‹ Mémoires d'un parisien: première périodeChapitre 12 sur 23 · A LA MEMOIRE DE MA MÈRE · texte numérisé non relu

A LA MEMOIRE DE MA MÈRE

qui fui

une bourgeoise des anciens l('mj)s.

J'avais donc collaboré à la dédicace. Son amitié pour moi n'en devint que plus tendre. Quand je rendis compte de ce second livre, il m'écrivit à nouveau :

(( Merci, mon cher Duval, de votre bienveillance pour mon livre.

« Merci surtout de vous être souvenu de ma mère qui avait eu tant de plaisir à vous recevoir et que/oi voulu peindre dans cette page citée par vous.

« Je vous serre la main.

« Bardoux. »

Dans cette page par moi citée, se trouve une lettre de Mme Bardoux à son fils quand il faisait son droit :

« Je passe mes jours et mes nuits à penser à toi, cher enfant. Que fais-tu dans cette grande ville si agitée, si tourmentée? Au moins n'as-tu pas froid? Changes-tu de chaussures quand tu rentres avec les pieds humides? Dis-moi ce que tu fais, si tu travailles bien. Rien de toi ne m'est indifférent dans la solitude où je vis. La neige couvre le jardin. Je ne suis sortie depuis un mois que pour aller à l'église, 1-^ jour de Noël. Je voudrais vivre longtemps encore pour toi... Va au musée du Louvre. 11 en reste toujours quelque chose de noble dans l'esprit... Tout ce (jne j'entends dire de Paris me fait peur pour ta jeunesse; songe à ta vieille mère dont tu es l'orgueil, avant de te laisser aller à quelque sottise. Vois-tu, mon enfant, il ne faut faire que les folies qui en valent la peine. Crois-en ta maman. Elle a une divination supérieure, à défaut d'expérience... Tu me demandes comment se passent mes soirées. Mes fidèles

C. et G. m'apportent les nouvelles et me ])rêtent le Journal des Débals quan<l il est intéressant. Lorsque ces visiteurs me font défaut, je recommence la lecture des lettres de Mme de Sévigné et de la correspondance de Voltaire. Je ne me lasse jamais du bon sens et de l'esprit. J'ai repris l'autre soir mon Corneille et j'ai relu Don Sanche. Que c'est beau! Que c'est grand! Quand tu viendras en vacances, tu m'en liras deux scènes que j'ai marquées. Travaille l)ien! Pense à moi qui t'aime tant! Écris-moi souvent! Si tu savais quel visage je montre à Madeleine quand le facteur passe devant la porte sans s'arrêter! Ce n'est que lorsque je ne serai plus que tu comprendras toute ma tendresse. Adieu, adieu, mon enfant chéri, je t'embrasse comme quand tu étais petit.

« Notre ami X... se rend à Paris pour ses affaires. Je l'ai prié de te remettre deux louis, pour que tu ailles entendre Rachcl dans Phèdre et dans Ilermione. Adieu encore ! »

Et je revois la signataire de cette lettre si touchante, celle à qui Paris j'uisail peur, recevant au ministère de l'Instruction publique en grande dame, donnant la réplique aux politiques, aux littéraires, avec une sûreté qui les démontait; travaillant les académiciens comme une femme au courant de leurs appétits, de leurs faibles, et les captivant. La touchante ambition de la mère vainquait la timidité de la provinciale, et s'il fallait défendre son liis, la poule empruntait ses défenses à l'aigle.

Emile de Girardin doutait de Hanloux, sous prétexte que jamais il ne condescendrait à une malléabilité qu'il aimait à constater chez les autres. De son

côté, Bardoux n'accordait à Girardin qu'une confiance limitée. Gomme je l'interrogeais à ce sujet :

— Girardin, me répondit-il, se vante d'avoir une idée par jour. C'est possible. Mais elle ne lui sert (ju'à payer ses fournisseurs.

Bardoux se montrait sévère pour Girardin. Si intéressé qu'il fût, quelque compromission qu'on puisse lui reprocher, Girardin personnifia longtemps la presse française dont il fut un des propagateurs et défenseurs.

Alfred Darinion, un assidu de la Liberté qui, par intérêt i)our min. voulait bien me mettre au courant des antécédents de mon directeur, me l'a souvent montré chez le Prince Napoléon avec Prudhon, Ducoux, Charles Edmond, Edmond Texier, Nefl"tzer, défendant la liberté de la Presse contre la Cour avec une ardeur méritante. En revanche, peut-être lui arriva-t-il d'appliquer aux problèmes sociaux et politiques des recettes un peu empiriques. Tant d'autres ont, depuis, usé de moyens moins avouables!

