‹ Mémoires d'un parisien: première périodeChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La situalion politique. — Les soirées do Pascal Dupràt. — L'origine du mot servi/s. — Edmond Lepellctier. — Le Peu- ]ile Souverain. — Les quaire sergents de La Rochelle. — La femme au perroquet. — Valentin Simond. — Gaston Vassy. — La cuirasse à Téprcuve des obus. — Les bretelles du prince impérial.

Apres un séjour itrolongc à Ermenonville, je retrouvai Pascal Duprat à Paris. Il habitait, rue de Pontoise, un appartement très simple, presque pauvre, qu'il partageait avec Clémence Royer.

A cette époque, la situation politique se tendait de lilus en plus. L'opinion discutait à nouveau l'affaire dos duchés, la regrettable attitude de la Cour durant la lutte entre la Prusse et l'Autriche, attitude remise en lumière par M. Thiers. Tandis que les partisans de l'Empire commençaient à sentir le danger, les républicains, les libéraux, les patriotes, l'internationale s'agitaient. On revenait sur le Mexique, on ressuscitait l'infortuné Maximilien, on discutait rhonnètelé des moyens employés pour obtenir du pléljiscite les résultats désirés ; entin, des bruits de guerre circulaient.

Quand ils eurent pris consistance, les populations s'en émurent. On répandit le bruit qu'elles se réveillaient guerrières. Erreur calculée. Le pays montrait des dispositions si pacifiques qu'après enquête entreprise par M. Ghevandier do Valdrùme, ministre de l'Intérieur — le même que l'on vit à cheval, à la tète d'un régiment massé devant le Palais de l'Industrie? le jour de l'enterrement de Victor Noir — on constata que nulle part on n'entretenait le culte de Mars, malgré les efforts d'une police spéciale organisée pour qu'on multipliât les offrandes. Je la vois encore hurlant : « A Berlin ! » sur les boulevards, sans que son enthousiasme salarié ne provoque un écho. Je me souviens même d'un soir où le pauvre Alfred de Gaston, emporté par un patriotisme subit et croyant devoir encourager les passants à envahir l'Allemagne, reçut d'un bourgeois pacifique un coup de canne si violemment appliqué que nous dûmes transporter notre ami sur une banquette du café de la Porte-Montmartre où il faillit rendre son âme à Dieu. Ge bourgeois représentait la mentalité générale. Quelques jours après, au même endroit, je vis défiler un escadron de cuirassiers se plaignant à haute voix qu'on voulût les mènera la boucherie. Une semaine plus tard, M. Pietri affectait de ranger des policiers devant la maison de M. Thiers — dit le « Pacifique » — pour le protéger contre les belliqueux élans de ses contemporains, représentés par une vingtaine de blouses blanches. Quelques instants après, M. Thiers se rendait à la Ghambre, acclamé par des milliers de partisans.

Nous vivions dans une atmosphère spéciale, obligeant les bonapartistes à affecter une confiance

Ml-ÎMOIRES d'uX parisien 91

qu'ils ne partageaient pas, entretenant chez les républicains (les espérances longtemps contenues, faisant entrevoir aux révolutionnaires la possibilité d'une prise de possession, enfin propice aux discussions s'élevant dans les cafés, sur les places, dans les salles publiques, dans les théâtres transformés quelquefois en lieux de conférences, encore et surtout dans le particulier des victimes du régime impérial.

Parmi ces derniers, Pascal Duprat. Il ne conspirait pas, à proprement parler, mais attirait les anciens de 48, les mécontents du 2 Décembre, les libéraux fatigués de dix-huit années de lutte. Chez lui, les soirées se passaient dans un petit salon orné de chaises recouvertes de reps rouge, salon que l'on quittait à dix heures pour passer dans une salle à manger dont l'ameublement se composait d'une table en noyer sur laquelle reposait une lampe Carcel, de quelques chaises de paille et d'un Spartacus en plâtre placé sur le poêle. On buvait du thé servi par Clémence Royer, son éternel cigare entre les dents; on mangeait quelques brioches au beurre fort. Parmi les convives habituels, Eugène Pelletan, Camille Pelletan, son fils, Ernest Picard, Esquiros, Gagneur, Guyot-Montpayroux, Glais-Bizoin, puis, do temps à autre, d'Alton-Shée, M. F. X. Trébois, qui joua les comparses après la Commune, un ancien pasteur appelé Piigaud, notre cher confrère Edmond Lepelletier, aujourd'hui réfugié dans les lettres et dont on a lu les belles études sur Verlaine. Cela manquait de gaieté pour ceux qui, comme moi, ne nourrissaient ni haine ni ambition. Je me rappelle un certain soir où Eugène Pelletan souleva une intermi-

yz MEMOIRES D UN PARISIEN

nable discussion sur l'origine d;i mol servus. Il tenait pour se>'yire dénominatif de servus; Esquiros en appelait aux jurisconsultes latins {Dig. de statu hominum) rattachant semis à servire, comme étant l'homme pris à la guerre, conservé et non tué. Clémence Royer tourna la conversation pour déplorer, en mâchonnant son petit Bordeaux, que l'expression servant à désigner l'histoire naturelle de l'homme fût adéquate à la figure de style par laquelle on attribue à Dieu des affections et des actions humaines. Elle allait de Darwin à Malebranche avec une volubilité menaçante. Sans Guyot-Montpayroux, qui témoigna de son indifférence par un ronflement d'Auvergnat, nous y serions toujours!

Mais, à la sortie, j'avais comme compensation, Edmond Lepelletier, dont la verve gamine, spirituelle et joyeuse me réconfortait. Les amusantes folies que nous commîmes alors! Une nuit, sur la place Notre- Dame, nous nous cachâmes, décidés à attaquer le premier carrosse qui passerait! Palsambleu ! Cette nuit-là, le guet l'échappa belle!

Je puis l'avouer aujourd'hui, ce qui me retenait chez Pascal Duprat, ce n'était i)as la fréquentation de vieux républicains dont l'honnêteté, le désintéressement, la foi auraient dû m'en imposer davantage, mais plutôt l'espoir que de ces réunions naîtrait un journal où je trouverais ma place. Pareille fondation représentait un problème compli(|ué : elle nécessitait un cautionnement, et l'ancien républicanisme ne s'était pas enrichi. Elle exigeait une autorisation de plus en plus diflicilc à obtenir, M. Chevandier de Valdrôme étant aussi mauvais coucheur que pileux

MÉMOIRES n'UN PARISIEN' 93

caA'alier. L'Empereur qui, la veille du coup d'État, après avoir expérimenté le sang-froid du colonel Vieyra, jugea prudent de faire crever tous les tambours de la garde nationale, menaçait de réduire au silence tous les journaux battant le rappel républicain. 11 se trouva pourtant un homme assez audacieux et intelligent pour braver tant (Vijnpedimenta : Valentin Simond.

La feuille s'appela Le Peuple Souverain. Pascal Duprat l'inspirait, Valentin Simond la dirigeait et — fonction touchant à la sinécure — le père de Valentin Simond disposait de la caisse.

J'entrai au Peuple Souverain après une collaboration de quelques mois au Petit Journal, collaboration dont j'étais redevable d'abord à Albert Millaud, fils de Polydore Millaud, ensuite à l'un des quatre sergents de La Rochelle.

Ceci veut une explication.

