CHAPITRE X
Le boulevard. — Le Café de Mulhouse. — Emile Gaboriau. — Eugène Chavette. — Victor Cochinat. — Le café de Madrid.
— Etienne Carjat. — Les frères Lionnet. — Pages Desnoyez.
— Bénassit. — Le Corbeau et le Renard. — Paul Arène. — Tortoni. — Aurélien Scholl. — L'ombre d'Alfred de Musset.
— Le mot. — Alfred Stevens. — Edouard Manet. — Gérôme.
— Manet à l'école des Beaux-Arts. — Le prince d'Orange. — Paris la nuit. — Brébant. — Le Café anglais. — Bignon. — Le Moulin Rouge.
Si, en 1871, le boulevard subissait déjà des transformations, si l'on n'y rencontrait plus les insouciantes élégances de l'Empire, il demeurait le centre du parisianisme, et là encore un étranger pouvait le mieux juger l'aspect de la grande ville.
Le vrai boulevard commençait au boulevard Montmartre pour finir à la Chausséc-d'Antin. De Brébant à Tortoni, deux terminus, hélas! disparus.
Dans cet espace de quelques centaines de mètres, s'agitait tout ce qui tenait au théâtre, au livre ou au journal. Là se créaient les relations, se fondaient les amitiés, s'élaboraient les sujets de pièces, de romans ou d'articles. Au temps de César, la jeunesse romaine,
dès qu'elle avait revêtu la robe virile, se faisait conduire vers les hommes d'État en renom ; au temps du second Empire, comme lors des premières années de la République, la jeunesse parisienne littéraire s'efforçait de frayer avec les écrivains à la mode. Le Romain se préparait aux batailles de la parole, le Parisien à celles de la plume. Tacite a vanté cette éducation jetant du premier coup l'adolescent au milieu des combats véritables, lui enseignant la guerre sur le champ de Mars [piujnare in prcelio discebant); un Tacite d'hier ferait peut-être ses réserves en ce qui concerne le boulevard, mais, du moins, conviendrait-il qu'on y apprenait à avoir de l'esprit et, à cette époque, le verbe possédait la force du glaive. Je me souviens des discussions que je soutins plus tard contre Edouard Drumont à propos de ce boulevard dont il avait et dont il doit avoir encore horreur. (J'y reviendrai longuement.) Quand il vous qualifiait de boiilevardicr, il imaginait l'épithète sans réplique. Je m'efforçais de démontrer à l'auteur de Mon vieux Paris qu'il devait la souplesse de son talent autant à l'atmosphère de la Chaussée-d'Antin qu'à celle des sacristies; il ne voulait pas en convenir bien que La Libre Parole fût installée boulevard Montmartre, où il trafiquait ouvertement d'un esprit qu'il affectait de dédaigner.
Le premier café littéraire était le café de Mulhouse, sur l'emplacement duquel s'élève le Musée Grévin. On y jouait aux dominos à l'ombre de grands arbres qui s'accommodaient — parisiens aussi — du voisinage des maisons. Scholl y passa. J'y connus Gaboriau, Ghavette, A^ictorGochinat, Georges Maillard, le comé-
(lien Parade, toujours flanqué d'une petite brune qui hàla sa fin, son camarade Michel, et — je dois en passer — un individu l)izarre, cordonnier de son état, lequel, grâce au crédit qu'il octroyait aux gens de lettres, trouvait le moyen de se faufiler partout. 11 répondait au nom peu euphonique de Crévissier... Au demeurant, excellent homme.
Pauvre et cher Gaboriau ! Malgré ses succès, il ne pouvait ie consoler de ne point dépasser les limites du roman populaire. Un mois avant sa mort, il vint me voir et, à brùle-pourpoint :
— Qu'est-ce que l'on pense de mon genre de talent?
Je demeurai interloqué. Lui, un gai, nageant en pleine vogue, certain désormais de l'avenir, pourquoi me posait-il cette question sur un ton accusant une profonde mélancolie ?
— Mais, répondis-je, on l'estime et on le paie.
— Ce n'est pas vrai !
— Pas vrai?
— Non ! On me prend [jour un gros romancier, exploitant un filon, sans conviction, sans art et sans littérature. Eli bien, on a raison. Sais-tu ce que je viens te demander? Un service. Écris dans un journal, n'importe lequel, quelques lignes concernant ma vie. Montre-moi, employé à huit cents francs dans une maison de roulage, voulant à toute force faire des lettres, engrené par le feuilleton au jour le jour, à ce point esclave du résultat à obtenir que si je veux me relever par une œuvre forte, à mes propres yeux et à ceux du public, on m'empêche de la terminer, soit en me démontrant la sottise de chercher une nouvelle
veine, soit en me couvrant d'or pour me forcer à poursuivre l'ancienne méthode. Fais cela. Je pars pour la campagne. Personne ne saura où je suis. J'en reviendrai avec un roman réfléciii, écrit, et donnerai du même coup raison à mon biographe et à ma conscience.
Quinze jours après, je recevais la lettre suivante :
« 14 septembre 1873.
(( Mon cher ami,
(( Merci. Le livre avance. J'avais eu tout d'abord l'intention de faire une étude sur les employés, malgré Balzac. J'ai changé d'idée et me suis lancé dans le monde des affaires. J'ai pondéré mon scénario et, sur malrame, commencé à broder des mots au petit poinl. J'y trouve un véritable plaisir d'artiste, seulement gâté par des. douleurs qui me prennent de temps en temps dans la mâchoire et qui semblent avoir leur siège au fond de mes os. Enfin, j'aurai écrit le livre tant souhaité ! Dis-le à SchoU, un des rares qui croient à la possibilité de mon perfectionnement.
« Et crois-moi ton ami.
« E. Gaboriau. »
Le 18 septembre, autre billet :
<( Mon cher ami,
« Les souffrances augmentent. Qu'est-ce que cela veut dire?
(( A toi.
« E. Gaboriau. »
Dernière lettre :
« Ce matin, en se levant, Gaboriau s'est écrié : J'ai quelque chose qui me déchire!
« Et il est mort !
(( Veuve Gaboriau. »
Son livre n'était pas fini !
Eugène Chavette, moins ambitieux que Gaboriau, no connut jamais la tristesse. Né riche propriétaire (l'une maison sise rue Bergère et d'une belle résidence à Montfermeil, il ne traitait que des sujets comiques, cherchant à renouveler seulement Paul de Kock. Je ne me rappelle pas avoir vu sa bonne figure obscurcie, même à la fin, parle moindre nuage. iJeux traits me reviennent à la mémoire.
Nous déjeunions chez lui, à Paris, avec Gustave Claudin et Siraudin, quand on sonne à la porte. Le domestique annonce un de ses locataires. Nous apprîmes depuis que le susdit lecataire se pendait toutes les semaines à sa sonnette pour se plaindre, soit de l'état de la maison, soit du bruit des voisins, etc., etc..
Chavette, supposant l'objet de la visite, ne lui laissa pas le temps de s'asseoir.
— Mon cher monsieur, lui dit-il, je devine ce qui vous amène. Vous voulez une augmentation? Votre loyer sera dorénavant de deux mille cinq cents francs.
Et, s'adressant au domestique :
— Vous pouvez reconduire monsieur. 11 doit être satisfait.
Une autre fois, à Montfermeil, Scholl, A. Flan, l'éditeur Dentu et moi étions ses hôtes.
156 MÉMOIRES d"uX PARISIEN
Scholl, qui so plaignait que « le rossignol gueulât toute la nuit », se lève un matin, à l'aurore (quelle rupture avec ses habitudes!), frappe à ma porte, me réveille et, ouvrant ma fenêtre :
— Venez contempler un spectacle curieux !
En effet! Nous voyons Chavette en chemise, une canne à la main, battant le feuillage de ses arbres, en criant :
— Allons, les oiseaux! J"ai des invités! Réveillczvous et chantez! Sacré nom de nom! Vous n'avez pourtant pas la [>rétention de passer vos vies à ne rien faire!
Et s'él(>va un gazouillement de moineaux!
Victor Cochiuat, qui se plaignait de travailler « comme un blanc», rivalisait de gaitc avec Chavette. 11 riait de tout, de ses bonnes fortunes comme de ses mésaventures. Sous cet épanouissement perpétuel, se dissimulait pourtant une âme sensible que l'apparition de la plus petite grisette mettait en émoi. Plus ll'iméo qu'Othello, il cristallisait tous les jours, comme aurait dit Stendhal, et celte cristallisation so traduisait par un geste et un mol, toujours les mêmes. Il s'appuyait en pleine rue, contre une devanture, fermait les yeux, contenait les battements de sa poitrine et murmurait : « Touché au cœur! » La l)lessure ne fut jamais grave, d'autant que le plus souvent celle qui l'occasionnait s'empressait do la guérir, car, malgré ;-a couleur, Cochinat plaisait aux femmes. Il fallut la i»auvroté cl la maladie pour mettre un peu de nuit dans cette nuit. On lui conseilla de rejoindre le pays natal. Le départ de Cochi-
nat attrista tous ses amis. Le bruit courut qu'il se débattait difficilement dans la pauvreté. Un journal s'en fit l'écho. Cochinat m'écrivit la lettre suivante en manière de démenti.
« Fort-de-France. Martinique.
« Ce 9 septembre 1884.
(( Mon cher Duval,
« Pardonne-moi de t'écrire au crayon, mais pour cause de goutte, je ne puis me servir de plume.
« On m'a envoyé de Paris un écho très malveillant pour moi, dans lequel il est dit que depuis juillet je me suis retiré dans « un modeste fromage » consistant en une place de bibliothécaire à 250 francs par mois, et que « le bon noir » (le cliché vénérable) y verra ses invalides. « Désormais, ajoute l'écho, le bon noir verra la vie en rose. »
« Ni ce trait d'esprit, au moins septuagénaire, ni les prétendus mots que l'on me prête, ni même les appointements humiliants que le doucereux confrère ine donne, rien n'est vrai dans ce fantastique entrefilet.
« Je viens d'écrire pour que l'on rectifie sans en avoir l'air.
<( Mais comme tu es un des confrères et amis que j'aime et qui, je le crois, me paient de retour, je ne crains pas d'être indiscret auprès de toi en te priant d'aller voir de ma part le directeur en question, si tu es toujours bien avec lui, pour le prier de redresser les erreurs de son rédacteur.
« La vérité, la voici :
(( On bâtit ici, à Fort-de-France, une bibliothèque-
musée en l'honneur de M. Schoelcher, lequel a fait don à la colonie de 9.539 volumes.
(( Ce bâtiment s'appellera la j9i/'/io/Aè(^î/t' Schoelcher.
(( Or, le gouverneur de la Martinique, sur la proposition du directeur de l'Intérieur, m'a nommé conservateur de la bibliothèque, le 28 août écoulé — il y a de cela six jours — et, obéissant à une note unanime d'une délégation du conseil général, le gouvernement a fixé mes émoluments à 6.000 francs par an, avec le logement et un mobilier dans le futur monument.
