte d'entendre l'enchanteresse rendre un si puissant temoignage en faveur de l'oeuvre de Joseph, le jeune diplomate s'ecriait a chaque instant : « Aid fill ! tremendous I surpassing belief ! » « G'est prodigieux, extraordinaire, cela passe toute croyance ! » Plus d'une de nos sosurs aurait pu lui fournir de pareils sujets d'admiration. J'ai vu de mes yeux des femmes dedicates, elegantes, dignes de briller dans les salons de l'Europe, supporter les epreuves les plus penibles de Immigration, du travail, notre loi commune, avec cette patience, cette allegresse hero'ique qu'une conviction ardente peut seule inspirer.
La premiere depeche que M. Buchanan recut de son envoye lui fit prendre une resolution decisive. Aussitot qu'il eut appris que les saints etaient reellement decides a detruire par le feu tout ce qui portait un nom dans la Mormonie, et qu'ils se disposaient tres-activement a evacuer de nouveau le territoire des Etats-Unis, il refpsa, comme l'avait prevu notre ex-gouverneur, d'accepter la responsabilite morale de cette catastrophe, qui eut ete une tache eternelle pour sa presidence, et s'avisa de finir precisement par ou il aurait du commencer. II nous envoya deux commissaires, le senateur Powel et le major Mac Culloch, avec une longue proclamation. II nous offrit magnanimement une amnistie pleine et entiere. Cette proclamation restera dans l'histoire comme la plus etrange mystification que, depuis l'immortel Washington, un president des Etats-Unis
ait ose se permettre vis-a-vis du peuple americain. Elle ne contenait qu'une seule verite. La voici traduite litteralement : « Pendant la marche des troupes des Etats-Unis, un convoi de chariots, qui se trouvait sans protection, fut attaque et detruit par un corps de Mormons, et les vivres et les munitions dont le convoi etait charge furent brules. »
Pour donner plus de poids a sa menace c£' Emigration generate, Brigham en avait fait commencer l'execution. Les commissaires du president trouverent la ville du Lac-Sale presque entitlement deserte. A l'exception des quatre cents hommes charges d'en arroser les jardins, tous ses habitants, ainsi que ceux de nos comtes du nord, avaient tout abandonne pour aller se grouper autour des chefs de l'Eglise, a Provo. Une population de plusde quatre-vingt mille ames se trouvait la concentree avec ses troupeaux, prete a emigrer vers la province de Sonora. Parmi ces ames d'elite, il y en avait bon nombre qui avaient deja sacrifie quatre ou cinq fois leux bien-etre et tout ce qu'ils possedaient a leurs convictions religieuses. Nous comprenons que, dans ce siecle d'egoisme, ou l'adoration du veau d'or est de venue universelle, on ait fletri de tels actes du nom de fanatisme. Mais ce spectacle de tout un peuple pret a quitter de nouveau ses foyers, areduire ses commodes habitations, toutes ses proprietes en cendres, pour s'enfoncer dans de vastes solitudes desolees et aller fonder, a quatre cents lieues plus loin, une nouvelle patrie, ou il pourrait adorer et servir Dieu selon les inspirations de sa conscience, un tel spectacle en plein
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xixc siecle vaut bien qu'on s'y arrete un moment.
Heureusement, les dispositions enfin plus conciliantes du gouvernement nous dispenserent de ce sacrifice. Le 11 juin, nos homines les plus eminents revinrent a la ville du Lac-Sale. Le lendemain , une premiere seance se tint a Council-House entre les commissaires federaux, les membres de notre legislature et les principaux chefs de l'%lise. La seance fut longue et orageuse; on s'y exprima avec une liberte extreme sur le compte du president Buchanan. Les envoyes de Washington etaient sur des charbons ardents d'entendre ainsi perorer nos fiers pay.^ans du Danube. On ne put s'entendre sur rien ; mais a Tissue meme de la seance, les commissaires ayant sollicite une entrevue particuliere avec Brigliam Young, celui-ci se rendit avec ses deux conseillers a 1'hotel du Globe, ou les preliminaires de la paix furent signes a huis clos dans la soiree meme. 11 fut convenu que, pour mettre a couvert Phonneur du gouvernement federal et sauver les apparences, nos troupes evacueraient l'ficho-Kanyon, que l'armee americaine traverserait la ville sans s'y arreter, et irait camper en dehors de son enceinte.
