CHAPITRE VI
La première des Couteaux d'Or. — Paul Féval. — Mlle Duverger. — Julia Baron. — Barbey d'Aurevilly. — Mon premier roman. — Le parapluie de Sardou. — Edouard Laboulaye contre Paul Vôyal. — Ma première conférence. — Voyage à Ermenonville. — Le temple de la Philosophie. — L'île des Peupliers. — L'auberge de la Croix d'or. — Le père Corot. — Ernest de Girardin. — Mortefonlaine. — Une joyeuse bande. — • Raoul Ponchon.
Ma renlrt'e à Paris coïncida avec une première reprc'îsenlation au théâtre du Châtelet méritant qu'on s'y arrête.
Un an auparavant, Paul Féval j)roposail à Ferdinand Dugué de collaborer à un drame à grand spectacle : Les Couteaux d'Or. Dugué accepte. Ils travaillent, on répète, la première a lieu devant le véritable Tout Paris do ces solennités. Le drame débute cahincaha. Plus l'action se déroule, moins le public s'échauffe. Au dénouement, peu s'en faut qu'il ne se fâche.
La toile tombée, Ferdinand Dugué se promenait désolé sur la scène. Il aimait beaucoup Féval, se reprochait injustement do l'avoir entraîné dans une
aventure désastreuse. Il se demandait sous quels reproches il allait succomber et méprenait pour confident, lorsque Féval paraît, court à Dugué, passe son bras sous le sien, et de cette voix que j'entends encore, laissant deviner la bonté d'une belle âme bretonne :
— Eh bien, mon vieux, je t'en donnerai des petits couteaux pour les perdre î
La chute de la pièce eût provoqué dans l'assistance de nombreux commentaires si — durant le spectacle — entre le quatrième et le cinquième acte, le public n'avait été détourné de son attention par un incident de nature à occuper pendant huit jours la chronique parisienne.
Dans l'avant-scène du rez-de-chaussée de gauche, trônait Mlle Duverger. Elle divertissait l'opinion, moins par son talent que par son luxe, ses aventures et aussi sa beauté. Sa principale occupation, à l'époque, consistait à reprendre le prince DemidofTà Julia Baron, comme celle de Julia Baron à resouffler le même prince à Duverger. Jamais volant entre iloux raquettes ne perdit autant de plumes que le malheureux prince entre ces deux hétaïres. Au Jockey-Club, au Café Anglais, à la Maison d'Or, à i'aden, à Spa, à Ems, on risquait chaque jour des paris. « Cent louis que demain DemidolT retombera dans les griffes de Duverger ». « Cent louis pour Baron ». La « belle Mme Duverger », comme on l'appelait alors, faisait volontiers prime car elle connaissait un moyen presque infaillible de l'emporter sur sa rivale, moyen consistant à louer chez un bijoutier un million de diamants ajoutés à ceux qui lui apparte-
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naient, s'assurer d'iinc salle, reprendre La Dame aux Camélias. Il fallait que la veille Julia Baron se fût surpassée dans son art de courtisane pour que le prince résistât à la vue de Marguerite Gautier constellée d'éclats.
Donc, Duverger paradait dans une avant-scène. Pendant l'entr'acte, un spectateur se place debout devant elle, le dos tourné. Tous les yeux se fixent sur lui, tant l'élégante originalité de sa personne en impose, et aussi sa réputation puisque l'importun s'appelle Barbey d'Aurevilly. Agacé de sa tenue, Duverger risque une observation malsonnante. D'Aurevilly y oppose probablement une de ces répliques dont la morsure faisait saigner. Duverger se lève et le soufflette de son éventail.
— Mademoiselle, fait d'Aurevilly, je vous prie de choisir parmi vos entreteneurs. .Je me battrai avec celui que vous désignerez.
Duverger, probablement avare de ses relations, ne fit pas le choix réclamé.
En revanche, le lendemain — ce qui donne une idée exacte de son goût — elle envoyait à Barbey une collection de plumes d'oie. Barbey commanda au domestique — messager du cadeau — d'attendre la réponse et écrivit le billet suivant :
<( Je savais, mademoiselle, la facilité avec laquelle vous ruinez vos amants. J'ignorais que vous poussiez la cruauté jusqu'à les plumer ».
