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CHAPITRE IX

Marie. — Le pelil-Iils de Pixéricourt. — Clara Lemonnier. — Les iihlans à Ermenonville. — La Liberté. — La marine du Urésil. — Emile de Girardin. — Paul de Saint-Victor. — Lia Félix. — A. Bardoux — Mme Bardoux. — La Bourgeoise française. — Grégory Ganesco. — M. de Montalerabert. — Les Belges de Montmorency. — Les cinq cent mille francs du Khédive. — Jules de Précy. — Léonce Détroyat. — Victorin de Joncicrcs. - Laforèt, — Encore Gaston Vassy. -- La Complainte des fusillés. — Canard et Barthélémy Saint- Jlilaire.

En J869, je fréquentais chez Albéric Second qui tenait table ouverte sous la présidence d'une charmante jeune femme : Caroline Lavigerie. J'y rencontrai un petit être curieux, Marie Rétaillaud, que les habitués d'Albéric Second entouraient de prévenances auxquelles ne cherchait pointa se dérober sa coquetterie naturelle. Elle vivait entretenue par un gros commerçant qu'AII)éric tenait à l'écart, craignant'dc le faire trouver avec Aurélien Scholl, Aljjert Wolfî, Albert Millaud, Charles Narrey, Siraudin, Blum, etc. Il me sufht de la voir pour en tomber amoureux — mon âge était sans pitié. — Je me déclare, elle

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répond à mes avances, me voilà son Sigisbé, aux applaudissements de l'entourage enchanté qu'un jeune écrivain jouât ce beau tour à un mercanlh. Marie Rétaillaud habitait alors, 99, rue de Richelieu, une maison dont on louait le sous-sol à un batteur d'or qui lui faisait une cour à laquelle je mis fin en lui envoyant un coup d'épée. La façon dont Mario et moi organisions nos amours était d'une simplicité primitive. Son amant — père de famille — lui rendait visite tous les soirs, de neuf à onze, après quoi la place m'appartenait. Je ne me dissimule pas l'indélicatesse du procédé; il me coûta une humiliation.

Un soir, comme Marie et moi rentrions rue de Richelieu, après la première représentation aux RoulTes d'une opérette d'Albéric Second et deNibelle, J." Arc he-M avion ^ la femme de chambre qui nous guettait dans l'escalier me crie : « N'entrez pas, Monsieur est là! » Le sang me monte à la tête, j'entrevois une jolie bataille, je pénètre, je tombe sur un vieillard qui me dit en souriant :

— J'ai des fils de votre âge. Vous paraissez souffrir... Je vous cède la place.

Étourdi, désarmé, idiot, je cherche à m'excuser, convenant que puisqu'il paie, il est chez lui. Il me répond que, vu la disproportion de nos âges, je suis encore plus chez moi. Échange de courtoisies, devant la pauvre Marie déconcertée. Le vieillard s'en va pour ne plus revenir.

J'ai juré depuis de ne jamais me mettre en si mauvaise posture, comprenant que les Bartolos qui paient acquièrent des droits.

L'aventure arrivait dans un mauvais uiomenl. Ma

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Slave de Florence m'avait saigné à blanc et mon père coupait le superflu. Marie le savait, elle ne s'en émut [tas. Elle renfermait une âme de grisette, je conservais un cn>ur d'étudiant. Huit jours après nous déménagions pour nous installer dans un modeste appartement de la rue d'Angoulêmc du Temple. Sur le même jtalier demeurait le petit-lils de Pixéricourt, commandant un régiment caserne au Prince-Eugène, et une actrice qui connut la célébrité dans les petits théâtres : Clara Lemonnier. Le commandant aimait les gens de lettres et vivait avec une excellente personne dont, je m'en souviens, il taillait lui-même les robes. Clara Lemonnier appartenait à la catégorie des locataires qui tous les soirs, à minuit, s'aperçoivent en rentrant qu'ils manquent d'allumettes. On voisina, on se lia, et j'organisai des dîners auxquels, outre mes voisins, prenaient part Monval, déjà nommé, Louis Denayrouse sortant de Polytechnique, un bohème demeurant au-dessus, qui se fit depuis une place au théâtre, sous le nom de Georges Petit, et qui fut l'auteur de Papignol Candidat...