Lejour suivant, la conference du matin a Council- House fut publique. Quatre orateurs mormons y prirent successivement la parole. Ln curieux incident vint egayer cette seance. M. John Taylor, speaker de notre Chambre des representants, ayant produit un certain journal fraichement arrive de Paris, se mit a citer un article fort remarquable qu'il contenait. M. Taylor se fit un malin plaisir de commenter longuement les
appreciations de cette feuille sur l'attitude des Mormons vis-a-vis du president Buchanan, et « sur la politique imrnorale de ces casuistes de Washington, qui, ayant deux poids et deux mesures, employaient d'une main un corps d'arme'e pour introniser l'esclavage dans le Kansas, et de 1' autre un corps de la meme armee pour ecraser la souverainete populaire dans l'Utah. » N'est-ce pas vraiment un curieux spectacle d'entendre , sur les hords du grand Lac-Sale , une feuille de Paris, an journal del'Empire, donner, par la bouche d'un orateur mormon, des lecons de legalite aux cerveaux brules de la Jeune-Amerique?
Brigham Young termina cette seance par une admirable improvisation. Pendant une heure et demie, il tint ses auditetirs suspendus a ses levres.^ II s'ecria en terminant : « II y a vingt ans que Ton veut ma tete ; elle est plus solide sur mes e'paules que celle d'aucun homme vivant. Avant de mourir, je verrai l'univers tout entier vainemeiit ligue" contre le mormonisme ; cela m'a ete revele d'en haut. »
Un mot ici sur ce « premier pape des Mormons. » Digne successeur de Joseph, quoique plus illettre que lui, il exerce sur son people une dictature morale dont on chercherait vainement un second exemple de notre temps. S'il vit encore quinze ans, il fera certains miracles politiques auxquels les nations de 1' Europe ne s'attendent guere. Au physique, c'est un homme de taille moyenne. Age de soixante et un ans, a peine lui en donnerait-on cinquante, tant il est blond, frais, robuste et dispos. Son regime est exactenitnt celui des
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premiers anachoretcs Chretiens ; et, avec cela, c'est un parfait gentleman, tres-distingue dans la conversation et dans les manieres. II a tous les dons naturels, toutes les perfections de l'eloquence ; ses gestes ont une grace particuliere ; son elocution est distincte, sa voix sonore, son debit des plus agreables. 11 manie avec habilete l'arme de l'ironie. Sa charite ne connait pas de bornes, sa tolerance pour les opinions politiques et meme envers les autres cultes depasse toute croyance. Aucun homme n'a jamais eu sur la terre des amis plus profondement devoues que les siens. L'autorite divine de Moise etait, de son vivant, sans cesse contestee par les descendants de Jacob ; celle de Brigham sur le moderne Israel est souveraine et sans limites. Dans ces derniers temps, on a beaucoup parle de son ambition effrenee, de son despotisme politique et religieux. Ce sont la des declamations sans fondement. Dans l'une de nos dernieres conferences semiannuelles, il a publiquement declare qu'il ne considerait les designations de prophete, revelateur et voyant, que comme des titres purement honorifiques. II est parfaitement vrai que, bien que sa parole soit pour tous les saints comme la parole de Dieu, il n'a jamais emis de propheties ayant force de loi dans l'Eglise. II repete souvent que les • Mormons ont assez de revelations pour se damner tous, a moins qu'ils ne les mettent en pratique. Quant a sa pretendue ambition politique, l'avenir seul peut confirmer ce soupgon ou en faire justice.