Un soir, comme on bouclait, j'entendis (iirardin dire à son garçon de bureau :

— Flanquez-moi cet individu à la porte ! Je ne veux pas le recevoir !

Je vais me renseigner sur l'importun et vois un homme imberbe, à l'accent étranger. Il s'appelait Grégory Ganesco. J'appris bientôt son histoire. Venu mystérieusement à Paris, nommé directeur au Courrier du Dimanche, on n'a jamais su comment, on le signala longtemps comme un faiseur cherchant à se faufiler dans tous les partis, quitte à les trahir tous.

11 se présentait à la Liberté en s'aiilorisant de soidisant relations avec MM. Ollivier et Dufaure.Mis à la porte par Girardin, Ganesco se rabattit le lendemain sur Darimon, auquel il demanda une lettre d'introduction qui lui fut refusée. Quelques jours après, ce même Darimon lui envoyait un article pour Le Courrier du Dimanche.

Je fis, plus tard, un sérieux grief à Ganesco d'avoir jadis trouvé le moyen de s'associer M. de Montaleml)ert et de le compromettre aux yeux de quelquesuns de son parti en le représentant sous les traits d'un ancien catholique décidé à déposer ses convictions aux pieds de la République. M. de Montalembert avait été toute sa vie un catholique libéral, comme Charles Lenormand qui lui ouvrit Le Correspondanl, comme MM. Foisset, de Falloux, le prince Albert do Broglie et M. Augustin Cochin. Un instant même, il sacrifia (juelques-unes de ses théories à la possibilité d'un empire rallié à la cause de la liberté, mais il convint bientôt que ses espérances s'écroulaient sous le poids d'une conviction et d'une illusion, d'une conviction qu'il maintenait et d'une illusion qu'il reconnaissait sans rougir. Je reproduis ses propres expressions. S'il eut un instant de défaillance il ne faut l'attribuer qu'au vertige d'une âme à la conquête du meilleur. C'est au moment où le vide l'elTrayait que Ganesco crut devoir lui tendre les bras. M. de Montalembert y tomba, mais pour s'échapper bientôt avec un recul de dégoût. Il s'en ouvrait à un des habitués de son domaine de La Roche-en-Brenil, quelques heuresavant d'aller retrouver Chateaubriand, Maistre et Bonald.

.MÉMÛIKES d"uN l'AHISIEX 141

DaillourS; il faut en convenir. ce Molclo-Valaque de Ganesco qui, chaque matin, se faisait friser par un géant (( serf né sur les terres de sa famille », possédait un charme inexplicable auquel on résistait difficilement. Je le retrouvai depuis dans beaucoup de journaux et particulièrement à V Evénement. Je le vois encore apportant son article.

— Un chef-d'œuvre ! s'écriait-il.

Il s'asseyait, le lisait d'un bout à l'autre avec une emphase désarmante, et le tendait esquissant le geste d'un homme qui vous accorde une grâce. Malgré cela, jovial, bon garçon, prêt à rendre service, aflectant volontiers un parisianisme qu'il étalait tantôt chez Dinocheau, tantôt au Café Anglais, suivant les circonstances, afin que l'on sût bien qu'il entretenait des relations dans tous les mondes, celui de la bohème comme celui de l'aristocratie. Naturalisé Français, il aspira un jour à devenir député. II louait ou possédait alors — je ne sais plus — à Montmorency, un(> propriété où il se plaisait à recevoir et à initier ses convives aux secrets culinaires d'un cordon-bleu qui, en effet, cuisinait de façon à rendre jaloux le baron Brisse et à mériter des quatrains de Monselet. Comme on travaillait dans la ville, plus de cinq cents ouvriers y élurent domicile. Ce fut à ce moment que Ganesco décida de se présenter dans la circonscription, et le voilà causant tous les matins avec les manœuvres, leur distribuant du tabac, les invitant à tuer le ver, s'informant de leurs besoins, de leurs familles, de leur salaire. Quelques jours avant la date du scrutin, voulant frapper un grand coup, il fait dresser des tables dans son parc, invite les cinq cents ouvriers,

les bourre jusqu'à la gueule de canards aux navets, la spécialité de son Yatel en jupon, se lève au dessert et prononce un long discours sur les devoirs de la bourgeoisie envers la démocratie française. Stupéfaction! Parmi les membres présents, pas un n'applaudit. Ganesco redouble d'éloquence. Même mutisme. Furieux, il les interpelle :

— Vous n'êtes donc pas des républicains? leur (lomande-t-il. Vous no voulez donc pas travailler à la rénovation de la France?

Et le plus osé des convives, un cIk^F terrassier :

— La rénovation de la France? Nous nous en foutons! Nous sommes tous Belges!

Ganesco en fut pour ses canards.

Clovis Hugues subit plus tard la même désillusion.