Nous vivions heureux de baisers et do rêves, quand éclata la guerre. Il fallut se séparer. Qu'allait devenir Marie? Je me ra])pelle mon aubergiste de la Croix d'Or à Ermenonville. Je lui recommande ma camarade que j'embarque le jour même où nous apprenions qu'à Wissembourg la première balle avait frappé au front le pauvre commandant Pixéricourt, lequel (je l'ai appris plus tard par Albert Mérat) léguait les manuscrits de son grand-père à la bibliothèque du Sénat. Le siège arrive, plus de communications. Enfin, après la Commune je cours à Erme-

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iionville où Gendron, le patron de la Croix d'Or, me reçoit, les larmes aux yeux. Marie est morte!

M. et Mme Gendron ne furent pas les seuls à plaindre mon deuil. A l'auberge cantonnait un détaciiement de uhlans, parmi lesquels un médecin, le major Gusfeld, qui, je l'appris bientôt, avait soigné la pauvre Marie avec un dévouement de père. Ses hommes entouraient la malade de prévenances telles, que le soir, obligés de traverser une galerie de bois sur laquelle donnait la chambre de la moribonde, ils [)renaient soin d'enlever leurs bottes pour ne point troubler ses derniers instants. Je tomljais en pays ennemi, ma rancune disparut devant tant de délicatesses et de dévouement. J'ignore ce qu'est devenu le major Gusfeld. A quarante et un ans de distance, je lui renouvelle mes remerciements et le témoignage de ma reconnaissance. Marie fut conduite au cimetière escortée par des vainqueurs. Elle repose à côté de la tombe du chevalier de Vie qui fut le compagnon d'Henri IV. Je recommande mon petit oisoaii mort aux prières des âmes dévotes.

De retour à Paris, je trouvai un mot d'Emile de Girardin, me priant de passer à La Liberté, rue Montmartre. Il me demande s'il me conviendrait tl'cnlrer dans sa rédaction. J'accepte avec enthousiasme, il me fait asseoir et me dit :

— Écrivez de suite un article sur la marine du Brésil. Deux colonnes. Vite, nous sommes en retard.

Jamais je n'oublierai ma confusion. Je ne possédais sur la marine du Brésil aucun renseignement. Girardin m'aurait proposé d'improviser un discours

sur les dépôts pélagiques de la Méditerrauée, mon embarras n'eût pas été plus grand. Je lui avoue mon ignorance en la matière; il rajuste son binocle, fronce les sourcils, resserre son nœud de cravate et, de sa petite voix grêle que j'entends encore :

— Si vous voulez réussir dans le métier, il faut vous habituer à traiter tous les sujets, même ceux que vous ne connaissez pas. Le lecteur les connaissant encore moins, le journaliste a toujours sur lui la supériorité d'un professeur, fiil-il mauvais, sur des élèves qui sont des cancres.

Cette théorie prévalait dans le journalisme d'alors. Si la presse d'aujourd'hui est moins convaincue, moins libre dans ses attachements et ses haines, elle a, du moins, progressé au point de vue documentaire. 11 faut, d'ailleurs, attril)uer la meilleure part de ce progrès au pul)lic plus méfiant et plus instruit.

J'avais, tout jeune, passé mes examens pour l'Ecole navale, avant de préparer Polytechnique ; je réunis mes souvenirs et entrai bravement dans le vif de mon sujet agrémenté d'expressions techniques qui me valurent les compliments de Girardiu. L'article ne souleva pas une protestation ; pas une rcctilication n'en détruisit l'heureux effet et, pour que la honte fût complète, trois mois après je recevais l'ordre du Christ du Brésil ! Girardin m'en félicita. Quant à moi, j'en demeurai t(dlement confus que je me jurai de ne jamais me i)arer d'un ruban quel qu'il fût. Je me suis tenu parole, conseillé plus tard par un scei)ticisme dû à l'expérieuce et doublé d'un mépris absolu des distinctions frivoles.

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Il faut avoir travaillé aux côtés de Girardin, pour se faire une idée complète de l'extraordinaire activité de cet homme. II se levait à six heures, à six heures et demie descenflait dans son cabinet,' lisait tous les journaux qu'il annotait au crayon bleu, et à huit heures tombait au journal, non seulement avec son article écrit, mais avec les sujets de ceux qu'il se réservait de commander à ses rédacteurs. De neuf heures à midi il recevait des personnalités politiques ou linancières, ne leur accordant jamais plus do cinq minutes. Un jour, M. de Goulard, chargé du portefeuille du Commerce, se fait annoncer afin do jirévenir Girardin que M. Pouyet-Quertier, à la suite d'une opinion émise sur les virements de fonds dans un procès intenté à Janvier de la Motte, opinion que ses collègues ne partageaient pas, s'apprête à quitter le Cabinet et que M. Thiers offre à lui, M. de Goulard, l'intérim des Finances. Girardin spéculait trop pour que la mnivello ne l'intércss.-U pas, mais le journal attendait, et avant le tirage, Girardin ne s'appartenait qu'à moitié. Aussi, posant ses mains sur les épaules de M. de Goulard :

— Mon cher ami, nous rccauscrons de celace soir.

