CHAPITRE XV
La colonie d'Asnières. — Armand Silvestre. — La simplification en art. — Hervé. — Adolphe Jaime. — Eugénie Doche et Les Filles de marbre. — Jules Janin et L'A)ie mort. — Coquin de Printemps! — Olivier Métra. — Le Mariage avant la lettre. — Gaston Serpette. — L'opérette française. — Durandeau. — Alphonse de Launay. — Couturier. — Darcier. — Le prince Stirbey. — Luce Couturier. — Alphonsine. — Monsieur Alphonse. — Edouard Cadol. — Fai/blas.
— Robert Planquctte. — Thérésa. — IJaoul Donval. — Histoire d'un singe et d'une Légion d'honneur. — Hamburger.
— Paul Alexis. — Vast-Ricouard. — L'épopée d'une comédie.
Je no voudrais pas rappeler mes souvenirs de jeunesse sans retourner à Asnières que j'habitais alors avec toute une colonie littéraire et artistique.
J'y retrouverai d'abord Armand Silvestre qui réveillait les coqs. Silvestre se levait, en effet, à quatre heures du matin, hiver comme été. En revanche, il dormait à neuf heures du soir, où qu'il fût, sauf, peut-être, chez les dames. A quatre heures et demie, il fallait que Stéphanie, sa compagne, lui servit son premier déjeuner. A cinq heures moins le quart, la Muse le chatouillait. Il lui souriait de ce sourire si
rempli de spirituelle bonté qu'on lui a connu, prenait la plume et versifiait. La journée était réservée à Paris.
Je dois ajouter que si, par le plus grand des hasards, Silvestre oul)liait de se lever à l'heure matinale que j'ai dite, Stéphanie se chargeait du réveil, avec d'autant plus d'insistance qu'elle supposait pouvoir mettre la paresse sur le compte d'une infidélité. Bonne comme du pain, Stéphanie, mais tambour-major. Silvestre, qui l'aimait beaucoup — et il avait bien raison — la craignait comme un écolier son magister, car non seulement elle surveillait sa conduite, mais prenait la direction des fonds. On ne saurait s'imaginer les ressources auxquelles était réduit ce pauvre Armand pour se ménager quelque argent de poche qu'il pût dépenser sans en confesser l'emploi. J'ai sous les yeux un billet de lui dans lequel il m'invite à dîner et se terminant par ce Post-scriptum trois fois souligne :
« Vous savez, mes chroniques au Voltaire sont inconnues à la maison. — Budget réservé. »
Je ne m'étendrai point sur le poète dont on connaît l'œuvre. Je rappellerai seulement certain soir où, après avoir lu quelques épreuves de la Chanson des Heures, la conversation tomba sur les procédés synthétiques recommandés alors par l'école nouvelle. Le mot de synthèse, prononcé devant lui si abondant en idées et si riclie en mots, le rendait furieux.
— Oui, me dit-il, nous vivons en un temps où tout doit se faire très vite, les vers, les affaires, et même les enfants. Alors, on simplifie et, loin d'achever, c'est à peine si l'on commence. Pour ne parler
266 MÉMOIRES d'un l'AHISIEN
(|uo (l'art, par excinplo. avoz-voiis roinar([ut'' (jne dans nos Salons, sur cent paysages, il y en a quatrevingt-quinze sans arbres? Un paysage sans arbres, c'est pourtant un oiseau sans plumes! La raison de cette simplification est simple : il faut vingt ans pour apprendre à dessiner un chêne, il suffit d'une seconde pour le supprimer. Les figuristes ne se gênent pas davantage. Dessiner une tête, un corps, attacher une main ou une jambe, cela réclame des études très longues. Alors, on fait bon marché de la ligne, do la construction, du mouvement, on tache, et c'est à volonté un paysan, un consul romain, un ange ou une grisette. Ajoutez à cela ce nouveau principe que plus un individu est mal dessiné, plus il marche. Les musiciens ne demeurent pas en arrière. Des accords, rien (lUG des accords : <( Qu'est-ce que vous m'embêtez, avec vos airs! me disait l'autre jour un jeune compositeur. Avec vos mélodies ! Pourquoi pas des romances ? Est-ce que la musique est faite pour des airs? S'il fallait attendre que vienne l'inspiration, nous n'en aurions jamais fini! — Des airs? De l'Auber, pendant que vous y êtes ! Des accords. Voilà tout. Je voudrais, surtout au thé<àtre, n'en entendre qu'un seul, qui serait la synthèse de la partition. Dans Tristan, par exemple, il y a un fa, un si, un ré dièze et un sol dièze confondus, cela me suffit. Il serait même désirable que l'auditeur se satisfit d'une note. Un jour, j'ai assisté à une tempête. J'en ai rendu toute la splendeur avec un mi! Maintenant, je dois ajouter qu'il y avait quelque chose à la clef! » Quant au roman, c'est décidé : pas de sujet. Un sujet! Toute l'école en crèverait de rire, et vous crouleriez sous le
mépris! Prenez la place du Paulliéoii. Elle est tout eiilièro dans la borne qui se trouve devant la mairie. Le monument, les maisons qui l'entourent, ça n'existe pas ! La borne ! Sur cette borne, vous asseyez un homme, une ébauche d'homme, et quand l'homme se relèvera, le roman doit être Uni. D'où il vient, ce qu'il pense, où il va, ça ne vous regarde pas. Le comble de l'art serait même de supprimer l'homme et de ne laisser que la borne!
Et il soulignait chaque paradoxe d'un bon rire si réjouissant que Stéphanie n'y résistait pas.
A quelques pas de Silvestre, demeurait Hervé qui travaillait alors à Belle Poule ^ avec Grémicux et Saint- Albin. Hervé le toqué, rabracadal)rant, l'épileptique, l'inventeur des Faust à mécanique, des Chilpéric en carton, des ducs d'En Face, le pourvoyeur de Gharenton et le grand organiste de Bicêtre, était, chez lui, le compositeur le plus raisonnable, l'artiste le mieux pondéré, et quelquefois le poète le plus exquis. 11 commençait déjà à souffrir de la réputation de toqué qu'on se plaisait à lui l'aire et cherchait le moyen de montrer son équilibre. H s'en ouvrit à moi plus tard, en des termes à peu près identiques à ceux de Gaboriau regrettant d'être le prisonnier du roman-feuilleton.
Un jour, je reçus de lui le billet suivant :
Cernay, près Ermont.
(( Mon cher Du val, « Je vous envoie la brochure du Chevalier iV flarmentliaL]\\ y^a là un charmant^ opéra-comique. On
!2b8 MEMOIRES D UN PARISIEN
pourrait le grefîer au besoin sur le Vicomte de Lélorière. Ça serait un rôle écrasant pour Granier ! « Mille cordialités.
(( Hervé. »
Je no me mis pas à la besogne, estimant le sujet plus dramatique que musical — Messager en a fait l'expérience — et les années passèrent.
Je retrouvai plus tard Hervé à Londres. Il dirigeait alors l'orchestre de l'Empire et habitait, en compagnie de sa jeune femme et de son fils qui étudiait le violon, un délicieux cottage sis Lewisham Road et dit : Sandfield Lodge. L'idée de travaillera un opéracomique sérieux le hantait toujours. H alla jusqu'à m'ofîrir une hospitalité d'un mois pour que nous en causions plus sûrement et s'apprêtait à faire égalemont venir Jaime avec lequel il avait remporté tant de succès, lorsque je finis par lui démontrer l'imprudence qu'il commettrait en changeant tardivement un genre qui lui rapportait une sorte de gloire. Il en convint, mais avec tristesse.
Quelques jours après, revenu à résipiscence, il me mettait en contact avec Augustin ïlarris, le plus grand imprésario de Londres et l'individu le plus extraordinaire que l'on pût imaginer. Sa vie se passait ou dans un train, ou sur un bateau. Cotte lettre d'Ilorvô remplacera le portrait de notre homme:
5, Pembrokc Villa Pembroke Square, Keiisinyton, ]V.
iMÉMOIRES d'un PARISIEN ^69
(( Mon cher Diival,
« Une chose que vons ignorez, j'en suis sûr, c'est ((u'il est excessivement diflicile de mettre la main sur M. Augustin Harris. Il y a environ quinze jours, je vais le trouver à une heure que je crois favorable. 11 était en Ecosse (Glascow). La semaine dernière, j'y retourne. 11 était en Irlande (Dublin). Je ne me rebute pas et j'y retourne hier. Ah! Enfin ! Je l'aperçois sur la scène de Drury Lane, entouré de deux cents femmes environ, qu'il était en train d'engager pour sa [tantomime prochaine au susdit théâtre. Il m'aperçoit, fait un signe de tête et me fait attendre trois quarts d'heure. Il vient à moi, je lui dis vous avoir écrit, que vous m'avez répondu. 11 me répond : « Tant « mieux! Donnez-moi la lettre! » Le temps de la chercher dans mon portefeuille, Ilarris a disparu ! Cliel! Où est-il? Je fouille le théâtre, le jour Iiaisse, la nuit vient, les gracieuses recrues se disséminent. J'appelle! Je vois une ombre. Lui! Non. Seulement son chapeau porté par un valet qui le cherche ; et je m'apprête à le chercher avec lui, lorsque le concierge me dit : « M. Harris? Il vient de partir pour Liverpool « où il prend le bateau d'Amérique ! — Sans cha- « peau? — Ça lui arrive souvent quand il est (( pressé ! »
« Il revient pour Christmas. Attendons ! Quelque chose me dit qu'avec ce diable d'homme tout se terminera à la satisfaction générale.