Le 24 juin, le gouverneur Gumming nous annonga,
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par une proclamation, que les citoyens d'Utah ay ant accepte les conditions du president des Etats-Unis, il nous accordait en son nom amnistie pleine et entiere. Le 26, les troupes federates firent solennellement leur entree dans la ville sainte, presque deserte encore. Temoin oculaire de leurs mouvements , je declare qu'elles se comporterent paisiblement. Apres avoir defile, musique en tete, a travers les plus beaux quarters de la cite, elles traverserent le Jourdain et camperent sur ses bords. Cette promenade militaire , autorisee par le traite, s'accomplit avec discipline, au milieu du calme le plus parfait. Un poste fut immediatement etabli sur le pont pour empecher les soldats d'aller en. ville. Le lendemain matin, qui etait un dimanche, je fus presenter une lettre d'introduction au general Johnston, que venait de m'ecrire M. Gumming. II me recut dans sa tente le plus gracieusement du monde. C'etait un homme d'environ cinquante ans, de taille moyenne, d'une figure noble, d'une tournure svelte, elegante et martiale. Ce jour-la, j'etais loin de songer que je me trouvais en presence du futur general en chef de la grande armee des confederes du Potomac. Je lui demandai quelle etait la force numerique de sa division.
a Elle se compose, me dit-il, de vingt-cinq compagnies de toutes amies , formant un effectif de 3,200 combattants, non compris un millier de voituriers et d'ouvriers militaires armes et embrigades.
— Comptez-vous rester longtemps dans votre campement actuel?
— Deux ou trois jours seulement. Nous sommes a la recherche d'une position convenahle pour elablir un poste militaire permanent. »
Sauf quelques autres phrases insignifiantes , la se borna noire entretien. Quand je pris conge de lui, il m'autorisa et m'engagea meme avec une urbanite parfaite a visiter son camp. J'y remarquai que la France etait representee dans cette expedition par deux arlilleurs d'Afrique, un cavalier, trois fantassins et cinq voituriers, en tout onze individus. Les divers camps se trouvaieut dissemines le long du cours sinueux du Jourdain. En face se deployait, del'ouestal'est, la ville sainte, seinblable a un immense damier. D'un coup d'ceil on pouvait en embrasser toute I'etendue, tant le soleil de juin £tait resplendissant et inondait d'une eblouissante clarte tout le paysage. Dans ces hautes latitudes, le soleil produit, surtout en ete, certains effets de lumiere d'une transparence sans egale, et colore les sommets et les ilancs de nos montagnes des teintes les plus riches et les plus variees. La chaleur eut ete suffocante sans la brise reguliere qui souffle chaque jour du Lac-Sale. Des bords du Jourdain jusqu'au premier plan des collines de Test, les blanches et coquettes maisons des saints, entrevues parmi la luxuriante verdure de leurs jardins, presentaient un tableau des plus gracieux.
Aprus le depart de l'armee, Brigham, le college des Douze, les autres dignitaires et tous les saints quitterent Provo pour regagner leurs residences respectives. Des lors, il devint evident pour tous que l'evacuation de la
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capital e et de nos comtes du nord, ainsi que la concentration de tout le peuple aux environs de Provo et le projet d'emigrer en masse vers la province de Sonora, avaient ete tres-habilement concertes par Brigham dans le double but de produire une revolution salutaire dans la politique du gouvernement federal et d'empecher tout contact entre le peuple mormon et les troupes federates. II est indubitable que, sans cette evacuation momentanee, il eut ete totalement impossible d'eviter les scenes scandaleuses qui avaient signale le sejour des troupes du colonel Steptoe dans l'Utah. A cette epoque, des militaires libertins avaient debauche et entraine avec eux en Californie un assez grand nombrede femmes et de jeunes lilies appartenant a d'honnetes families.
