CABINET DE L'EMPEREUR
Au quartier grnéral de j\letz, 31 juillet 1870. « Mon cher général,
« J'ai reçu votre lettre du i^I juillet où vous exprimez le désir d'être appelé à un commandement dans l'armée qui entre en campagne.
« Je sais la valeur des services que vous avez rendus partout où vous a appelé le sort de la guerre et personne ne songera jamais à en contester le mérite.
« Aussi, je n'oublierai pas, pour l'avenir, le désir que vous me manifestez, car en ce moment, il est pourvu à toutes les positions que vous pourriez souhaiter. Mais, en attendant, je fais appel à vos
MÉMOIRES d'un PARISIEN Hl
scntimenls élevés, à votre patriotisme, pour que vous restiez à la tète d'une province où, récemment encore, vous vous êtes signalé brillamment.
« Recevez, mon cher général, l'assurance de mes sentiments d'amitié. « Napoléon. »
Ce ne fut qu'après les premiers désastres qu'il fut enfin nommé au commandement duo'' corps d'armée, sous le ministère de Palikao. Que de fois il ma raconté son entrevue avec ce dernier : comment le ministre lui exposa l'état des choses, déplorant les tergiversations du maréchal de Mac-Mahon qu'il disait atteint « d'un trouble extrême » ; sa surprise lorsque, quelques minutes avant son départ, un aille <le camp du ministre de la Guerre lai apporla une lettre l'investissant éventuellement du commandement en chef do toute l'armée de Mac-Mahon (hélas! on lui réservait les affres de la capitulation!); sa douleur lorsque, croyant à la possibilité de réparer nos désastres, il dut se constituer prisonnier; enlîn sa stupéfaction d'apprendre que son rapport ofhciel sur la bataille de Sedan n'avait pas été déposé dans les archives du ministère de la Guerre.
Problème historique dont nous avons la clef. Dans l'entourage de l'empereur on se plut à répandre le l)ruit que le susdit rapport n'était jamais parvenu à son destinataire, soit qu'il eût été volé à Fayes-les- Yeneurs d'où il partait, soit qu'il eût été égaré en route. Or il fut expédié en double par deux messagers qui rendirent compte de leur mission au général.
Voilà la teneur des deux lettres que Mme OUivier, la nièce de Wimpffen, me communiqua depuis :
Paris, 7 septembre 1870.
« Mon général,
(( J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'arrivé hier soir, vers neuf heures du soir, je n'ai pas cru devoir déranger de suite Son Excellence le ministre de la Guerre à une heure si tardive; mais, ce matin, 7 septembre, à huit heures et demie, je remettais à M. le général Le Flo, ministre de la Guerre, le pli cacheté que vous m'avez fait l'honneur de me confier.
« M. le ministre n'a pas eu le temps, pressé qu'il était, de prendre connaissance de tout son contenu. Je n'ai donc pu avoir de rapports ni de conversation avec lui au sujet de ce qui s'est passé.
(( Recevez, mon général, l'assurance du plus profond respect de votre obéissant et très respectueux subordonné.
« Baron A. de Montlivaut,
(( Ex-chef de bataillon au 30*^ de ligne. »
« Cambrai, 9 septembre 1870.
« Mon général,
« Le 8, à dix heures du matin, j'ai remis à M. le ministre de la Guerre lui-même la dépêche et le rouleau que vous avez daigné me conlier.
(( J'ai l'honneur do vous adresser le reçu de Son Excellence.
«Je suis avec un profond respect, mon général, votre très humble et très obéissant serviteur.
(( A. LUBET,
(( Chef d'escadron de gendarmerie. »
A cette seconde lettre est jointe l'enveloppe renfermant le rapport du général avec cette mention :
(( Reçu le pli confié aux soins du commandant Lubet. Le ministre de la Guerre : Le Flo. »
Il est donc évident que l'on mentait dans l'entourage de l'empereur. On a constaté depuis que Napoléon se faisait le complice de ses partisans.