On se souvient du fameux procès des quatre sergents, Bories, Raoulx, Goubin et Pommier, condamnés à mort pour complot politique. Tous quatre s'embrassèrent au pied de l'échafaud. Raoulx mourut en criant : Vive la Liberté! Goubin et Pommier le suivirent en poussant le même cri. Bories, avant de se coucher sur la planche, s'écria d'une voix forte : « Rappelez-vous que c'est le sang de vos lils que l'on fait couler aujourd'hui ! » et jeta un bouquet à une jeune fille, sa fiancée, qui tenait à assister à ses derniers moments.

Cela se passait en IHii.

Quarante-sept ans après, la jeune fille vivait encore. Elle se promenait dans Paris, coiffée d'un

chapeau de paille orné du bouquet de Bories, vôtue d'un châle français épingle sur une robe bleue. Le chapeau, le châle et la robe dataient évidemment du temps des mêmes Bourbons qui décapitèrent son promis. Eniin, elle tenait sur son poing un perroquet vert, ce qui lui valait le surnom de La Femme au Perroquet.

Je la rencontrais presque tous les jours. L'idée me vint de l'interroger. Le verbe interviewer n'existait pas encore. Elle me conta son histoire. J'en composai une nouvelle que je portai à Albert Millaud, lequel la fit recevoir par son père. Paris s'en amusa; Polydore Millaud me commanda des Causeries, article ne devant pas dépasser cent lignes et, ma foi, bien payés. Je les prodiguai. Je faisais définitivement partie du bâtiment.

Au Peuple Souverain, la collaboration offrait moins de quiétude. 11 s'agissait d'en dire le plus possible en ne faisant courir que des minima de danger au gérant. D'ailleurs, Pascal Duprat veillait, et il ressentait d'autant plus le besoin de se montrer prudent que, si le journal devait lui servir de nouveau tremplin, il représentait encore pour lui des moyens de s'assurer l'existence, celle de sa compagne et celle d'un fils conçu en Italie et qui, à l'époque dont je parle, élevé dans des principes tout à fait particuliers, vivait à Paris sans connaître une autre langue (à neuf ans!) que l'italien.

Le Peuple Souverain fit sa trouée, porté par les événements et bien conduit par Valentin Simond qui, plus tard, tint une place importante dans le journalisme parisien, car il possédait la double qualité

d'administrateur et d'homme d'affaires. En ce qui concerne les affaires, il était d'ailleurs aidé par un de nos anciens camarades de Saint-Louis, Gaston Pérodaud, iîls d'un. administrateur de la Compagnie (l'Orléans et qui, sous le pseudonyme de Gaston Vassy, acquit une véritable célébrité d'annoncier.

Gaston Vassy personnifia, pendant dix-huit années, le génie de la réclame. En ces temps troublés où paraissait le Peuple Souverain, malgré l'arrêt des transactions, l'inquiétude des masses, Vassy trouvait le moyen de tondre les commerçants les plus timides de la place. Durant le siège, quand les moyens de subsister devinrent difficiles — au point qu'il dut vendre à un boucher de la rue de Clichy, son chien nommé Faust pour une de ces cuisines mystérieuses dont nous gardons encore la saveur — il tira profit des confectionneurs de pâtés de rats et des fabricants de confitures à la gélatine. Les inventeurs abondaient. Celui-ci lançait une pommade garantissant du froid; celui-là des pilules réconfortantes au point de remplacer le pot-au-feu devenu illusoire ; un troisième, des engins destinés à détruire en cinq minutes toute l'armée allemande; par centaines s'inscrivaient ceux recommandant une cuirasse que n'entamaient ni les balles ni les boulets. Gaston Vassy se jetait sur eux et, grâce à une faconde de Gaudissart, leur soutirait jusqu'à la moelle. Un jour, comme il remplissait la fonction de secrétaire de la rédaction, un de ces derniers vient le trouver dans son cabinet, lui montre une cuirasse de papiers de soie superposés à Vépreuve des obus, et, pour mieux lui en expliquer la pratique, la lui fait endosser. A

peine — nouvel Achille — Vassy a-t-il revêtu l'armure, entre un visiteur pour Pascal Duprat. C'était Jules Favre. Sans se déconcerter, Vassy lui explique par suite de quelles circonstances il lo reçoit en guerrier romain, conduit Jules Favre à Pascal Duprat, et, revenant <à son inventeur :

— Pour ne pas gêner votre modestie, je viens de parler à part de votre invention à Jules Favre. Il me laisse supposer que le gouvernement de la Défense vous en commandera par milliers. C'est pour vous la fortune, la gloire et, j'en fais mou affaire, la Légion d'honneur. Seulement l'appui du Peuple Souverain est indispensable. Versez mille francs ou c'en est fini de vos espérances.

Le pauvre homme les versa et quitta Vassy, se tenant à quatre pour ne pas le presser dans ses bras.

Au Peuple Suuverai7i, durant une guerre, un siège, le champ d'exploitation de Gaston Vassy se trouvait malgré tout restreint. Il l'élargit plus tard, dans des proportions incroya!)les à la Liberté, au Bien Public, à Paris-Journal, et surtout au Figaro, au point de provoquer l'admiration de Villemessant. Je ne puis résister à l'envie de conter encore un trait. On verra jusqu'où Vassy poussa l'art du puflisme.

Un soir, le directeur d'une grande parfumerie va trouver Villemessant, qu'il connaissait de longue date:

— Mon cher Villemessant, lui dit-il, le principe de la maison est de se refuser à toute réclame. Or, depuis un mois, au saut du lit, je reçois la visite d'un de vos rédacteurs, M. Alfred d'Aunay, qui perd son temps et gâche le mien, à me proposer des annonces. Je vous serais particulièrement reconnais-

MÉMOiR?:s d"u\ PAmSIEN 97

sant (le mettre lîii à une insistance inntile et désobligeante.

Viliemessant promet et, le parfumeur disparu, raconte la démarclie à V'assy.

Le lendemain, ce dernier court chez l'industriel récalcitrant et lui tient le discours suivant :

— Cher monsieur, je viens de la part de M. de Viliemessant qui estime ne s'être pas assez excusé hier de l'indiscrétion de mon collègue d'Aunay. Ce d'Aunay n'est pas un mauvais garçon, mais il manque de tact, de délicatesse, au point que je m'étonnerais fort si, maintenant qu'on lui défend votre porte, il n'entrait pas par la fenêtre. J'en conclus que, pour votre tranquillité, l'amour-propre de M. de Viliemessant qui vous aime beaucoup, la considération dont un journal comme le Figaro doit jouir, le plus raisonnable serait de traiter avec moi. La préférence servira de leçon à d'Aunay et vous aurez eu, du moins, atVaire à un homme du monde.

Désarmé, le parfumeur traita et Viliemessant, enthousiasmé, donna une prime de cinquante louis à l'intermédiaire.

Vassy écrivit un jour que les complets du Pont- Neuf h, vingt-cinq francs étaient si bon marché que sur ces mêmes complets, on prêtait le double au Mont-de-Piété. Une autre fois, chargé de lancer un nouveau système de bretelles, il profita de la mort du Prince impérial pour raconter la stupéfaction de l'ennemi à la vue d'un corps aussi bien tourné et affirma que, depuis ce temps, les soldats zoulous portaient des bretelles américaines. Comme on peut en juger, il ne reculait pas devant le macabre.

