‹ Mémoires d'un parisien: première périodeChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

V Indépendance Dramatique. — Camille Doucet à l'Académio Française. — Hortense Schneider. — La nudité de Mme Tliierrct. — Ludovic Ilalévy. —La librairie démocratique A. Rion. — Blanche iJaretti. — Charles Narrcy. — Marie Cabel. — Marie Favart. — Alice Ducasse. — J'ouvre les portières.

Tandis que nous étions oncorc étudiants, je fis avec Monval mes premiers pas dans le journalisme.

Il existait dans l'impasse des Martyrs un journal intitulé h' Indépendance Dramatique., dirigé par un nommé Deschamps, qui payait ses rédacteurs avec des billets de premières. La critique y fleurissait libre. Deschamps ne recommandait aucune esthétique ; il se contentait de satisfaire trois haines invétérées contre Casimir Bonjour, Ponsard et Camille Doucet, lesquelles n'effrayaient ni Monval, ni moi. Nous les partagions, ayant eu pour professeur M. Napoléon Theil, qui tint sa place dans l'enseignement, dont le seul défaut consistait à écrire tous les six mois une comédie en vers que deux fois par an lui refusait la Comédie-Française, de nous la lire en nous forçant à l'admirer, mais qui, par compensa-

tion, aussi violemment que Deschamps, s'abreuvait de liel chaque fois qu'il prononçait le nom des trois susnommés!

A la grande satisfaction du rédacteur en chef de V Indépendance Dramatique^ nous arrosâmes cette feuille de chou de diatribes rehaussées de citations nombreuses. Je publiai des extraits de Casimir Bonjour qui me valurent les félicitations des dix-sept abonnés composant notre clientèle :

Quoi! le timbre d'Anvers! Eli! qui diantre m'écrit! Ah! c'est monsieur Dupré : voyons ce qu'il me dit. Oui, nous devons, monsieur, aller chez le notaire : Vous savez qu'il attend depuis au moins deux mois.

Jaloux de mon succès, Monval foudroya Ponsard, s'étonnant qu'un mauvais poète dauphinois eiit osé s'asseoir entre Racine et Corneille pour tenir tête à Hugo, alors qu'il ne possédait pour tout bagage qu'un vers demeuré classique :

Elle vécut chez elle et fila de la laine.

Ce qui m'exhorta à me montrer plus sévère encore pour Camille Doucet, lequel, avouons-le, prêtait complaisamment le flanc.

Camille Doucet lut mon article. Par quel hasard? Le destin a ses secrets. Quelques mois après, chargé par une Revue de rendre compte de sa réception à l'xVcadémie Française (1866), je commentai le début de son discours dans lequel, après avoir remercié l'Académie de l'honneur qu'il lui devait, il ajoutait : (( Honneur tel à mes yeux que la joie de l'obtenir n'a pas seulement comblé tous mes vœux, mais qu'elle a

ôté à mon cœur satisfait jusqu'à la pensée d'en former d'autres. » L'occasion s'offrait belle d'en conclure qu'il renonçait au théâtre et de l'en féliciter. Le lendemain je reçois une lettre du nouvel académicien. Il me priait de passer chez lui. Je saisis l'occasion. Étonné de ma jeunesse, il me mit à l'aise avec une bienveillance parfaite, me parla d'Alfred de Vigny, s'excusa presque d'occuper son fauteuil et, de sa petite voix grêle que j'entends encore :

— Cher monsieur, Vigny eut une grande désillusion dans son existence. Capitaine à vingt-six ans, il caressait le rêve d'entrer en Espagne, Son régiment fut laissé en garnison à la frontière, et le duc d'Angoulême enleva sans lui le Trocadéro. Si j'ai aujourd'hui la satisfaction d'être Immortel, c'est que l'Empereur, plus soucieux de ses partisans que le duc, n'a pas voulu que je demeurasse en deçà des Pyrénées. Je n'en tire d'autre vanité que d'avoir été poussé par lui.

Il n'en dit pas davantage et je demeurai un peu à court.

Quelques années plus tard, concourant pour un prix de l'Académie avec un ouvrage intitulé : Histoire de la littérature révolutionnaire, j'appris que Camille Doucet n'avait rien négligé pour que je l'obtinsse. Je courus l'en remercier. Il corrigeait les épreuves de ses Œuvres complètes.

— Asseyez-vous, me dit-il.

Choisissant un feuillet au hasard, il lut :

Enfin! j'en étais sûr... Girardot et le comte Vont sortir... Je descends avec eux et remonte.