« Cordialement à vous.
« Hervé. »
Je n'avais pas le temps d'attendre et revins à Paris, où j'apprenais bientôt la mort d'Hervé, qui fut, paraît-il, attendrissante et bourgeoise.
Puisque le nom d'Adolphe Jaime me vient sous la plume, je ne veux pas tarder plus longtemps à parler de lui qui, d'ailleurs, hal)itait aussi Asnières.
Jaime, dont on raconte ici l'histoire pour la première fois, était le lils d'un commissaire à A'ersailles qui signa nombre de vaudevilles. II atteignait sa quatorzième année quand un beau jour, son maître de pension le fit venir et lui dit :
— Mon cher enfant, depuis deux années, votre père oublie de payer ce qu'il me doit pour votre éducation. J'ai donc le regret de vous mettre à la porte.
Voilà mT)n Jaime sur le pavé de Paris, sans un sou dans la poche. 11 s'assied sur le premier banc, se met à réfléchir sur le |)arti ({u'il prendra, quand un vieillard s'approche de lui cl d'une voix paternelle :
— Qu'est-ce que tu fais là, Adolphe?
Jaime lève la tête et reconnaît le meilleur ami de son père, ce bon Simonis Empis, auteur dramatique, littérateur, secrétaire de la bibliothèque royale, chef de division à la maison du roi et plus tard membre de l'Académie française.
11 lui explique la raison de son renvoi, son embarras, l'impossibilité où il est de retourner à Versailles et, les larmes aux yeux, avoue que son premier souhait en l'occurrence serait de déjeuner.
Simonis Em])is s'assied près de lui. Pendant une heure, interminable pour un estomac affamé, il lui adresse un discours sur la faillibilité des choses humaines, les devoirs liliaux, les diverses façons de
se conduire dans le monde, etc., etc., puis, se relevant avec une gravité que Jaime reproduisait ilans un irrésistiÎDle comique :
— Prends cet argent, et fais-en boa usage !
Et il disparait en lui laissant dix sous !
Comment Jaime gagna-t-il Versailles? Il ne s'en souvenait plus! Mais il se rappelait qu'arrivé au port, il apprit que son père prenait un congé d'un mois sans que l'on connût sa destination. Voilà mon Jaime sur un autre pavé aussi peu hospitalier que le premier. Il emprunte cent sous au secrétaire du commissariat, part chercher fortune à Paris, échoue dans un hôtel de la rue de l'Arbre-Sec et, les cent sous dépensés, se couche en se recommandant à Dieu.
Le lendemain arrive. Il se demande comment il déjeunera, quand, 6 surprise! sur le seuil de sa porte, il aperçoit du pain, un morceau de bœuf et une demi-bouteille de vin! Vingt-quatre heures après, le menu a changé, mais c'est touj(»urs un menu. Quarante-huit heures s'écoulent, miracle identique. Il veut en avoir le cœur net, guette la fée bienfaisante qui le nourrit si généreusement et si discrètement aussi... Une fée n'y eût pas sufti, il en fallait plusieurs que personnifiaient les locataires de l'hôtel spécialement recrutés parmi des grisettes qui, toutes amoureuses de l'enfant et au courant de sa situation, se disputaient l'honneur de le nourrir, comptant bien qu'il s'acquitterait avec des baisers!
Jaime (parait-il, superbement beau) n'y faillit pas. Mais de baisers, pourtant monnaie courante, tout le monde ne se contente pas, et puis nos grisettes changeaient volontiers de nid. Il s'agissait tlonc d'opter
27â MÉMOIRES d'un i'AKlSlEN
pour un métier quelconque, lorsqu'il rencontre un directeur de troupe ambulante qui l'engage. Jaime débute à Melun dans une grange. « Je jouais, m'at-il souvent raconté, le rôle d'un jeune mousquetaire amoureux de la reine, mais la vraie difliculté de mon r(jle consistait à effrayer à coups de chapeau les chauves-souris qui envahissaient la salle. » La troupe passe à Fontainebleau pour y demeurer huit jours. Jaime trouva le moyen de payer sa chambre en faisant le portrait de son concierge. (Nous avons tous deux retrouvé ce portrait en 1886!) Le directeur annonce qu'on va [)artir pour La Haye. En route! Je lui laisse la parole :
— Tous les jours, en sortant du théâtre pour regagner mon domicile, je passais devant une maison à la fenêtre de laquelle se tenait une petite Hollandaise jolie comme un cœur. Un beau jour, je salue, je souris et je monte! La petite se met à pleurer. Je la rassure en lui affirmant que ma courtoisie ne brusquera pas les choses, elle me répond en sanglotant plus fort : (( J'ai été, s'écrie-t-elle, tellement malmenée dans ma vie que j'en suis malade. Or, ma maladie est contagieuse. Et je vous aime! » Tu vois ma stupéfaction. La gravité de l'aveu, l'effort qu'elle dut faire pour y consentir, la pitié qu'elle m'inspirait me touchèrent au point que je me chargeai de sa guérison, prélevant les soins médicaux sur des appointements dérisoires, jusqu'au moment où il me fallut rentrer en France.
'- Et tu n'as plus jamais revu ta chère avariée?
— Attends! Quelques années plus lard je donne à l'Ambigu un drame en cinq actes en collaboration
avec Decourcelle : Sarah la Créole. Durant l'entr'acte du deux au trois, un garçon de service m'apporte une carte armoriée sur laquelle je lis : Baronne de B. et au-dessous : « Serait très heureuse si M. Jaime voulait lui faire le plaisir de venir lui serrer la main. » Je cours, je reconnais ma malade de La Haye. Guérie, elle s'était liée avec un riche baron hollandais qui l'avait épousée. Elle voulait me témoigner sa reconnaissance d'un service auquel j'aurais eu garde de faire allusion. L'affaire n'eût pas de suites et j'ignore ce qu'elle est devenue.
Sarah la Créole fut pour Jaime un début qui devait le mener au succès. On demande un Gouverneur prouva la souplesse de son talent. La liste de ses (ouvres, parmi lesquelles Le Petit Faust, Le Tronc d'Ecosse, etc., serait interminable. Je veux pourtant insister sur une part de collaboration qu'on ignore et que j'ai apprise dans des conditions particulières.
Nous avions deux places pour la première matinée des Surprises du Divorce : Jaime un fauteuil, moi un strapontin sis contre l'avant-scène de droite. Pendant un entr'acte je me sens frappé sur l'épaule, me retourne et vois Mme Doche qui me prie de venir lui rendre visite.
— Voici, me dit-elle, le service que j'attends de vous. Vous savez ou vous ne savez pas que Jaime et moi nous nous sommes adorés? Il y a bien longtemps, hélas ! Amenez-le moi donc. Le passé ne m'effraie plus.
Je fais la commission à Jaime qui me répond textuellement :
— Dis-lui que je suis trop vieux et qu'elle est devenue trop laide!
A la fm de sa vie il avait de ces boutades-là.
En vain je cherche à lui démontrer l'impossibilité de faire valoir une pareille excuse aux yeux d'une femme dont la démarche est plutôt aimable; il ne veut rien entendre. Je retourne auprès de Doche et lui dis :
— Jaime vous trouve trop jeune pour sa vieillesse. Sa coquetterie le retient au rivage.
Elle sourit et me faisant asseoir auprès d'elle :
— Pour vous remercier du dérangement je vais vous conter une jolie histoire. En 1852, on me pria de dire quelque chose dans un bénéfice organisé à l'Ambigu. Mon numéro devait passer sur les onze heures du soir, je prie Jaime de m'attendre devant le théâtre. Jaime, ne me voyant pas venir à l'heure probable, pénètre au foyer, où je lui apprends que, pour une raison que j'oublie, je ne paraîtrai pas devant le public avant une heure du matin. « Tu en seras quitte, lui dis-je, pour fumer quelques cigares de plus. » Jaime s'en va, flâne sur le boulevard, puis levant la tête aperçoit de la lumière chez Lambert Thiboust. Il y monte et le trouve en compagnie de Théodore Barrière. Tous deux s'arrachaient les cheveux de désespoir. « Qu'y a-t-il? » s'écrie Jaime. « Nous devons, répond Barrière, livrer au Vaudeville une pièce dans quinze jours! La direction nous presse, Fechter est sur notre dos, Mme Fargueil nous bombarde quotidiennement de lettres et 7ious n'en sortons pas ! » « Eh bien! fait Jaime, il y aurait peutêtre un moyen. J'attends Doche qui en a pour deux
heures. Lisez-moi la pièce, c'est bien le diable si je ne trouve pas quelque chose. » Barrière et Thiboust sautent sur la proposition et commencent la lecture par ce titre : Les Femmes à travers le monde. Jaime écoute attentivement et la lecture terminée : « Voilà ce que je ferais à votre placq... » Il rebâtit la pièce chancelante et, dans le dialogue, lui trouve son titre qui sera : Les filles de Marbre. Barrière et Thiboust sont sauvés !