CFIAPITRE Vin

La guerre de 1870 -^Proclamation de la République. — Paris assiégé. — Dardenne de laGrangerie. — ^Monseigneur Bauër. — La Commune. — Le comte de Hisson. — Camille Groult et Raoul Rigault. — Adèle et son feu d'artifice. — Vermorel et Emile de Girardin. — Arsène Iloiissaye et Mathilde Fouquet. — Un joli mot d'Alexandre Rumas. — Le déboulonncnunt de la Colonne. — Paris ouvert I

Me voilà arrivé à la date fatidique du 15 juillet 1870. Emile Olivier annonce que le gouvernement, après avoir tout tenté pour éviter la guerre, se trouve dans l'obligation de soutenir celle qu'on lui offre, en laissant à chacun sa part (\o responsabilité. Le sort en est jeté.

Je ne ferai pas l'histoire de ce temps-là, bien qu'elle n'ait point encore été véritablement écrite. Cela dépasserait les bornes que je m'assigne et exigerait une gravité incompatible avec le genre que je me propose. Aussi bien, ceux de mon âge ont vécu l'époque qui sépare juillet 1870 de mai 1871 comme dans un rcve qu'une fois réveillés nous pûmes à peine retenir. Nos aînés plus expérimentés, plus réfléchis, moins impressionnables, parce que

iiKiins jeunes, s'y sont essayés par la suite, sans arriver à rendre la véritable mentalité de cette période de stupéfaction et de terreur. Los diplomates ont reconstitué les entrevues ; les politiciens, les dél)ats ; les historiens, les faits ; les militaires, les batailles ; pas un n'a fidèlement raconté l'état général des esprits. Peut-être n'a-t-on pas osé. 11 faudrait un Tolstoï, celui de La Guerre et la Paix. Quant à ceux, je le répète, qui comptaient vingt ans alors, quels que soient leurs efforts pour rassembler leurs souvenirs, débrouiller le chaos des événements, tirer des moralités k défaut de conclusions, établir une vue d'ensemble, s'ils sont sincères, ils conviendront demeurer encore dans la situation psychologique d'un homme tombé d'un cinquième, arrivé à terre sans l)lessure mortelle, auquel on demanderait de raconter ses impressions chaque fois qu'il dépassait un étage.

Voulez-vous que je m'y essaie, avec tous ceux qui, comme moi, faisaient partie de la mobile de la Seine?

Nous défilons, sans armes, boulevard de Strasl>ûurg pour nous rendre à la gare de l'Est, entre deux haies de spectateurs qui nous acclament. Les pères, les mères, les sœurs, les amantes, les amis sont là. Pas une joie de combattre pour son pays, pas une crainte d'y succomber, pas un regret de laisser des personnes aimées. Nous sommes assimilables à des bêtes réunies en troupeau, sans comprendre, puisque sans larmes. Un seul sentiment nous anime de temps à autre : la blague. Nous montons dans un train conduisant à Chàlons, et nous voilà au camp*

On nous apprend à dresser des tentes. Les mieux habitées sont ornées de portraits au fusain de mademoiselle Pierson, alors dans toute sa beauté. Mademoiselle Pierson incarne la Patrie et le regret de Paris. Étonnés de n'avoir point d'armes, nous en réclamons. L'a<lministration militaire a oublié d'en faire venir. On blague. Désireux de nous occuper, nos chefs nous utilisent à monter la garde du camp, avec des bâtons. Ni récriminations, ni colères. On blague. Et puis il nous semble impossible qu'il y ait vraiment péril en la demeure. Si négligents que soient nos chefs, ils ne nous obligeront pas à opposer nos échalas aux fusils allemands. Cependant, à la longue, à l'apathie, va succéder un peu de fatigue, à l'énervement, du mécontentement. Que faire? On blague. On échappe au service (quel service !) et l'on va se réconforter dans les beuglants de Mourmelon.

Un épisode.

Le pianiste accompagnateur dans un de ces taudis est aveugle. Ce soir-là, des soldats ont prié ces dames de s'asseoir, ils chanteront à leur place. Un mobile de la 8« entame, d'une belle voix sonore, le grand air du Val d'Andorre. Le motif terminé, l'aveugle monte à tâtons sur la scène, cherche le chanteur, le presse sur sa poitrine et sanglotte. Le malheureux pianiste, réduit à ce métier par suite de son infirmité, résultat d'une maladie remontant à dix années, était un ancien élève d'Halévy. La joie d'entendre interpréter de la véritable musique par un véritable artiste l'afTolait jusqu'aux larmes. Le chanteur s'appelait Giraudet, dont on sait la belle carrière. 11 y a quelques mois, il pouvait encore constater le fait.

Un matin, en revenant de corvée, nous voyons passer un maréchal et ses aides de camp. Des mobiles le sifflent, l'insultent, lui jettent des pierres. Le maréchal — c'était Canrobert! — et son escorte, prennent le galop. On blague. Quelques instants après paraît un groupe de zouaves, parmi lesquels plusieurs portent la médaille militaire : des fuyards. Ils assistèrent aux batailles de Wissembourg, de Forbach, de Frœschwiller,rrous content le tapage de l'artillerie allemande et prédisent le désastre. Plus qu'il n'en fallait pour épouvanter<ies conscrits! On blague, llsontpassé. On nous annonce que l'ennemi s'avance. Quelques heures de marche le séparent seulement de nous. Aussi faut-il battre en retraite sur Reims. Avec des butons? Non. En effet, on nous distribue des fusils à tabatière, sans fourreaux de baïonnette et sans bretelles. Quant aux munitions, ce sera pour plus tard. On passe sa baïonnette dans son ceinturon, on improvise des bretelles avec des cravates, on blague et l'on prend la route de Reims en chantant. Remarquez que nous croyions l'ennemi sur nos talons. Douze heures de marche. A minuit, nous voici à Reims, mourant do faim, car durant la route, les paysans nous ont refusé de la nourriture contre argent comptant; de soif, car ils défendaient leurs puits. On blague. Quatre d'entre nous, dont j'étais, rencontrent un brave Champenois qui, pris de pitié, nous invite à manger un gigot tourné et à boire du vin rougi. Total : quinze francs par tète. Nous rossons l'amphitryon — pourquoi ne l'avons-nous pas pendu? — et allons nous perdre au milieu des camarades rassemblés devant la cathédrale. Trompettes. Rassemblement. On prend le train.

Pour où ? On ne sait pas. Contents d'échapper à l'hospitalité champenoise, nous blaguons. Les trains se mettent en marche. On se réveille à Paris. Alors on ne se bat plus? Rassurez-vous, répondent les chefs, vous aurez de la besogne. Les mêmes trains repartent, s'aiguillent sur la ligne de ceinture et nous déposent à Saint-Maur. A Saint-Maur ? Nous nous imaginions avoir laissé l'ennemi à quelques heures de Châlons? Il s'agit bien des Prussiens. La République est proclamée. Est-ce donc contre le peuple que la mobile va se battre? Ça ne nous regarde pas. Que nous importe, en efîet, nos fusils ne peuvent pas partir. Le 5 septembre, nous les échangeons contre des chassepots — quatre pour dix hommes. — Le 6, on bat le rappel. Les Allemands sont à une heure de Saint-Maur. Gomme ils étaient à une heure de Châlons? Nous la connaissons. On blague.

Vingt-quatre heures après, nouveau rassemblement. L'ennemi se faisant attendre, oh en profite pour diriger la mobile sur les forts. Voici mon bataillon sur un tas de boue, sans sacs de terre, sans fascines, sans canons — ça représente le fort de Vanves. — Nous nous mettons à l'ouvrage. Chacun de nous doit être un Vauban. On bêche, on creuse, on remplit, on maçonne, on hisse des pièces venues on ne sait d'où... On blague.