Si, pendant mon absence, un paysan venait, Seul, ou bien amené par monsieur Pcrinet...

— Périnet? — Périnet! — le monsieur qui me quitte.

— Ah! très bien, Périnet... — Je reviens tout de suite. Qu'il attende un moment... j'ai besoin de le voir; Avec beaucoup d'égards il faut le recevoir.

Tu comprends? — Certe.

Puis, me tendant le feuillet :

— Je vous le livre.

Je ne le pris pas.

Il me reste encore un souvenir de mon passage à V Indépendance Dramatique.

Doschamps me confie le rendu compte d'une première représentation au Palais-Royal. J'oublie le titre de la pièce. J'occupe le dernier rang de balcon et m'adosse contre une loge où trône Hortense Schneider, accompagnée de ce qu'on appelait alors un gandin. Au fond une grosse dame, s'épanouissant dans ses rires. Schneider laisse tomber son éventail, je le ramasse. Le rideau baisse. Engagé dans le remous des spectateurs gagnant les couloirs, je fais le tour, frappe à la loge de la diva et, le cœur battant, lui remets l'objet. Elle me remercie. Je lui décline ma qualité de critique, elle sourit et me désigne un siège. 11 faut savoir de quel prestige Schneider jouissait déjà pour comprendre ma joie. Je la voyais de près! Je frôlais sarobe! J'allais l'entendre, et nul doute que de ses paroles je ne tirasse les plus inespérés prolits. Elle se tourne vers la grosse dame et, poursuivant une conversation engagée avant la fin de l'acte :

— Non, jamais tu me persuaderas qu'on puisse faire de la bonne sauce tomate à la graisse!

— Puisque je te l'aftirme! riposte la grosse dame. L'oignon, le thym — il faut du bouquet! — corrigent le goût de la graisse qu'il est préférable d'emprunter au veau. Sans cela!

Le sujet ne fut épuisé qu'après les trois coups du régisseur. Je saluai Schneider et m'apprêtais à sortir lorsque la grosse dame me tirant par le pan de ma redingote :

— Retiens cela, jouno homme. La recette est de la mère Thierret.

Oh! mes illusions !

Le gandin n'avait pas bronché.

Ma déception ne m'empêcha pas d'admirer plus tard l'héroïne des Variétés. Quant àMmeTiiiorret, je devais me retrouver avec elle aux lioulfcs dans des conditions particulières.

J'accompagnais Paul Colin, médecin du théâtre. Pendant un entr'acte, Thierret le réclame. Colin m'emmène avec lui. Je l'accompagne, bien décidé à demander à Thierret si sa recette n'a pas varié. Elle était en chemise. Sans s'occuper le moindrement de moi :

— Mon petit Colin, je suis tombé ce matin sur mes fesses, tu vas m'en dire les conséquences.

Et, nouvelle Phryné, elle laisse glisser le linge, en me disant :

— Ferme les yeux. Tu serais ébloui !

11 est impossible de décrire le spectacle de ces chairs débordantes et ridées! Les juges d'Athènes l'eussent condamnée à ramer sur des galères! Et c'est ainsi que je puis me vanter d'avoir vu Thierret dans le costume d'Eve! Honneur qu'on ne devait pas se disputer même dans l'ilc de Tulipalan!

A cette époque, deux bonnes fortunes m'arrivèrent à la fois. Je fis la connaissance de Ludovic Ilalévy, et un éditeur me commanda deux livres.

Outre ceux déjànommés, j'avais encore pour camarades de lycée Paul Richard, qui fut médecin, son frère Albert, ancien secrétaire de Gambetta, aujourd'hui avocat connu, et Bréguet, le fils de l'illustre horloger dont Ludovic Halévy épousa la sœur.

Bréguet et Albert Richard écrivirent une pièce en un acte : Pauvre Enfant! la présentèrent aux Délassements Comiques ; elle fut reçue. Voilà mes deux amis parés d'une auréole que Monval et moi — simples critiques — enviâmes aussitôt. Le jour de la représentation, Ludovic Halévy m'invite à diner chez Bonvallet, je crois, avec son beau-frère et les deux Richard. 11 ne jouissait pas alors de la grande réputation acquise si légitimement depuis, mais, par un hasard providentiel, j'avais vu jouer, tout enfant, aux Folies- Dramatiques, un vaudeville de lui : Rose et Rosette. Je savais même par cœur un couplet qui se chantait sur l'air de La Famille de l' Apothicaire :

Quand sur la porte d'un boudoir J'aperçois l'enfant de Cythère, Je ne sais pourquoi je crois voir L'écriteau d'un propriétaire !