ComuK^ il se iirésentait dans les Bouches-du-Flhùno on lui conseilla de promettre à ses électeurs de voter une loi en suspens concernant le dragage, loi intéressant tous les pêcheurs du littoral. 11 prépare son sujet, commence sa tournée et, dans la première ville, (léveloi)j)e les bienfaits de la loi à venir. Silence général. Clovis Hugues débutait dans un endroit dont tous les habitants confcclionnaient <b^s briques!

On aura une idée complète (bî rentregent de Ganesco par l'anecdote suivant(; :

.le (liiiuis un soir à la Maison d'Or avec Aurélicn SclioU, le général Billault, Gustave Glaudin, Albert WollT et Ganesco. Ce dernier nous fait part de son projet de créer un journal appelé à concurrencer tous les autres. H ne lui manquait (|uo l'argent. On b; '

MÉMOIUES ij'UN l'AlUSlEX 1 4.J

plaisante sur sa conlîance en lui-mêmo, on disculc son crédit, on affirme l'impossibilité où il serait de trouver cent louis. Ganesco bondit de sa ciiaise, paie son addition et disparait.

Six semaines après, nous le retrouvons cliez Tortoni.

— D'où viens-tu? lui demande Scholl.

— D'Egypte. J"ai tapé le khédive.

Cette fois il ne montait pas. 11 revenait avec un ciièque de cinq cent mille francs !

Le journal ne parut jamais et Ganesco mourut pauvre, d'une maladie inconnue en i<'rance — car jusqu'à sa fin il devait être extraordinaire — n'ayant auprès de lui que sa maîtresse, Mme S., la femme d'un ancien cliamijellan du roi de Hanovre.

La rédaction de la Liberlé se composait alors, outre ceux déjà nommés, de Jules de Précy, d'Albert Duruy et de quelques personnalités politiques. Jehan \'alter occupait le poste de secrétaire de la rédaction.

Jules de Précy, très grand, très fort, très exubérant et très beau avec ses cheveux blonds dont il maintenait diflicilement les longues frisures et avec sa moustache gauloise, menait de front la politique, la littérature et les arts. 11 avait longtemps vécu en Italie avec Desclée avant qu'elle ne se fil une réputation à Paris, et aimait à s'en vanter, comme d'ailleurs, de ses autres bonnes fortunes qu'il racontait avec la désinvolture d'un fat, ce qui ne l'empêchait pas d'échouer trois fois par semaine, dans la compagnie d'une sage-femme abominablement laide. Il écrivait joliment, un peu à la Saint-Victor pour lequel il professait une grande admiration ; son style

obéissant à de rares facultés d'improvisation en faisait un excellent journaliste. Malheureusement, quelques années après, il mourait dans sa baignoire, d'une façon si mystérieuse, qu'on fit courir le bruit d'un suicide à la suite d'un procès scandaleux.

Albert Duruy, fils de Victor Duruy, représentait la conviction parlementaire et le patriotisme. Il eût été de ceux qui honorent le journalisme, s'il avait vécu plus longtemps.

Au mois de juin de la même année, sans cesser d'y écrire de temps en temps, Girardin passa la Libertc k Léonce Détroyat, ancien élève do l'Ecole navale. Lieutenant de vaisseau en 1860, il avait pris part à l'expédition du Mexique, durautlaquelleil futnommé chef du cal)inct militaire de Maximilien. Il accompagna ensuite en Europe la malheureuse princesse Charlotte. En 1870 on le retrouve commandant le camj) de La Ptochelle avec le grade de général. L'avènement de Détroyat, bien qu'il eût épousé une petite nièce de Girardin, surprit Jules do Précy, Albert Duruy et bientôt l'opinion. Du passé il ne regrettait qu'une voix de baryton qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'exploiter. A cliaque heure du jour, le marin, le soldat, le journaliste disparaissaient devant le cabot. Je l'entends encore tandis qu'il s'essaie à écrire un article, chanter du répertoire, et si fort que les bureaux de la rédaction en tremblent. On applaudit; il vient saluer les rédacteurs, passe les mains dans sa barbe noire et réintégre le cabinet directorial en accentuant ses variations. Pour se consoler de n'être pas chanteur il finit par s'improviser librettiste, écrivit Pedro de Zalama pour Ben-

jamen Godard, Aben-Hamel pour Théotlore Dubois, enfin, en collaboration avec Armand Silvestre, un Henri VIII pour Saint-Saëns. Cette collaboration je ne l'oublierai jamais ! Le malheureux Silvestre fut non seulement obligé de refaire un scénario injouable, mais de récrire tout un lyrique sur lequel insistait Détroyat et dont n'aurait pas voulu un fabricant de mirlitons. Je me rappelle avec quelle joie il nous montrait la part de collaboration de l'ancien commandant du camp de La Rochelle ! Elle consistait en l'envoi hebdomadaire d'une indication scénique, généralement à côté de l'action, avec cette inscription : Recommandé à l'ami Silvestre. A lui crécrire une belle scène. Et Silvestre de s'en tirer comme il le pourrait ; aussi, chaque fois qu'il décachetait une lettre de son collaborateur, s'écriait-il désolé :

— Encore un appel au génie!