— Mais, répond M. de Goulard, j'ai besoin d'un conseil. Un homme comme vous...

— Un homme comme moi fuit passer lo secrétaire de la rédaction avant le ministre. Lui aussi a un portefeuille et il est inamovible !

J'assistais à l'entretien. Que de fois je mn suis rappelé l'incident i)endant ma longue carrière de j >urnaliste !

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Avec Girardin, non seulement on apprenait son métier, mais, grâce à son entourage, on se créait de nombreuses relations dans tous les- mondes. Et puis Girardin aimait à pousser les jeunes, bien qu'il ne tînt que médiocrement à la reconnaissance des gens. Je n'oublierai jamais la bonne grâce avec laquelle il me mit en relations avec Paul de Saint- Victor, par moi déjà rencontré chez la Païva. Je ressentais pour Saint-Victor une grande admiration ; son style si flamboyant, son esprit si vif, sa façon si particulière de comprendre et d'interpréter les questions artistiques, sa maîtrise en toutes choses me le faisaient considérer alors comme le seul prosateur comparable à Théophile Gautier. Je lirais et relisais ses comptes rendus théâtraux, ses Saluns, je savais par cœur Hommes et Dieux. Lamartine parcourait Saint-Victor avec des lunettes bleues, tant il le trouvait éblouissant. On l'appelait « le Vénitien du leuillelon », le (( Don Juan de la phrase. » Toutes ces comparaisons me semblaient au-dessous de la vérité. Évidemment Saint-Victor sacrifiait à la lumière, au coloris, à l'éclat; sa palette resplendissait comme un écrin en désordre, mais sous sa peinture on sentait toujours la probité d'un impeccable dessin appris à Fribourg, à Rome surtout, car il demeura italien jus(iu'à sa mort.

Saint-Victor m'invita à le venir voir. Je fus reçu par Lia Félix dont l'amabilité et l'esprit faisaient oublier une sorte de laiileur accentuée par des grains de })elile vérole. Gomment Saint-Victor, que Taine compare à Tarquin abattant et cueillant à dessein dans le champ de l'Histoire les têtes de pavot les

plus pourprées et les plus solides, s'enticha-t-il • l'elle? Ne cherchons pas à pénétrer les mystères de l'amour, sans quoi l'on conviendrait avec certains philosophes qu'il tient de la maladie plus que du sentiment. Après quelques minutes de conversation avec Lia Félix, Saint-Victor parut, furieux.

Je me demandais ce qui provoquait chez lui tant décolère, lorsque, s'excusant de sa méchante humeur, il nous apprit qu'on parlait d'une reprise de La Belle Hélène qu'il considérait comme une profanation à l'égard des chefs-d'œuvre antiques. Je lui fis timidement observer que si Meiihac, Halévy et Offenbach manquaient de respect à Homère, Shakespeare en écrivant Troïliis et Cressida ne se montra pas beaucoup plus révérencieux. Il me répondit que le véritable fauteur était Boccace, ce qui détournait un peu la conversation, et Lia Félix en profita pour la mettre — je ne sais plus comment — sur la guerre. Saint- Victor, qui venait de publier son beau livre : Barbares et Bandits, lança contre l'Allemagne les foudres destinées à Offenbach. Autant pour lui donner la réplique que pour soutenir une conviction, j'observai, toujours aussi timidement, que si l'Allemagne nous avait vaincus, il fallait surtout en accuser notre ignorance dos choses. 11 établit entre la France et la Prusse un parallèle où le patriote l'emportait tellement sur l'historien que je lui citai le dernier chapitre de son volume dans lequel il déplore qu'on n'ait pas écouté le colonel Stoffel écrivant à l'Empereur : « Le peuple prussien est le plus éclairé de l'Europe ». Paul de Saint-Victor changea pour la seconde fois do conversation et je le quittai, regret-

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tant que nos propos n'oussont pas exclusivement roulé sur Vélasquoz.