Ce soir-là, il m'importait par-dessus tout de me faire présenter à Paul Féval que j'approchais pour la première fois. Dugué s'y empressa. Nous allâmes
tous trois souper aux Halles. Ils revinrent sur les Couteaux d'Or, et tous deux convinrent gaiement <le leur erreur. J'appris les diflicultés que présente une œuvre dramatique et les dangers aussi, puisque des écrivains d'un métier éprouvé pouvaient se trompera ce point, sans essayer de s'en défendre.
Quelques années après, j'achevais mon premier roman : Chasteté, et cherchais un éditeur, quand l'idée me vint de consulter Féval en me recommandant du souper aux Halles. Il demanda à lire mon manuscrit. En ce temps-là, Féval penchait déjà vers le mysticisme qui en fit, à la fin de sa vie, un catholique pratiquant. L'œuvre risquait de choquer ses convictions. Je la lui confiai quand même. La semaine suivante, je recevais une lettre de lui :
a. Mon cher ami,
« J"ai remis votre manuscrit àDentu, en le priant de ne point se laisser épouvanter par certaines audaces. Votre cause était si facile à gagner que je n'ai pas eu besoin de la plaider. Vous serez donc édité. « Bien à vous,
« Paul Féval. »
Je me précipite chez lui, afin de le remercier.
— Mon jeune ami, me dit-il, il en est des livres comme des femmes. 11 faut les aimer en ayant soin (le ne s'acoquiner jamais. Vous avez fait un effort littéraire. Votre devoir est de lutter, même à terre, comme un soldat tire, même blessé.
A cette heure, Paul Féval m'apparaît. Je revois sa belle tête de Breton, couronnée de cheveux, à la
façon des frères de Saint-Jean-de-Dieu — chez lesquels il mourra — et terminée par une barbe poivre et sel ; son excellent regard, plein de finesse et de mansuétude, d'intelligence et de rêverie, que la discussion remplissait d'éclairs sous l'épaisseur des sourcils rapprochés; son nez droit, entre deux pommettes saillantes et colorées; sa bouche un peu épaisse, où se retrouve la bonhomie du regard et aussi sa fierté. Il marche comme les hommes forts qui écartent les foules, son inséparable parapluie sous le bras. Et cela me rappelle qu'un jour Victorien Sardou — il l'a raconté — oublia le sien chez Féval ; grave négligence, puisqu'elle mettait le futur auteur de Patrie dans l'impossibilité de porter son riflard au Montde-Piété, c'est-à-dire de dîner le soir. Sardou n'avait qu'à retourner le chercher en expliquant son embarras. Chez l'évab son couvert était mis pour longtemps.
Certes, il fallut que Féval jouât des coudes. Songez à la difficulté de ses débuts. Balzac règne dans le domaine du roman d'étude; Sue et Soulié triomphent dans le roman populaire; l'œuvre d'Alexandre Dumas Lient le monde en haleine. Il s'agit, pour le petit correcteur d'imprimerie, de conquérir une place si disputée : il s'élance, tète baissée, écrit Les Mystères de Londres, les publie sous le nom de François Trolopp, et l'ouvrage atteint cent trente éditions. Sa réputation établie, il ne s'arrêtera plus, travaillera douze heures par jour, ne sacrifiant ni au monde, ni au jjlaisir, seulement à quelques amitiés choisies et à sa famille de plus en plus nombreuse. La nomenclature de sesœuvres dépasserait les limites de mon cadre.
Relisez Le Bossu et Les Compagnons du Silence. Evidemment le style n'est pas irréprochable ; sans doute les caractères sont plus ou moins étudiés, le critique sévère a le droit de relever des invraisemblances, mais il amuse, il intéresse, il passionne.
A la fin de sa carrière, Féval avait recueilli des lauriers et amassé une modeste fortune. Le hasard des spéculations le trahit. Voyant le sort se tourner contre lui, il se réfugia dans la religion, conversion mal interprétée. Des méchants n'y virent qu'un moyen de se refaire, la calomnie le suivit chez l'éditeur Palmé. Féval en souffrit au point d'y succomber.
En 1887, j'ai salué ce voyageur comme il s'apprêtait à comparaître devant le tribunal suprême, conliant en l'équité de ses juges.
Paris oubliait l'insuccès des Couteaux d'Or quand, ô surprise ! ce fut un politicien qui s'avisa de les rappeler dans une conférence. Je parle d'Edouard Laboulayc.
