‹ Mémoires d'un parisien: première périodeChapitre 15 sur 23 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Une soirée à la Préfeclurc de Versailles. — Les quatre salons. — Les groupes. — Rémusal et Darodett — L'avèqement du Maréchal. — A Frohsdorf. — Lady Anslhowt. — Voitures do gala. — M. Floquet. — Le général de \\inipffen. — Un.> lettre de l'Empereur. — Le rapport officiel sur la bataille do Sedan. — Villicrs de L'Isle-Adani. — Le Nouvcai/ Monde. ~ Grand d'Espagne.

Le (langer Dumont n'existait plus, mai.s un autre menaçait, créé par les circonstances. Si les dettes empoisonnèrent toute la vie de Magnier, une ambition politique que justifiait son intelligence risqua jusqu'à la lin finale de compromettre V Evénement^ vu la diversité des opinions qu'il lui fallait exprimer.

Quand j'entrai au journal, le mot d'ordre était de suivre la politique de M. Thiers. J'allais chez lui, tous les matins, chercher une orientation et — entre parenthèses — je me croisais dans l'escalier avec Mme Thiers qui, ponctuellement, le descendait une bouillotte à la main. Le conflit des partis battait son plein, on s'en fera une idée en assistant avec moi à une des soirées que M. Thiers donnait alors à la Préfecture de Versailles.

MÉMOIRES d'un PARISIEN i07

La Préfecture, où l'on arrivait crotté jusqu'au collet, vu la rareté des voitures, sans compter la pluie qui, cette année, ne cessa pas, se composait de (juaire salons irréconciliables : le salon républicain où recevait M. Thiers, flanqué de son inséparalilc Bartbélemy Saint-Iïilaire, tous deux entourés des républicains de la veille et du jour; le salon royaliste dont le duc de Larochefoucauld interilisait l'accès à tous ceux qui ne défendaient pas la cause, et qui, de!>out à l'entrée, jetait de temps en temps au président des regards semblant lui reprocher encore Tarrcstalion de la duchesse de Berry ; le salon orléaniste, présidé par le duc de Broglic, dédaigneux; enfin le salon ])onapartiste où s'agitaient, bruyantes, certaines dames du second Empire décidées à batailler jusqu'au bout sous le généralat de Mme de Pourtalès. Je dois à la vérité que si le salon orléaniste offrait l'attrait de la conversation du duc de Broglie, un des plus brillants causeurs qu'il m'ait été donné d'entendre, le salon bonapartiste attirait par l'élégance et la beauté des femmes. Dans ces quatre salons séparés par tant d'espérances et de haines, on complotait à haute voix, comme pour délier les agents politiques qui s'y glissaient. A chaque instant, on se demandait si la soirée se terminerait par un pugilat général. Heureusement que cette soirée finissait à dix heures exactement. On reprenait le train, les mêmes divisions se conservaient dans la salle d'attente. Sur le quai on cherchait un compartiment républicain, royaliste, orléaniste ou bonapartiste, comme on cherche un wagon de Fumeurs ou de Dames seules, et l'on se séparait gare Saint-Lazareensejetant un dernier coup d'œil dedéli.

Si Magnier avait suivi ces soirées, son embarras eût été extrême, aussi extrême que celui dont il fit preuve le jour où M. Thiers entra en conflit avec la majorité. Cette fois les deux grands partis, monarchique et républicain, d'abord si confus, se disciplinaient. L'extrême-droitc (les chevau-légers) et la droite se partageaient les légitimistes, pour qui le roi de France existait toujours. Le centre droit recrutait ses membres parmi les royalistes constitutionnels, prêts à limiter les droits de la monarchie et à reconnaître ceux que la Nation s'attribue depuis 1789. Le centre gauche avait été créé par des ralliés à la République, à l'exemple de M. Thiers. Enlin les républicains de conviction se répartissaient en deux groupes : la gauche et l'Union républicaine qui devait son existence à Gambetta. Magnier ne songeait pas à faire de YÉvénement un organe monarchique, mais quelle position prendre entre le centre gauche, la gauche et l'Union républicaine, du côté desquels s'orientait le chef du gouvernement? Leur solidité pouvait se discuter puisque les trois groupes de droite possédaient toujours la majorité à l'Assemblée. El puis, quelle sécurité oiTrait, en somme, M. Thiers? Autant de problèmes compliqués pour une âme sans conviction, un esprit guidé seulement par le besoin de gagner beaucoup d'argent et l'envie de parvenir n'importe comment.