— Jaime n'a jamais été nommé?
— Attendez ! continue Doche, vous allez voir si les mœurs théâtrales ont changé. Barrière et Thiboust veulent le mettre de la collaboration. Jaime s'y refuse sous prétexte qu'il jugerait indélicat de se faire payer de simples conseils de camaraderie. Ils insistent. Jaime entêté comme toujours — il vient de vous en fournir une preuve — les menace d'une brouille et part.
— Votre histoire n'a pas de dénouement?
— Attendez encore. Le soir de la première représentation des Fille de i>/ar6re, je recevais des auteurs un billet dont voici à peu près la teneur : « Ma chère Eugénie, pour des raisons que tu sais, tu toucheras un tiers des droits sur les cent premières représentations de notre œuvre nouvelle. Le sacrifice nous coûtera peut-être moins cher que si nous t'envoyions des fleurs ». Rapportez l'histoire à Jaime, je n'ai plus jamais eu l'occasion de la lui dire.
La réputation venait quand un matin où il se rendait chez Barrière, Jaime rencontre rue Mazagran une porteuse de lait. Il l'aborde, se déclare, elle lui fait
observer, comme dans la chanson de Jules Jouy, qu'elle ne prend jamais rien entre ses deux repas; il insiste et de guerre lasse demande sa main qu'on lui accorde.
Le premier prévenu fut Jules Janin, le parrain de Jaime. Jules Janin, ignorant la fonction de la demoiselle, félicite son Rlleul et ajoute : « Je déposerai dans la corbeille un cadeau princier! » Jaime s'attend à des sommes énormes ; la veille du mariage il reçoit le don consistant en un volume intitulé : L'Ane mort à la première page duquel était écrit : « Avec l'autorisation d'en tirer un drame. »
La déconvenue de Jaime s'augmentait de la difficulté de mettre le roman à la scène et de la rancune que lui garderait le « prince des critiques » (car il existait déjà des princes de quelque chose) s'il ne tentait pas l'expérience. Le mariage accompli, Jaime part avec sa femme en un voyage de noces dont le but était Gênes, espérant trouver en route le moyen d'adapter l'œuvre de Janin. La jeune mariée ne lui en laissa pas le loisir. Fut-ce un efï'et de la mer, après quelques heures de traversée elle se donnait à tous les officiers avec une désinvolture telle qu'à peine entré au port, Jaime dut reprendre le chemin de Paris et retourner la porteuse de lait à sa famille. N'étant pas homme à se démonter pour si peu, il se remet au drame ; impossible d'en sortir. Il confie son embarras à Barrière qui campe l'œuvre sur ses pieds. Hostein la reçoit, on lit, on répète. La pièce allait passer lorsque, durant les dernières répétitions, Hostein dit à Jaime : «J'ai découvert un âne qui fera l'affaire. On l'abattra demain. » Barrière entend.
Ressentant pour les animaux une sympathie e.xxessive, il s'oppose à l'hécatombe, menace de retirer la pièce si l'on sacrilie l'animal. Devant un pareil ultimatum on décide de remplacer la victime désignée par un âne en baudruche. L'effet en fut si déplorable que la pièce emboîtée tomba. Le lendemain Jaime recevait une lettre de Janin dans laquelle il le traitait d' « assassin des belles âmes. » Jaime lui répondit : « Cocu et sifflé, je méritais [ilus d'égards! »
11 incarnait les gentilshommes du xviii^ siècle chez qui l'esprit l'emportait sur la moralité. Je me souviens d'un conseil que me donna Charles Narrey quand j'atteignis mes dix-huit ans : « Ne monte jamais dans les voitures de tes maîtresses ! » Jaime se ruina trois fois pour les femmes. Un jour qu'il venait de faire construire un petit palais pour Mlle D... ayant appris que cette dernière en avait confié les clefs à un autre amant que je ne puis nommer, il se contenta d'acheter une boîte de cigares qu'il envoya à son remplaçant avec ces mots : « Pour bien faire les choses jusqu'au bout ! » Mais il montait dans les voitures de ses maîtresses! Et il en conserva une réputation imméritée.
Quand je l'ai connu il était pauvre, ti'ès pauvre, vivant dans un appartement presque misérable du l)Oulevard Rochechouart. il n'en marchait pas moins fièrement, les cheveux au vent, la moustache retroussée, presque dédaigneux. Il me propose une collaboration. Nous écrivons Coquin de Printemps! qui est refusé partout, même par Marx qui dirigeait alors le théâtre Cluny. Je tempêtais. Jaime, pour qui
les déjeuners redevenaient pourtant problématiques, souriait. Sa confiance en lui-même — confiance justifiée — le mettait au-dessus de refus imbéciles. Enfin un jour, le père Brasseur, alors directeur des Nouveautés avec Mme Micheau, nous demande à connaître la pièce. Rendez-vous est pris au théâtre et lecture en est faite devant Brasseur, Mme Micheau, Jules Brasseur et Henri Micheau qui, de leur côté, veillaient aux destinées des Folies-Dramatiques. Enthousiasmés, Brasseur et Mme Micheau retiennent la pièce pour leur théâtre. Henri Micheau et Jules Brasseur, partageant leur confiance, la réclament pour le leur. Disputes aigries par des raisons familiales. Nous voyons le moment où nous ne serons pas joués pour être trop goûtés. Enfin, Henri Micheau et Jules Brasseur l'emportent. C'est un triomphe que souligne Sarcey par un article dithyrambique.
Voilà mon Jaime à flot. Quelque temps après nous écrivons Mamzelle Crénom! qui nous vaut une seconde réussite et continue de refaire Jaime en même temps qu'elle sauve Jules Vasseur de la misère et MmeUgalde do la faillite. Suit Adieu, Cocottes! Grâce à ces trois succès, Jaime remonte toujours. Sa collaboration au Gil Blas, où il signe Pedro Garcias, achève de le dorer momentanément sur tranches, et il décide de prendre une mille et quatrième maîtresse. On en verra les suites.
A ce moment les librettistes s'essayaient à composer une opérette qui pût plaire à Olivier Métra. Beaucoup, parmi lesquels Albert Millaud, y avaient perdu leur latin, mais le découragement ne venait pas, sans compter que les directeurs spéculaient sur
son entourage et les éditeurs sur le rapport de ses valses. Jaime et moi nous nous mimes sur les rangs, et. à la surprise générale, Métra consentit à collaborer.
Je ne puis songer encore à cette collaboration sans effroi. Non seulement Métra était d'une paresse insurmontable, mais dans l'incapacité absolue d'écrire un duo ou un chœur. Tantôt il prétextait de la difficulté d'une coupe qu'il fallait changer, tantôt d'une situation qu'il modifiait. Jaime ne faisant pas les vers, il fallait que je fusse à huit heures du matin rue de La Rochefoucauld pour n'en sortir qu'à dix heures du soir; j'y déjeunais, j'y dînais, je pressentis le moment où je devrais y coucher, et nous n'avancions pas, malgré l'aide de Guiraud que Métra convoquait trois fois par jour, celle d'un organiste de la Trinité qui devait se tenir à sa disposition, celle enfin de Paola Marié qu'il faisait venir pour « juger des effets. » Obsédé, je préviens Jaime que je renonce à toute participation, et me voilà brouillé avec mes collaborateurs qui décident de se passer de moi et de terminer seuls.
Pour ce faire, Métra invite Jaime à villégiaturer un mois dans la maison qu'il possédait à Sermaise, au bord de la Seine. Je flaire ma vengeance. C'est à qui des deux, me dis-je, a le plus mauvais caractère ; avant huit jours ils se battront. Je ne croyais pas si bien prédire. Jaime, fatigué plus vite que moi des atermoiements de Métra, lui déclare son intention de rentrer à Paris. Métra y consent à condition que Jaime l'accompagnera dans une dernière partie de bateau. Jaime commet l'imprudence d'y aller. Métra
fait capoter la barque, repêche Jaime qui se cramponne à l'esquif, et comme ce dernier le supplie de le ramener à terre :
— Tout à l'heure, répond Métra. Il faut d'abord que j'aille chercher ma pipe.
Et il pique une tête.
Le lendemain je recevais une lettre de Métra et de Jaime me suppliant d'accourir pour terminer enfin la pièce qui s'institula Le Mariage avant la lettre. Je n'exagère pas en disant que nous mîmes tous les éditeurs de Paris à nos pieds. Jaime demanda froidement cent mille francs à Choudens qui ne les donna pas mais nous fit un traité royal.