Détroyat devint plus tartl directeur du théâtre delà Renaissance.

A la Liberté^ Détroyat chargea Victorin de Joncières de la critique musicale. Victorin de Joncières avait commencé comme rapin dans l'atelier de Picot. Se sentant des dispositions pour la musique, il l'étudia avec Elwart et Lebon, puis donna, très jeune, un Sardanapale en collaboration avec Becque et qui ne réussit pas. Le Dernier Jour de Pompéï eut le même sort. Dimitrihii une revanche; Le Chevalier Jean une chute. Joncières employait un procédé spécial. Quand il traitait une situation, il s'enquérait de la même dans une partition célèbre et s'en inspirait suffisamment pour que l'auditeur en découvrit l'origine. A

côté (le Joncières débuta dans la critique dramatique un nommé Laforêt dont l'inexpérience n'avait d'égale que la mauvaise écriture. 11 faisait le désespoir do Jules de Précy qui eut la cruauté d'afficher un jour dans le cabinet de la rédaction le début d'un article sur line pièce de Barrière, in titulée : Les Bêtises du Cœur.

« Sous ce titre, où d'avance, par un mot d'une vulgarité préméditée, se trahit le scepticisme qui ricane, M. Th. Barrière s'est oublié à galvauder un des plus terribles sujets de la comédie humaine. »

Début que Victorin de Joncières mit en musique!

A celte époque les journaux se documentaient moins qu'aujourd'hui. Girardin, comme Villemessant, Henry de Pêne et la plupart des rédacteurs en chef se préoccupaient plus de l'attrait qu'une information pouvait offrir que de sa véracité. Les rédacteurs des Faits Divers, pourvu qu'ils possédassent de l'imagination, jouaient donc sur table. Léonce Détroyat mit la main sur un homme qui devait personnifier la fausse nouvelle sensationnelle : Gaston Vassy, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler à propos du Peuple Souverain.

Les temps y prêtaient. Versailles traquait tous les communards échappés au feu des troupes régulières et, chaque jour, on inscrivait une arrestation nouvelle. Depuis Vallès qui inventa Maroteau, le poète des Flocons, le rédacteur de la Montagne et du Sahit Public; Cavalier, dit Pipe en Bois, secrétaire de Gambetta ; Stamir, le Polonais, attaché à l'état-major de Dombrowski, lequel joua, entre parenthèses, un r(Me assez louche avec le fameux Marchai de Bussy; Lon-

guet, Pierre Denis, Yillaume et b/tti quanti, jusqu'au plus humble des Gardes nationaux, tout ce qui représentait la Commune était surveillé et attendu. Gaston Vassy vit dans la situation une mine à exploiter. On ne saurait imaginer les héros communards qu'inventa sa verve. Tantôt il faisait arrêter un ancien roi nègre, tantôt un secrétaire de l'empereur Guillaume, tantôt un pianiste hongrois, un peintre russe, un géant, un nain, une femme à barbe, etc., etc., et chacun avait son histoire, son roman. Je ne sais ce qu'on en pensait alors à la Préfecture de police, mais les démentis n'arrivaient pas et tous les journaux, stupéfaits de telles informations, les reproduisaient, ne se faisant pas faute d'y joindre des commentaires. Gaston Vassy y acquit une telle réputation qu'il afferma tous les faits divers du Figaro, du Petit Journal, de Paris- Journal et du Bien Public, ce qui lui permit de prendre voiture et, au Bois, de brûler quelquefois la politesse à Timothée Trim. Si jamais on consulte ces journaux pour écrire l'histoire du temps, il faudra s'attendre à la pire des mystifications.

L'arrestation ne lui suffisant plus, Vassy donna dans la complainte, et son succès en grandit. Chaque semaine, à la grande joie de Girardin, de Précy et de Détroyat, il en publiait une qu'on attribuait tantôt à tel communard, tantôt à tel autre. Un soir, comme je revenais de Versailles, après avoir assisté à la triple exécution de Ferré, Rossel et Bourgeois, je montai dans le même wagon que lui et ce fut sous mes yeux qu'il improvisa le morceau suivant qui fit. en vingtquatre heures, le tour de Paris et que reproduisirent une grande quantité de journaux allemands.

Page 1