Dans la rédaction exclusivement composée de gens de lettres, Magnier ne pouvait chercher un conseiller. Désespérément, il se rabattit sur moi qui commençais seulement à m'y reconnaître et (]ui, en outre, ne ressentais pour la nouvelle démocratie qu'un pen-

iMÉMOIHES d'un l'ARISIEN i09

chant tout à fait relatif. Je me contentais de tergiverser quand un événement me mit au pied du mur. Aux élections du 2 juillet 1871, l'Union de la presse conservatrice avait fait élire la plupart de ses candidats contre ceux de la liste répu])licaine. Cette victoire tenait uniquement au souvenir de la Commune ; la preuve en est que beaucoup de ses candidats s'assirent au centre gauche. Le 27 avril 1872, une nouvelle élection législative devant avoir lieu, le centre gauche hésitait sur le choix de son candidat, quand M. Thiers lui inspira l'idée de s'arrêter sur M. de Rémusat qui, membre du cabinet sans être député, se recommandait comme son collaborateur dans la libération du territoire. Durant une de mes visites quotidiennes, M. Thiers me parla de VÉvénemeni et me demanda si l'on pourrait compter sur lui. Je lui promis d'en parler à Magnier, ce que je fis avec une chaleur dont, dédaigneux de la politique, je ne me croyais pas capable. Il m'importait peu que M. de Rémusat fût ou non le candidat de la présidence et des maires; il était membre de l'Académie des sciences morales depuis 1842, de l'Académie Française depuis 1846, j'avais lu ses Essais de Philosophie, son Abélard, ses études sur l'Angleterre au xviii* siècle, sur Bacon, Channing, I. Wesley, et je no m'imaginais pas qu'on pût hésiter entre un tel homme et Barodet, dont le seul titre consistait à avoir administré la mairie de Lyon et à être recommandé par La Vérité que dirigeait M. Portails. 11 est vrai que, quelques mois auparavant, un M. Vautrain avait ])atlu Victor Hugo par 121.000 voix contre 93.000. Tout arrive. Magnier hésitait dans l'attente des

événements, quand il apprit que Gambotta et les adhérents de l'Union républicaine se ralliaient à la candidature Barodet, bien que combattue par des hommes de la valeur de Littré, de l'honnêteté de M. Langlois, député de Paris, derinfluence de M. Cernuschi. Gambetta qui connaissait les inspirations de Magnier, savait en faisant miroiter à ses yeux un siège prochain, l'accommoder à la sauce qu'il voudrait. Il lui demanda comme un service de combattre M. de Rémusat. Magnier se mit en bataille.

La plus grande partie de la rédaction — puisque littéraire — partageait mon avis sur Barodet. Nous nous demandâmes durant la période électorale à qui le sort donnerait raison. Ce fut à Barodet, nommé avec une majorité de quinze mille voix.

Jamais je n'oublierai la joie de Magnier. Il fît tirer une édition spéciale pour annoncer la victoire du candidat de son journal. Sa satisfaction était à ce point partagée par nos lecteurs qu'ils envahirent littéralement nos bureaux, s'arrachant les exemplaires que des reporters — l'administration n'y suffisant plus — distribuaient aux portes. Combien ce jour-là je fus à même de constater rim])écillité do l'opinion et la vanité de la politiciuc!

Magnier n'était pas au bout de ses embarras. Quelque temps après, M. Thiers ayant donné sa démission et le maréchal de Mac-Mahon accepté la présidence de la République, il se demanda si la prudence voulait qu'il gardât son attitude de démocrate. L'occupation du gouvernement par les monarchistes menaçait les journaux avancés d'amendes que — vu sa précarité constante — il eût difficilement

payées, ou de suspensions qui eussent compromis son crédit. En vain on lui faisait observer qu'en somme la République restait debout, que l'embryon de constitution dû à la loi Rivet subsistait renforcé de lois introduites par la commission des Trente, que, par conséquent, la République demeurait assez forte pour survivre ; comme le condamné à mort de Chavette il avait de la méfiance et se tenait perplexe entre une politique incolore qui ne conduit jamais à rien, ou celle do Gambetta visant à démolir le ministère de Broglie.