(( Mais, comme les livres sont arrivés ici, on les a placés sous ma garde, dans un local provisoire, où je loge en attendant, et je suis entré en fonctions depuis avant-hier, lundi 7 septembre.
« Avec l'absence d'hiver, de luxe, et le peu de dépenses que l'on fait ici, ma situation équivaut à, au moins, 12.000 francs par an.
« Répète cela à tout le monde, et crois-moi.
« Ton COCHINAT. »
Le café de Mulhouse, situé près de ceux des Variétés et de Suède où se réunissaient nombre de comédiens, ne faisait qu'une mince concurrence au café de Madrid, le rendez-vous d'une bohème spéciale, sous la présidence de Garjat. On a tout dit sur Carjat. On a dépeint mille fois sa tête à longs cheveux blancs, ses yeux bleus, voilés par un éternel binocle, sa barbe en pointe, ses faux-cols ouverts et sa cravate de soie blanche. On l'a montré successivement caricaturiste, poète, photographe, politique, naviguant dans tous les milieux, quittant Dénocheau pour
retrouver Gambelta, puis fondant avec Belot (le modèle du Bon Bock de Manet) la société dite du Bon Bock dont je crois bien qu'il vécut un peu à la lin de ses jours. Carjat lit si peu fortune qu'on le surnommait « La Faillite en cheveux blancs », ce qui prouvait de l'irrespect à l'égard de la mémoire de La Fayette. Somme toute, le meilleur des hommes, le plus sûr des amis, dont le seul tort consistait à ne pas vous faire grâce du moins bon de ses sonnets, ce qui, à la fin, provoqua bien des désertions. Seuls y résistèrent les frères Lionnet et un pauvre diable appelé Pages Desnoyez.
Les frères Lionnet contenaient tous les dévouements. Ils en fournirent souvent des preuves en mettant leur talent au service de bien des misères. Mais ils montraient dans leurs relations une banalité insurpassable, se croyant, par exemple, obligés de figurer dans toutes les cérémonies, même sans invitation.
Un jour, on les rencontre suivant un convoi.
— Tiens! leur dit un ami, vous connaissiez donc ce pauvre Durand?
— Durand? Quel Durand?
— Celui que nous enterrons.
— Ce n'est donc pas le convoi de Dubrochard?
— Du tout.
— Bah! fait alors Ilippolyte ou Anatole, puisque nous y sommes!
Et ils allèrent jusqu'au cimetière.
En 1876, je me rencontrais avec eux pour célébrer le cinquantième anniversaire du mariage de Bouffé. Outre Bouffé, sa femme, les Lionnet et moi, se trou-
160 MÉMOllŒS 1)"lN lAlUSltN
vaient Eugène Grange, Mme Alexis, du Vaudeville, et quelques intimes dont j'oublie les noms. Au dessert, nous apprenons la mort de Tamburini. Les Lionnet s'écrient en chœur :
— Ça fait le troisième pour demain!
Quant à Pages Desnoyez, lequel, entre parenthèses, fut un des premiers à organiser des conférences en province, il représentait le tapage dans toute sa beauté. On ne saurait s'imaginer les inventions du pauvre diable pour vous soutirer cent sous. Mais il connaissait la psychologie du prêteur au point d'en devenir intéressant, témoin cette anecdote que je dédie à la mémoire de Balzac.
Une après-midi, j'étais à la terrasse d'un café. Il m'aborde et me demande cent francs. Je souris. D'habitude, ses exigences ne dépassaient pas cinquante centimes, pour prendre l'omnibus, ou cinq francs pour payer sa chambre.
— Je vous les rends dans cinq minutes. Sur ce que j'ai do plus sacré !
Gomme le sapeur de Thérésa, qui florissait alors, Pages Desnoyez n'avait rien de sacré, mais il prêtait le serment avec un tel aplomb que je tentai l'expérience. Je lui confie un billet de cent francs, il traverse le boulevard, entre au café de Suède, revient et me rend mon billet.
Ceux qui ont connu le susdit Pages partageront la stupéfaction que j'éprouvai.
— Alors, quoi? lui dis-je abasourdi, que s'est-il passé ?
— Mon Dieu, de répliquer mon homme, c'est bien
MÉMOIRES d'un rARISIEN 161
simple. On prête plus volontiers aux riches qu'aux miséreux. Je quitte Ilittemans, Je lui empruntais quarante sous, sous prétexte d'un complet dénùment, il me les refusait. Qu'ai-je imaginé? Je suis venu à lui, vos cent francs à la main. Je lui ai dit : « J'ai un billet de cent dix francs à paver. Il me manque dix francs. Vous n'allez pas me laisser saisir par une différence aussi minime? » Hypnotisépourles cinq louis, il a avancé les dix francs et voilà comment le tour se joua. »
Si, comme je viens de le dire, les frères Lionnet et Pages Desnoyez résistèrent à la poétique de Carjat, il n'en fut pas de même de Bénassit, lequel, exaspéré de son insistance, lui fit un jour une scène qui faillit se terminer par un duel.
Bénassit, peintre de talent, mais qui dut sa réputation plus encore à son humour anglaise qu'à ses pinceaux, possédait un esprit particulier devant leciuel SchoU lui-même s'inclinait quelquefois. Il précéda dans le genre Charles Leroy, Alphonse Allais, Auriol et Tristan Bernard. Je regrette qu'on n'ait pas réuni ses fumisteries en volume ; elles amuseraient la génération. Si, comme je le suppose, son frère vit encore, j'attire son attention sur ce point. C'est Bénassit qui, partant pour Londres, voit son train télescopé par un autre. Cris d'effroi, gémissements des voyageurs. Bénassit ne sourcille pas. 11 descend de wagon, compte avec le chef de train les morts et les blessés, puis lui dit :
— Je ne vois pas les restes d'un homme habillé d'un compléta cari'eaux qui, paraît-il, a été coupé en deux.
162 MÉMOIRES d'uX I'AUISIEN
— Vous le connaissez?
— Celait mon domestique.
— On va chercher...
— Au fond, je ne tiens qu'au morceau où doivent être les clefs de ma malle !
On voit la tète du chef de gare !
C'est encore à Bénassit que nous sommes redevables de la fable à peu près dont il se fit une amusante spécialité. 11 m'en a dicté une que je reproduis parce que je la crois inédite.
LE CORBEAU Eï LE RENARD
Un corbeau, de retour d'un enterrement d'ami, déjeunait copieusement au café de Madrid.
L'oiseau en était à ce moment délicieux que l'on appelle : « Entre la poire et le fromage » lorsque le Renard, loul dépenaillé, s'approclia de lui :
— Eh! bonjour, monsieur le Corbeau !
— Bonjour, mon cher Renard, je regrette d'avoir presque fini, mais acceptez donc un morceau de fromage.
— Je vous remercie, je ne l'aime point.
— Voyons! je vous en prie!
— Je vous répète que je ne l'aime pas. Et puis je sors de table.
— J'espère, dit alors le Corbeau d'une voix grave, que vous n'irez pas c/icr partout que je lierons airien offert?
La clientèle du café de Madrid se composait encore de quelques noms connus parmi lesquels des poètes disparus sans laisser rien derrière eux, sauf l'exquis Paul Arène, auteur de poésies et de contes qui sont devenus de petits chefs-d'œuvre. Paul Arène, qui y
MÉMOIRES d'un PARISIEN IGo
représentait le Félibrige, possédait un caractère dil'licile, ne se conciliant qu'avec ceux d'Alphonse Daudet et de Monselet. Malgré les dons qu'il tenait des fées, une réputation toujours croissante, d'honorables succès au théâtre, des triomphes en librairie, il en voulait à la société qui, à vrai dire, lui marchanda un peu trop longtemps ses suffrages. Mais sa brusquerie s'apaisait vite devant une amitié et aussi une al)sinthe qui le mettait bientôt en belle humeur, absintlie à laquelle il tenait tant qu'à la fin, pour éviter la pituite, il y mêlait du bicarbonate, appelant cela : « corriger le bon par le mauvais et le meilleur par le pire. » Paul Arène ne personnifiait pas le boulevardier dans toute son acception. 11 lui arrivait de s'égarer du côté de la rive gauche, laquelle représentait alors pour nous un pays lointain, si lointain qu'on redoutait de n'en point revenir. Il aimait Bullierd'où lagrisette et l'étudiant commençaient de disparaître; le café Tabourey où fréquentaient Barbey d'Aurevilly et Gustave Planche ; le café Procope qui servit si longtemps de lieu de ralliement à Gambetta; il se promenait volontiers dans les jar<lins du Luxeml)0urg en quête d'un sujet ou d'une rime. 11 lui arrivait aussi, quand il s'attardait sur la rive droite, de s'isoler chez un marchand de vins de la rue Notre-Dame-de- Lorette, guettant au passage Alphonse Daudet qui s'oubliait volontiers avec son ami, à la grande colère de Mme Alphonse Daudet, jalouse de l'enfant de génie dont elle avait la garde.
A Tortoni, de cinq à sept, Aurélien Scholl tenait ses assises. La génération aclneile ne s'imaginera
jamais ce petit coin du boulevard et de la rue Taitbout où se groupait toute une bohème dorée. L'ombre d'Alfred de Musset y planait, car Percheron, le patron, racontait volontiers combien de fois il lui avança cinq louis. <( Vous ignorez, madame, écrivait en 1840 le poète des Nuils à une amie, les mœurs de ce pays étrange qu'on a nommé le boulevard de Gand. 11 ne commence guère à remuer qu'à midi. Les garçons de café servent dédaigneusement quiconque déjeune avant cette heure. C'est alors qu'arrivent les dandys; ils entrent à Tortoni par la porte de derrière, attendu que le perron est envahi par les Barbares, c'est-àdire les gens de la Bourse. Le monde dandy, rasé et coifl'é, déjeune jusqu'à deux heures, à grand bruit, puis s'envole on bottes vernies. Ce qu'ils font de la journée est impénétrable : c'est une partie de cartes, un assaut d'armes, mais rien n'en transperce au dehors et je ne vous le confie qu'en secret... A cinq heures, changement complet, tout se vide... » etc. Au début de la République, les heures, à Tortoni, n'étaient plus les mêmes. L'heure où, du vivant de Musset, la clientèle partait, devint celle où l'on se pressait d'arriver. Le dandy cédait le pas à l'artiste, et la conversation remplaçait le cartonnage. Un homme de lettres eut alors rougi de sacrifier la conversation au bridge, les cartes étant la ressource de ceux qui n'ont rien à dire.