La lecture obtint tous les suffrages. Aux répétitions on s'embrassait. Vauthier exultait, Montrouge et sa femme nageaient dans la joie, Jeanne Thibault voyait les cieux ouverts, jusqu'aux choristes qui se trouvaient comme rat en paille. Un jour je reçois une lettre de Sardou qui me demande d'assister à une répétition, craignant que la pièce eût un rapport avec une comédie qu'il préparait. Il n'en était rien, mais je le vois encore enthousiasmé de l'idée et nous prédisant trois cents représentations. Enfin la première a lieu sous la direction d'un Américain bizarre, un certain Chisola que la presse ne pouvait pas sentir. La tête piquée quelques semaines auparavant dans la Seine n'était rien à côté du plongeon que nous allions faire. Sentant la partie mal engagée, Métra quitte le théâtre après le premier acte. Jaime va le rejoindre au café après le second. J'étais seul au moment du naufrage.
A partir de ce moment, Jaime va de nouveau péri-
cliter. II quitte Paris, retourne à Asnières qu'il avait longtemps habité, toujours avec son abominable (Irùlesse au nom de laquelle il met loyer et meubles. L'argent file. La gêne menace derechef. On reprend à temps le Pelil Faust. Jaime souffrant en profite [)0ur amener à Saint-Sébastien la demoiselle qui, le lendemain, filait avec un hidalgo en emportant tout, argent et malles, tout, jusqu'à la robe de chambre de mon collaborateur qui, paraît-il, tentait le conquistador. Ils prennent le chemin de Paris, vont à Asnières, vendent les meubles, et voilà Jaime en lilan, sans le son pour revenir et sans toit quand il sera de retour.
Il rit! Il trouve la situation très drôle! Il compte sur ses amis qui lui envoient mille francs pour se rapatrier. En possession des cinquante louis, croyezvous qu'il se hâtera de prendre le train? Du tout. Il se demande s'il lui sera possible de vivre sans femme, avise un bureau de placement, y fait le choix d'une superbe paysanne espagnole, l'embauche, lui paie un éventail, lui promet des gages princiers, et voilà le couple en route pour Asnières. Quelle fut la désillusion de la Carmencita de pacotille en descendant dans un hôtel meublé qui remplaçait le palais promis? Je l'ignore. Mais ce que je sais et ce que Kéroul peut vous affirmer, c'est que trois mois après Jaime tombait chez moi et me disait :
— Il m'en arrive une bonne! Juanita est enceinte!
— De qui?
— Je sais pertinommcid (pie le suborneur est un garçon boucher.
— Alors tu vas la fianqner à la porte?
Jaime hausse les épaules :
— Comme tu manques de sens pratique ! Je lui dois actuellement trois cents francs, car il m'a fallu lui promettre cinq louis par mois pour qu'elle consentit à me suivre...
— Alors?
— Alors je l'ai persuadée que l'enfant était le résultat de mes œuvres.
— Je ne comprends pas.
— Pourtant bien simple ! En devenant le père de l'enfant, je cesse d'être le patron de la mère et je puis invoquer des raisons familiales pour que Juanita me serve à l'œil.
Juanita accoucha, partit avec le garçon boucher quand elle fut sur pied, et Jaime mourut le mois suivant entre les l^ras d'une gamine do (juinze ans dont le frère était cambrioleur.
Quelques jours après je recevais une lettre d'un notaire du boulevard Sébastopol. Il m'y disait en substance que connaissant mon intimité avec le défunt, il me serait reconnaissant de vouloir bien lui adresser la liste des enfants qu'il laissait et dont on n'arrivait pas à trouver les traces. Je lui répondis n'en connaître (|u"un, une lîlle autrefois mariée à un prince russe qui lui avait constitué cinquante mille livres de rente en y mettant cette condition qu'il l'en priverait de dix mille à chaque trahison, si bien qu'au bout de six mois la princesse se trouvait ruinée. Le notaire la convia. Elle avoua n'être pas plus avancée que moi.
A quelques pas d'Armand Silvestre demeurait
Gaston Serpette, qui écrivait alors la partition de La Branche cassée, en collaboration avec Jules Noriac.
Serpette se trouvait dans une situation assez curieuse. Prix de Rome, on attendait de lui, d'abord l'envoi réglementaire, puis quelque opéra suffisamment ennuyeux pour satisfaire une académie. Il remplaça l'envoi par la susdite Branche cassée. Grand émoi parmi les bonzes. L'année suivante. Serpette n'envoie rien mais fait annoncer une œuvre nouvelle pour les Bouffes. L'émoi redouble. On l'attend au demi-tour. En 1875, le Journal officiel publie le rapport de M. le vicomte Delaborde, secrétaire de l'Académie des Beaux-Arts, sur les envois. On y lit l'éloge de Puget, de Salvayre ; quant à Serpette (3° année) voici le passage à lui réservé :
« L'Académie voit avec un vif regret que, loin de tenir compte des observations qui lui avaient été adressées l'année dernière, M. Serpette a enchéri encore sur les erreurs qu'accusait son précédent envoi : l'ouvrage qu'il a intitulé L'Ecole Ouissonnière n'est ni un opéra-comique, ni un opéra. Il appartient à un genre beaucoup trop en faveur aujourd'hui auprès d'un certain public, mais qui n'est pas celui, tant s'en faut, qu'il convient à un pensionnaire de l'Académie d'adopter.
« Une ouverture destinée à être, suivant l'usage, exécutée à la séance annuelle de l'Académie, complète l'envoi de M. Serpette. Elle est écrite dans un style meilleur que celui de l'autre ouvrage et prouve que M. Serpette pourrait bien faire s'il abandonnait la voie dangereuse oit il s'est engagé.
Serpette fut le premier à rire de l'opinion du
vicomte Delaborde, et lui donna bientôt la réplique en faisant représenter le Moulin du Vert-Galant, de MM. Grange et Victor Bernard, interprété par Daubray, FugèrO; Scipion et l'adoraljle Théo. Il n'eut, jusqu'à la lin trop hâtive de sa vie, qu'à se féliciter d'abord d'avoir écrit ce qu'il sentait, ensuite préféré l'esprit au pédantisme.
Je vou(h-ais proliter de l'occasion pour réhabiliter un genre charmant et difficile que certains pédants se sont plu à discréditer. L'opérette est essentiellement française. Elle demande beaucoup d'esprit et beaucoup d'invention de la part du compositeur et des librettistes. C'est probablement ce qui a décidé toute une génération d'imjjuissants et de snobs à l'attaquer pour la remplacer par des productions dont la prétention n'égale que l'ennui et auxquelles, Dieu merci, le public ne se décide pas à faire bon accueil. J'en témoignerais aisément en faisant la nomenclature des fours qui se succèdent depuis plus de quinze années. Qu'en est-il résulté ?
L'opérette française a presque complètement disparu au bénéfice des cafés-concerts où se débitent tous les soirs, devant une assemblée nombreuse, les plus révoltantes stupidités ; au bénélice aussi des auteurs, compositeurs étrangers qui nous font avaler des pièces dont pas un directeur .parisien n'aurait voulu sans leur succès exotique, et des partitions d'une impardonnable pauvreté ! Les théâtres s'en ressentent et ne font rien pour y parer. Nos éditeurs, sans initiative, se laissent dépasser par les éditeurs étrangers, vifs, remuants, audacieux, généreux, qui
dans quelque temps auront accaparé toutes nos productions aimables. Jusqu'au jour, qu'il m'est permis de croire lointain, hélas! où l'esprit et la gaîté prendront une revanche sur la multitude des idiots qui s'enorgueillissent de pisser froid sous la canicule, mais il se pourrait alors qu'il fût trop tard et que Paris habitât Londres, New-York, Vienne ou Berlin, (tù d'ailleurs on est fort à son aise.
Dans la même rue demeurait Durandeau, fameux dans la caricature et le fondateur d'une école où triomphèrent depuis Leroy, Auriol, Alphonse Allais et Courteline. Tout le monde connaît la Famille du Peiil Ebéniste et ses volumes de contes. Il écrivit une petite étude psychologique intitulée La Grande AifjirUU', où une domestique raconte comment, victime de son maître, elle se lit avorter, qui faisait l'admiration do Flaubert. J'ai de lui un manuscrit inédit contenant un remède infaillible contre le rhume de cerveau, lequel consiste à se faire pendre par les pieds et à boire un bol de grog au bœuf i^pot au feu) dans lequel on a mis bouillir une limace de Picardie. Toute son œuvre, pour demeurer dans ce ton, n'en gardait pas moins une saveur particulière, qu'elle fut due à son crayon on à sa plume.
Durandeau, grand, gros, très fort d'encolure, buveur et mangeur émérite, se savait menacé d'apoplexie. A la lin de ses jours il ne sortait plus qu'avec sa femme qui, une paire de ciseaux à la ceinture, avait l'ordre de lui couper le bout de l'oreille au moindre symptôme de congestion. La chère femme accomplit deux fois la mission. Comme elle s'apprê-
tait à exécuter la troisième, il était trop tard... Durandeau mourait chez le restaurateur Pâté, disparu depuis et dont la réputation fut longtemps à la hauteur de sa générosité.