On a blagué jusqu'à l'armistice, on a blagué le manque de vivres, on a blagué le pain noir, on a blagué les obus que les bourgeois, bras dessus bras dessous, allaient voir tomber place de la Concorde. Ce futuneextraordinaireinconscience, — dontpourraicnt témoigner ceux i\u\ restent aujourd'hui dos dix-huit

mille moblots parisiens, — inconscience dont je citerai trois exemples.

Un jour, (les remparts du fort, nous apercevons des sentinelles allemandes montant la garde sur les hauteurs de Chàtillon situées à quinze cents mètres. Pas le moindre étonnement, pas le moindre sentiment de peur, pas l'idée de demander comment l'ennemi est si proche sans qu'on en ait été averti par un écho de bataille. Simplement de la satisfaction de voir enfin des casques et, si je ne craignais qu'on n'interprétât trop sévèrement le mot, je dirais de l'amusement. Durant huit jours, nous suivons les mouvements de ces sentinelles ; nous constatons aussi que l'on dispose de l'artillerie contre nous, dont les feux plongeants seront redoutables puisque, de la butte qu'elle occupe, on dislingue les soupiraux de nos caves. Pas plus l'envie de trembler que celle de tenter un assaut. Ni poltrons, ni braves; inconscients. Un matin, pour essayer son tir, l'ennemi nous envoie un obus qui éclate juste dans la chambre du commandant Crétin heureusement dans la cour en ce moment. Ni effroi, ni colère.

La nuit vient. A onze heures du soir, le commandant nous dispose le long des remparts. L'ennemi donnera l'assaut au point du jour. « Abritez vos jambes, car ils visent bas, et ne tirez (|u'au commandement. » La campagne noire se couvre d'un brouillard épais, et nous voilà trois cents — retenez ce chiffre — l'œil au guet, l'oreille tendue. Un bruit au lointain. Plus de doute. L'ennemi quitte Chàtillon, gagne la plaine et prend ses dispositions afin d'être prêt au lever du soleil. Le bruit augmente. II devient

104 MÉMOIHES d'uX PARISIEN

tumulte. Malgré le brouillard, nous distinguons très nettement l'envaliisseur. A nos pieds, défilent des cavaliers au galop, des batteries rebondissant avec un bruit d'enfer. La lune, qui vient de paraître, s'accroche aux casques, aux sabres, aux pièces. Le tourbillon passe. Le bruit s'éloigne. Le jour commence. Tous les trois cents nous avions été la proie d'une même hallucinalion !

Une autre fois, en qualité de caporal, je sors de nuit, avec douze hommes, pour faire une ronde du côté de Bagncux. Nous avisons une maison d'un étage à la devanture de laquelle s'étalait le mot Charcuterie. Nous frappons, dans l'espoir d'y trouver pâture ; les volets s'ouvrent et nous sommes reçus par une volée de coujjs do fusil tirés ])ar des Bavarois maîtres lie la place. Un de nos camarades tombe. Nous avions droit à un moment de peur, l'ennemi étant en position de nous canarder, de façon que sur douze il n'en restât pas un. 11 eût été beau — disons simplement de notre devoir — d'enfoncer la porte et faire payer aux assiégés la perte d'un camarade. Ni peur, ni bravoure. Simplement de l'orgueil qu'un des nôtres eût étrenné. Nous recevions le baptême du feu. — Pour un peu, nous allions en remercier nos Bavarois. Quel effet en rentrant au fort avec un cadavre! Quel succès à la chambrée quand nous raconterions l'exploit ! Nous détachons un volet, étendons la victime sur ce brancard improvisé et reprenons le chemin (\n Vanves. Voilà tout. J'envoie mes remerciements au chef allemand qui, pitoyable, a fait cesser le feu.

MÉMUIUES d'un parisien 105

Jo voudrais donner encore une idée de la façon dont \'aaves était défendu.

J'avais connu, au Quartier latin, un garçon faisant r()!)jel de la curiosité de tous les étudiants en médecine. II s'appelait Michel et était tout simplement le lils de Francisque Michel, archéologue et littérateur, connu d'abord pour avoir, sur les demandes successives de Guizot et de Salvandy, entrepris des voyages archéologiques en Angleterre, puis professeur à Bordeaux, membre du Comité des monuments historiques, correspondant de l'Institut, prix Gobert, etc.

Michel — le mien — intéressait les étudiants en médecine comme un cas pathologique curieux à étudier ; il personnifiait le mensomje par exagération. Un soir, chez son père, on donnait une soirée musicale à laquelle assistaient plusieurs membres de l'Académie des sciences. Une jeune fille se met au piano et joue l'ouverture de Martha.

— Quelle musique ! s'écrie Michel. Et quels souvenirs elle évoque en moi. J'ai entendu cette ouverture dans la forêt de Fontainebleau, jouée par quaranlc mille cors !

— La semaine dernière, nous dit-il un autre jour, j'allais dîner chez Hugo avec Sue, Lamartine, Alfred de Musset, Verdi, Alfred de Vigny, ïimothée Trimm, Chateaubriand et Dumas fils. Mon tilbury traverse le boulevard; un voyou se permet de toucher à la gourmette de mon cheval. Mon cocher lui envoie un coup de fouet. Uœil du polisson demeure au bout de la mèche. Nous arrivons quand même chez Hugo, dinons, puis l'on organise un baccarat. Je gagnais une cinquantaine do mille francs, quand une courtisane, ma voi-

sine de table, me <iit : « Ta peux te vanter d'être heureux ! » Je me tourne vers elle et lui envoie cette apostrophe : « Tu me tutoies toujours quand je gagne ! » Dumas, qui écoutait, n'a pas oublié la réplique. Le lendemain, La Dame aux Camélias était faite !

Le plus curieux, chez ce pauvre Michel, était la facilité avec laquelle il croyait à ses mensonges.

Dans une réunion d'amis, il nous raconta un voyage en Perse où il n'avait jamais été, et insista sur ses relations amoureuses avec la lille du shah. Le lendemain, deux étudiants de ses camarades se présentent à son domicile.

— Monsieur Michel — lui disent-ils — nous venons vous demander une réparation de la part de l'amiral anglais lord Williams.

— A quel propos? interroge Michel.

— Il a appris votre conversation d'hier, vos rapl»orts avec la (111e du shah de Perse. Or cette lîlle est aujourd'hui Lady Williams. 11 exige le pistolet.

— On se bat?

— Demain, au Bois de Boulogne.

Il constitua des témoins au courant de l'histoire. Le lendemain, il se trouvait au rendez-vous et, ne voyant pas de lord Williams :

— J'étais l'amant de Mirah ciuand il lui faisait la cour et le considérais déjà comme un lâche!

Eh bien, ce fou, je devais le rencontrer une nuit sur les remparts, costumé en garde national, et chargé d'éclairer les positions ennemies. Il devait ce poste aux membres de la Défense nationale !

Ce qui se passait à Vanves et aux environs a dû se

répéter des milliers de fois autre part. A la bataille de Chàtillon, à celle de Bagiieux, mon lieutenant, commis principal aux Finances, me demandait où nous en étions, sous prétexte que, très myope, il avait oublié ses verres.