Donc, sur les cinq heures, Scholl paraissait, monocle à l'œil, la tète haute, la moustache provocante, brandissant sa canne pour laisser entendre qu'elle ne remplaçait que momentanément une épée. Les femmes se retournaient volontiers pour le voir. Il portait
i)eau, traînant derrière lui des légendes d"amour et de combat. Il s'asseyait, enlevait son monocle pour l'assujettir ensuite plus sûrement, geste familier, regardait complaisamment sa boutonnière où s'épanouissait une rosette multicolore — il attendait encore la Légion d'Honneur — allumait un cigare et dosait son absinthe, étonné que sa cour le fit attendre. Nous ne mettions pas sa patience à une longue épreuve, car s'il lui tardait de nous éblouir par ses mots, nous avions hâte de les entendre. Successivement entraient Manet, Stevens. Claudin, Pertuiset, le prince Lu])ormiski, quelquefois le Prince d'Orange, Paul Mahalin, le Baron d'Orlodo, Robert Mitchell, Emile Bergerat, Albert WollT, Albert Millaud, Léon Chapron, Villemot, Francis Magnard, Emile Blavet, Jehan Valther. Adrien Hébrard, Tgnotus, Jules Troubat, Timothée Trimm, Bizet, Delibes, Paul Robert, Alexandre Hepp, Maurice Montaigut, Edmond Deschaumes, Charles Monselet, Gervex, Gaboriau, Chavette, de Boisgobey, Xavier de Montépin, Léopold Stapleaux, Ernest Blum, Raoul Toché, Arnold Mortier, Jules Vasseur, Gaston Serpette, Jules Noriac, etc., etc..
La conversation ne pouvait se comparer qu'à un feu d'artifice où chacun tirait son pétard. Mais Scholl se réservait la spécialité du bouquet. Le mot, cette fleur de l'asphalte dont le parfum essentiellement parisien échappe aux facultés olfactives d'une génétion neurasthénique, le mot qui dépérit aussitôt qu'on essaie de le déraciner pour le transplanter, ne fût-ce qu'à dix mètres au-delà des fortifications; le mot de Voltaire, de Diderot, de Grimm, de Champfort, de Rivarol, d'Alphonse Karr, le mot qui crée une
réputation ou qui la tue. le mot synthèse, en passant par la bouche de Sclioll qui l'improvisait toujours, frappait droit, définitivement, souvent cruel, mais si juste qu'en provoquant le rire il obtenait son pardon.
Robert Charvay a conçu, un moment, l'idée de réunir les mots de SchoU ; je crois qu'il y a renoncé et il a bien fait parce que ces mots-là, essentiellement d'actualité, obligent à des commentaires qui en compromettraient l'éclat. Allez donc faire comprendre à ceux d'aujourd'hui pourquoi, voyant passer dans son phaéton, attelé de deux chevaux noirs aux harnais d'or, la fameuse baronne de la rue Taitbout ornée d'une fluxion, Scholl supposa qu'elle était « enceinte »? pourquoi, M. Arthur Meyer lui annonçant qu'un tel ne battait plus que d'une aile, Scholl lui demanda si ce n'était pas celle du Gaulois? Pourquoi, Toché nous annonçant la naissance d'un enfant ni blanc ni noir, Scholl craignit qu'il fut à carreaux? Pourquoi, le lendemain de la mort de Victor Hugo, désignant Paul Meurice et Auguste Vacquerie en grand deuil, il s'écria : <( Les deux veuves !» H faudrait insister sur la spécialité de la susdite baronne; rappeler que le Gaulois, h CQiie heure en pleine prospérité, eut des moments difficiles ; noter que Toché venait d'épouser une négresse ; reprendre toute l'histoire des dévouements de Meurice et de Vacquerie à l'égard du maître, et le corps du volume disparaîtrait sous lo poids de son Index.
L'entourage de Scholl s'essayait éviihuiiment à lui donner la réplique. Manet mordait volontiers, surtout quanti le mal auquel il ilevait succomber le rendait
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irrilal)Ie ; Alfrotl Ftevcns no manquait pas de ressources pour parer et riposter ; Monselet, malgré son aspect patibulaire, dissimulait dans ses poches des flèches aiguës qu'il lançait à propos et qui vibraient dans la plaie ; Robert Mitchell ne demeurait jamais à court ; Gustave Claudin possédait le secret d'opposer à une allusion un tant soit peu désobligeante une réflexion perfide... Tous désarmaient devant Scholl (jui, la bataille gagnée, partait à la recherche d'autres tètes de turc, à la Maison d'Or ou au Café Anglais.
Pourtant, je l'ai vu doux fois déconcerté.
Un soir oii Edmond Magnier offrait à dîner à sa rédaction, Scholl, en quête d'une victime, choisit Timothée Trimm. Léo Lespès touchait à sa fin. L'âge et la gène l'assombrissaient ; ses jambes, qu'il prétendait autrefois mieux faites pour danser que pour marcher, le supportaientdiflicilement, et le choix, j'en conviens, de la part de tout autre que de Scholl, pouvait laisser supposer un manque de courage. Scholl le cribla de lazzi. Lespès, somnolent, ne bronchait pas, quand tout à coup, il se réveille, donne un violent coup de poing sur la table et part en guerre, non seulement avec une violence inquiétante, mais un choix d'épithètes et d'arguments qui mirent bientôt les rieurs de son côté. Le vieux lion rugissait si fort que Scholl, surpris, tendit le dos sans broncher et, le lendemain, on dut s'en émouvoir en Gascogne.
Quelque temps après, Albert Woiff, dans une de ses chroniques du Figaro, faisait allusion aux relations de Scholl et de Mme Doche, laquelle passait
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pour avoir l'haleine un peu forte. Méritait-elle cette réputation? Il fallait le demander au Prince Napoléon, à Théodore Barrière, à François Coppée ou à Scholl lui-même. Enfin, réelle ou non, cette renommée s'établissait et Paris aime les légendes. Scholl décocha à WoHî un trait qui pénétra. On parla d'un duel prochain. L'affaire s'arrangea et, la semaine suivante, nous retrouvions les deux adversaires assis, à Tortoni, devant la même tal)le. Juillet battait son plein. Une mouche voltige autour de Scholl, se posant sur son front, sur son nez, sur sa joue, avec une insistance que ne vainquaient ni les gestes, ni les paroles de la victime. Wolff. qui suivait le manège de l'insecte, finit par prendre Scholl en pitié, et de sa petite voix de châtré :
— Mon cher Aurélien, je ne voudrais pas revenir sur Doche, mais avoue que tu la regrettes, à cette heure?
Scholl se contenta de sourire.
Lorsque Scholl.consentailà rester quelques instants sans allumer de fusées, Alfred Stevcns prenait la parole, contait des anecdotes, et ressuscitait un passé glorieux. Je l'entends encore donner des conseils à Gervex ou à Paul Robert : « Méfiez-vous du genre, hein ? Le genre tue. J'ai débuté par peindre des dames et des messieurs Louis XIII, hein? Le jour où j'ai s'enti le besoin de passer au moderne, un droit indiscatable, hein? personne ne voulait plus de mes tableaux. Hein? Les marchands m'en offraient des prix dérisoires et les amateurs tournaient le dos, hein? 11 m'a fallu des années pour démontrer à ces idiots
MÉMOIRES d'un TARISIEN 169
(|u'anjonrd'hui vaut hier. Et il le surpasse, hein ? À'est-cô pas, Edouard ?
Si malade qu'il fût déjà, jusqu'à la moelle des os, Manet, saisissant la perche que lui tendait Stevens, conférenciait sur le réalisme et le plein air. Il aimait à raconter ses voyages en Hollande, en Allemagne, en Italie où, jeune encore, il copia Philippo Lippi ; comment il conçut ses premières œuvres : L Enfant aux cerises et le Buveur d'absinthe ; les encouragements que lui prodigua Baudelaire, lequel traduisit en beaux vers son admiration pour la Lola de Valence • l'apparition du Déjeuner sur l'herbe au Salon des Be fuses, salon où figuraient Fantin-Latour, Chintreuil, i'arpignieS; Jongkind, Jean-Paul Laurens, Vollon, Whisler, Pissaro, qui tous ont fait un joli chemin ; les controverses que souleva l'Olympia; le courage de Zola, osant vanter dans V Evénement que dirigeait alors Vil- Icmessant le peintre du Fifre et de V Acteur Tragique, audace si grande qu'il dut se retirer devant les réclamations de ses lecteurs, injustice dont le vengea bientôt Houssaye en lui faisant large place dans la Revue du XIX' siècle;\a, libéralité de Durand-Ruel lui payant vingt-huit toiles 38.600 francs. Il s'indignait des obstacles qu'il voyait opposer à Claude Monet qui demandait alors cent francs pour vingt tableaux au choix. Il reprenait sa gaité en contant les protestations qui s'élevèrent contre la première médaille que lui valut le Portrait de Pertuiset. Et avec quelle conviction il démolissait les détracteurs, quelle fougue il tombait sur l'Institut, quelle fureur il attaquait Gérômo ! Sous l'artiste, se révoltait l'initiateur et le gamin de Paris. Quand il parlait de sa Belle Olym-
170 5[ÉMÛI1!ES d'un PAIUSIEN
pia, (le son Ifamlcl ol du Bon Bock, qu'il dessinait dans l'air avec le pouce, toute une école apparaissait avec les doctrines de ses partisans et Manot n'abandonnait pas le terrain sans y laisser des morts.
Un matin, allant prendre de ses nouvelles, je le trouvai gesticulant sur son lit, qu'hélas! il ne devait plus quitter. 11 achevait la lecture d'un article où l'auteur le maltraitait.
— Tenez ! dit-il, lisez cela! 11 ose me })référer cet iml)écile de B... ! Savez-vous pourquoi? Parce que je ne suis qu'un artiste et qu'il est un cabotin! Parce ([ue je vis retiré et qu'il va dans le monde ! FA pourtant le monde est ce qui perd les créateurs ! Mais voilà, aujourd'hui, on est foutu si l'on ne valse pas ! La maison d'Morace s'est transformée en une Babel où l'on i)arle toutes les langues, où vivent confusément les peintres et les négociants, les linanciers et les musiciens, les fonctionnaires et les hommes de lettres. A qui la faute? Je vais vous le dire : au journalisme. Parfaitement ! C'est lui qui, se laissant prendre au cabotinage des artistes, leur dresse des piédestaux d'autant plus élevés qu'ils ont mis plus <îc paillettes à leurs costumes, de plumes à leurs chapeaux et de grosses caisses dans leurs parades. La presse dédaigne les talents qui se recueillent et s> cachent. Elle a laissé dans l'ombre Millet et, sans la colonne Vendôme, elle oubliait Courbet. Ellea attendu (jue Berlioz fût mort pour entonner sa louange. Eli ' a été injuste, sinon ingrate envers nombre de litlrrateurs qui se contentaient de bien [)enser et de bien écrire !