Durandeau avait son groupe, dans lequel Alphonse do Launay, ancien capitaine de dragons, qui écrivit nombre de romans à succès et plusieurs pièces de théâtre parmi lesquelles Le Cousin Pons à Cluny et le 13^ Hussards au Vaudeville. Il dort à Bois-le-Roi, à côté de son lils, Fernand de Launay, qui eut son heure comme peintre et de sa fille Sarah à laquelle il fallut couper successivement les jambes et un bras, et qui succomba malgré les soins d'une admirable sœur de charité laquelle, heureusement pour nous tous,Yit encore et s'appelle Jeanne Granicr. Je veux, ma chère Granier, que l'on sache à quel point vous avez été belle d'abnégation et d'héroïsme!
Dans le groupe Durandeau figurait encore Couturier, bohème bizarre qui venait d'épouser Mlle Cornély la tragédienne. Couturier écrivit deux ou trois pièces parmi lesquelles un Comte d'Essex qui eut une chute retentissante. Cornély morte. Couturier, qui zézayait horriblement, conçut l'idée fantasque de s'improviser professeur de déclamation et de fonctionner salle Beethoven. 11 convient d'ajouter qu'il choisissait ses élèves parmi des aspirants possédant tous une infirmité. J'ai vu chez lui des pères nobles boiteux, des jeunes premiers bossus et des ingénues borgnes. Il prétendait les mettre en six mois à même d'utiliser leurs défauts. La spécialité ne le conduisit pas à la fortune, et Couturier commençait à désespérer de l'avenir quand il se maria à Rouen dans des
conditions trop spéciales pour êtro racontées, puis rendit son âme à Dieu, déjà chargé de celle de Gornéiy.
Du mariage de Couturier et Cornély était née une petite iîlie que je me souviens d'avoir vue (elle avait alors dix à douze ans) hospitalisée par Darcier, le fameux musicien-puète-chansonnier auquel on doit La Tour Saint-Jacques. Cornély battait la province et Couturier la dèche. Le brave Darcier ne roulait pas sur l'or, ce qui ne l'empêchait pas de jouer son rôle de papa-tuteur avec tout le dévouement dont il se sentait capable. Sur la fillette veillaient encore de Launay, Durandeau, les frères Lionnet, Thérèsa, Alphonsine, Cadol et, je crois bien, cet excellent prince Stirbey, le Mécène d'Asnièrcs, qui, toute sa vie, secourut discrètement les infortunés comme généreusement il aidait les talents. Je n'en veux pour preuves que son dévouement à la mémoire de J.-J. Weiss et à celle de Carpeaux que j'ai vu mourir au Château de Bécon, consolé par les soins touchants de son hôte princier. Luce Couturier grandit dans ce milieu, puis, à seize ans, sentant le besoin de se faire une carrière, se décida pour le théâtre. Couturier en était enchanté (je crois même qu'il faillit lui donner des leçons!) mais ses protecteurs poussèrent les hauts cris, effrayés du choix de leur pupille ignorante de l'existence et jolie comme les amours.
— Rassurez-vous, leur dit la petite Luce, j'ai vu la misère de près, je connais les pièges qui vont m'entourer, je marcherai droit et prendrai garde aux fossés.
Quelques mois après, j'apprends ses débuts aux Bouffes et je reçois une lettre d'elle me priant de vouloir bien venir dîner à l'hôtel Monsigny. « Vous m'y trouverez, ajoutait-elle, en compagnie du propriétaire de l'hôtel et de sa femme, un papa et une maman que le Ciel m'a envoyés pour les instants difficiles. » On se met à table, la conversation s'engage et le susdit propriétaire de me parler théâtre en connaisseur. Comme je commençais à m'en étonner : « Je vais vous surprendre plus encore, me dit-il, j'ai fait représenter deux drames ». Il m'en cita les titres. J'ai oublié le premier, le second était Les Orphelins de Venise. Il n'eut pas un succès considérable, bien qu'il ne fût pas sans mérite Paulin Ménier y développa des qualités in soupçonnées, car le malheureux n'arrivait pas à dépouiller la défroque du Courrier de Lyon. L'hôtelier s'appelait Charles Garand. La carrière de Luce Couturier fut courte. Elle épousa bientôt un Russe qui la retira du théâtre. J'espère que son bonheur dure encore.
Je crois bien que l'idée d'entrer au liu'Mlrolui avait été inspirée par Alphonsine.
Alphonsine! Un nom ne rappelant plus grand chose à la génération présente, mais qui rayonna de jeunesse sur celle de nos pères.
Elle débuta en 1835 dans un petit théâtre occupant une arrière-boutique du passage de l'Opéra et où un nommé Joly, ancien acteur du Vaudeville, faisait voir des marionnettes. Alphonsine comptait alors six ans. Ses succès lui valurent le surnom de la Déjazet du Gymnase-Enfantin. Il paraîtrait qu'ils ne furent pas de longue durée, car il lui fallut quelques années
après entrer comme demoiselle de comptoir dans un magasin de jouets où elle demeura jusqu'à l'âge de quinze ans. La vocation reprenant le dessus, elle s'engagea au Petit-Lazare où elle créa A/i/ que l'amour est agréable! Les Fifres de Beaujolais, La Fille du Diable, etc. De là elle passa à la Porte- Saint-Martin, puis successivement aux Variétés, à la Renaissance. La nomenclature de ses créations serait trop longue. J'arrive à l'événement capital de sa vie.
Perrin songeait à remplacer Nathalie à la Comédie- Française. J'écris un article pour lui recommander Alphonsine. Perrin réfléchit, la fait venir et la tâte. J'étais là. Vous ne sauriez vous imaginer la confusion d'Alphonsine en gravissant l'escalier de la Maison de Molière. Elle n'avait aucune éducation, écrivait difficilement, lisait à peine, le passé de la Maison la suffoquait en l'efFrayant. Perrin la rassure et, après une longue conversation, lui laisse entendre que son engagement n'est plus qu'une question d'heures. Toile général parmi les sociétaires. Aucun ne veut en entendre parler. On crie au scandale. La presse s'en mêle et l'on en profite pour me décocher des flèches.
Je m'apprêtais à répondre quand je reçois une lettre de Dumas.
(( J'ai lu, me dit-il, votre article sur Alphonsine. Je sais ce qui se passe autour de Perrin. Je n'ignore pas le bruit soulevé par votre initiative. Je vais vous venger. Monsigny cherche une Mme Guichard pour Monsieur Alphonse. Alphonsine est indiquée. Nous l'engageons. »
Oh oui! je fus bien vengé le soir de la première, en constatant le succès remporté par ma vieille camarade d'Asnières, à côté de Mme Pierson dans tout l'éclat de sa beauté, de Pujol et de Frédéric Achard, et je vois encore les nez de certains sociétaires de la Comédie-Française quand on la couvrit d'applaudissements.
Du Gymnase, Alphonsine revint à la Renaissance, puis elle se décida à quitter le monde dramatique. Quand les journaux annoncèrent qu'elle s'apprêtait à prendre sa retraite, ce fut une stupéfaction générale. Alphonsine renonçant aux pompes du théâtre! Autant dire que l'Amour brise ses flèches, la Folie jette sa marotte, la Chanson coupe ses ailes, la gaîté plie bagage. Elle tint bon.
Je me retrouve encore la surprenant dans la propriété qu'elle venait d'acheter à Asnières. Les mains derrière le dos, à la façon de Bonaparte, elle étudiait ses devis. Illuminée par un rayon de soleil, elle se détachait en rond, sur un meuble de chêne. Sa tête, surmontée d'un respectable chignon noir et à elle, percée de deux gros yeux pétillants, ornée d'un petit nez coquin, fendue d'une bouche pleine de malice, dodelinait de-ci de-là, à l'examen des comptes fantastiques de son architecte. De temps à autre, un coup de hanche indiquait que les prix sentaient l'apothicaire, ou bien encore un claquement de doigts laissait deviner l'étonnement d'un propriétaire au courant des choses. Elle ne m'aperçut que le mémoire sérieusement examiné; nous causâmes. Elle me confirma sa décision.
Alphonsine retraitée ne connut pas le bonheur.
Elle s'était mariée avec un brave homme adorant la pêche et dont l'unique plaisir eût consisté à la manger. Mais sur sa (in, Alphonsine devenait avare (qui l'eût cru?) au point de guetter son mari et, s'il rentrait avec un butin sérieux, de l'obliger à le vendre. Les goujons d'Asnières empoisonnèrent le ménage et M. et Mme Alphonsine, comme on disait, en pâtirent jusqu'à ce que le couple eût à s'expliquer devant l'Éternel.