Apres le retour de ses habitants, la ville du Lac-Sale devint le rendez-vous d'une foule d'avides speculateurs de haut et bas etage qui, croyant sur la foi des journaux, que nous allions abandonner le territoire d'Utah, accouraient de tous les Etats de l'Union pour s'enrichir de nos depouilles. Des centaines de voituriers, congedies par Tarmee, vinrent grossir cette turbulente population d'etrangers. Avant l'arrivee des troupes federates, les Mormons etaient incontestablement le plus paisible, le plus pur, le plus moral de tous les peuples. Nous n'avions alors, sur toute l'etendue de notre territoire, ni guillotine, ni potence, ni prison, ni bourse, ni mont-de-piete, ni casernes, ni mouchards, ni gendarmes, ni filles publiques, ni maison de jeu, ni cafe, ni cabaret, ni taverne, pas meme de billard ou
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de tabagie : sages institutions qui toutes fleurissent plus ou moins dans les societes civilisees. En un mot, je le dis a notre honte, nous etions de veritables sauvages. Mais, lorsqu'a la suite des troupes regulieres des Etats-Unis, cette horde d'etrangers eut fait irruption sur notre territoire, les choses changerent promptement de face. Nous commengames a nous civiliser. Nos rues marchandes, naguere si calmes, presentment chaque jour l'ediiiant spectacle d'hommes couches par terre ivres-morts ; armes de revolvers et brandissant leurs boivie-knives, d'autres parcouraient la ville en hurlant des chansons obscenes. Des cafes, des cabarets, des tavernes surgirent comme par enchantement dans certaines rues ; puis des billards , des maisons de jeu vinrent y etaler leurs fastueuses enseignes. Disons tout, car nos initiateurs a la civilisation ne pouvaient s'arreter en si beau chemin : l'etablissement de maisons de prostitution fut tente clandestinement dans la ville sainte. C'est par ces appats grossiers que des homines immondes s'efforcerent de seduire les saints. Un jour, apres s'etre gorges de whisky, quelques-uns, devenus insolents jusqu'a la frenesie , declarerent ouvertement qu'il leur fallait la tete de Brigham Young et celles des principaux chefs de l'Eglise. Des mesures vigoureuses furent immediatement prises contre ces furieux. Un corps de cinquante policemen, armes et payes, fut organise pour circuler nuit et jour dans les rues ; et chaque quartier improvisa sa garde particuliere pour la nuit. Nous crumes un instant qu'il nous serait impossible d'eviter d'en \enir aux mains avcc ces hdtes
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dangereux. Mais, grace a l'attitude energique des Mormons, tout symptome d'emeute serieuse disparut bientot.
Vers cette epoque, une manoeuvre, naguere partiquee par les anti-Mormons de l'lllinois, fut reiteree sur les bords du Lac-Sale. Nous voulons parler de la fondation d'une feuille hebdomadaire sous le titrede Valley Tan, qu'on peut traduire ainsi : journal indigene. Cette publication nous rappelait le Journal de la Canaille, organe des plus basses passions anarchiques que nous vimes, en juin \ 848, tristement vegeter quelques jours a Paris. Le Valley Tan etait tout bonnement une machine de guerre pour allumer la guerre civile entre notre population et les troupes federates. Mais le piege etait trop grossier. Nos journaux ne daignerent pas ineme mentionner son existence dans leurs colonnes.
Les 3, 4 et 5 octobre, la Societe agricole et manufacturiere du Deseret fit a Social-Hall sa troisieme exposition annuelle. Les visiteurs etrangers (et il y avait la des representants de tous les Etats de l'Union) parurent emerveilles des prodiges de notre industrie nationale. lis ne pouvaient concevoir que ce meme peuple , qui , trois mois auparavant , etait pret a faire le sacrifice de tous ses biens pour ne pas verser du sang, eut pu exhiber, dans des circonstances si critiques, tantde temoignages divers de sa haute vocation industrielle. Lesproduits agricoles ethorticoles exposes, tels que superbes peches, pommes, raisins, legumes rares, fleurs, chevaux, mulets, taureaux, pores, vaches laitieres, etc. , etaient tous des plus remarquables , et
les nombreux articles sortis de nos manufactures ou ateliers auraient pu dignement iigurer aux expositions des Etats les plus anciens. Les tapis, les couvertures, et autres objets exposes par les femmes, etaient aussi nombreux que varies. Le departement des beaux-arts offrait une profusion de portraits a 1'huile, de plans, de dessins de toute nature. La richesse des reliures de nos livres attirait tous les regards. Les visiteurs se pressaient en foule autour d'une table rouverte de divers objets ayant appartenu au prophete Joseph. Enfm je vis certaines physionoinies se rembruuir devant l'exposition de nos belles et bonnes amies de guerre et de chasse. Des revolvers mormons, certaines carabines simples et doubles, d'une admirable precision et d'une portee sans egale , etaient egalement remarquables par le fini precieux de leur travail. Mais ce ne sont pas les canons rayes ni les carabines des Mormons, qui feront jamais la conquete des Etats-Unis. Lacharrue et l'Kvangile du royaume, voila, dans la main de nos missionnaires, des amies bien autrement puissantes et expeditives. Le mensonge et la force sont les rois de la terre : le mormonisme est la vivante negation de l'un et de l'autre.