Il ralluma un bout de cigare oublié sur la taljle de nuit et continua :
— En revanche, une excentricité se commet-ello, la presse se hâte d'emboucher sa trompette. Tel peintre joue-t-il du cor de chasse chez la princesse X..., son nom est répété pendant quinze jours aux premières pages de cent journaux. C'est d'abord un garçon aimable, puis un homme d'esprit, enfin un artiste de valeur. Tel musicien monte à cheval et caracole au Bois, ses faits et gestes sont reproduits, les reporters s'inquiètent de son itinéraire, les journaux anglais l'interviewent et les abonnés de l'Opéra qui le croisent dans l'allée des Poteaux l'imposeront à Vaucorbeil. Un homme de lettres trapéziste économiserait quinze années de travail assidu. Pour l'amour de Dieu, journalistes, tous autant que vous êtes, faites le silence autour du cabotin : renvoyez-le à l'étude comme Hamlet renvoie Ophélie au couvent. N'imposez plus de réputations dont vous êtes les premiers à rire, aux dépens de ceux que vous vous entêtez à n'estimer que tout bas. Soyez équitables pour acquérir le droit d'être sévères et Mph^'iEz-vous de Gér.oME !
Gérùme était sa bête noire ! Pas l'homme, mais le peintre. Quand on mettait la conversation sur le Duel des Pierrots ou le Combat de Coqs, il se tirait la barbe et écumait !
Gérôme faillit s'en venger quelques années après.
En 1883 — je crois bien ne pas me tromper de date — c'est-à-dire longtemps déjà après la mort de Manet, Gérùme apprenant qu'on s'apprêtait à organiser une exposition des œuvres du susdit à l'École
des Beaux-Arts, écrivit une lettre de protestation à Jules Ferry, dans laquelle il affirmait que leur place serait plutôt aux Folies-Bergère.
Tortoni s'émut. Il me dépêcha auprès de Gérôme, auquel je tins le discours suivant :
— Mon cher maître, si vraiment est de vous la lettre que l'on vous reproche, vous avez commis deux fautes.
— Lesquelles? me demanda Gérôme d'un ton sec, prenant la pose d'un officier de hussards que se permettrait d'interpeller un simple cavalier.
— La première, d'en appeler à l'État contre un artiste qui ne [)eut plus se défendre. J'ignore si l'on s'en persuade à l'Institut, à l'École, parmi la grande coterie dont vous êtes le principal chef avec Bouguereau et Cabanel, mais on ne veut plus de l'immixtion de l'État dans les questions d'art. l'État ne doit être q.u'un riche amateur encourageant les artistes par ses deniers et non par ses conseils. Fini avec l'État dirigeant, imposant un genre. On se souvient trop des peintres royaux de Louis-Philippe et des peintres officiels du second Empire. De sujet, l'artiste redevient penseur. Lui aussi a eu son 89,
— Soit. Après?
— L'artiste reniant l'État, vous ])cnsez s'il possède des raisons de désavouer ceux qui cherchent à s'y substituer ; j'entends par là certaines confréries qui ne vous échappent pas et que nous voyons tous les jours travailler dans l'ombre du Palais Mazarin, conspirer sous le portique de l'École, pour s'opposer comme une digue à la marée montante des artistes indépendants dont elles redoutent l'élan et l'impétuosité.
A ce moment, un domestique vint prévenir Gérôme que sa jument était sellée. Je feignis de ne pas entendre et continuai :
— Cette première faute do croire à la possibilité d'an protectorat n'est que légère. Plus importante la seconde consistant à nier un talent désormais consacré. Le jour où Chenavard — je choisis parmi les vôtres — écrivit sa fameuse théorie sur l'afTaiblissement progressif de l'art, il faisait appel à Manet et à ses disciples.
— Mais j'ignore la théorie de Chenavard ! Il l'a donc imprimée?
— Je vais, si vous voulez me le permettre, vous en lire un passage.
— Attendez une minute.
Il sonna son domestique, donna l'ordre de rentrer la jument, s'assit et me fit signe de poursuivre.
— Voici ce qu'écrivait dernièrement Chenavard : (( Nous avons vu reparaître, en moins d'un demisiècle, tous les ouvrages des imitateurs, toutes les physionomies mises à la mode durant deux mille ans. L'Art moderne n'est autre chose qu'un jeu de mémoire. Entrez dans une maison de Paris habitée par vingt artistes, vous y trouverez des élèves de Fiesole, de Raphaël, de Rubens, de Véronèse, de Velasquez ou de llolbein. Où veulent-ils en venir? Faire de la peinture seulement pour gagner de l'argent n'est pas un but avouable ; peindre pour peindre, selon le principe de Vart pour l'art est chose insignifiante ; autant vaudrait s'adonner à la danse. La sculpture a fini son temps avec les religions primitives. Plus de sculpture après la Grèce, plus de peinture après la
Hollande du xviii' siècle. Tout essai <i'arl. excoplé la musique, est un impuissant archaïsme. »
Voilà ce qu'a écrit Chenavard, mon cher maitro, et j'ajoute qu'en vous lisant ces lignes, je n'y mettais pas de malice ; je ne fais aucun rapprochement entre votre manière et celle qu'il déplore.
Gérôme pinçait les lèvres.
— Dites-moi donc, je vous prie, mon cher maitro, qui a renouvelé cet art périssable?... Ni Bougucreau, ni Cabanel, ni Meissonier, ni Lefebvre, ni vous. Quels que soient vos talents, vous avouerez qu'ils n'ont pas fait faire un pas en avant à cet art que Chenavard voyait reculer? Vous conviendrez n'avoir fait progresser en rien nos facultés esthétiques? Vous ne pouvez prétendre avoir ressuscité Lazare si ce n'est jjonr lui })ormettre de se filer un second linceul. Qui donc a opéré le renouveau? Ceux comprenant que l'idéal n'est plus l'autorité surnaturelle ni la ferveur religieuse, plutôt l'humanité avec ses joies et ses misères ;ceux qui ont placé l'art parallèlement à la religion, la science, la justice ; ceux enfin qui, s'inspirant des conclusions de Proudhon, se sont écriés : « L'art doit être rationnel. Il faut qu'il apprenne à exprimer les aspirations de l'époque actuelle ; qu'il s'empare des idées, se les assimile, se mette à l'unisson du mouvement universel et s'en pénètre. » Et qui sont ceux-là? Courbet que vous avez traîné dans la boue; Manet, que vous avez comblé d'injures et que vous voulez envoyer aux Folies-Bergère. M. Gérôme, tandis que par un jeu du hasard qui sait quelquefois ce qu'il fait, l'Hippodrome reproduisait hier un de vos tableaux pour afficher une pantomime.
Je m'alleiiù.'iis à im pala!)ro do Gérômo, avec d'autant plus d'impalioncc que, chez moi, l'artiste se dou')lait d'un journaliste. Il ne répondit rien, tendit la main pour me laisser entendre que l'entrevue était terminée. Mais, le lendemain, j'apprenais par Ollendorlï, le frère de l'éditeur, alors attaché au cabinet de Jules Ferry, que Gérôme avait redemandé sa lettre et que Manet s'installerait sur le quai Gonti.
Parmi les rares ha!)itnés de Tortoni, j'ai cité le Prince d'Orange, que l'on surnommait le Prince Citron, pour motiver deux anecdotes.
Sclioll se vantait de posséder la meilleure cuisinière do Paris et do traiter ses amis comme personne. Le Prince réunit quelques-uns d'entre nous, invités comme lui pour le lendemain, et, adn <Ie mettre la prétention de Scholl à l'épreuve, on décida de trouver tout mauvais et de ne toucher à aucun plat. Ce qui l'iit dit fut fait. Flairait-il un complot? Je le suppose. Après le café, FrhoU convient, sans y croire, qu'en effet sa cuisinière commence à [)erdre la main, et il s'apprêtait à s'excuser quand le Prince, impitoyable jusqu'au bout, l'invite, avec tous les convives, à souper à la Maison d'Or, alîn que les estomacs ne pâtissent pas outre mesure de la décadence du cordonbleu. On s'assied devant une table abondamment servie, on mange et l'on boit copieusement afin que la honte de Scholl soit complète; enfin, au dessert, on surveille sa déconvenue, lorsque, l'heure s'avançant, la Prince demande l'addition.
— L'addition? répond le maitre d'Iiùtel en souriant. M. Scholl l'a payée.
Et Scholl (le rire, tandis que notre Prince faisait triste {igure.
Quelques mois passés, le Prince revient à Paris avec sa maîtresse, madame la comtesse de B... qui révolutionnait alors la Belgique par son esprit et sa beauté. Il nous fait part de son désir et de celui de sa compagne de voir de près le monde des souteneurs et des pierreuses dont la réputation dépassait déjà les frontières. Scholl propose une tournée au Clair de Lune, établissement situé au coin de la rue des Martyrs et du boulevard extérieur où, tous les soirs, après minuit, se rassemblaient volontiers ces messieurs et ces dames. Et nous voiKà attablés devant des saladiers de vin blanc, en compagnie de gigolos et do gigolettes rabattus par le patron. Le prince s'amuse, la comtesse se divertit, mais il est temps de quitter la compagnie. Le Prince demande laddition se montant à dou7. ^ ou quinze francs, puis s'apercevanl qu'il iTa pas de jnonnaie el ne tenant pas à tirer son portefeuille sérieusement garni devant des invités de rencontre, il prie la comtesse de payer.
Le compte soldé, un des souteneurs, répondant au nom de (( l'Irrésistible », observe que sa soif n'est pas satisfaite. Le prince commande d'autres saladiers qui disparaissent comme les premiers. La comtesse s'apprête à payer à nouveau, quand l'Irrésistible, désireux de montrer qu'il savait vivre, se lève et s'écrie :
— Ah! non, pas toujours les mêmes!
Et se penchant vers sa compagne aux cheveux ruisselants de pommade à la rose, aux pommettes far-
MÉMOIRES d'un PAIUSIEN 177
décs, aux lèvres teintes laissant voir des dents jaunes :
— A ton tour, Caroline!
Le prince et sa maîtresse n'auraient pas donné leur soirée pour cent louis!
Je n'en Unirais pas, si je me risquais à rassembler tous mes souvenirs sur Tortoni, à insister sur cette pléiade de peintres, de littérateurs, de journalistes, les uns à l'apogée de leur réputation, les autres attendant riieure du succès, tous vibrant à l'unisson do ce grand Paris moins bruyant et pourtant plus tapageur qu'aujourd'hui. Cher boulevard, combien triste tu nous semblés à cette heure où les lieux de réunion disparaissent, où le débinage remplace la camaraderie, le snobisme la gailé, l'inquiétude du lendemain les plaisirs de la veille; où chacun vit i)lus embourgeoisé que les anciens bourgeois du Marais avec la tranquillité en moins et la prétention en plus. Aussi, mon vieux boulevard, te fuit-on, dès les premières feuilles, s'cmbarque-t-on pour l'étranger, tandis qu'en notre temps la campagne ne s'étendait pas plus loin que Meudon, Bougival et Joinville, et encore se gardait-on d'y coucher, sauf les soirs d'orage ou d'amour. Le jour où Ludovic Halévy, pressé par sa famille d'aller respirer le grand air, se décida à louer au Bois de Boulogne, Meilhac le prit dans ses bras en s'écriant : « Embrasse-moi, nous ne nous reverrons peut-être plus jamais ! » Paris est devenu un châtiment!