11 m'sembl' que dans l'appartement L'enseigne n'est pas mensongère!...

Elle annonce un amour vacant Qui voudrait bien un locataire.

Je le lui récitai. Il m'en sut gré. Le dîner terminé nous entrâmes aux Délassements. Les trois coups

sont frappés. La toile se lève. Subitement le régisseur lève les bras au ciel et s'écrie :

— J'ai oublié la trompette!

Bréguet et Richard pâlissent. Halévy demande une explication. Tout à l'heure, dans le bureau d'omnibus où se déroule l'action, entrera une femme tenant un nourrisson dans ses bras. Pourrendre les vagissements de l'enfant, une trompette est indispensable. Ludovic Halévy comprend l'importance de l'omission. Il fait un bond hors des coulisses, court le quartier pour trouver l'instrument, avise un bazar fermé, frappe afin qu'on ouvre, saute sur l'objet d'un sou, donne un louis dont, faute de temps, il ne réclame pas la monnaie, rentre au théâtre, juste au moment où paraissaient la nourrice et son précieux fardeau. Cédant à son instinct dramatique, il sent qu'est ici la réplique, embouche la trompette... Contre-temps funeste! Elle était bouchée !

Ce léger accroc corrigea Bréguet do l'envie d'écrire pour le théâtre. Le lendemain il se constituait prisonnier à Louis-le-Grand, décidé à se présenter à Polytechnique. Six mois après il y entrait dans les i)ons numéros. La mort vint l'y chercher.

Je passe à la commande des livres.

Sous l'Empire, le parti démocratique, jugeant que le plus sûr moyen de créer des adversaires au régime consistait à instruire le peuple, organisait des lilmiiries éditant k bon marché des livres classiques ou simplement d'instruction. L'exemple lui en avait été donné par un ancien combattant des Trois Glorieuses, A. Rion. Quand je l'ai connu, Rion comptait cin-

quante ou cinquante cinq ans, ressemblait à Béranger et représentait le libéral dans toute sa splendeur. U aimait à raconter comment — tout jeune — il fit partie de la Société Aide-toi, le Ciel t'aidera, fondée dans le but d'appuyer l'opposition constitutionnelle; comment, le â6 juillet 1830, il prit la parole devant les journalistes et les députés républicains réunis dans les bureaux du National; comment il prit part à !a résistance du Temps envahi par la police, occupant la droite du rédacteur Baude, qui protesta en termes éloquents; comment il collabora aux premières barricades, lit le coup de feu au Pont des Arts, poursuivit les Suisses, et cela avec une verve méridionale qui, si elle ne convainquait pas tous les auditeurs, rassemblait du moins les passants. Lorsqu'il arrivait à 1848, son éloquence s'échauffait encore; à 1851, ça devenait de la rage.

A. Rion devait sa petite fortune au hasard. Ancien secrétaire de la loterie du Lingot d'Argent, possédant en cette qualité plus de cent mille noms et adresses, il les échangea, lors de la fondation du Bottin, contre une somme destinée à alimenter sa future bibliothèque.

Chaque volume se vendait dix centimes. Plus tard la Bibliothèque Bleue, qui suivait ses errements, ne put établir les siens à moins de cinq sous. Aujourd'hui les mêmes publications atteignent soixante et quatrevingt-quinze centimes. A. Rion sut donc le moyen non seulement de préparer les voies, mais de distribuer un papier à un prix dérisoire.

Sur le conseil de Mottu qui publiait alors une Encyclopédie à laquelle je collaborais de temps en

temps et où je rencontrai pour la première fois Pellelan, Lockroy et Jules Claretie; do Mottu que je vois encore, les cheveux au vent, pérorer le 31 octobre place de l'Hôtel-de-Ville, A. Rion me pria do passer dans ses bureaux, sis rue de Rivoli, et me demanda de la copie. Je lui proposai d'annoter les Pensées de Pascal, puis, s'il se montrait satisfait du travail, le /?ene deXhateaubriand.

— Cher monsieur, me répondil-il, je crains que vous ne compreniez mal le but que je poursuis. Pascal a fait, sans doute, de précieuses découvertes dans les sciences, mais la classe ouvrière que je vise, se moque comme du Pape de la doctrine et du livre de Jansénius. Quant à Chateaul)riand, vous semblez ignorer qu'il réagit contre la libre-j)ensce et ce qu'aux Tuileries on appelle la démagogie. M. Mottu me dit que vous avez fait des études scientifiques. Je vous commande un livre sur VHistoirc nalurelle des poissons et un autre sur Y Intelligence des animaux. Chaque volume vous sera payé soixante francs. J'acceptai!