Leurs discussions ménagères remplissaient de joie l'âme d'Edouard Cadol. L'autre jour, tandis que l'on inaugurait son médaillon au théâtre Cluny, j'évoquais son souvenir comme celui d'un homme que j'ai beaucoup aimé. Je le retrouvais dans son cabinet de travail, entassant pièce sur pièce, roman sur roman, et ne se reposant que pour regarder un petit théâtre de Guignol sur lequel, à Nohant, George Sand, son amie et sa protectrice, aimait à improviser des comédies devant des spectateurs d'élite. Cadol, chargé d'une nombreuse famille, avait beaucoup lutté sans rien perdre de sa gaité (demandez à Duquesnel) et, chose plus rare, de sa bonté aussi. Un trait me servira de preuve.
Un jour, Taillefer qui venait d'épouser Pauline Luigini, la créatrice de la Fille Angot, à Bruxelles, et de prendre le théâtre Cluny où triomphèrent Les Inutiles, vient me trouver et me demande une opérette. Cadol et moi répétions alors, à l'Odéon, une comédie intitulée La Famille Jovard, où jouaient, entre parenthèses, Antonine et Porel. Je lui demande de mettre Cadol dans la collaboration, il accepte avec plaisir, et nous voilà Cadol et moi attelés à un Faublas dont
Mme Taillefer créerait le principal r(Me. La pièce terminée, reste le choix d'un musicien. Taillefer nous en indique deux : Lecocq en pleine gloire, et un débutant dont il se réserve de dire le nom, mais qu'il nous représente comme un garçon d'avenir. J'opte évidemment pour Lecocq. Cadol m'arrête. Il se représente le débutant comme un jeune artiste rêvant do gloire dans sa mansarde, attendant l'occasion d'un livret pour acheter une robe à sa maîtresse et entrer de plain-pied dans l'immortalité. En l'écoutant on le sentait revivre ses années de combat et d'espérance. J'insiste pour Lecocq, il persévère en faveur du néophyte; en qualité de cadet je cède, en y mettant toutefois cette condition que rien ne sera décidé avant l'audition du premier acte. Marché conclu.
Quinze jours après, on se réunit chez moi pour entendre une musique dont l'improvisation m'effrayait. Taillefer et sa femme nous annoncent que leur protégé s'est fait remplacer par Luigini, alors chef d'orchestre au théâtre des Italiens, lequel, pianiste habile, donnera une idée plus complète de la facture. Luigini s'exécute, mais en dépit de son ardeur, Cadol et moi comprenons que la musique est impossible, révélant chez son auteur une incapacité notoire. Et Cadol s'apprêtait à le dire quand surgissent inopinément deux vieillards : un homme de soixante-dix ans passés, accompagné de son épouse accusant un âge identique.
— L'auteur, mon oncle! s'écrie Pauline Luigini.
C'était un troisième Luigini, professeur do piano à Béziers!
A la vue du septuagénaire anxieux de connaître
les résultats de ce début, le cœur de Cadol s'apitoie. 11 ne se sent plus le courage de désillusionner ce diluvien mélomane, ses yeux se remplissent de larmes et il s'exclame :
— Un chef-d'œuvre !
Encouragé par ce cri d'admiration sentimentale, le bonhomme écrivit les deux autres actes en une semaine. Quelques jours avant la représentation, nous voulûmes retirer la pièce. Taillefer s'y opposa. Cadol et moi refusâmes de signer. La première fut une chute retentissante à laquelle nous n'assistâmes pas, d'ailleurs, nous étant fait seulement représenter par Peragallo, de crainte que la direction ne jetât, malgré nous, nos noms au public justement irrité. Je dois ajouter que Pauline Luigini fut comprise dans la réprobation. Faublas était enceinte de sept mois!
L'année suivante, Cadol et moi prîmes notre revanche avec La Bagasse, admirablement créée par Mme Graindor.
A Asnières habitait encore Planquette avec son frère et sa mère, une grosse femme, abominablement fardée, coiffée d'une perruque d'un roux aveuglant et dont la conversation faisait rougir jusqu'aux fournisseurs. Elle avait chanté autrefois dans les cafés-concerts du quartier de l'École Militaire, accompagnée par son fils qui touchait quarante sous par soirée. Mais l'inconvenance de la mégère se rachetait d'un amour maternel sans bornes, auquel Planquette répondait parle plus touchant des dévouements filiaux. Je me rappelle avoir déjeuné chez lui avec Alexandre Bisson et sa femme nouvellement mariés. Mme Plan-
qiiette, surexcitée par la présence des |deux tourtereaux, engagea une conversation à ce point imagée que la jeune Mme Bisson ne savait quelle oreille se boucher. En vain Planquette la rappelait de temps en temps à l'ordre avec un « Oh ! maman ! » à la fois suppliant et révérencieux, la grosse dame n'en repartait que de plus belle. A bout d'haleine, elle consentait à s'arrêter, lorsque Bisson souriant :
— Il ne faut pas que ce soit moi qui vous gêne !
Pour ma part, j'eus plus tard l'occasion de constater avec quelle ardeur Mme Planquette couvait son fils.
Nous venions de donner avec éclat Les Voltigeurs de la 32", Planquette, Gondinet et moi, à la Renaissance, lorsque le directeur du théâtre Saint-Sever à Rouen nous convoqua pour monter la pièce.
Le soir de la première, Mme Planquette assise dans une avant-scène provoquait par son allure et son costume la curiosité des spectateurs, lorsque, à un certain i)assage de la pièce, des soldats en gaîté font du tapage. Mme Planquette se lève, apostrophe les perturbateurs, s'en prend au manque de sévérité des chefs et termine par une déclaration de foi antimilitariste. Il fallut qu'elle déclinât sa qualité pour qu'on ne la conduisit pas au poste. Pendant l'entr'acte, la scène se renouvela avec le frère de Planquette qui, dans les couloirs, se battait avec les protestataires.
Après la maison de Planquette, celle de Paul Burani, dont jai déjà eu l'occasion de parler. Puis, en divers sens, Masson, le professeur du Conservatoire ; Silvain, que nous applaudissions déjà à la Comédie-
Française et qui possédait le secret d'élever des martins-pêcheurs; Maubant, le tragédien; Cooper et la créatrice du personnage de Mephisto dans Le Petit- Faust, Vanghel; Amiati, la chanteuse patriotique de l'Eldorado; Renard, le directeur du susdit et sa femme, Mme Chrétienno ; Loramus le prestidigitateur et Mme Loramus, autrefois la belle Lodoïska; Lécuyer, le montreur de ligures de cire, et Bidel, le dompteur, tous les trois millionnaires, etc., etc.
Mais la reine de la fête demeurait Thérèsa qui venait de faire construire une villa tellement hospitalière que tous les soirs sa table était pleine. Les belles soirées que nous y avons passées quand elle nous gratifiait de la primeur de ses chansons! Je me souviens d'une nuit entière durant laquelle elle nous tint sous le charme, Arsène Houssaye, Henri Rochefort, Armand Silvestre et moi, à nous chanter La Tour Saint-Jacques, la fameuse ballade de Murger : J'ai lue mon capitaine, Le Printemps, etc., etc. Que de fois le public s'est demandé à quoi pouvait bien tenir un succès qu'il ne lui disputait pourtant pas! Je vais le lui dire. Thérèsa personnifie une antithèse vivante, un paradoxe scénique. La tête est grosse, la bouche est grande, le geste est brusque si le bras est devenu remarquablement beau. On se demande quel bruit tout cela va faire, et c'est un pleur de violoncelle! Elle vibre et va directement à l'àme, sans se préoccuper du chemin suivi, qu'elle patauge dans la mare aux grenouilles ou qu'elle cause avec ses ours!
Un jour elle tombe amoureuse d'un beau gas que la plupart de nos lecteurs ont connu et qui tinit par devenir directeur du Nouveau-Cirque. Il s'appelait
Raoul Donval. Leur amour bat des ailes, quand, par l'indiscrétion d'une rivale, Thérèsa qui venait de meubler un petit appartement à son Roméo apprend qu'elle est abominablement trompée par une superbe brune, d'ailleurs, qu'entretenait Jules Verne. N'écoutant que sa vengeance, elle fait venir un autre Asniérois et lui dit : « Tu vas louer une voiture de déménagement, y empiler les meubles de Raoul et les apporter chez moi. Profite de son absence, et que cela ne traîne pas! » L'Asniérois obéit. Il se nommait : Hamburger !
Avoir vu par une matinée d'avril Hamburger conduisant une charrette attelée d'une rosse plus efflanquée que Pégase ! Dans cette charrette s'empilaient des meubles disparates qu'on eût dit achetés à la liquidation des Funambules. Aflalc sur le siège, les rênes sous le pouce gauche, essayant de faire claquer de la main droite un fouet sans mèche, il fredonnait Robert le Diable qu'il affirmait avoir chanté devant le roi de Suède, le lendemain de son enlèvement par une archiduchesse d'Autriche. Le soleil l'inondait, faisant sur sa rosse, sur son corps, sur son bagage, selon qu'il traversait un champ ou qu'il longeait une rue, des déchirures d'ombre et do lumière. Parfois même il paraissait déguenillé de rayons!