Et je n'ai parlé que du Paris le jour! Paris la nuit! Brébant, où se coudoyaient Théodore Barrière,
Lambert Thiboust, Siraudin, Blum, Crcmieux, Adolphe Jaime. Flan, toute une pléiade! Brébant où, entre chaque plat, surveillés par Brébant en personne, chauve, rasé, le menton enfoui dans l'échancrure d'un faux-col classique, on remuait des idées de pièces, on établissait des collaborations, on dressait des batteries contre les directeurs de théâtre ! Brébant où, devant la caisse, trônait la belle madame Brébant, ayant toujours le sourire, même si l'on parlait de crédit, même si, la note renvoyée, on empruntait cinq louis. Et le Café anglais, moins somptueux que sous l'Empire, mais réunissant encore cette bohème dorée, chantée par Albéric Second ! Le somptueux cabinet du grand IG, qui vibra si longtemps du rire de Caderousse auquel faisait écho le chœur des courtisanes tandis que OlTenbach tenait le piano au dessert! Où les menus de Bignon, (jui ne craignait pas de mettre sa rosette d'ofllcicr de la Légion d'Honneur i)our arroser les truffes, comprenant qu'il accomplissait la plus belle action ? Et les soupers du Moulin-Rouge? Pas le vôtre ! Celui de la Porte-Dauphinc. Dix louis la bouteille de Bourgogne! Dans les verres les femmes effeuillaient des roses au lieu de narrer des ordures, et Aspasie eut sifllé l'Alcibiatlc assez piteux pour lui parler de la brasserie. Un temps viendra oùquel(|uo Pline racontera comment Paris disparut sous les cendres. 11 dira que le N'ésuve ne crachait pas des pierres calcinées et des cailloux noirs [nigvique et ambiisd et fracli iyne lapides), mais de l'ennui, de cet ennui dont meurent si facilement les gens nés pour sourire.
CilAPiTRE XI
M. Tliiurs. — Ce qu'on entendait à VEvci^emcnl. — Edmond Magnier. — Jules Claretie. — Charles Monselel — Champfleury. — Est-il bon? Est-il méchant? — Ghampfleury et les de Concourt. — La préface de Chérie. — Arsène Iloussayc et son escorte. — Une lettre de Corot. — Une lettre deTliéodore Rousseau. — Une lettre de Meyerbeer. — Philibert Audebrand. — Emile Villemot. — Léon Chapron. — Henri Fouquier. — A WoUÏ. — Timolhée Tri mm. — La maladie de son cœur. — Les ressources de Quinola-Magnier.
11 faut avoir vécu l'année 1871 i)our se rendre exactement compte de l'inquiétude qui régnait alors, malgré le dévouement de M. Thiers, dévouement poussé au delà des limites humaines. 11 ne se fatiguait ni de lutter contre la Commune, ni de tenir tête à la Chancellerie allemande, ni de repousser les assauts de l'Assemblée. Les difficultés éperonnaient positivement ce petit homme extraordinaire.
Use levait à cinq heures, donnait des rendez-vous à cinq heures et demie, recevait tles directeurs des finances, des généraux, des intendants, des gens de police ; il réunissait le conseil des chefs de service des ministères et celui des ministres : il se faisait
180 MÉMOIRES d'un PAIUSIEN
renseigner par le gouverneur de la Banque et les llnanciers en vue; il s'occupait des détails de l'administration de la Guerre, envoyait des ordres à l'armée de Paris, étudiait les tarifs des douanes, discutait avec M. Dufaure et Jules Simon, tombait à l'improviste à l'Assemblée pour tenir deux heures durant la tribune, se couchait à la dernière extrémité et dormait trois heures, encore était-ce inutile qu'elles fussent consécutives.
Néanmoins — vu les circonstances — il ne possédait pas — et le sentait — l'autorité suflisante pour mener sûrement la barque dont il assumait le commandement. Tiraillé par les réi)ublicains, les socialistes, les bonapartistes, les orléanistes, les légitimistes, il n'inspirait aux premiers et aux seconds qu'une confiance limitée, tandis que les autres lui en voulaient de ne point rappeler leurs princes.
Il ne disposait que d'une majorité anti répul)licaine. au point d'en être réduit — lui, chef républicain — à se demander parfois s'il ne choisirait pas ses ministres dans la réaction (droit que lui concédait, d'ailleurs, le pacte de Bordeaux) et la situation le rendant irritable, il ne se passait pas de semaine sans qu'il donnât sa démission. Je ne veux pas rappeler les élections du 2 juillet 1871, les débats soulevés par le dépôt de la Constitution Rivet, le conilit survenu entre M. Thiers et la majorité de l'Assemblée, mais il est incontestable que ces démissions, si refusées qu'elles fussent, troublaient le pays qui, mal remis de la guerre et de l'émeute, se cherchait encore.
Au milieu de tant de tribulations la direction d'un journal politique était malaisée et le pauvre Léonce
MÉMOIUES d'un parisien 181
Détroyat risquait de s'y compromettre. Furieux contre Jules de Précy qui ne lui épargnait pas les humiliations, il me proposa de prendre sa place. Je n'avais ni l'âge, ni l'autorilé, ni les connaissances nécessaires ; assez clairvoyant pour apercevoir un casse-cou, je déclinai donc cet honneur. Détroyat en conclut que je complotais avec Jules de Précy. Je le dissuadai en donnant ma démission.
Quelques semaines après, je recevais des propositions du nouveau directeur de VÉvénement, Edmond Magnier, et je signais avec lui un traité qui dura plus de vingt ans.
Edmond Magnier (il appartient aujourd'hui à la légende) a joué un rôle trop important dans le journalisme et dans ma vie pour que je ne m'y arrête |.as.
Je m^e revois entrant pour la première fois dans les inireaux de YEvénement, qui occupait alors le rez-dechaussée situé à droite du passage de l'Opéra (Galerie du Baromètre) et qui, plus tard, s'installa dans le corps de hàtiment entier. Le garçon m'introduisit dans la salle commune et me pria d'attendre. Voici la conversation que j'entendis :
— Sur quoi tes lignes?
— Sur le livre de Mme S. L...
— Magnier ne veut pas de réclame de librairie.
— J'en ai causé avec lui. ce matin. L'article est commandé.
— Alors il est payé?
— Non; mais Mme S. L... est la maîtresse d'un banquier avec qui Magnier est en affaires.
IHi MÉMOIRES d'un TARISIEN
— Tu m'en diras tant!... — Quoi do neuf?
— Le discours do V...
— Un rural! Tu lui tombes dessus?
— Défense absolue. V... ost l'intime de M.,, auciucl Magnier doit de l'argent.
— Encore! s'écrie une troisième voix. C'est épatant! Je ne sais plus de qui parler de peur de tomber sur un créancier de Magnier. L'autre jour j'annonce un bal chez le comte d'Essone. Magnier piaille, sous prétexte que notre comte l'a poursuivi pour quinze cents francs. Le lendemain, je rédige un écho à l'actif do Paul de Sézenay. « Sézenay ! s'écrie Magnier, est un drôlfl qui va crier partout que je lui dois douze mille francs! » Vingt-quatre heures après, j'insère (liMix lignes sur le mariage du directeur delà banque tics P. B. ; il me demande combien elles m'ont été payées. Je lui montre le fond de ma poche, il entre dans une fureur noire. «On dirait que vous cherchez à m'ôtre désagréable. Mon journal n'a pas été créé pour sonner de la trompette à propos des noces d'un usurier qui m'a prêté à trente pour cent! » Ce n'est |ias un homme, c'est un protêt !
— Qu'est-ce qui parle de protêt? fait un nouveau venu. 11 m'en arrive une bien bonne. Vous savez que (i. a organise une exposition chez Dupont-Lagnier? L'ouverture en avait lieu aujourd'hui pour la presse, .l'y vais, je bâcle quelques lignes d'ércintement et je iirap[)rêtais à le porter ici quand j'aperçois Magnier (|ui sortait du Crédit Européen.
— Avec l'air d'un homme qui a touché?
— Il ne prend jamais cet air-là, par prudence. Je lui parle do G... ot de ma copie. Il s'arrête, me regarde
et me dit : — « Que vous a fait G...? — A moi personnellement, rien. Je trouve qu'il manque de talent, voilà tout! — Je suis d'un avis diamétralement opposé au vôtre! — Vous me l'avez livré pieds et poings liés le mois dernier! — Sa manière se transforme, et je le proclame dans un article qui paraîtra demain en première. — Il s'est passé quelque chose? — Dupont-Lagnicr lui a signé un traité par lequel il s'engage à lui acheter toutes ses œuvres pendant cinq ans. — Et Dupont-Lagnier crache? — Sept cent cinquante francs! — Vous m'en direz tant! » — N'ayant pas de raison de venir aujourd'hui au journal, je rentre chez moi. A peine assis on me remet un télégramme de Magnier : Refaites écho dans le premier sens. Voulant en avoir la conscience nette, je cours chez Dupont-Lagnier que j'interroge. Il avait dit : C'est cent cinquante francs et non se/)/ cent cinquante. L'esthétique de Magnier se trompait de trente louis!
— Il m'en est arrivé une meilleure encore! Le mois dernier l'Ambigu allait donner la Femme du Veuf. La veille de la première, Magnier demande une avance à Dullingen qui la lui promet à condition qu'il éreinte la Femme du Veufd\\\\ nommé Libert qui s'est moqué de lui dans une feuille de chou. « — Rédiger une nouvelle théâtrale mordante», me dit Magnier. — Mais ii n'y a pas que Lii)ert qui soit de la pièce. Il a pour collaborateur Fussot, lequel est directeur de la Loterie du Nord. » Magnier réfléchit. Éreinter Fussot, c'est perdre une subvention; vanter Libert, se voir refuser un prêt...
— Alors?
— Vous ne lisez donc pas le Courrier des Théâtres?
J'ai écrit sous son inspiralion : « la Femme du Veuf est une pièce dans laquelle on reconnaît l'esprit do Fussot. Mais pourquoi s'est-il embarrassé d'un collaborateur, et quand en finira-i-on avec ces concubinages dramatiques? »
Cinq heures sonnent. 11 se fait un instant de silence. Je lis de l'anxiété sur les visages.
— Magnier est fichu de no pas venir! Il me faut de l'argent !
— A moi aussi! s'exclame un choeur.
— Il vous donnera des bons.
— Des bons?