Le pauvre A. Rion mourut pauvre. Mes deux volumes, qui, je crois, furenl les dcrjiicrs de la collection, ne l'avaient pas enrichi.

Je supplie mes lecteurs de croire que les cent vingt iVancs de A. Rion ne me tournèrenl pas la tète, mais, l(^ lendemain de l'apparition de mes deux opuscules, j'! mo sentis de taille à satisfaire enfin les besoins d'un cœur débordant. La timidité faisant place à l'îissiu'ance, je me convainquais tous les jours de la stupidité de Chérubin qui se conl(Mitait d'embrasser les chênes à défaut de dryades.

Je jetai mon dévolu sur une charmante artiste qui faisait alors les beaux soirs de l'Opéra-Comique, a])rès avoir fait ceux du Théâtre-Lyrique : Blanche Baretti. Je dél)utai par l'envoi d'un sonnet, demeuré sans réponse, et bientôt suivi d'une lettre réservée au môme sort. Décidé à briser les vitres, j'allais envahir sa loge et me précipiter à ses genoux, lorsque je rencontre un ami de mon père, Charles Narrey, dans une pièce duquel a, je crois, débuté Porcl, et que Tamitié deDumas fils rehaussait d'un prestige momentané. Je lui conte ma peine.

— Venez me voir dimanche matin, 10, place Breda ; nous arrangerons cela.

Au jour fixé j'accours. Je trouve Baretti en peignoir, faisant les honneurs de la maison. Je m'étais confié à son protoclour !

Dans un jeune cœur les vides sont aisément coml}lés. Me voilà fou de Marie Gabel. Ne riez pas! Tout Paris partageait mon admiration. « Mme Cabel! écrivait Théophile Gautier ; comment rêver une facilité plus étincelante, une vocalisation plus heureuse, un brio plus communicatif? Quelles brillantes fusées de notes! Quelles cadences perlées! » Elle traînait derrière elle une cour d'admirateurs recrutés parmi les hommes influents du second Empire, les artistes, les lettrés. Qu'elle chantât Le Bijou perdu, Jaguarila l'Indienne, Le Sonrje d'une nuil d'été ou n'importe quelle pièce du répertoire, les bravos partaient aussi nourris, les cris d'enthousiasme montaient aussi unanimes. J'avais l'aplomb de ne m'en point déconcerter.

A une soirée que donnait Mme Viardot, je ressentis

la joie de rencoiilrer l'objet de ina ilamine. 11 jouait à cette époque, le Chat Botté de Grisar, et le travesti ajoutait encore à ses charmes. Je me risque, l'entreprends, invoque sa pitié!... Elle part d'un grand éclat de rire, m'entraîne dans un coin, et là, à voix basse, me raisonne si gentiment, si spirituellement, si tendrement aussi, qu'après m'avoir autorisé à lui baiser le bout des doigts, elle me renvoya confus, mais d'une confusion sans rancune, puisque je partais en emportant une faveur.

Longtemps après, en 1875, un trente et un novembre, je venais d'accompagner Virginie Déjazet à sa dernière demeure, et je cherchais le fiacre à galerie qui m'avait conduit au cimetière, quand je fus rejoint par Mme Ugalde. La neige tombait drue et les voitures se faisaient rares. Mme Ugalde me demande l'hospitalité pour une amie, et aide à monter une dame voilée, d'un embonpoint de nature à inquiéter le cavalier le plus galant. La voiture partie, ladamefredonn(> :

Mon niaitre a des palais Peuplés de pages et de valets.

— Mon travesti du ChatlioUc! Marie Cabel !

— Cette fois, me dit-elle, je ne vous donnerai pas mes mains à baiser, il me faudrait quitter mes gants et l'on gèle. Mais comme vous seriez désillusionné si je vous avais écouté chez Mme Viardot!

— A défaut de vos mains, il y a les joues !

Je relevai son voile, l'embrassai à pleine bouche. Et, Dieu me damne! j'ai craint un moment qu'elle ne cherchât à m'en être reconnaissante!