Il semblait que cette nouvelle collaboration dût accentuer l'opposition que les journaux républicains faisaient au maréchal, car nul n'ignore l'antagonisme qui durant la guerre, avait existé entre lui et le général de Wimpffen. Nous n'en continuâmes pas moins à faire preuve d'une timidité dont profita le .V/A''' Siècle, qui grandissait dans des proportions pour nous inquiétantes.
Magnier, redoutant de s'entourer de politiques trop soucieux de combattre vivement l'ordre moral, se contenta de renforcer sa rédaction au point de vue littéraire, atin d'opérer sur un terrain moins dangereux. Il s'adjoignit Hippolyte Babou; cet exquis Bernard Derosnes qui, après avoir tenu le Courrier parlementaire, acquit une si prompte réputation comme critique dramatique dans un journal voisin et qu'une maladie implacable a enlevé trop vite à ses nombreux amis; Debillemont, Eugène d'Auriac et Chabrillat.
Je retiens ce dernier nom parce qu'il me rappelle Villiers de l'Isle-Adam.
Je n'essaierai pas de portraiturer ce fou de génie, si laid, si maigre, si pauvre, si bon. Il me faudrait le burin d'un Callot, et d'autres se sont souvent chargés de le décrire. Nous nous rencontrions souvent à la brasserie du faubourg Montmartre où, tous les soirs, jusqu'au matin, se réunissaient nombre d'artistes
parmi lesquels Catulle Mendcs qui, avec Villiers, rompait des lances, beaux combats d'où les idées jaillissaient au milieu des étincelles. C'est là que Villiers me contait ses amours avec une brave fille qui lui demeura dévouée jusqu'à la mort et que je salue en passant si elle existe toujours. « Un moineau ! me disait-il, c'est un moineau! Je tends le doigt, elle s'y perche, et nous chantons! » C'est là également qu'il me confia un projet de comédie dont le principal personnage devait être un maître de danse.
— Écoutez-moi bien. Le maître de danse fait sa classe, entouré do ses jeunes élèves.. Un Degaz! Désireux de se rendre compte des progrès accomplis par sa préférée, il lui dit : « Caroline, le décor représente un fleuve arrosant un pays enchanté. Tu contemples l'eau. Tout à coup, à sa surface, paraît un cadavre, celui de ton amant! Quel geste fais-tu? » La petite essaie un mouvement capable de peindre son émoi. « Tu n'y es pas du tout, s'écrie alors le maître <le danse, c'est tout au |)liis ce que tu ferais s'il s'agissait du corps de madame (a tante! » Vous voyez l'effet!
Sur ce, un certain Michaëlis organise un concours. Il s'agit d'écrire un drame célébrant le centenaire de rindépen lance des États-Unis; l'auteur couronné touchera une prime. Villiers de l'Isle-Atlam se met à TdHivre, e,\\\o\Q,\\n Nouveau-Monde, aixoxcX le résultat officiel du concours.
Un premier jury, composé de plusi(îurs critiques anglais et américains et des principaux lundistes l»arisicns (parmi lesquels Théodore de Banville, Francisque Sarcey, Henry de La Pommeraye, de Bié-
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ville, etc.) a choisi cinq manuscrits sur plus de quatrevingts drames.
Les cinq drames retenus ont été envoyés à un jury définitif, composé de Victor Hugo, président d'tionnour, de MM. Emile Augier et Ernest Legouvé, de l'Académie Française, de M. Greenville-Murray, directeur du Pall Mail Gazette et du New-York Herald, et de M. Emile Perrin, directeur-administrateur du théâtre de la Comédie-Française,
Trois prix ont été décernés ;
L'un de 2.000 francs à M. Villiors de l'Isle-Adam, pour son drame en quatre actes, en prose, intitulé : Le Nouveau-Monde ; l'autre de 2.000 francs également, pour leur drame en cinq actes, en prose, à MM. d'Artois et Lafaille.