En terminant ce chapitre, nous devons rendre justice a la sage administration du gouverneur Gumming. Des son arrivee, il constata et declara que, contrairement aux allegations calomnieuses du juge Drummond, les archives de la cour supreme etaient parfaitement intactes. Sa politique de conciliation , ses rapports publics ou prives avec les chefs de l'Eglise,
tous ses actes, empreints de justice et de moderation, lui gagnerent promptement l'estime generale de ses administres. Les troupes federales furent cantonnees a Cedar Valley, a 42 milles de Great Salt-Lake City. L'entree de notre capitale demeura interdite absolument aux soldats , et ne fat permise aux officiers qu'avec une extreme reserve. Un grave incident vint pourtant nous menacer d'une conflagration generale.
En mars 1 859, le juge Cradlebaugh tint sa cour a Provo pour examiner les nombreuses cbarges portees contre les Mormons pendant les annees precedentes. II s'agissait notamment des fameux mandats d'arret, lances a tort et a travers par le chef de la justice Eckels, contre les principaux citoyens d'Utah. Cette mise en scene n'avait qu'un seul but , celui de faire naitre un sanglant conflit entre les Mormons et les troupes federales. Rien ne fut omis pour amener ce resultat. Le juge Cradlebaugh, sous pretexte qu'il n'y avait pas de prison a Provo, demanda cent soldats au general Johnston pour garder les prevenus. Cette garde fut bientot portee a neuf cents hommes. La conduite du gouverneur dimming en cette occasion fut digne de tous leseloges. II publia une proclamation dans laquelle, apres avoir cite les instructions de son gouvernement qui l'investissaient du droit exclusif de disposer des troupes, il invitait le general a rappeler immediatement ses soldats. Celui-ci s'y refusa formellement. Heureusement l'honorable M. Wilson, avocat general du gouvernement, demontra sans peine que la proclamation du president des Etats-Unis ayant gracie tous les pre-
venus, il n'y avait plus lieu de les poursuivre pour ce pretendu crime de rebellion. Le cabinet de Washington, mieux eclaire, donna pleinement raison au gouverneur Gumming, et desapprouva officillement la conduite de Cradlebaugh.
Un fait d'un autre genre merite une mention particuliere. Nous voulons parler de l'acte revolutionnaire que les anti-Mormons de Carson Valley accomplirent en aout 1859. Situee sur la frontiere de la Californieet de l'Utah, cette region, ou les Mormons se trouvaient en majorite, avait ete par eux abandonnee, ainsi que leur colonie de San Bernardino, des le debut de l'expedition des troupes federates. Apres plusieurs appels inutiles au gouvernement de Washington, les autres habitants, par une declaration solennelle. proclamerent leur independance et leur volonte de constituer un nouveau territoire. Dans cette here declaration, les Carsoniens reprochaient aux Mormons une foule de crimes plus odieux les uns que les autres. « lis les accusaient d'avoir pille et meme egorge des compatriotes, emigrant paisiblement a travers le continent ; d'avoir perverti les Indiens en leur inspirant une haine furieuse contre les Americains, etc. »
Nous citons ces calomnies absurdes pour montrer a quel point le fanatisme religieux ou politique peut egarer les hommes. Nous avons vu que l'administration da president Buchanan, prenant pour pretexte le rapport ofliciel du juge Drummond, n'avait entrepris Pexpedition d'Utah que pour laver dans le sang de Brigham et de son peuple des crimes tout a fait