La rancune de Thérèsa ne résista pas à sa toquade. Donval pardonné devint l'époux légitime, et l'union fut heureuse jusqu'à la mort du conjoint.
Il y eut pourtant une fois une tache dans leur ciel conjugal. L'assembleur des nuages n'était pas Jupiter mais un singe.
Ce qui, par-dessus tout, décida Thérèsa à épouser
Donval, c'est que le père de ce dernier portait le ruban rouge. Cette brave Thérèsa se sentait flattée jusqu'à la moelle de posséder un beau-père chevalier de la Légion d'honneur. En revanche, le pauvre homme n'y voyait pas. Thérèsa l'ayant recueilli chez elle imagina de l'installer tout le jour auprès de la cage d'un singe qu'elle adorait, sous prétexte que si la proximité du légionnaire ne pouvait nuire au singe, le voisinage du singe distrairait peut-être l'aveugle. A partir de ce jour, Thérèsa observa que son beau-père négligeait de porter sa décoration. Chaque fois qu'elle en faisait l'observation, le beau-père s'empressait d'envoyer chercher un ruban, lequel disparaissait aussitôt de sa boutonnière. Le jeu dura six mois durant lesquels Thérèsa se ruina en rubans rouges jusqu'au jour où, hors d'elle-même, elle accusa Donval de la supposer indigne de s'enorgueillir d'un beau-père chevalier. Raoul prit la défense de son père, le père jura que tout cela sentait la sorcellerie, Thérèsa lui répondit qu'on ne la lui faisait pas; bref le moment approchait où Hamburger allait revêtir pour la seconde fois la blouse et la casquette du déménageur, quand le mystère fut éclairci. Le fauteur était le singe qui, attiré par l'éclat de la distinction, se distrayait à l'enlever de la boutonnière de son voisin. A moins que — comme tant d'autres — il s'en jugeât digne.
Hamburger n'aurait pas survécu longtemps à ce second déménagement. Le hasard voulut qu'il succombât dans mes bras. Jamais je n'en voulus tant à la mort de manquer à ce point de dignité. On lui a donné une faux. On lui a répété : « Tu as le monde
pour champ, fauche ce que tu voudras, les empereurs, les papes, les princes, les bourgeois engraissés dans le lard de la fortune faite, les ministres, les sénateurs, les députés. Fais à ton aise ample moisson de la gloire, des titres, de la naissance, du génie, de la fortune! )) Et la voilà qui s'amuse ! Et la même main qui étrangla Shakespeare a étouffé Hamburger !
Je l'aimais! J'aimais sa tête biscornue, ses cheveux rares, son nez en arche de pont, sa bouche immense, vaste four à cuire, sesbabouines de chien de Vendée, ses bras démesurés et ses jambes étiques. Je l'aimais pitre et je l'aimais homme, car je lui savais de la dignité, même au café de Suède où il trônait volontiers. Et Ajax et Tenkros firent face tous deux. Et Tenkros frappa Sarpédon sur le bouclier splendidc qui défendait sa poitrine, mais Zens détourna la flèche du corps de son (ils, afin qu'il ne fût point tué devant les nefs. Et Ajax, d'un bond, frappa à nouveau Sarpédon et la lance y pénétra. Et Hamburger, l'Ajax de la Belle Hélène, voyait bien que les absintheurs cherchaient à opposer leurs boucliers à l'ardillon de SCS calembours. Mais Hamburger — qui traduisit Homère mieux que Bilaubé — se riait de la difficulté. Le calembour volait, lancé d'une bouche sûre, et les malheureux succombaient, exsangues ; de leurs blessures s'échappaient des flots.
Je l'aimais comme un fils disparu des races éteintes! Hamburger, de là-haut, te souviens-tu du temps où tu me racontais ta collaboration avec Paul de Cassagnac à une tragédie destinée à l'Odéon? Du soir où tu nous quittas, Armand Silvestro et moi, pour aller rejoindre une femme du monde qui, prétendais-tu, te
sacrifiait l'honneur d'une famille blasonnée? Et la lithographie représentant Frederick Lemaître, au bas de laquelle on lisait, écrit de la main du grand comédien : « Hamburger et moi! » Et le portrait de M. Thiers avec cette dédicace : A Hamburger, Tliiers reconnaissant !
Paris artiste suivit le cercueil d'Hamburger. Je regrette encore qu'on ne l'ait pas enseveli dans son manteau d'Ajax; la pourpre irait, là-haut, à ce pitreroi triomphant. Derrière le cadavre de ce roi des paillasses, j'ai compté tous les sociétaires de la Comédie- Française, glorieux comme des paons aux queues oscellées de louis d'or, et des ténors levant la tète, et des premiers rôles d'Ambigu, et des étoiles d'opérettes, et des souffleurs incompris, et des directeurs ignares. J'ai entendu la marche funèbre des bouffons, des arlequins, des pantalons, des gilles, des pierrots, des baladins, des histrions, des grimes, de tout ce qui chausse le brodequin et le cothurne. Dramatts personse. J'ai constaté que son àme errait autour de la synagogue où l'on pria pour lui, et j'ai demandé à ses coreligionnaires de lui élever un temple que desservirait un lévite de Bethléem moyennant dix francs par an, deux tuniques et bouche à cour, comme l'on disait autrefois.
En tout cas, j'aurai laconsolaliou de t'avoir chanté, ca'Dot des cabotins, fou des fous. Rompu à force de manier des encensoirs vides, de prodiguer îles louanges de commande, de choisir des réticences pratiques, d'user de mutismes exigibles, j'aurai pu te choisir comme thème et jouer sur ta dépouille encore chaude les variations d'un Liszt apologiste, au
doigté et au mouchoir près. Enfin, je t'aurai vengé (le la vie et de la mort, ces deux sœurs hypocrites qui se partagent nos dépouilles, comme deux ouvreuses le pourboire d'un petit banc!
A Asnières, je fis la connaissance de Paul Alexis et de Vast-Ricouard. Je les rencontrai autour d'une table d'hôte louche, tenue par une Mme de St. C, où l'on jouait à tous les jeux de l'amour et du hasard, puisqu'elle réunissait les filles à la mode et les grecs de profession. Alexis, Vast-Ricouard et moi venions, attirés par la présence d'une admirable créature appelée Lucie Pellegrin, qui faisait alors fureur et que les romanciers se disputaient, y voyant un sujet intéressant. Quelques mois après, le modèle mourait d'un excès de noce et Paul Alexis écrivait La Fin de Lucie Pellegrin, qui commença sa réputation et lui valut les égards de Zola.
Paul Alexis, au lieu de suivre un chemin que sou talent pouvait aplanir, commit maladroitement des excès de naturalisme qui le menèrent droit au ridicule. Je crois bien qu'en cela il cédait moins à une conviction qu'à, un besoin de faire parler de lui, quelque prix qu'il fallût y mettre. Je n'en veux pour preuve que cette lettre écrite après notre première entrevue :
(( Mon cher confrère et ami,
« Attendu :
« 1" Que vous ne vous trouviez pas. heureusement, l'autre jour, dans la petite marmelade du chemin de fer, direction d'Asnières... (Ma première
pensée, en apprenant cela a été : Pourvu au moins que Duval, etc.) ;
« 2° Que samedi, ou vendredi, à la Chambre, vous avez fait à liante voix l'éloge de mon bouquin. (Suis-je renseigné, hein?);
« 3° Que le feuilleton de Zola, demain lundi, au Voltaire, m'est consacré tout entier ;
« 4° Que sous l'heureuse rubrique Mon Carnet, vous avez la liberté de glaner dans toutes espèces de champs ;
(( 5" Que, si le potentat Magnier est un naturalistophobe, vous pouvez très bien déguiser la pilule sous les formes apparentes rrun éreintement, dont je vous serai reconnaissant, très reconnaissant ;
« G° Que si vous me rendez le service do consacrer quelques lignes à mes quatre études, c'est à charge de revanche.
« Je vous rappelle, vous prie et vous requiers au besoin, etc..
« Votre (( Paul Alexis,
Si, rue (le Douai.
« P. S. — Si vous pouviez déchaîner contre moi, habilement, Chapron et Schull ! »
La réputation ne venant pas assez vite, Alexis conçut l'idée de provoquer un scandale en publiant un libelle devant paraître chaque semaine, sous le titre : « LE TRUBLOT, Torchon hebdomadaire a Dédèle, officiel du Naturalisme. — Prix, dix centimes. » Il m'envoya le premier numéro avec cette recommandation :
« Mon vieux,
(( C'que tu vas me saler, si t'es un zig! » où je ne retrouvai plus la forme de La Fin de Marie Pellegrin.
Placée sous le patronage de Diderot, Stendhal, Balzac, Flaubert et Duranty, voici comment débutait l'ordure :
« Non! Tas de mufles et de mufletons!
(( Députes! Académiciens! Sénateurs! Normaliens! Ministres ! Boulevardiers !