Je n'entreprendrai pas non plus l'histoire du siège, par crainte de froisser trop de convictions toutes faites et de détruire des légendes nécessaires pour nous relever aux yeux de l'histoire. Laissons nos admirables troupes régulières dans l'éclat de leur gloire malheureuse et n'assombrissons pas cet éclat par l'ombre des défaillances bourgeoises.

Pourtant, je ne résiste pas à l'envie de décrire un petit coin de Paris assiégé.

J'avais pour ami un fort aimable garçon, Lucien Dardenne, marchant dans la vie précédé de deux frères, dont l'ainé se faisait appeler Dardenne de la Orangerie.

Avant de s'intituler de la sorte, ce Dardenne là avait été inspecteur des becs de gaz de la ville. Estimant la situation peu rémunératrice, il conçut une idée géniale, partit pour Le Caire, en ramena une dizaine de négrillons choisis dans les plus grandes familles, et s'improvisa leur précepteur. J'ai dîné un soir avec le maître et les élèves. Tandis que Dardenne de la Orangerie, jovial et gras, dévorait un menu princier, les neveux de Pharaon poussaient des cris de chimpanzé, et je m'attendais à ce qu'ils grimpassent aux rideaux de velours qui masquaient les fenêtres. Ces macaques adoraient leur mentor qui, d'ailleurs, ne négligeait rien pour gagner leurs suffrages ;

son programme d'éducation consistait à les laisser vagabonder tout le jour, à les mener le soir au théâtre ou à Bullier, où ils remportaient les plus abracadabrants succès, enfin à les quitter à minuit, à la condition expresse qu'ils rentrassent le lendemain malin pour la « classe de droit international » qui commençait à dix heures.

Dans l'intervalle, de la Orangerie avait épousé la plus adorable créature que l'on puisse imaginer, aussi intelligente que jolie et qui, plus tard, gagna bravement sa vie dans les journaux, jouissant ajuste titre de toutes les sympathies et de tous les respects. Elle s'apparentait à la famille de Persigny et appartient aujourd'hui à l'histoire parce qu'elle fut célébrée par Théophile Gautier, en deux sonnets demeures célèbres.

Voici le premier, écrit un soir de bal masqué, où Mme de la Orangerie parut en Impératrice de Chine.

A Madame Marguerite de la Grangciie.

Les poètes chinois, épris des anciens rites

Ainsi que Li-Tai-Pô, quand il faisait des vers,

Mettent sur leur pupitre un pot de marguerites

Dans leurs disques montrant l'or de leurs cœurs ouverts.

La vue et le parfum de ces fleurs favorites, Mieux que les pêchers bhancs et que les saules verts, inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites, Sur un même sujet, des chants toujours divers.

Une autre Marguerite, une llcur féminine, Que dans le Céladon voudrai! planter la Chine, Sourit à notre table aux regards éblouis,

Et pour la Marguerite, un manrlarin morose, Vieux rimeur abi-uti par l'abus de la prose, Trouve encore un bouquet de vers épanouis.

De la Orangerie, utilisant les relations de sa jeune femme, persuada l'entourage du ministre, M. de Gramont, de la nécessité de continuer les excellents rapports de la France avec l'Afrique civilisée, en autorisant le précepteur des descendants de Cham à s'établir à l'Ambassade Égyptienne alors inoccupée. On ne lui marchanda pas la permission. Voilà donc la Orangerie installé rue de Madame. La guerre éclate. Les Égyptiens retournent à leurs pyramides. La Orangerie no pont plus compter sur les subventions khédivienncs ou autres; il invente l'ambulance de la Presse, rassemble des médecins, organise des infirmeries, des dortoirs, et centralise en quelques jours des vivres en quantité suffisante pour engraisser un corps d'armée, même en campagne.

A ces victuailles, je goûtai un jour.

Nous sommes en plein siège. Les obus tombent rue de Madame, mais les ventres affamés sont sourds. A huit heures, les invités se groupent autour d'une table resplendissante do lumières. En voici l'énumération : le maître de la maison ; Gélestin Nanteuil, le graveur, et Mme Nanteuil ; Lafontaine et Victoria Lafontaine; Armand Oouzien, le musicien-critique, l'auteur de la Légende de Saint-Nicolas ; le docteur Ricord, le docteur Desmarquet, l'abbé Domenech. Je dois en oublier deux autres. Quant à la maîtresse de la maison, elle s'était réfugiée en province avec sa fillette. On sert d'abord quatre merlans. Des merlans en plein siège! Ils ont été achetés aux avant-postes

110 MÉMOIRES d'un TAniSIEN

de Suresnes. Puis ce S(3nt des pâtés, des ragoûts en telle quantité qu'on demande à féliciter la cuisinière, laquelle, interrogée sur la façon dont elle procède pour se procurer de telles victuailles, balbutie en femme à laquelle les chiens, les chats et les rats ont, en même temps que leurs peaux, laissé des remords. On boit à sa santé. Les vins circulent. On entend les sabots d'un cheval qui piaffe dans la cour. Un prélat entre coiffé d'un chapeau de feutre, vêtu d'une longue soutane boutonnée sur un justaucorps noir, d'une culotte de daim qui va se perdre dans des bottes à l'écuyère ornées d'éperons d'or.

— Messieurs, dit le prélat en entrant, belle journée! Mon cheval a piétiné des cadavres de Saxons!

Le mélingue apostolique s'appelait Mgr Bau('r, évêque in jmrtihus de Thèbes, confesseur de l'Impératrice.

Victoria Lafontaine lui présente un fauteuil dans lequel il s'installe, après avoir réclamé un verre de porto, un biscuit et Bismarck.

On lui apporte le porto, le biscuit, et un énorme rat blanc apprivoisé qui, à la stupéfaction des dames, se met h gambader sur les épaules de monseigneur. On boit à Bismarck et les obus plouvent toujours.

Ce petit tableau, en opposition avec tant de misères, donnera mieux que je ne saurais le faire une idée de Paris assiégé. Le 28 janvier 1871, on entendait encore chanter dans les rues :

Oh! Bismarck, si tu continues De tous tes Prussiens il n'en rest'ra guère,

Oh! Bismarck, si lu continues De tous tes Prussiens il n'en rest'ra plus!

MÉMOIRE^; d'un parisien m

quand on apprit la capitulation de Paris. La veille, à minuit, lo feu avait cessé après entente verbale; les ratidcalions devaient être échangées le lendemain.