La!)oulaye, en voulant à Féval d'avoir, onze années au[)aravaut, critiqué sa brochure concernant la propriété littéraire, crut devoir tomber à bras raccourcis sur ce dernier, s'appcsantissant sur son ignorance des mœurs américaines. Jamais l''éval ne se van la de les connaître. On sait, par contre, l'admiration convaincue de Laboulaye pour l'Amérique qu'il n'avait pas découverte. A cette conférence annoncée longtemps à l'avance, assistaient des amis de Féval, renforcés des habitués de la maison Dentu réunis chaque jour, de quatre à six, dans les magasins de la Galerie d'Orléans. Un livre à écrire sur ces magasins'.
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Sauvaitre, qui, malgré son grand âge, dirigeait encore en 1910, une librairie boulevard Haussmann, fournirait les principaux documents. Monselet, Champflenry, lloussaye, Philibert Audebrand, Paul Arène, Emile (jaboriau, Scholl, Stapleaux, Mllemot, etc., etc., où ètes-vous? Je n'évoquerai donc que des morts!
Laboulaye se livre à sa première diatribe. Des protestations s'élèvent. H essaye de continuer. La Galerie d'Orléans proteste. La police intervient. Monselet, le doux Monselet interpelle le commissaire de police avec la conviction d'un Mirabeau montrant la porte à M. de Brézé. Je surenchéris, on me conduit au poste.
Quinze jours après, je louais la salle du Pré-aux- Clercs, accaparée par Alphonse Humbert, cl m'improvisais conférencier, désireux de venger du même coup Paul Féval et mes douze heures de captivité. L'impol)ularité de mon adversaire me facilitait la besogne. Je dépeins un Laboulaye adéquat à son œuvre, mais trahissant par cela même sa variabilité, puisque cette (cuvre changeait avec les circonstances. Je montre un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres (184.5) démentant le professeur de 1839, comme le {professeur sous l'Empire contredira l'académicien. (Plus tard j'aurais opposé le président du centre gauche de l'Assemblée nationale au conférencier do 1870 ; l'avocat du clergé, à propos de la loi sur l'enseignement supérieur, au sénateur inamovible.) Jo constate Timprudence de Laboulaye attirant Paul Kéval sur la terre américaine qu'il n'a vue qu'à travers un prisme dont les facettes sont fausses. Je le plaisante s^r sa rage de souhaiter aux Français une
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liberté, une constitution et des mœurs étrangères. Je l'imagine plantant des cannes à sucre à Argenteuil. (( Est-ce que les mœurs, les lois, les constitutions n'ont pas leurs terrains propres sur lesquels seulement elles deviennent fécondes ? Ne serait-il pas aussi ridicule de voir un Français soumis h un Code conçu à Boston qu'un nègre se promenant nu devant Tortoni? » Et je conclus par cette apostrophe : « M. Laboulaye nous en fournit des preuves en s'effurçant de semer en France des germes avortes! »
Je n'eus pas à subir de contradictions.
L'assemblée me soutenait et Laboulaye brillait par son absence.
Depuis, durant la période du Seize-Mai, je le rencontrai souvent à l'Assemblée Nationale.
Il ne me reconnut que le jour où, briguant le siège de M. de Sacy, il se vit préférer Maxime Ducamp.
La veille j'avais brûlé une dernière cartouche et il en sentait la cuisson.
Sur ce haut fait, voyant pousser les premiers bourgeons, je partis pour Ermenonville avec un de mes camarades d'enfance, Henri Picard, qui étudiait alors la composition feous la direction d'Aml)roi.so Thomas.
Nous quittâmes Paris, sac au dos, décidés à suivre l'itinéraire indiqué par Gérard de Nerval dans ses jolis contes des Filles du Feu. Nous éprouvions i)Our l'auteur de Sylvie une telle sympathie que l'excursion prenait l'importance d'un pèlerinage. Nous couchons au Bourget, arrivons le lendemain à Dammartin crevant de faim, et dévorons un déjeuner pantagruélique à l'issue duquel nous i-ecueillimes, nous
aussi, une vieille chanson du Valois fredonnée par la grand'mère de notre hôtesse :
C'était la lillc d'un geôlier
Grand Dieu ! qu'elle est gentille! {bis)
Elle est si belle que le jour
Un prisonnier lui fait la cour!