iMais où l'anxiété de Magnier atteignit son comble, ce fut lorsque le comte de Paris se rendant à Vienne auprès du comte de Ghambord, le bruit courut d'une fusion entre les princes de la Maison de Bourbon. Je partis pour Frohsdorf, muni d'une lettre d'introduction auprès du comte de Ghambord lequel promit de me faire mettre au courant de l'entrevue par l'intermédiaire du comte Henri de Vaussay. Il m'exprima aussi son regret de n'avoir pu embrasser le duc d'Aumale qui présidait alors le conseil de guerre chargé de juger le maréchal Bazaine, enfin me parla d'un I)rochain manifeste devant établir définitivement sa situation. Ge manifeste ne parut qu'un an plus tard. On sait le peu d'eflet qu'il eut sur les républicains et les regrets qu'il causa dans la réaction.

Le jour même où on le lançait à Paris, je prenais le thé chez lady Ansthowt, une Londonienne, amie de Houssaye, et dont le mari voyageait alors aux Irl|des. Rien de plus blond, de plus rose, de plus élégant que cette admirable femme. Elle me dit ;

— Je quitte le duc d'Audifîret-Pasquier. Il bran-

212 MÉMOIRES I»'UX PAHISIEX

dissait le manifeste du comte du Cliambord en s'écriant : « C'est un désastre ! »

Je demeurai légèrement étourdi, j'ignorais qu'elle s'occupât de politique, quand on annonça le général de Cliangarnier et le maréchal de Castellane, ceux-là mêmes qui venaient de planter les fourches caudincs sous lesquelles le prétendant n'avait pas voulu passer. Lady Ansthowt les entraîne vers un canapé, et, s'asseyant au milieu :

— Racontez-moi tout ce qu'on n'écrira pas avant qu'on écrive tout ce qu'on n'aura pas dit.

Le maréchal de Castellane allait prendre la parole, survient un étourdi dont j'ai oublié le nom, de ces bavards qui ploient toujours sous les nouvelles.

— Le général de Bellamare est mis en non-activité !

— Nous le savions ! fait lady Ansthowt, avec un mouvement d'impatience.

— Saviez-vous aussi que Feydeau fût mort?

Le maréchal de Castellane et le général de Changarnier profitèrent de l'incident pour détourner la conversation, et, au lieu d'une page d'histoire, j'entendis la biographie d'un homme de lettres. Le monde arriva et l'on ne parla plus de rien parce qu'on aurait voulu parler de tout.

A mon retour de Krohsdorf je communiquai mes impressions à Magnier qui ne m'écouta pas. 11 avait des informations plus fraîches et plus sensationnelles. Un employé de Binder venu pour lui présenter une note de carrosserie de quinze mille francs qu'il ne paya pas, bien entendu, venait de l'assurer que sa maison construisait huit voitures de gala destinées ù l'entrée tlu roi Henri V dans son bon Paris.

MÉMOIRES d'un PARISIEN H^

L'employé n'inventait rien. Elles demeurèrent longtemps remisées par Binder, qui, en 1883, espéra les vendre au roi d'Espagne lors de son voyage en France. On sait comment fut reçu Alphonse Xil. I)ientùt obligé de reprendre le train.

A partir de ce moment Magnier tourna à tous les vents. Et Dieu sait s'il en souffla durant cette période de l'ordre moral! II s'agissait pour lui de manœuvrer au milieu des monarchistes encore à craindre bien que désorganisés dès les débuts du septennat; de flatteries partis républicains, d'autant plus nombreux (ju'ils se relevaient; de lutter contre la domination du clergé sans effrayer une clientèle essentiellement bourgeoise qu'il prenait au Figaro, et de satisfaire celle qu'il cherchait à enlever au XIX*^ Siècle, dont l'attitude énergique se récompensait d'un succès de plus en plus considérable. Pour ce faire, il demanda conseil à tous les députés en et, probal)Iement en souvenir de Barodet. Naquet, Floquet, Granet s'en mêlèrent, toujours avec la promesse de caser Magnier quelque part. Avec quelle naïveté le roul>lard se laissait rouler! De quelle maladresse il faisait preuve!

Je me souviendrai longtemps d'une de ses campagnes dans le Var, où il briguait un siège contre Clemenceau. Je cherchais pendant son absence à mettre un peu d'ordre dans la politique du journal, lorsque Floquet vint me trouver. Oh! ce Floquet! L'homme le plus nul et le plus infatué de lui-même! « On a introduit dans mon cabinet, raconte Darimon, à la date de 18.^8, un jeune homme que j'ai vu chez Ollivier. Il fait partie des jeunes avocats qui fréquentent assidûment la tribune publique du Corps législatif.

