‹ Mémoires d'un parisien: première périodeChapitre 13 sur 23 · LA BALLADE DES FUSILLES · texte numérisé non relu

LA BALLADE DES FUSILLES

Voulez-vous qu'on vous raconte Comm' sont morts à Satory Ceux dont on a réglé 1' compte C matin à coups d' fusil?

Us ont fait 1' saut comm' des hommes L'œil à quinz' pas en avant.

Pauvres bougres que nous sommes On nous en fra p' t'étre autant!

Plein de mépris, par principe,

Pour les cigar's d'aristos,

Ferré fumait, faut' de pipe,

Un simple voyoutados.

C'est qu'à son heure dernière.

Toujours plein d'égard pour nous,

11 pensait aux prolétaires

Qui n'ont qu' des cigar's d'un sou!

Rossel qu'avait l'ànic étroite S'est, à son dernier moment.

Laissé baiser la joue droite Par un curé protestant.

Faut pourtant pas qu'on s'en moque.

Ça n'y a pas servi beaucoup.

En plac' de son cœur en loques Les ball's ont fait un grand trou.

L' sergent Bourgeois pour se r'faire Avait déjeuné l' malin Avec un lilet madère Arrosé d'un lit' de vin.

Il sortait à pein' de table Qu'ils y trouaient 1' paillasson.

Sans s' soucier, les misérables !

S'ils troublaient sa digestion.

Ça m'a donné des nausées

Quand au pied des poteaux blancs,

Avec leurs poitrin' crevées

J' les ai vus couchés sanglants.

Et v'ià t'y pas qu' deux chiens de chasse

Par l'odeur acre attirés

Rôdaient autour de la place

Dans l'hut d' lamper 1' raisiné.

Le sang sur la terr' fumante

Se formait en cailloux noirs.

J' m'approchai d' cctt' raar' sanglante

Pour y tremper mon mouchoir...

Depuis, tout' les fois qu'j' me mouche

Dans ce linge respecté

Ça m' fait venir dans la bouche

Le cri d' « Vive la Liberté ! »

Une amusante aventure compléta la réputation de Vassy.

11 possédait un chien qui s'appelait Canard. J'ai été de Canard l'ami, l'hôte et le confident. Il m'aimait et je l'aimais. Un jour, Henry fie Pêne envoie Vassy à Versailles afin d'y causer avec Barthélémy Saint-Iiilaire. Vassy emmène son inséparable. Arrivé à destination, il recommande à Canard de l'attendre après l'avoir mis au courant de l'importance de sa mission. Canard s'assied, puis, s'ennuyant de la solitude, lie connaissance avec le portier de la préfecture où résidait alors le traducteur des œuvres d'Aristote. Canard, d'origine i)lébéienne, devenait volontiers familier. Vassy ne reparaissant pas, Canard inquiet bondit, traverse la cour, monte l'escalier et tombe dans le cabinet de Saint-Hilaire. Vassy le gronde. Saint-

Hilaire sourit et raconte lanecdote, probablement empruntée à Vf/isioire des Animaux d'Aristote, d'un cliien qui ne craignait pas de mordre les mollets d'un prince macédonien. J'ignore si Canard s'encouragea de l'exemple — il en était capable — mais je sais de bonne source que Canard sauta sur le bureau du secrétaire intime de M. Thiers, s'empara d'une note manuscrite et s'enfuit tenant le papier dans sa gueule, si j'ose m'cxprimer ainsi à propos d'un bon camarade. Vassy ne le rejoignit que sur la place d'Armes. Sur le papier s'alignaient des noms de futurs sous-préfets. Et c'est ainsi que Canard retarda la publication à VOffîciel de nominations impatiemment attendues.

Vassy devint aveugle et termina ses jours soigné jiar une soîui de charilé laïtiue, à laquelle il linit, je croiS; par donner son véritable nom : Gaston Perodeaud.

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