Toute ma vingtième année me chante aux oreilles quand je me rappelle notre dégringolade de Dammartin.
Je revois Othys, où Gérard rencontra de grandes touffes de digitales pourprées dont Sylvie composa un bouquet on lui disant :
— C'est pour ma tante; elle est si heureuse d'avoir do belles fleurs dans sa chambre!
Othys, où il revêtit unancien uniformi» des gardeschasse de la maison de Condé, tandis que Sylvie s'habillait du costume que, cinquante années auparavant, la tante portait à son mariage. Sylvie s'admire dans sa robe de taffetas flambé, son corsage aux tulles jaunes, aux rubans passés, ses bas de soie rose à coins verts et ses sabots garnis de dentelles.
— 0 mes enfants ! s'écria la tante.
Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C'était l'image de sa jeunesse! cruelle et charmante apparition !
Othys que décore une petite église Renaissance, si joliment sculptée et si légère qu'il semble qu'on en ferait un pendentif pour un col de duchesse !
Après Othys. Ver... Enfin, Ermenonville! Il est sept heures du soir. Le jour décline. A notre droite, un parc qu'un fossé sépare de la route. Nous le sau-
tons. 0 surprise! tlevant nous s'élève un temple que Nerval compare à celui de la sibylle Tibertine. Le dôme est supporté par sept colonnes sur lesquelles nous lisons gravés les noms de Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Descartes, Williams Peen, Newton et Muntaigne. L'ordre exigerait douze colonnes. Les cinq autres sont couchées dans l'herbe, recouvertes de mousse et de lierre. On attend de nouveaux philosophes. Plus tard, j'ai souvent fait appel aux propriétaires du Temple, à Mme Blanc, au prince Roland Bonaparte, pour qu'ils relevassent les colonnes a!)andonnées, qu'ils les décorassent des noms de Littré, Renan, Taine, etc., etc. Le choix n'est qu'embarrassant. On ne m'a pas écouté. Si ces lignes toml)ent sousles yeux du prince Radziwill, le possesseur actuel, qu'il y songe.
Quelques mètres plus loin, l'Ile des Peupliers ! Un petit lot de terre entouré des eaux du lac et planté de peupliers, où s'élève la tombe vide de Jean-Jacques, autour de laquelle nagent majestueusement des cygnes. Dans cette lie, on vint exhumer le corps pour le porter au Panthéon. L'allée suivie par le cortège n'a pas changé. On peut fouler le chemin parcouru I)ar ceux qui crurent devoir troubler le repos du philosophe; il est bordé de saules centenairSs dont le feuillage effleura les couronnes funèbres. Les jeunes filles d'Ermenonville en coupent des branches dont elles ornent leurs corsages le jour anniversaire de la mort de l'écrivain.
Voici le Banc des Mères, à l'endroit où Jean-Jacques recommandait l'allaitement maternel ; la Cabane où il écrivit Emile; le Désert, immense plaine de
sable décrite dans les Confessions, dernièrement la propriété de la châtelaine de Chaàlis, madame André. Voici les bocages chantés par l'auteur des Rêveries, bocages qu'égayent encore le roucoulement des tourterelles, les chansons de la Nonette et de la Thève. Et voici les pierres gravées d'inscriptions d'un rococo si joliment outrancier :
0 limpide fontaine, ô fontaine chérie,
Puisse la sotte vanité
Ne jamais dédaigner ta rive humble et fleurie.
Que ton simple sentier ne soit point fréquenté
Par aucun tourment de la vie,
Tels que l'ambition, l'envie,
L'avarice et la fausseté !
0 bocage si frais, un séjour si tranquille Aux tendres sentiments doit seul servir d'asile. Les rameaux amoureux entrelacés exprès Aux Muses, aux Amours, offrent leur voile épais,
Et le cristal d'une onde pure
A jamais ne doit réfléchir
Que les grâces de la nature
Et les images du plaisir.