J'obtins sur-le-champ l'autorisation de quitter le régiment des zouaves où j'avais permuté et de rentrer dans la vie civile. On ne demandait d'ailleurs qu'à se débarrasser de nous et réciproquement, vu l'inutilité de la besogne que nous étions censés devoir accomplir. Je repris mon métier de journaliste au Peuple Souverain, et pus constater que si le mot d'armistice froissa quelques convictions guerrières, il fut en général bien accueilli par la majorité comprenant rimp:)ssit)ilité de la lutte. Et puis les complications de la politique devaient immédiatement détourner les esprits de regrets inutiles et d'espérances superflues. Ils étaient tout aux difficultés du ravitaillement; aux heurts de Jules Favre, de Bismarck et de Moltke;àla préparation par le Gouvernement de la Défense d'une loi électorale; aux dissentiments élevés entre ce gouvernement et la délégation ; à la mission de Jules Favre à Bordeaux ; à la dépèche de Bismarck prévenant Gambetta que les hostilités continueraient «jusqu'à entente » devant Belfort ; à la sortie en masse hautement réclamée par les futurs chefs de la Commune; aux craintes sans cesse renaissantes d'une guerre civile; à rop[)Osition de Bismarck au décret de Gambetta voulant priver du droit d'être élus de noml)reuses catégories de citoyens français, décret si révolutionnairement appuyé par Ranc, alors directeur de la Sûreté générale; à la Constitution si difficile de l'assemblée de Bordeaux; aux discussions relatives aux prélim inaires de paix, ctCi, etc*

D'autres soucis distrayaient encore l'opinion. Durant les troui)los do Paris en octobre 1870, janvier, février et mars 1871, on avait senti l'importance de plus en plus inquiétante que prenait lo parti révolutionnaire décidé à s'emparer du pouvoir et dont Blanqui et Delescluze incarnaient les plus redoutables chefs. Il recrutait tous les jours une jeunesse au courant des revendications ouvrières énoncées à l'exposition de Londres en 1862; des théories de Thénier, de Tolain, de Proudhon qui, de son livre sur la Capacité politique des classes ouvrières^ Ht une sorte de bréviaire.; et cette jeunesse s'appelait Vermorel, Ducasse, Peyrouton, Gaillard, Longuet, Humbert, Lofrançais, etc., conduits par Félix Pyat. Sous l'Empire, elle avait déjà ses journaux, ses clubs. Enfin on commençait à comprendre le rôle que le parti de l'émeute voulait faire jouer à la Garde nationale, et l'inquiétude s'accroissait.

Je me souviens d'avoir assisté en uniforme (on ne s'étonnait plus de rien) à une réunion organisée chez Lcmardelay par le Comité fédéral républicain. J'y fus introduit par un être singulier rencontré à Gênes lors de mon voyage en Italie, ancien colonel dans l'armée do Cabrera, ancien général dans celle de Ferdinand il : le comte du Bisson. A l'époque de notre première entrevue il se vantait d'être légitimiste et l'avait d'ailleurs prouvé. On juge de mon étonnement en apprenant qu'à soixante-dix ans il faisait ce saut de Ferdinand H à Bergeret, Gaillard, Grêlier et consorts. J'osai l'interroger. Il m'expliqua son avatar par lingratitude des princes et aussi l'apparition d'une république bizarre qui lui aurait indiqué le nouveau chemin à suivre. Je n'en tirai pas autre chose et crus

pouvoir conclure qu'il entrait un peu <\e folie dans ses convictions nouvelles. Ce jour-là on le nomma à l'unanimité président de l'Assemblée. La réunion terminée, je rejoignis le comte du Bisson et lui demandai si vraiment l'apparition delà susdite république était le seul motif qui lui conseilla l'émeute.

— Je spécule, me dit-il, en prenant une pose apostolique, sur les adversaires du parti de la Révolution qui ne savent plus ce qu'ils font. Les bourgeois désertent pour aller retrouver leur famille en province, les monarchistes se rendent compte de leur impuissance ; les républicains sont découragés. C'est l'heure de frapper un coup.

La spéculation de l'ancien comte légitimiste était celle de la Commune entière. On frappa le coup annoncé. Le lendemain le Comité central révolutionnaire et socialiste des clubs et comités électoraux des vingt arrondissements de Paris, dans une affiche signée : Raoul Tligault, Lavalette, Tanguy et Varlet, sommait les députés envoyés à Bordeaux de mettre en accusation le gouvernement de la Défense nationale et de demander la guerre.

Le même jour j'eus l'occasion de me trouver avec Varlet que je connaissais depuis quelques semaines, et lui dcmanilai comment la Commune entendait concilier cette humeur belliqueuse avec l'idéal anarchiqne prêché par Elisée Reclus, idéal auquel s'étaient si souvent ralliés les principaux chefs du mouvement communal ; comment elle pouvait à la fois proclamer la fraternité universelle et réclamer la guerre à outrance. Varlet eut un sourire significatif et je compris que dans son patriotisme le Comité

lli ME-MUIiŒS D UN l'AUlSlKX

central ne voyait qu'un procédé. La chute de la colonne le prouva bientôt.

Je quittai Paris le jour où Ciuseret appela tous les hommes valides sous les armes. Je n'ai donc point assisté aux journées fameuses. J'ai vu seulement brûler Paris du haut de la tour de l'église de Neauphle-le-Chàteau, en compagnie d'une jolie voisine (jui, six mois après, débuta à l'Opéra-Gomiquc. Je puis la nommer car je vous jure que cette nuit-lù nous ne songeâmes pas àilirter. Elle s'appelait Emma Breton, eut son heure de succès et quitta le théâtre pour se marier.

11 ne faudrait i)as croire (jue le voyage de Paris à Versailles s'accomi)lit si facilement. Les fédérés surveillaient la ligne, faisaient au besoin stopper les machines, visitaient les voyageurs, fouillaient les malles. Je dus au hasard de n'être ])as arrêté à la gare des Batignolles.

Qnelques jours auparavant, Camille Groult, le marchand de pâtes et le collectionneur bien connu, mort récemment, avait été trouver mon père dont il était l'ami.

— Mon cher Duval, je r.;çois une missive ni'annonçant que les fédérés envahissent Vitry où je suis maire et qu'ils menacent d'enlever la caisse munici- ])ale. Mon devoir est de courir défendre les fonds de mes ailministrés. .Mais comme ces messieurs de la Commune sont d'assez mauvais coucheurs, je no serais pas fâché, pour éviter le risque des pourparlers, d'avoir une lettre de recommandation de Raoul

Rigault que je sais lié de longue date avec ton lils Mon père me communique le desideratum de Groult. Je cours chez Rigault.

— Alors, me dit-il, tu n'es pas des nôtres?

— Non.

— On te prendra de force.

— Je ferai un pitoyable soldat.

— Et tu viens pour me dire cela?

— Je viens te demander un mot pour un ami de la famille, le maire de Vitry. Vous menacez la caisse (le la mairie, il voudrait s'exjdiquer sans jouer sa vie.

Rigault me regarde. Je sens que nos années de camaraderie lui reviennent en mémoire et je vous assure qu'à ce moment-là, il n'y avait pas loin de sa tète à son cœur.

— Citoyen, dit-il à un garde national qui lui servait de secrétaire, va me chercher Adèle.

Quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir sortir d'un cal)inet à côté une grosse fille blonde, aux allures dégagées! Ai-je eu déjà l'occasion de dire que. durant nos années de Quartier latin, Rigault, tout à la politique, demeurait indifférent au beau sexe? On en profita même plus tard, pour faire courir sur lui des bruits mensongers et infâmes. Et c'était en pleine Commune, quand il assumait tant de responsabilités, courait tant de dangers, affichait tant do stoïcisme, qu'il sentait le bes^jin 'l'entretenir Adèle et de me la présenter!

Je manifestai envers Adèle toute la déférence due à une favorite au pouvoir. Je ne trouvai en elle rien de ce qui caractérisait alors les futures pétroleuses,

116 MÉMOIRES d'un l'AlUSIEN

seulement une grue de dix-septième ordre, lière des chamarrures de son amant, orgueilleuse de l'importance de son maître.

Mais je serais ingrat de me montrer sévère.

Ce fut Adèle qui, sous la dictée de Rigault, écrivit l'ordre de ne point inquiéter la caisse municipale do Vitry. Ce fut encore Adèle qui, proprio moiu, me donna un laisser-passer m'autorisant à quitter Paris et. chose que je ne me suis jamais expliquée, cette Pompadour extra-moderne mettait l'orthographe.