Le troisième de 1.000 francs à M. Adolphe Michel, pour un drame intitulé : U Amérique Libre.
Voilà mon Villiers en quête d'un théâtre qui consente à représenter sa pièce. Les démarches demeurent inutiles, la preuve en est la lettre suivante que je recevais quelques semaines après :
(( Mon cher Duval, « Vous voyez les nouvelles des théâtres; il se passe dans trois théâtres : la Gaîté, la Porte-Saint-Martin et l'Historique, de vraies et positives possibilités de caser immédiatement mon infortuné drame du Nouveau-Monde. Si vous n'avez pas encore eu le temps de le parcourir (ce que je comprends parfaitement), soyez assez aimable pour faire effort, comme un bon et gentil camarade, pour le lire vite et me dire ce que vous en pensez. Car. je crois que, en me hâtant, je
pourrais le faire recevoir, cette fois, mais pour tout de bon, et vous savez de quelle importance, presque vitale, ceci serait pour moi.
« Cordialement à vous,
« ViLLIERS DE l'IsLE-AdAM,
« 46, avenue Malakoff.
(( P.-S. — Je viendrai ce soir à six heures pour vous dire seulement deux mots, s'il est possible, à ce sujet. »
Je m'étais évidemment empressé de lire le drame, j'y trouvais de merveilleuses qualités et je m'apprêtais à le dire à Villiers, quand, ce jeudi-là, sur les quatre heures, Chabrillat tombe chez moi et m'annonce qu'il vient de signer un traité le nommant directeur de l'Ambigu.
— Eh bien, mon vieux, lui dis-je immédiatement, tu peux te vanter d'avoir de la chance. Je vais te fournir l'occasion do débuter par un chef-d'œuvre.
— De qui?
— Villiers do l'Isle-Adam.
— Dis-lui de m'envoyer le manuscrit.
— Le voici.
Je tiens Villiers au courant, il me remercie. Le lendemain, je reçois une lettre de Chabrillat m'annonçant la réception du Nouveau-Monde. Je dépêche à Villiers qui accourt. Il débordait de joie! Il dansait! Il louait déjà une maisun de campagne où son « petit moineau » pourrait chanter à l'aise. 11 m'embrasse ! Et je demeure aussi heureux que fier de contribuer à la gloire d'un camarade dont le talent ne suffisait
pas pour qu'on lui ouvrit les portes sans autre recommandation :
Malheureusement, à partir de ce jour, il crut devoir ne plus quitter Chabrillat et l'Ambigu. Il y venait toutes les après-midi, proposant des modifications, apportant des tirades nouvelles — entre autres le beau couplet sur le drapeau étoile — ce qui jusqu'ici n'a rien d'inquiétant, mais se livrant en outre, parait-il, à de telles excentricités de langage et de gestes, qu'un matin Chabrillat sonne à ma porte, pour m'annoncer qu'il lui est impossible de monter le drame d'un homme dont « la folie l'épouvante ». Je le raisonne, je m'efforce de le rassurer, je lui démontre la cruauté qu'il y aurait à enlever une illusion à un écrivain déjà si maltraité et d'une telle valeur; efforts et supplications demeurent inutiles : il renvoie le manuscrit à son auteur.
Ce fut un effondrement!
La semaine suivante, Villiers et moi montions les Champs-Elysées, quand nous reconnaissons la reine d'Espagne qui se disposait à entrer dans son hôtel. Villiers accourt pour la saluer au passage, je le suis, il s'apprête à enlever son chapeau, lorsque, se ravisant :
— J'oublie que je suis grand d'Espagne! Il descendait des chevaliers de Malte.
Puis, me prenant le bras pour poursuivre sa route:
— Au fait, Chabrillat ne le savait peut-être pas?