Il se nomme Floqiict. On me l'a donné comme un admirateur de Robespierre et de Saint-Just. Il afTecte, en effet, dans sa tenue et dans sa coiffure, des coupes d'habit et des allures qui rappellent les révolutionnaires de 93. )) C'est tout ce qui restera de lui.

Cependant, grâce à une sorte de faconde, à son apparentage avec la famille Kestner, il passait pour posséder des dons supérieurs et des qualités maîtresses et — ce que je ne mets pas en doute — une honnêteté à toute épreuve.

— J'ai reçu ce matin une lettre de Magnier, me dit-il. Il faut tomber sur Gambetta à bras raccourcis. Barodet, Naquet et Granet partagent cette opinion.

J'en voulais déjà à Floquet. Chaque fois qu'il prononçait un discours et que j'en rendais compte, il me demandait la raison de ma froideur à son égard. En vain, sur l'insistance de Magnier, je le comparais à Cicéron, Dcmosthènes, Danton ou Berryer, jamais il ne se sentait satisfait, et l'outrecuidance de sa nullité m'exaspérait au point de le lui laisser parfois entendre.

— Mais, lui répondis-je, Magnier m'a donné des ordres contraires.

— Il a changé d'idées. C'est son droit.

A peine Floquet a-t-il tourne le dos, arrive Granet.

— Magnier me dépêche qu'il est indispensable que vous vous rapprochiez de Gambetta. C'est l'avis de Floquet, Barodet et Naquet.

— Floquet sort d'ici, avec des recommandations opposées.

— La dépêche date à peine d'une heure. Lisez-la la télégrahpie à Magnier et je reçois une réponse.

que je reproduis mot pour mot : « Prenez position entre l'intransigeance et l" opportunisme . E. Magnier. » A cette époque, toutes les correspondances ayant un caractère politique passaient par la rue Saint- Didier, où l'opportunisme tenait ses assises. Gambetta avait donc lu la dépêche avant moi. Il me le confia, le soir même, dans un dîner que je fis avec lui, Emmanuel Arène et, je crois bien, mon excellent ami Henri Galli, chez un conseiller municipal do Ménilmontant. Une heure après j'accompagnais Gambetta qui, dans une réunion publique restée fameuse, devait tenir si faroucliement tête à ses contradicteurs en les menaçant, la canne à la main, « d'aller les chercher dans leurs tanières. » Ma foi, il s'était montré si crâne, qu'empoigné par sa fière attitude, j'écrivis un article enthousiaste. Floquet ne me le pardonna jamais, ce qui m'était égal, et Clemenceau fut nommé.

Durant le Seize-Mai, le général de Wimpfîcn d(;vint collaborateur militaire à V Evénement.

Wimpfîen personnifiait le soldat. Emile Corra, son biographe, le fait descendre d'une vieille famille militaire dont la racine généalogique peut être suivie jusqu'au moyen âge. Des documents authentiques désignent, en effet, comme burgrave un seigneur Wilhem de Wimpffen attaché à la maison militaire de l'empereur Henri Vil d'Allemagne. C'est à cet ancêtre éloigné que se rattachent les diverses familles de Wimpffen dont les représentants ont occupé des rangs élevés dans divers États de l'Europe, notamment en Danemark, en Allemagne, en Autriche, en France.

Wimpffen fut élevé à l'École rie la Flèche, entra à Saint-Cyr, passa sous-lieutenant au 47' de ligne, reçut le baptême du feu au combat de BoufTarick et conquit tous ses grades sur les champs de bataille. Son défaut consistait à n'être pas flatteur, à résister même à l'empereur. Le héros d'Alma, d'Inkermann, de MalakofT, de Solférino, de Magenta, osa le contredire à plusieurs reprises : au camp de Châlons, à propos de l'emploi de la cavalerie ; à Vichy, à propos de la nouvelle loi sur l'armée. C'est pourquoi, quand éclata la guerre, on l'oubliait systématiquement en Afrique, sous prétexte que la tranquillité de la province d'Oran dépendait de sa présence. Dans les derniers jours de juillet, ayant écrit à l'Empereur pour demander du service à l'armée du Rliin, il en recevait celte réponse dont j'ai l'autographe sous les yeux :

Page 1