Et c'est ainsi que la municipalité de Vitry me doit de n'avoir pas été pillée — ce qui l'étonnera bien si elle lit ces lignes. -- Au cas où elle me voterait des remerciements tardifs, je recommande également Adèle à son souvenir.

Quehiucs semaines a[)rès, Higuult et Adèle assistaient dans une avant-scène à une représentation aux Délassements-Comiques, où Eudoxie Laurent, la femme du directeur Amédé(; de Jallais, jouait le rôle |)rincipal. La représentation terminée, Kigault et Adèle viennent féliciter Eudoxie et de Jallais. Ils sortent. A peine ont-ils fait quelques pas, le feu prend au théâtre. Rigault, grand seigneur, faisait tirer ce feu d'artilice en l'honneur de sa maîtresse.

Versailles présentait un aspect vraiment particulier. Outre l'armée de l'ordre, on y croisait les prisonniers que l'Allemagne nous rendait; des communards arrêtés ou déserteurs; des politiques groupés autour de M. Thiers, des réfugiés de toute sorte. On y rencontrait Théophile Gautier, Victorien Sardou, Alexandre Dumas, Emile Augier, les deux Houssaye,

mémoirp:s d'un parisien 117

Liulovic Halévy se promenant devant les réservoirs à l'alTùt des nouvelles. Nous y vîmes un peu plus tard Henri de Pêne, encore souffrant de la blessure reçue place Vendôme, Léonce Détroyat, Emile de Girard in.

Parmi les membres de la Commune, je connaissais encore Vermorel pour l'avoir rencontré jadis chez Tridon et aussi au café Tabourey où il fréquentait volontiers. Il écrivait alors à la Presse sous le directoriat de Girardin. Le bruit courait même qu'il touchait une subvention du ministère de l'Intérieur et se faisait volontiers le porte-parole de M. Rouher et de M. de Lavalette. On alla jusqu'à affirmer son rôle à Clichy dans une manifestation de blouses blanches contre certains membres du Corps législatif appartenant à la gauche. Le fait n'a jamais été prouvé. En ce qui me concerne, je lui refuse tout crédit. J'ai seu lement considéré Vermorel comme un déséquilibre dont la valeur personnelle demeura jusqu'à la fin inférieure à son ambition. Cela suffisait pour qu'il cherchât fortune dans la révolution et s'engageât dans le parti communard. Toujours est-il qu'il conservait pour Emile de Girardin une reconnaissance qui, même à l'heure où il semblait dangereux d'en convenir, ne se démentit pas. Girardin, de son côté, lappréciait assez pour se confier à lui, au point de lui demander un jour s'il ne verrait pas le moyen de concilier les choses do telle façon que la Commune épargnât la Presse décidée, de son côté, à ne faire qu'une « opposition de convenance ». Vermorel s'y employa sans réussir. Sa démarche prouve néanmoins combien il partageait peu toutes les idées de

ses collègues. Rappelons à ce propos que lorsque la Ligue versaillaise se risqua à venir trouver le Comité de Salut public 'à l'Hôtel de Ville, Vermorel prit à part M. Gorbon, l'un des représentants de la Ligue et lui dit à voix basse: « Continuez votre œuvre, sauvez Paris! Sauvez-nous de nous-mêmes et de cette affreuse guerre! » Enfin je sais une preuve plus décisive encore.

Le soir de son arrivée à Versailles, je me rencontrai avec Emile de Girardin, chez Henri de Pêne.

-- Vous aussi, lui dit de Pêne, vous avez dû partir?

— Il était temps, répondit Girardin. On parlait tout simplement de m'arrêter.

— Et qui vous a prévenu?

Girardin regarda autour de lui, et confidentiellement :

— Vermorel !

Ce trait achève de peindre le journaliste, le libellisle, le politique que fut Vermorel. H a payé trop cher sa participation à rémoule pour qu'on lui refuse toute indulgence.

A ^'crsailles je rejoignis Dardennc de la Grangerie. La croix de Genève qu'il portait au bras l'autorisait à aller de Paris à Versailles, et réciproquement. Il en abusait un peu. Ce jour-là, il commit l'imprudence de se charger d'un article de Léonce Dupont, je ne sais plus pour quel journal, ce qui motiva son arrestation aussitôt qu'il eut dépassé la barrière. La malice répandit le bruit que l'ambulance de la Presse

M!':M0I1!ES d'un l'AUISIEN 119

ne lui servant plus de rien, il s'était fait arrêter par Raoul Rigault pour partager la captivité de l'abbé Deguerrey, et spéculer plus tard sur la reconnaissance du clergé et du parti de l'ordre. La naort ne lui en laissa pas le temps.

Je ne veux pas raconter l'histoire de Versailles pendant la Commune, .l'arriverais trop tard. Je m'en tiens au récit de certains faits inédits pouvant apporter quel([ues appoints aux anecdotiers futurs.

Le lendemain du jour où Lockroy arriva prisonnier à Versailles — captivité calculée pour échapper à la Commune et qui, d'ailleurs, ne dura que quelques heures ^ je me promenais boulevard de la lîcine avec Pascal Duprat sur lo point de partir pour Athènes en qualité d'ambassadeur, lorsque nous vîmes défiler un convoi de prisonniers communards des deux sexes que l'on dirigeait vers les Grandes Écuries. Nous les suivons par curiosité, pénétrons avec eux et nous apprêtions à les interroger quand je vois Arsène Iloussaye causant avec une vieille femme qu'il tutoyait et qui le lui rendait bien. La conversation terminée, il glisse quelques pièces d'or dans la main de la prisonnière et, visiblement ému, s'apprête à partir. Je me présente, lui rappelle la soirée passée chez Mme de Paiva, à quelques heures de Versailles, et le questionne sur sa commisération.

— Savez-vous qui est cette femme? dit-il en m'en- Iraînant hors des Écuries. Elle se nomme Mathilde Fouquet. Je l'ai connue en 1849, jolie, spirituelle,

120 MÉMOIRES DÏ'N PARISIEN

bonne fille et, qualité suprême, gaîment vicieuse. Elle menait grande vie, possédait hôtel, roulait voiturej donnait des fêtes, possédait une cour composée d'artistes, d'hommes politiques, de financiers, se disputant ses charmes et l'honneur de se ruiner pour ses beaux yeux. La plupart de ses anciens amants existent : deux princes de la finance, trois sénateurs, trois ministres, un auteur dramatique en vogue, enfin un pauvre diable qui, après avoir semé sa fortune aux quatre coins de Paris, est aujourd'hui sonneur à la chapelle de l'hôpital Saint-Louis. Quand elle compta trente-huit ans, la vogue s'épuisa, la solitude se fit autour d'elle, elle vécut de reliefs, vendit son mobilier, puis exerça plusieurs de ces petits métiers devenus les dernières ressources des courtisanes.

Houssaye s'arrêta un instant. Je crus comprendre qu'il avait été de ses familiers.