— Un nouveau truc que je vous signale. Le lundi, par exemple, vous demandez cinq cents francs à Magnier, dus depuis six semaines. « Aujourd'hui, répond-il, impossiI)le, mais je puis vous donner pour demain un bon de trois cents francs. » Remarquez !)ien qu'il a déjà gagné dix louis. Va pour trois cents francs. Et il écrit de sa petite écriture nerveuse : Bon pour trois cents francs à payer mardi. Le mardi, vous [)résentez le bon au caissier qui le considère, le tourne, le retourne, puis vous dit : « M. Magnier ne m'a pas prévenu. — Puisque j'ai un bon? — Si je payais, il me mettrait à la porte. — 11 m'a affirmé (pie cela no présenterait aucune difficulté. — Vous |)ouvez bien attendre jusqu'à cinq heures? — Soit ! » Magnier arrive, fait monter le caissier, s'entretient avec lui jusqu'à cinq heures et demie. A^ous descendez à la caisse. Le caissier a lîlé. Furieux, vous regrimpez chez Magnier auquel vous expliquez l'incident. 11 feint l'indignation : « Pareille chose ne se renouvellera phis. etc., etc. » Le lendemain, mercredi, nou-
veau voyage à la caisse. — « Eh bien, mon cher caissier, Magnier a (h'i vous parler de moi ce matin ? — Parfaitement! — Qu'est-ce qu'il vous a dit? — Do viuis régler votre !)on demain. — Jeudi? — Sans faute. Aujourd'hui. (Tailleurs, ce serait impossible. Je no sais même pas s'il me restera suffisamment d'argent pour la poste. » ^'ous vous promettez de mettre les pieds dans le plat ; mais Magnier, qui a donné rendezvous à une dizaine do créanciers, se garde bien de venir. Vous lui écrivez, il ne lit pas la lettre et nous sommes à vendredi. Vous prenez son cabinet d'assaut et, cette fois, sur un ton plus brusque vous le mettez en demeure. Magnier se lève, vous attire dans l'em- 'nrasure de la fenêtre et vous passant la main dans le dos : « Mon cher collaborateur, les affaires sont [rès dures. Revenez demain samedi. Je m'engage à tenter rimpossi])le pour vous payer au moins la moitié de votre bon! » Cent cinquante sur cinq cents après six jours de déconvenue! Le samedi arrive. Le caissier est malade. Pour le coup, cela frise l'insolence! Vous courez au domicile particulier de Magnier; il est parti pour la campagne ! Enfin, le lundi suivant, vous prévenez le caissier que s'il ne ]iaie pas, vous courrez chez l'huissier. Il vous tend un l)illet de cent francs en murmurant : « Croyez-moi, prenez toujours. Ça vaut mi:>u\' ([uerien! »
La conversation n'était pas de nature à me ras suror. Je m'apprêtais à faire demi-tour, quand le garçon m'avertit que Magnier vient d'arriver et qu'il m'nlten<l.
Je tombe sur un honimo de quarante à quarante-
deux ans, de taille moyenne, aux pieds et aux mains aristocratiques, mis avec une élégance de parvenu, cette élégance raide qui craint de se chiffonner. Son col empesé, sa cravate longue, son veston aux plis droits, son pantalon sans un froncis, ses bottines vernies aux semelles neuves, l'habillent comme une image de tailleur. 11 porte droit une tête chauve ornée de deux houppettes à la façon des clowns. Les yeux intelligents et vifs changent autant <lc fois d'expression que lui-mènic d'idées; son nez, aigu comme un angle de quarante-cinq degrés, s'avance sur une bouche un peu mince, surmontée d'une moustache. Le menton rond, et légèrement saillant, accuse la volonté trahie par l'irréflexion.
Ce diable d'homme me conquit on (juolques minutes comme il en conquit bien d'autres, avec ses airs aimables, sou ton de camaraderie, la clarté avec laquelle il expliqua ce qu'il attendait de moi. Je devinai un journaliste de race et je ne me trompais pas, puisque V Evénement allait bientôt devenir un des organes les plus importants de Paris. Cette impression, je l'ai conservée durant les vingt années passées avec lui, les meilleures et les plus profitables de ma jeunesse. J'ai assisté à ses hauts et à ses bas, comme le confident de ses efforts, de ses espérances, de ses ambitions, de ses succès, de ses désillusions, de ses sottises et do ses fautes; je l'ai vu descendre du pinacle pour aller en prison, bien que je l'eusse quitté bien avant les affaires du Panama, et le considérant à terre, j'ai senti le besoin de le défendre en première colonne du Fujaro.
Magnier intéressait par la diversité de ses moyens
et les contradictions do son caractère. Parti de rien, arrivé — grâce à Villemessant et surtout à son obstination et à son entregent — à une haute situation, il semblait que le plus bel avenir lui fût réservé. Ni mangeur, ni buveur, ni fumeur, ni coureur, ni joueur, ni sybarite, se levant à six heures du matin, s'occupant de son journal dix-huit heures par jour, il meubla somptueusement des hôtels qu'il n'habitait que pour y dormir, entassa des chevaux dans ses écuries, alors qu'il ne roulait qu'en fiacre, étala une livrée impertinente quand il brossait ses habits luimême, fit bâtir à Nice des villas où, faute de temps, il no mit jamais les pieds, acheta à San Salvadour un domaine qui l'endetta de seize cent mille francs et où il se gardait bien d'aller, de peur que sa chatcllenie ne subît les affronts du personnel impayé et des huissiers recrutés dans l'arrondissement par les entrepreneurs, et, s'il lui arrivait de n'avoir pas vingtcinq louis dans sa caisse, il en convenait avec une sincérité déconcertante. Un exem[)le entre mille.
11 venait de louer l'ancien hôtel de Girardin, sis rue Lapérouse, qu'un autre déséquilibré — celui-là sans valeur — Lalou, de La France^ qui fit aussi de la prison, devait habiter plus tard. Il s'agit de pendre la crémaillère. Magnier, pour la circonstance, commande six lustres à gaz monumentaux, destinés à éclairer la grande galerie où sera dressé le couvert. J'arrive un peu en retard et je reconnais parmi les convives Garolus Duran, Arsène lloussaye, un attaché à l'ambassade de Grèce dont j'ai oublié le nom, Adelina Patti et son mari Nicolini, Elena Sanz qui triomphait aux Italiens, Halanzier, deux ou trois autres
invités. Nous nous groupons autour d'une table sur laquelle se trouvaient pour plus de cinquante louis de fleurs et de primeurs et que servaient des domestiques en bas de soie, livrée bleue rehaussée d'or. Les lustres ne luMlIaient pas, remplacés par des candélabres. A la fin du dîner je demande à Magnier ce qui est arri\é :
— La Compagnie me le paiera! me dit-il. Elle m'a coupé lo gaz cette après-midi, faute de trois cents francs!
A quelle cause attribuer l'inconséquence de cette vie? A une femme qui, après avoir quitté un mari occupant une haute situation militaire pour un gendarme départemental, scandalisait Tours pendant la guerre, au point que Ranc, qui y remplissait des fonctions policières, dut la prier d'aller voir plus loin si le gouvernement y était; à une femme qui réi^ondait à de malheureux reporters aux abois qu'il était impossible de payer à la fois des chevaux dix mille francs et dix francs des chercheurs de nouvelles ; à une femme qui ne l'aimait pas et qu'il ne pouvait pas souffrir. Il ne se décida pas moins à lui donner Sdii nom et je dois, à la vérité, d'ajouter qu'elle lui traduisit sa reconnaissance par un dévouement qui ne se démentit pas aux heures cruelles.
Me voilà donc de la rédaction de VÉvênement où je devais rédiger successivement des chroniques de tête, des entrefilets politiques, des comptes rendus parlementaires, la critique théâtrale, le Salon, la Soirt'c Paruiennc. des feuilletons, etc., etc..
J'ai bien écrit la valeur de cinquante volumos dans
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ce journal. J'aimais mon métier et je le regrolte! Et puis, si Maguier s'exécutait difiicilement, il payait (les prix élevés. De plus, il nous laissait une liberté (le plume (|u'on ne retrouverait pas aujourd'hui dans le plus libéral des journaux. Enlin, et je lui en suis toujours demeuré reconnaissant, il aimait à pousser les jeunes, au point, s'il le fallait, de s'effacer devant eux. J'en appelle à ceux qui peuvent en témoigner encore aujourd'hui.
VÉvénemenly qui se reformait après une querelle intestine d'une nature i)articulière, venait de recruter une phalange capable d'assurer un succès. Quitte à troubler légèrement l'ordre des dates, je ne puis résister à l'envie d'en grouper les chefs à l'heure du coup de feu.
Camille Etiévant, un iu'ave garçon ayant débuté dans la Petite Presse, attend la copie. Scholl arrive, heure militaire, donne sa chronique écrite sur du jiapier à lettres et, s'il est content du mot de la lin, le lit, le soulignant d'un rire gasconnant et sonore. A défaut de Scholl, voici Jules Claretie, plus rare, parce ()uc plus ()ccu[)é. Giarctie n'est point pressé par l'heure de Torloni, il v.o va jamais au café, et [)uis il mène de front le journalisme, le roman, l'histoire, le théâtre et il va dans le monde dont Scholl a horreur sous prétexte (ju'ou y cause peu, qu'on y mange mal et qu'on y Iiiuk; difiicilement. Voici Charles Monselet, rasé d(! frais, la ligure pouparde coupée par une bouche de gourmand, avec cette particularité que les lèvres sont minces pour que le trait s'affde mieux en passant. Monselet, plus homme do lettres que journaliste, paie son écot d'une discus-
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sion. trouvant toujours le moyen de ressusciter quelque personnage du xyiii® siècle, dans lequel il vit réellement de par la pensée et la plume. Ou bien, à ceux qu'il aime, et j'en étais, il raconte ses débuts, et alors ses petits yeux s'allument derrière les lunettes. Il revit à Nantes, chez son père libraire ; k Bordeaux, où il api»rit l'art du latin et celui des sauces ; il est correcteur au Courrier de la Gironde, écrit des faits-divers jusqu'à ce qu'on lui confie Varlicle. Solar l'appelle à Paris. Monselet collabore à VLpoque, à la Presse.
Le principal étant de vivre Fidèle au : « Tel père, tel fils », Ma ressource devint le livre.
Mon père en vendait, moi j'en fis.
Ma verve fut vite étoulîée Sous le journal, rude fardeau; La servante chassa la fée.
L'article tua le rondeau.
Monselet se calomniait. La preuve en est. Madame Clorinde, les Staiiccs à Théophile Gautier, son poème, En Médoc^ la Visite à Paul de Kocli, les Tribulations de cinq minutes, les Dimanches du Charbonnier, etc., etc. Ce qu'il faut retenir du second quatrain, c'est le fardeau du journal qui, en elTct, lui posa toujours lourdcMTient, cduiuic à Gautier.
Allons, ange déchu, ferme ton aile rose; Ote ta robe blanche et tes beaux rayons d'or; 11 faut, du haut des deux où tendait mon essor, Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.
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Il faut ajouter qu'en outre, MonsoJ(;t était délicieusement paresseux. L'heure de l'article lui paraissait menaçante et cruelle, aussi l'oubliait-il souvent. Le feuilleton dramaticjue surtout — toujours comme à Gautier — lui imposait une véritable torture. Il lui arrivait quelquefois de ne pas aller entendre la pièce, « afin, disait-il, de ne pas écrire sous l'intUionce d'idées préconçues » ou d'éviter le troisième acte « qu'il allait boire ».