Moi aussi, tous les ans, j'ai revu le château, « les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui gémit dans les roches de cette chaussée réunissant les deux parties du village, dont quatre colombiers marquent les angles; la pelouse qui s'étend au delà comme une Savane, dominée par des coteaux ombreux; la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d'un lac factice étoile de fleurs éphémères ; l'écume bouillonne, l'insecte bruit... Que tout cela est solitaire et triste ! Le regard enchanté de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois tant de charme aux lieux que je viens de parcourir ! »
Pourquoi Ermenonville n'attire-t-il pas davantage les touristes qui le confondent, d'ailleurs, avec Armenonville? Pourquoi les historiens, les biographes, ne fouillent-ils pas les environs remplis de précieux documents sur les dernières années de Jean-Jacques? Ils en trouveront dans la bibliothèque et dans les greniers du château : à Ver, à Othys, à Dammartin, à Mortefontaine, à Plessis-Belleville (où est enterrée Thérèse Levasseur), à Senlis qui fournit un contingent sérieux de bibliographes et d'archéologues aux académies de province. Ils pourront compléter la Relation de la Bègue de Presle, ï Addition de M. de Magellan, gentilhomme portugais, découvrir peut-être la minute (lu procès-verbal rédigé par cinq médecins au lit de mort de Rousseau et dont il est fait allusion dans l'édition Poinçot; les lettres du chirurgien de Montagny et du médecin de Senlis qui constatèrent la profondeur « du trou au front » ; vérifier les affirmations contenues dans les Mélanges d'Escherny, la correspondance de Houdon et celle de M. Petitain ; mettre la main sur les affiches apposées en 1815, sur l'ordre des chefs alliés qui, par respect pour la mémoire de Rousseau, défendirent d'imposer aucune taxe extraordinaire sur le village. La copie existe dans le Journal du Commerce de 1818.
Nous descendîmes à l'auberge de la Croix rf'Orque recommande Gérard de Nerval et alors tenue par le ménage Gendron. Le mari, ancien jockey, cumulait les fonctions d'aubergiste et de chef des écuries du marquis de Girardin. Sa femme, un petit être aux yeux de pervenche, filleule de Corot et du comte
d'Osmond dont je parle plus haut, s'ornait d'une fillette de quatre ans, aujourd'hui grand'mère! et s'improvisait la providence des voyageurs. Après quelques heures nous étions amis et il a fallu que la mort s'en mèlat pour que nous cessions de l'être ! La veille de notre arrivée venait justement de débarquer Corot, avec sa boîte et sa pipe. Il retournait à ses chères études sur les bords du lac entourant le tombeau de Jean-Jacques, ou de celui qui, derrière le château, sert de miroir à une incomparable futaie. La connaissance fut vite faite, car le père Corot aimait les jeunes, surtout ceux qui comme nous se destinaient à la carrière des arts ou des lettres. Oh! les belles conversations le soir, après-diner ! Avec quelle verve et aussi quelle profondeur d'aperçus il nous racontait ses émotions de la journée devant le paysage « multiforme. » 11 faut l'avoir vu peindre, pour se rendre compte du merveilleux métier traduisant son inspiration. Son pinceau chantait; dans le nuage de tabac dont s'environnait le maître, on distinguait la forme d'une Muse protectrice s'envolant de terre pour qu'il la saisît au vol !
Corot s'attardait peu au sévère et se hâtait volontiers de passer au plaisant. Comme un soir, après dîner, la conversation roulait sur la critique d'art :
— La critique, s'écria Corot, rien de plus facile! Il s'agit de collectionner quelques mots d'usage, quelques termes empiriques, quelques métaphores spéciales, vous alignez et vous passez pour un connaisseur. Ces mots, ces termes et ces métaphores, je les ai réunis pour qui les voudra. Si le coeur vous en dit...
Et il récita :
— Le goût de l'habillement. — Le surprenant fini (les étoffes. — Recherche sérieuse de la vie et de l'expression. — Une fanfare de couleur, — Couleur sourde. — Facilité hardie et brillante. — Ressort de l'exécution. — Peindre à distance. — La touche peut être fière, mâle, vigoureuse, lasse, molle, incertaine, timide. — L'expression d'une noble tête doit toujours rappeler la smorfia indéfinissable des femmes de Michel-Ange. — Le paysage est doré par une chaude lumière; il a un charme inexprimable de réalité poétique; il est d'une composition habile, d'une facture savante. — Le ciel livide est éclairé d'une froide clarté polaire, à moins que ce ciel ne soit de turquoise verdie, implacablement bleu, etc., etc.. J'irais comme cela jusqu'à demain.
Et il riait de son bon rire de paysan, en secouant sa pipe sur le talon de ses souliers.