(( Mecs et Pantes ! Public des premières! Faux artisans! Mauvais acteurs! Romanciers idéalistes !
« Tartufes de toutes les chapelles ! Cagots et Francs- Maçons! Abonnés du XIX" Siècle!
« Proprios! Vautours! Escarpes! Raseurs de la critique! Banquisles! Tas de banquiers et deconciergesl
« Haut et bas crapulo, vous allez voir!
« J'ai mon balai! Méfiez-vous. J'ai ma pelle et mes pincettes! Vous avez pas lîni do rire! J'ai de la poudre insecticide !
« Vous allez passer de sales quarts d'heure, tous! J'fonde un torchon — un torchon à deux sous — qui paraîtra chaque semaine.
(( Et pour vous montrer combien j'me fous de vous, histoire de vous avertir et de vous humilier, vous ne savez pas...
((Tenez! lîegardez-le... je vous montre mon derrière! »
Et sous le titre : Mon L'qnipe, il affirmait s'être assure la collaboration de Guy de Maupassant, Iluysmans, Céard , Léon llennique, Robert Gaze.
Paul Bourget, E. Lepelletier, Louis Desprez, Henry Fèvre, Paul Adam, Grosclaude, etc., etc..
Nous voilà bien loin du conteur d'Après la Bataille. Le Trublot n'eut qu'un numéro. Je suppose que Zola y aura mis bon ordre.
Vast et Ricouard qui signaient : Vast-Ricouard étaient de même acabit, avec moins de moyens pourtant, ce qui atténuait leur responsabilité. Je ne sais ce qu'ils auraient inventé pour qu'on parlât d'eux, puisqu'ils ne craignirent pas de m'expédier ce poulet que voici :
(( Cher ami,
« Nous vous envoyons notre dernier volume. Traitez-nous de salauds, mais parlez do nous !
« Vast-Ricouard. »
Cumlîien de réputations se sont établies au même prix.
Je me suis fait un devoir en rédigeant ces Mémoires de parler de moi le moins possible, mon but, dont je ne m'écarterai que rarement, étant de raconter ceux des autres. Mais, cette fois encore, je ne peux résister à l'envie de narrer une petite histoire qui servira, peut-être, de consolation à bien des débutants.
Je venais de faire représenter, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, une pièce avec Gondinet et Planquette, lorsque l'idée me vint de profiter de mes relations avec le premier pour lui parler d'une comédie en trois actes, que je venais d'écrire à l'intention de Mme Pasca et que je destinais conséquemment au Gymnase,
— Lisez-la. Si vous la trouvez bonne, veuillez la remettre à Koning. Si elle demande des remaniements, peut-être vous en chargerez-vous. Si elle est mauvaise, nous sommes en hiver, jctez-la au feu!
Le temps se passe. Je ne revois plus Gondinet qui, sauf les jours de séance qu'il passait dans un petit appartement de la cité Rougomont, cachait ses relations avec une femme du monde dans un coin inconnu de banlieue. Aucune nouvelle de Koning, lorsqu'un matin, Pierre Berton, mon voisin, me dit :
— Il s'en passe une bonne au Gymnase. Koning a trouvé sur son bureau un manuscrit sans nom, il est entiché de la pièce et l'auteur ne se présente pas.
Ne pouvant supposer qu'il s'agissait de moi, je me contentai d'envier le sort de ce confrère confit en discrétion et je patientai. Enfin, je me décide à écrire à Léon Supersac, lecteur au Gymnase, et je reçois la réponse qui suit :
« Cher ami,
(( On me remet à l'instant même votre petit mot au Gymnase. Je rencontre aussitôt Koning qui, sur le titre : Vieille Histoire me dit : Mais c'est la pièce que je réclame partout, ayant fait mettre au Figaro : « L'auteur de la pièce où se trouve Mme de Verce signy est prié de passer au Gymnase. » Il vous prie, par ma voix, de vouloir bien aller chez lui, samedi matin, à onze heures, rue Cambon. 11 trouve la pièce très jolie. C'est donc, je crois, pièce reçue.
(( Bien des amitiés.
« LÉON Supersac. »
Je me remis chez Koning qui m'ouvre les bras. Il est enchanté. Mme Pasca est ravie. On lira dans quinze jours et j'apprends le soir même que Gondinet, estimant la pièce excellente, l'avait déposée sur le bureau de Koning avec une lettre qui s'était égarée.
Huit jours après, billet de Koning :
« Mou cher Duval,
« Allez voir Alexandre Dumas, 98, avenue de Villiers, lundi matin, à dix heures.
« Poignée de main.
Qu'est-ce que Dumas venait faire en l'occurrence ? J'y vais. Il s'exprime en ces termes :
— Mon cher confrère, Koning, vous le savez, a dévoré votre manuscrit. Par excès de précaution, il m'a prié de le parcourir à mon tour, afin de lui exprimer mon opinion. J'ai été catégorique. Votre œuvre est remarquable. Je vous indiquerai seulement une scène à arranger au deux. Veuillez me la relire, nous ferons le changement ensemble.
Dans cette scène il s'agissait d'une femme mariée, mère de famille, qui se retrouve face à face avec un ancien amant. Ayant monté la scène de ton et redoutant que le public fût tenu trop longtemps en haleine, à un moment où la femme jetait son éventail à la tête de son ancien séducteur, je faisais entrer un domestique. La femme interdite lui disait: « Je vous ai sonné pour que vous me ramassiez mon éventail! » Le domestique se retire et la scène continue.
— Voilà, me dit Dumas, le passage à modifier. Le
geste de votre héroïne n'est pas suffisamment éloquent pour excuser une entrée qui, par cela même, devient inutile. Coupez-la. Ah! si vous aviez trouve un mot définitif... Tenez, comme celui de mon père... Un jour il se rend chez Mme Dorval dont il était fort amoureux. Il veut la prendre. Elle se débat, et, se sentant faiblir, agite une sonnette placée près de la cheminée. Un valet arrive. Mme Dorval demeure interdite. Que va-t-elle lui dire? Dans son trouble, elle balbutie : « Apportez-moi un verre d'eau! » Et mon père, sans se déconcerter, ajoute : « Dans une cuvette! » Coupez donc et reportez le manuscrit à Koning. 11 a dû décacheter ce matin une lettre de moi dans laquelle je lui dis tout le bien que j'en pense.
Je remercie Dumas et reporte le manuscrit.
— J"ai lu la lettre do Dumas, me dit Koning. Les louanges qu'il vous prodigue ne me permettent pas d'hésiter plus longtemps. Nous lisons la semaine prochaine.
Quarante-huit heures après, nouvelle convocation de Koning qui, cette fois, me tutoyant :
— Mon cher, je veux être franc avec toi. Le Gymnase ne va pas. Pour attirer le public j'ai besoin d'un nom retentissant. Accepterais-tu un collaborateur? Tu es trop jeune pour te fâcher de la proposition.
— A qui as-tu pensé?
— Ton œuvre est si parfaite qu'il faut une plume d'or pour la retoucher. Octave Feuillet t'attend.
Va pour Octave Feuillet. J'eusse préféré Dumas, mais je savais de quelle ingratitude on avait payé ses
MÉMOIRES d"uX PARISIEN 307
collaborations, et puis, en somme. Feuillet, que de Goncourt appela si justement le « Musset des Familles », me représentait le peintre distingué de l'élégante bourgeoisie, de la bonne compagnie de province de la noblesse. Je sonne. Il me reçoit dans son lit.
— Cher monsieur, me dit-il, j'ai lu. C'est ravissant! Mais vous voyez dans quel état je me trouve : immobilisé par des douleurs, et sous la menace d'un procès de la part de Koning si je ne lui livre pas dans les délais convenus une pièce promise et loin d'être achevée.
Il s'agissait du Roman Parisien, qui ne réussit pas.
— Dans ces conditions je ne puis que vous faire une promesse, celle d'écrire immédiatement à Koning et de lui recommander votre œuvre avec toute l'insistance dont elle est digne.
Me voilà encore chez Koning. Je lui traduis mon espérance que les avis de Dumas et de Feuillet lui enlèveront dorénavant toute hésitation. Il me le promet, ajoutant que la saison avançant, il ouvrira décidément avec moi en septembre.
Six semaines après, Koning me prie d'aller lo trouver à Trouvillc où je le rencontre avec Hector Crémieux.
— Mon cher, j'ai parlé de ta pièce à Crémieux. 11 m'a demandé à la lire, il l'estime remarquable. Seulement il lui est venu une idée. Ta Vieille Histoire c'est la vieille histoire d'une femme. Pourquoi ne pas généraliser ton sujet et intituler ta comédie -.Les Vieilles Histoires. Crémieux se chargerait des. remaniements.
Je ressentais beaucoup d'afTection pour Crémieux, mais de lui à Dumas il y avait vraiment un peu trop de distance. Je refusai la collaboration et repris ma pièce qui attend toujours. Mme Pasca ne s'en consola pas.