— La dernière fois que je l'aperçus, il y a trois ans, je me trouvais avec Olivier Pichon dans une brasserie de la rue l-'ontaine, où j'étudiais de près ces femmes bizarres que les refiets opalins des lustres enveloppent d'une ligne lumineuse leur donnant des tons de pastels crus. Elle s'assit à côté de nous. Une capote défraîchie coiffait ses cheveux gris, autrefois blonds, séparés sur le sommet de la tête en deux bandeaux clairsemés ; ses yeux bleus, dun bleu sale, pareil à celui des turquoises malades, ses paupières ridées, ses joues en babouines, ses dents jaunes, laissaient pourtant deviner une ancienne beauté. On la retrouvait encore dans l'ovale de la figure, la régularité du nez, la grâce du menton. Sa taille déformée

MÉMOIRES d'ux PAUISIEN 121

s'emprisonnait dans un corset mal dissimulé sous une robe à pois. Elle tenait à la main un sac d'où elle tira des savons qu'elle nous offrit. Ce fut à ce moment que nous nous reconnûmes. Elle nous raconta sa vie, sans amertume, le sourire aux lèvres, assaisonnant son récit de réflexions exemplaires pour un débutant, voire même de bons mots que nous ne déd.iignàmes pas. Minuit sonnait. On se quitta. Par (liielle suite de circonstances la pauvre femme est-oile à cette heure prisonnière à Versailles?

— Il faut le savoir.

Après enquête, nous apprîmes qu'elle avait été arrêtée passant des munitions aux gardes nationaux postés derrière une barricade élevée au Point du Jour. Vingt-quatre heures après, Mathilde Fouquet manquait à l'appel. Comment s'étaiL-elle évadée? llôussaye m'a toujours affirmé qu'il n'en savait rien. Moi je crois qu'il a payé une vieille dette de reconnaissance.

Trois ans après, en soirée chez llôussaye. avenue .le Friedland, j ; revenais sur l'histoire.

— Elle est morte, me dit-il. dans des circonstances curieuses.

— Lesquelles?

— Tout un roman moderne, bien moderne. Imaginez-vous qu'elle s'abouche, il y a un mois, avec... fil me cita un nom trop connu poar que je le dévoile) qui n'a pas trente ans. Il lui propose — fantaisie de poète malade — de la faire revivre une heure de sa vie d'autrefois. Elle accepte avec la dignité d'une reine centenaire qui donnerait sa main à baiser. Il lui envoie une robe de satin noir, un chapeau de la

i±^ MKMOIHES It'UN l'AHISIEN

meilleure faiseuse, des ])oUines, des gants et des dessous de princesse, la prévenant qu'un coupé l'attendra devant sa porte à sept heures du soir. En descendant, il paraît qu'elle retrouvait des charmes et, comme mon ami est un homme à métaphores, il la compara aux vieilles juments de bataille auxquelles le clairon redonne de la vigueur, aux vieilles chiennes que le cor rajeunit; mettons simplement qu'elle reluisait de l'éclat fauve des louis entrevus. Elle saute dans le coupé et devient aussitôt éblouissante de dévergondage, irrésistible d'infamies. Parvenue devant un restaurant fameux, elle grimpe l'escalier, escortée des souvenirs d'antan. Tout à coup elle s'arrête devant un garçon qui la servait à l'époque de sa splendeur. Étreintes de princesse détrônée et de vieux serviteur. Puis, reculant : « Je suis ridicule », dit-elle. Suivie (\û mon ami, elle se précipite dans un cabinet particuli(;r, ordonne au garçon de servir tous les mets à la fois, pousse le verrou, mange avide, boit affolée et, au dessert, essaye de monter sur la table et d'entonner une chanson. A ce moment elle devient d'un pâleur mortelle. La voix lui manque. Dégrisée, elle descend, se regarde dans la glace, des pleurs font déteindre ses yeux. Mon ami chez qui le vice remplace la pitié cherche à la consoler. Elle demeure sourde. A bout de patience, en homme qui ne comprend pas les histoires sans dénouement, il la prend, elle se laisse aller avec la lourdeur des femmes blettes, murmure : « Merci ! que tu es bon! » et tombe inerte. Mathilde lM>u(|n<>t mourait comme elle avait vécu : de joie!

MÉMOIRES d'un PARIîMEN 123

Les prisonnières transférées des Écuries dans une maison de détention située aux Chantiers reçurent souvent la visite de Ludovic Halévy et d'Alexandre Dumas. Tous deux venaient y chercher des modèles et des sujets. Gregory Ganesco, cet être bizarre que je devais rencontrer plus tard à la Liberté et à V Événement^ et qui demeurait alors rue de la Paroisse où il recevait les ordres de Barthélémy de Saint-Hilaire, m'a raconté à ce propos un joli mot de Dumas.

Francisque Sarcey venait de faire paraître le premier numéro du Drapeau, fondé en collaboration avec le libraire Lachaud, de ce fameux Drapeau qui rapporta une conversation de M. Thiers où ce dernier considérait Jules Ferry comme un imbécile, quand il rencontre Dumas se dirigeant vers les Chantiers. 11 lui demande où il va. Dumas lui explique le but de sa promenade.

— Vous allez racheter une âme? dit Sarcey.

— Hélas! répondit Dumas, je voudrais les racheter timtes, mais le père Thiers est comme son ancien roi, il ne fait pas crédit.

Une nuit, j'hal)itais V Hôtel de la Chasse, j'entends du bruit; je me lève et trouve le patron en train de lire à son personnel un article du Vengeur introduit dans Versailles je ne sais plus comment. L'article signé Félix Pyat était conçu en ces termes :

(( Enfin ! on va donc la dévisser une bonne fois celte colonne Vendôme, trophée ridicule et monstrueux, érigé sur la commande d'un despote aveugle, pour perpétuer le souvenir de ses conquêtes insen-

sées, de sa gloire coupable. Monument, d'ailleurs, dépourvu de toute valeur artistique, cantate de bronze, croûte léchée sur le métal au lieu de l'être sur la toile : en somme, mauvaise copie de la colonne Trajane,

« L'art ne perdra rien k sa destruction ; le bon sens, le patriotisme y gagneront, car il n'est pas bon de laisser sous les yeux des ignorants et des simples la glorilicatiorf bête d'un passé maudit... etc., etc.. »

Quarante-huit heures après, le citoyen Protêt, délégué à la Justice, ordonnait la démolition, et la colonne tombait sur un lit de fumier.

On se demanda longtemps à la compétence de quel homme la Commune avait pu avoir recours pour mener à bien une entreprise présentant plus d'une difficulté. Tandis que l'on cherchait, le criminel se promenait tranquillement dans Paris, sous l'égide d'un journaliste occupant aujourd'hui encore une grosse situation dans la presse. J'appris plus tard son nom que je n'imprimerai pas et sus à quel sentiment il avait cédé.

Sous rEm[)ire, X... entretenait une comédienne que nous applaudissions hier. La dame avait les dents longues, si longues qu'elle acheva de ruiner son amant pendant le siège et que, la Commune arrivée, la misère menaçant, elle se trouva dans la nécessité de lui donner le choix entre vingt-cinq mille francs ou une rupture. X... cherchait la somme quand il entendit parler du projet de la démolition de la colonne. 11 se présenta .'i Protêt et s'engagea à la déboulonner « sans rien endommager dans l'entourage, à condition qu'on lui avance la somme exigée

MÉMOiuEs d'un parisien li5

par la bien-aiméc.» Protot n'hésita pas. Et c'est ainsi que la gloire d'Austeriitz fut un instant éclipsée par la folie d'un sot et l'avidité d'une cabotine.

Enfin le jour se lève où nous apprenons par une afiiche apposée sur les murs de Versailles que l'armée régulière est entrée dans Paris. Un cri de délivrance s'échappe de toutes les poitrines. Paris est ouvert !

Page 1