Aussi bien, il écrivait difficilement, comme beaucoup d'hommes de lettres, par respect pour la littérature. Ghampdeury, qui collaborait également à l'Evénement, mettait deux jours à rédiger un article et deux heures à écrire un post-scriptum. Je l'ai vu passer une soirée sur les épreuves d'une chronique d'une colonne, ses yeux d'une myopie extraordinaire ellarés sous les verres du binocle. Mais, en revanche, ({u-el improvisateur dans la conversation !
En ce temps-là, il rompait en visière avec les lois théâtrales, voulant débarrasser l'art dramatique de ce qu'il considérait comme des liens, lui donner une plus vaste extension. 11 y revenait sans cesse, ce qui n'étonnait pas de l'auteur de Chien- Caillou. Se souvient-on de la campagne qu'il entreprit en faveur du Esl-il bon^ Est-il m(/c7m?ii.^ remplissant les conditions par lui désirées? 11 consacra d'abord à la comédie de Dirlerot trois articles dans un grand journal politique dont le titre m'échappe, articles qu'il dédia à Arsène Iloussaye, alors directeur de la Comédie- Française. Houssaye en référa à Eugène Laugier, lequel rédigea un rapport concluant : « Nous avons la ferme conviction que remettre Diderot en lumière
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dans des conditions toul à fait contraires au Père de famille serait pour la Comédie-Française une détermination qui amènerait honneur et profit ». Néanmoins Est-il bon? Est-il méchant? ne fut pas joué. Gliampfleury s'en ijlaignit dans une lettre, datée de 1856, et adressée au ministre d'État. Les années passèrent et ce fut seize ans après, le hasard nous mettant en présence, qu'il me demanda de l'aider dans une nouvelle campagne.
— Il me faut un jeune, me dit-il. Les auteurs (["aujourd'hui sont des paradeurs ressuscitant de vieilles plaisanteries dans une langue de barrière, ou empruntant à l'ancien drame ses procédés et ses elfets. Quant à leurs comédies elles ressemblent à une comédie comme Hyacinthe à l'Apollon du Belvédère. Elles servent de développement à des sujets d'une banalité révoltante et assaisonnée de vieilles blagues d'atelier. Il convient d'ajouter que les directeurs se font leurs complices, la plupart n'étant (juc des cabotins sans éducation, ou des épiciers en retraite sacrilhint leur fortune au plaisir de tutoyer une jeune première, d(>, donner leur opinion sur Molière qu'ils nié|)i'is(Miî.
— Mon cher maître, lui r('|»oinlis-je, eiï'rayé d'une entreprise que ma jcuncsso n'autorisait pas, je crains que votre admiration pour Est-il bon? Est-il méchant? ne vous entraine un peu loin. J'ai pour le convenu une horreur instinctive, mais je doute qu'il faille aborder la scène en s'alîranchissant de ses rigueurs. Si un débutant me consultait sur la meilleure façon d'ai)prendre le théâtre, je lui conseillerais de lire Scribe en se gardant, bien entendu, de
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son style. Après il pourra se livrer à toutes les fantaisies, risquer toutes les originalités ; brodées sur une trame solide, les arabesques n'en seront que mieux en relief. Nous vivons à une époque où l'on répugne à tous les enseignements ; où l'on supprime le dessin, pactise avec la cacophonie, se moque de la grammaire. Ce serait donc, au contraire, le moment de réagir et de s'enfermer plus étroitement que jamais dans les formules. Ceux de génie briseront leurs entraves, et si les autres piétinent sur place, du moins n'auront-ils point empoisonné leur entourage par de mauvaises maximes et de mauvais exemples.
Champfleury n'insista pas, mais me battit froid pendant quelque temps. Une circonstance nous rapprocha bientôt.
Il s'emportait volontiers contre les partisans du réalisme oublieux d'en attribuer la paternité à l'auteur des Bourgeois de Molincliard, aussi vouait-il aux de Concourt une haine implacable. Quand parut le roman d'Edmond de Concourt, intitulé Chérie, avec sa préface, profession de foi littéraire, testament, revendication, où il présente Germinie Lacerlenx comme le prototype du réalisme, j'écrivis, proprio motu, un article pour démontrer qu'en dépit de leur talent les Concourt n'avaient rien inventé et qu'avant eux, Champfleury prenait date. L'article me valut la lettre suivante que je reproduis pour montrer combien irréconciliablement il les détestait.
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« Mon cher ami,
(( Je m'occupe rarement des productions de mes confrères; mais j'ai été tenté parfois de souffler sur la vanité de ces cocodès do lettres qu'on appelle les Concourt, qu'ils soient deux ou un. Ce sont des animaux à sang froid qui ne sentent ou ne ressentent aucune émotion. Ces grands seigneurs, pour des élèves de Théophile Gautier, n'admettent pas que le peintre pût geindre! J'ai lu d'eux, pour mon châtiment, Idées et sensations, remarquahlc seulement en ce qu'il ne renferme quoi que ce soit qui ressemhle à une idée ou à une sensation.
(( Descriptions à la façon d'un clerc d'huissier se piquant de style; royalistes en histoire, ce qui les empêche de voir clair; compilateurs achevés d'almanachs qui n'ont jamais passé pour avoir de vastes horizons intellectuels ; disciples ou plutôt valets de chambre de Gavarni plein de mots cherchés au détriment de son crayon, d'un chic dont on se moque (k'jà; favoris de la princesse Mathilde qui, par ordre, leur ouvrait la porte de la Comédie-Française, ils sont restés des amateurs en littérature aussi bien qu'en gravure, gobant tout ce qu'il y a de plus faux dans Flaubert, Zola, Vallès, etc.
« Gherciiez un mot ému dans leur œuvre pénible, et je consens volontiers à les faire les égaux de Sédaine et de Bernardin de Saint-Pierre, qu'en compagnie d'ailleurs de Flaubert, ils méprisent absolument. Ces braves gens ont raison : on n'apprend pas à écrire Le Philosophe sans le savoir et la Chaumière Indienne.
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(( Sauf votre respect pour Germinie Lacerleux et Manette Salomon qui n'apportent rien de nouveau dans le roman intellectuel, vous avez écrit un long paragraphe qui est d'un jeu excellent.
« Un point de vue si vrai, si humain, qui touche à l'éloquence fait qu'on doit espérer encore beaucoup du journalisme, s'il se produisait souvent des articles comme celui-là.
« J'en suis heureux pour vous, pour votre avenir, et je m'empresse de vous dire les sympathies qu'il excite et a excitées en moi.
« A vous cordialement.
« ClIAMI'FLEURY. »
La lecture de cette hittrc laissera voir combien j'avais raison de ne pas partir en guerre avec Ghampfleury dont les traits vengeurs devaient s'égarer sur (îavarni. l'iaubert et Zola.
Je revois encore Arsène lloussaye qui, par intervalles, nous donnait des articles. L'entrée de ce beau vieillard distingué, qui. arrivait toujours de Venise où il accompagnait une duchesse, évoquait chez les jeunes toute une époque. Houssaye s'avançait escorté de Victor Hugo, Sainte-Beuve, Charles Nodier, Jules Janin. Théopliile Gautier, Roqueplan, Léon Gozlaii, Méry, Jules Sandeau, Pctrus Borel, Alfred de Musset, Gavarni, Mme de Girardin, George Sand, sans compter les voisins de la rue du Doyenné : Camille Rogier, Baudelaire, Gérard de Nerval, Alphonse Karr, Edouard
Thierrry, Roger de Beauvoir; sans compter aussi les collaborateurs à V Artiste, à la Bévue de Paris, à la Comédie-Française. Autour de lui dansait la théorie des grandes dames du second Empire : la princesse Mathilde, la princesse Belgiojoso, la duchesse de Metternich, Mme de Pourtalès, la princesse Czartoriska, la princesse Potocka, Mme Solange Glesinger qui reçut le dernier baiser de Chopin, et aussi celle dos grandes courtisanes. Et cet évocateur exquis d'un passé regretté, savait être généreux sans vanité, bon sans emphase, spirituel sans se montrer satisfait de lui-même; son cœur renfermait des trésors de sensibilité flont il gardait les plus rares pour son fils, prodiguant le reste à ses maîtresses.
Un soir, je venais d'écrire un article sur Les Confessions, il m'envoya un mol ainsi conçu :
(( Mon cher Duval, « Craignant que cette lettre ne soit pas un remerciement suffisant pour votre bel article, j'y joins trois autographes qui, pour vous, auront plus de valeur. (( D'amilié,
« Arsène Houssaye. »
Les autographes étaient signés Corot, T. Rousseau et Meyerbeer. Les voici dans leur teneur :
[Sans date.) a Mon cher ami,
« J'arriverai sans faute lundi soir ou martli matin. J'ai vu Stroltin avec qui je ne demande pas mieux de traiter à la comlition qu'il me fasse des offres acceptables.
« Ces marchands de tableaux sont stupides. Ils achètent des paysages, mais y mettent cette condition qu'ils s'éhjigneront le plus possible de la nature. Or, je ne saurai jamais faire du paysage qui n'en soit pas. Je ne peux pas me représenter des arbres autrement qu'ils ne poussent, pas plus qu'un homme sans tète, sans tronc et sans jambes. Après ça, du train dont vont les choses, peut-être est-ce l'avenir? Nous !e verrons bien. Mais qu'alors Strottin attende ma nouvelle manière, j'ai précisément des ormes à sa disposition,
(( Bien à vous,
(( Corot. »
La seconde lettre est adressée à Diaz.
Barbizon, 1853.
« Mon ami, (( Tu me racontes tes déboires et tes désillusions. Si je te répondais par le récit des miens, nous entamerions une symphonie en mineur capable de faire pleurer un parterre de propriétaires. Je n'en veux à personne de la difficulté que j'éprouve à gagner cent francs. J'ai choisi un métier inutile, tant pis pour moi. Évidemment ceux qui coupent les arbres font une besogne plus méritoire que ceux qui les peignent; il est donc équitable qu'ils vivent mieux. Mais j'en veux au monde de son ignorance et de sa bêtise, et c'est surtout à l'ingratitude dont il t'abreuve que je fais allusion ici. Voilà, mon cher, la récompense de ton indépendance. Tu t'imagines que tu portes tout avec toi, comme Bias, qui rimerait avec Diaz, je crois. Quanfl donc on rovien(h'as-tu? Ce qu'il faut
c'est se conformer au moiiilc adopté, contrôlé, marqué par la génération p )nr laquelle on est censé poindre exclusivement. Les femmes mettent des rubans aux branches dos bouleaux et les parvenus accrochent des panonceaux aux chênes. Nous voilà obligés d'enguirlander la nature ou reproduire des châteaux et des parcs. Sans cela nous sommes des rustres et des sauvages. Jamais je ne me conformerai à l'étiquette, et toi non plus. Voilà pourquoi je ne un-ai pas fortune et toi non plus. Mais je m'en liche et toi aussi. Par conséquent, épargne-moi tes plaintes, je t'épargne les miennes, ou, si tu as du tropplein à déverser, choisis l'heure du déjeuner, c'est à celle-là que nous serons peut-être le plus étonnés de nous rencontrer, mais en revanche, le plus charmés do nous voir.