Ce fut encore par l'intermédiaire de Girardin que m'arriva la bonne fortune de connaître Bardoux, qui fut plus tard ministre de l'Instruction publique. On s'occupait beaucoup dans la presse d'un projet d'impôt sur le papier. L'Assemblée Nationale, en quête d'argent, y ajoutait une très grande importance. Je fis un article demandant la suppression dans le projet des mots : « papier à écrire, à imprimer et à dessiner )). Je me rencontrais avec MM. Bardoux et Charton qui s'apprêtaient à rédiger un amendement dans le même sens. Bar<loux vint en remercier Girardin qui lui présenta l'auteur de l'article.

Avec Bardoux les relations étaient délicieuses. Artiste, lettré, il semblait honteux de s'occuper de politique et ne perdait pas une occasion d'affirmer qu'il ne ramait sur la galère que pour contenter l'ambition d'une mère adorée. Cette mère, je l'ai fréquentée. A l'époque du ministère Bardoux, j'ai vécu auprès d'elle à Clermcnt-Ferrand, et je garde le souvenir d'une femme à l'intelligence rare, d'une bonté inlassable, faisant de son fils le but et l'orgueil de sa vie. Une petite fleur do Bohème persistait chez Bardoux. Je regrette que Ilcnner ne puisse plus attester les soirées passées dans son atelier, durant lesquelles Bardoux — un Bardoux ignoré — jetait le froc politique aux orties de Montmartre. Je crois bien qu'en commettant l'indiscrétion de fouiller ces jours-là dans son portefeuille, à côté d'une étude sur la réorganisation (lu Conseil d'État, la police municipale, la liberté de l'enseignement ou la liberté de réunion pour la celé-

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bration des cultes, on eut trouvé quelque sonnet à Clorinde, voire même un bouquet do violettes pour Mariette, i'adoral^le petite Alsacienne qui posait chez Henner. Mais la maman veillait. Aussi le ministre, dont elle voulait faire un académicien, ne s'attardant pas à Montmartre, reprenait-il vite le licol parlementaire.

Plus tard, Bardoux me confia son intention d'écrire un volume visant la société bourgeoise qui, vers 1785, remplaçait les célèbres salons philosophiques quand elle fut détruite par l'émigration et le bourreau. Au milieu de cette société, il voulait mettre en relief la personnalité de Pauline de Montmorin, devenue par la suite comtesse de Beaumont. D'après lui, nos anciennes provinces gardant leur originalité et leur saveur renfermèrent, autant que Paris, dans les diverses magistratures, des modèles de femmes absolument différents de l'aristocratie et qui prirent, avant et après la Révolution, un rôle prépondérant. Son volume : La Comtesse Pauline de Beaumont, fut un éloquent plaidoyer en leur faveur. Je rendis compte du travail et dans mon article ne pus m'cmpêcher de faire allusion à sa mère. Le lendemain, je recevais un mot.

(( Je vous remercie, mon cher Duval, des lignes aimables que vous venez de consacrer à mon livre.

« Quand reviendrez-vous en Auvergne? A'otre place est toujours marquée à la table hospitalière.

« Bien à vous.

« Bardoux. »

,1e me promis de ne pas manquer la première occasion qui s'offrirait. Elle devait m'ètre bientôt fournie par l'inauguration de la statue de Biaise Pascal, à Ciermont-Ferrand.

Me voilà donc installé à nouveau chez Bardoux, près de sa chère mère dont les deux occupations, à cette époque, consistaient, le matin à faire des conférences aux jiaysans pour leur indiquer le moyen d'éviter la cocotte aux vaches, et le soir à mettre en ordre des documents pour un nouveau livre auquel travaillait son tîls : La Bourgeoise française.

Le lendemain de l'inauguration rehaussée par nn fort beau discours de Bardoux, lui, sa mère et moi nous entretenions du sujet quand je m'écrie :

— Mais la bourgeoise française, mon cher ministre, j'en connais la personnification.

-Qui?

— Votre mère!

L'observation frappa Bardoux. Il convint ne pouvoir choisir un meilleur exemple, et ce fut Mme Bardoux qui posa malgré elle. La mort vint enlever la chère et digne femme. Bardoux, poursuivant son fi'uvre, n'en serra que plus près son modèle, son Cd'ur de lils y trouvant, sinon une consolation, du moins un soulagement. L'ouvrag(> terminé, il écrivit en tête :

Je di'die ce livre

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