A Corot, nous dûmes, quelques jours après, d'être présentés au propriétaire du château d'Ermenonville, M. Ernest de Girardin, fils de Stanislas de Girard in l'hùte de Jean-Jacques et oncle de la main gauche d'Emile de Girardin. Imaginez un vieillard charmant, heureux de recevoir qui pouvait égayer sa solitude et dont la conversation abondait en anecdotes. 11 conservait dans sa primitive intégrité le château transformé depuis par Mme Blanc, le prince Roland et le duc de Radziwill, au grand désespoir des curieux. On y jouissait d'une liberté telle qu'il m'arriva souvent de me baigner autour de l'Ile des Peul)liers, de braconner dans les bois de Sainte-Marguc-
rite et de parcourir le domaine, à cheval, dans le costume d'un Indien apache.
Notre promenade favorite était Mortefontaine, dont le château appartenait alors à Mme de Gorbin, veuve de l'ancien homme d'affaires de Mme de Feuchères dont on sait le rôle dans l'assassinat du prince de Condé. Nous descendions à l'auberge du père Dubois, un valet de chambre du prince et qui passait — à tort ou à raison — pour l'avoir attaché à l'espagnolette. Quelques années plus tard, je faisais de Mortefontaine mon campement d'été en compagnie d'une joyeuse bande composée de Paul Bourgel, Maurice Bouchor, le poète, amateur de vieilles chansons de France qu'il chantait et doit chanter encore avec un art particulier; Maurice Montégut, hélas! disparu iiier; Edmond Deschaumes; le peintre Couturier, auquel on doit l'enseigne qui se balance encore audessus de la porte de l'ancienne maison Dubois devenue l'Auberge des Arlistes ; Desmarets, le peintre militaire; Léopold Stapleaux qu'une nuit de 14 Juillet, je surpris — bien qu'il fût belge — se promenant seul dans les bois, un lam[)i()u à la main et hurlant La Marseillaise] Georges Pradel, le romancier, locataire d'une petite maison sise à Plailly, mitoyenne de la propriété appartenant aujourd'hui à notre chère artiste Louise Abbema.
Que sais-je encore !
Si ! j'en sais un autre dont je puis, Dieu merci ! évoquer le nom sans le vieillir, car le bon bougre n'a pas changé.
MÉMOIHES d'un PARISIEN 87
Voici comment s'établirent nos relations :
Je m'amusais à peindre du côté de Loisy. « Je suis entré au bal de Loisy, à cette heure mélancolique et douce encore où les lumières pâlissent et tremblent aux approches du jour. Les tilleuls, assombris par en bas, prennent à leurs cimes une teinte bleuâtre. La flûte champêtre ne luttait plus si vivement avec les trilles du rossignol. » C'est ainsi que s'exprime encore Gérard de Nerval. Quelqu'un s'approche de moi ; un petit homme, chauve, barbu, vêtu d'un complet de tussor. II tire des bouffées de sa pipe et, après quelques minutes d'attention :
~ Mais, nom de Dieu ! s'écrie-t-il, mettez donc do la laque!
C'était Raoul Ponchon.
Mon cher Ponchon, tu fus la joie de Mortefontaine. Te souviens-tu de nos soirées chez Bouchor qui chantait les vieux refrains de nos pères :
Plantons la vigne, La voilà la jolie vigne...
ou ou
Quand Biron voulut danser.
La petite Tala?
As-tu gardé souvenir de l'instituteur Marie qui, obligé de s'absenter, nous confia la clef de l'horloge de l'école pour que nous la remontions au jour fixé? Ce fut une cérémonie. Nous déjeunâmes, Bouchor, Mme Bouchor, toi, ma femme et moi dans le clocheton et, au moment solennel, quand Bouchor introduisait
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la clef dans le mécanisme, des bouchons de Champagne sautèrent. Nous voulions enterrer joyeusement les heures mortes et souhaiter la bienvenue à celles qui allaient naître.
A l'heure où j'écris, la propriété de Mme de Corbin est morcelée : le grand parc, ses trois étangs, les domaines environnants appartiennent au duc de Gramont qui, sur une hauteur, d'où l'on découvre Chantilly, a fait construire un château princier.
J'aurai l'occasion de revenir sur Ermenonville, dans des conditions moins gaies.