« T. Rousseau. »
La lettre do Moyerljeor est adressée à Scribo. 11 s'agit du Prophi'le.
« Mon cher ami,
« Voici votr(^ jdan du second acte. J'ai écrit mos remarques en partie à côté do noire texte, en partie sur les feuilles l)lanchcs à côté du cahier. J'ai relu les remarques générales que je vous avais données avant votre départ et que vous m'aviez prêtées ce matin. Veuillez les relire également. II y a plusieurs choses qui ont trait aussi au dernier acte. Je le renvoie cijoint.
« N'oubliez pas, mon cher ami, de prendre avec vous le Camp de ]\ allenstein, de Schiller, à cause de la prêche {sic) du capucin.
« Ayez l'extrême bonté, mon cher ami, de m'envoyer le plus tôt qu'il vous sera possible le refrain changé de la romance de Jean. Si ce refrain pouvait cire pastoral, cela me conviendrait entièrement bien. Je vous supplie aussi, pour ces changements dans la prêche pour la partie Massol (voyez pour cela la prêche du capucin dans le Camp de Wallensiein, de Schiller). Je vous tourmente pour avoir bientôt ces deux changements, car je vou<irais mo mettre incessamment à ces morceaux.
« Voici aussi le reçu du premier acte.
(( Je n'ai pas pu avoir aujourd'hui une Bible protestante. Veuillez prendre en attendant avec vous votre petite Bible catholique ; si, comme je l'espère, je l'ai demain ou après-demain, je vous l'enverrai à Nogent.
(( Adieu, cher ami, bon voyage et bon retour.
(( Votre tout dévoué,
« Meyerbeer.
« Ce dimanche, 30 juillet 1838. »
Voici le tour de Philibert Audcbrand, grand, mince, légèrement courbé, portant sur le côté un chapeau aux larges bords, en casseur, bien que, peu fortuné, il économise les assiettes. Il représente l'anecdote. Pas un fait qui ne lui fournisse l'occasion d'évoquer un souvenir aussitôt écrit à l'encre bleue sur un bout de papier. Puis Emile Villemot, arrivant de province, cherchant à se parisianiser, ce à quoi il eût réussi, sans une fin hâtive. Léon Chapron, petit, rageur, friand de la lame, sceptique, écrivain de race, et que nous devions bientôt conduire à sa dernière
demeure. Emile Corra, depuis conseiller municipal de Neuilly, croyant devoir parler sur sa tombe, se sentit tellement ému qu'il confondit le nom de Chapron avec celui de Scholl à des reprises si rapprochées que ce dernier, inquiet, l'interrompit en s'écriant : « N'insistez pas, Corra, la mort finirait par vous prendre au sérieux. » Henri Fouquier qui, sous le pseudonyme de Spectator, donnait hebdomadairement des articles d'une belle tenue de bon sens et de style. Albert Wolfî, se partageant entre le Figaro et l'Événement où il fit la chronique théâtrale jusqu'au jour où, fatigué de passer inutilement à la caisse, il donna sa démission.
Une voix de ténor éclate dans les couloirs, celle de Timothée Trimm (Léo Lespès) qui « flanque un id de poitrine pour embêter Dupré », comme il se plaisait à dire. On ne peut imaginer la popularité de Trimm. 11 a tenu dans sa main, et pendant de longues années, le million de lecteurs du Petit Journal. Tout Paris connaît son chapeau rond, ses longs cheveux, sa moustache fournie, son costume de velours que rehausse une cravate flottante blanche ou rouge passée sous un col rabattu et sa chaîne d'or à laquelle on attacherait deux forts percherons. Il n'a aucune instruction, compose des articles à coups de ciseaux dans des volumes, mais possède un tel talent de vulgarisateur qu'il peut se vanter d'avoir, en l'amusant, plus éduqué le peuple que tous les instituteurs du second Empire. Je sais de lui un article sur V Iliade que je considère comme le chef-d'œuvre du genre, bien que dans V Iliade il n'eût vraiment observé que le chien d'Ulysse. Le malin une rangée de fiacres l'at-
tend à sa porte, car il ne marche jamais, son pourboire est large, et le cocher qu'il choisira le gardera toute la journée. Trimm peut ouljlier de le payer, cela n'a aucune importance, le lendemain l'automédon touchera le double de la somme due. S'il monte ou descend les Champs-Elysées, on le désigne du doigt, comme autrefois l'Empereur. Tient-il enfin le sujet d'article qu'il cherche depuis le matin, il se fait arrêter devant le premier café qui s'offre, s'assied, si l'on est en été, à la terrasse, demande un seau de glace, y plonge la main gauche et réfléchit tandis que le chasseur court après les volumes dont Trimm a besoin pour se documenter. Les badauds s'assemblent, ils se demandent pourquoi Timothée Trimm se congèle la séneslre. 11 salue et sourit. Quand le chasseur a entassé sur la table la bibliothèque demandée, Trimm fait remporter le seau, réclame tout ce qu'il faut pour écrire, feuillette les ouvrages, taille à coups de ciseaux, confectionne l'article, tandis que son cocher avale bock sur bock, puis se fait conduire au journal, redescend et saute dans sa voiture, en s'écriant assez haut pour que tout le monde entende :
— Chez ma maîtresse!
Elle s'appelait B., était la sœur d'une chanteuse de l'Opéra en renom. Arrivé chez elle, Trimm s'installait à la turque, avec cette différence que l'absinthe remplaçait le café et le cigare le narghilé ; avec cette différence encore que Mlle B. personnifiait la cocotte parisienne mieux que la lille d'un aga. Trimm se livrait alors à des considérations amoureuses sur un mode d'une sentimentalité particulièrement romantique,
car il aimait la demoiselle. Je le rencontrai un jour où il venait de la surprendre en flagrant délit avec son coifîeur. 11 se dirigeait vers la pharmacie Vial qui existe encore aux environs de l'égliso Notre- Dame-de-Lorette. Je l'y vois entrer, je le rejoins.
— Qu'avez-vous? lui demandai-je, comme il s'asseyait, accablé,
— Monsieur, dit-il au pharmacien, qui lui adressait la même question, connaissez-vous un remède pour le cœur?
— Un arrêt? Un spasme? Un battement?
— Non. J'aime et je suis cocu !
La vieillesse s'empara vite de lui ; la pauvreté s'en mêla, sa vogue disparut. A la (in de ses jours il vécut de petites brochures-réclames pour les grands maga-' sins, brochures que lui écrivait Paul Burani, déjà nommé. Jamais on ne vit exemple plus frappant de la fragilité des réputations. Ajoutons pour ne décourager personne que la sienne re{)osait sur des bases chancelantes.
11 faudrait citer encore Adolphe Tavcrnier, l'escrimeur connu ; Philibert Brébant, administrateur actuel du Troeadéro; une nuée d'écholiers parmi lesquels Eugène Leterrierqui, avec Albert Vanloo, fit une si belle carrière dans l'opérette; enHn tous les hommes politiques que leurs intérêts conduisaient auprès de Magnier qui, naïvement, leur confiait les siens.
Nous vivions tous heureux et imls. Je souligne ce dernier mot, m'étonnant encore de la camaraderie qui nous liait, du plus grand au plus petit, camaraderie qui, hélas ! n'est plus aujourd'hui de mode. Elle se resserrait aux jours d'épreuves qui se renouvc-
laiont tous les trois mois dans les circonstances suivantes :
Magnier avait acheté l'Evénement h Dumont, plus tard directeur du Gil Blas. Dumont le lui cédait, contre des versements trimestriels, dans l'espoir que Magnier, qu'il savait halMle, donnerait un nouvel élan au journal, et avec la conviction que ce même Magnier, qu'il connaissait sans ordre, se trouverait un jour dans l'obligation de le lui repasser pour rien. Or, tous les trois mois, invariablement, Magnier oubliait sa créance. Je laisse à supposer les transes qu'en éprouvait la rédaction, non seulement inquiète do l'avenir du journal, mais aussi de ses arriérés. Nous savions, en outre, que Dumont transigerait d'autant moins qu'il était de mèche avec Villemessant qui détestait Magnier, voyant dans Y Evénement un rival dangereux pour le Figaro. Magnier tint tète aux difficultés grâce à des ressources de nature à stupéfier Quinola. Deux fois je l'ai vu à l'œuvre.
Un matin, il m'envoie chercher. Il habitait alors un modeste quatrième étage, rue Choron.
— Duval, me dit-il, il me reste cent quarante francs en caisse. Si demain, à midi, jo ne verse pas cinquante mille francs à Dumont, VEvénement m'échappe.
— J'aime à croire que vous ne comptez pas sur moi ?
— Non. Mais il va me falloir faire une démarche pénible et je sens le besoin de me faire accompagner par un ami.
Nous sautons dans un (iacre que Magnier fait s'ar-
rêter rue Laffitte. Nous grimpons chez un usurier dont je ne puis donner le nom. En écoutant Magnier dont la réputation de mauvais payeur devenait universelle, il bondit en arrière. Magnier, qui s'y attendait, ne se démonte pas. Il insiste, découvre des horizons splendides, s'engage à payer les intérêts qu'on voudra, fait miroiter aux yeux de notre Shylock qui caressait des ambitions sociales, l'avantage qu'il y a pour lui à compter, au besoin, sur un organe venant d'inscrire son trente millième abonné ; bref, il le tourne, le retourne, le désarme, le persuade si bien qu'en moins d'un quart d'heure, contre des billets dont n'aurait pas voulu la Châtre, l'homme étale soixante mille francs.
— Dumont payé, me dit-il en remontant en voiture, il nous reste dix mille francs pour faire la noce.
Croyant l'instant favorable, j'en profite pour lui réclamer cinquante louis.
— Ahçà, s'exclame-t-il, on mo tutoyant, tu es donc insatiable!
Le trimestre suivant, il lui manque six mille francs pour la même échéance. Il m'emmène quai du Louvre, à la librairie de Charpentier, le père de Georges.
— Vous le connaissez bien? lui demandai-je.
— Je ne l'ai jamais vu.
— Diable! Celui-là n'est pas un usurier. Comment allez-vous manœuvrer?
— Je ne sais pas. Je cède à une inspiration. Comment s'y prit-il? Je l'ignore, Magnier ayant
cru devoir me laisser sur le seuil de la librairie. Mais Charpentier père m'a depuis raconté bien souvont
MÉMOIRES d'un PABISIEX 205
Tentrevue et, chaque fois, il m'avouait ne pouvoir s'expliquer à quel sentiment il céda en avançant à un inconnu six mille francs qu'il supposait à jamais perdus.
Il les revit.
Nos craintes ne durèrent pas longtemps. Au bout dun an Dumont se trouva remboursé. Il ne le pari!i)nna jamais à son débiteur.