MÉMOIRES d'un PARISIKN 41

Alors je songe à Marie Favart qui battait son plein à la Comét lie-Française. Elle me représentait dona Sol, Marion de Lorme, Athalie, et aussi et surtout Camille, la princesse Lisbeth, la Muse de La Nuit d'Octobre^ car elle incarna les héroïnes de Musset avec toute la puissance de sa distinction, de sa beauté et de son talent. Quelque temps après, l'occasion s'offre à moi de l'approcher. Une délégation des étudiants me charge de lui présenter à la sortie un bouquet, à l'occasion de la reprise (V flernani. A cette heure, je suis encore devant le concierge de la Comédie. Je m'efface pour laisser passer Mme Victor Hugo, devant laquelle toutes les tètes s'inclinent. Favart parait. Je pérore, j'offre les fleurs — des roses blanches, — elle me tend sa robe pour les recevoir — une roble de velours noir brodée de jais — me remercie de cette voix chantante qui vous berçait et monte dans un fiacre. Je suis la voiture des yeux. Une folie me prend. Je cours, grimpe derrière le sii)in, sachant qu'il m'entraînerait jusqu'à la rue des Écuries-d'Artois, où elle demeurait. On construisait place de la Comédie. Le char numéroté s'arrête devant un angle formé par des planches. Un homme surgit, s'installe à côté d'elle, le cocher fouette. Je reconnais Hcrnani ou plutôt Delaunay. J'abandonne mon projet, montre le poing aux Dieux et rentre chez moi, jurant qu'on ne m'y prendrait plus.

On m'y reprit.

Guéri de Favart, je cherchais toujours l'occasion d'aimor, quand, un jour, à la Bibliothèque impériale, je rencontre Monval.

— Tu es un homme du monde? me demande-t-il.

— A quel propos cette question superflue?

— Voilà. Ce soir il y a bal masqué au Chûtelet. J"y conduis deux dames comme il faut. Deux, c'est beaucoup. Si tu consens à servir — sans arrière-pensée — do cavalier à l'une d'elles, trouve-lui à minuit et demi au foyer. Convenu?

— Convenu.

J'arrive à l'heure dite et j'aperçois Monval entre une laitière et une cantinière portant le costume de La Fille du Régiment. Toutes deux masquées. Monval me confie la laitière. Au bout (ie ^quelques instants, répugnant à Terpsychore et la fille du régiment voulant danser, Monval me propose un échange ; j'accepte, je passe à l'armco.

Du chapeau de la fille du r(>giinont s'échappait un magnifique chignon blond, parfumé dambre. Il n'en fallait pas tant pour me griser. Au premier tour de valse je me sens troublé, conquis au second, éperdu au troisième. Je supplie ma danseuse de me dire son nom. Elle refuse. J'observe que Monval sera moins discret. Elle me répond que Monval est un ami sûr, à qui elle et sa sœur se sont confiées, et que je n'en tirerai rien. J'en acquis bientôt la conviction. Je perdis ma nuit à insister vainement. Le jour commençant à poindre et les deux mystérieuses sentant le besoin de rentrer chez elles, je demande à ma cantinière la permission do lui offrir le bras jusqu'à la première voilure. Kilo accepte. Nous descendons, suivis de l'autre couple. Comme nous franchissions la dernière marche, un malheureux pierrot tombé du haut de l'escalier vienf se fracasser ie crâne à nos pieds. Ma compagne a un mouvement d'horreur qui

dérange son masque. Je constate deux grains de beauté sur la joue droite. Elle rajuste son loup. Une voiture. Je quitte la compagnie.

Quinze jours après, traînant avec moi l'ennui d'une déception nouvelle, je prends une place au Théâtre Lyrique où l'on donnait la Jolie Fille de Perih, de Bizet, et j'écoutais la jolie phrase de violoncelle qui accompagne l'entrée de l'héroïne, quand, ô surprise ! je constate, à la lorgnette, que la susdite héroïne porte deux grains de beauté semblables à ceux entrevus au Châtelet grâce à l'ingérence du malheureux pierrot ! Je reconnais la voix de ma fille du régiment, sa taille (quelle taille!), ses gestes. Je consulte le programme : Alice Ducasse.

Le rideau baissé sur le premier acte, j'assiège la loge de l'artiste stupéfaite de ma présence. Mon vieil ami Melchissedec qui, dans la pièce, lui donnait la réplique, me prend pour un aliéné et ne me cède la place qu'après s'être promis de veiller sur les jours de sa camarade. Seul avec elle, je m'écrie :

^ Ma chère et grande artiste, que faire pour mériter la joie de vous voir autre part qu'ici?

— Il y a des femmes, me répond-elle, qui vendent l'hospitalité qu'elles donnent. Moi, je la paie. Je vous ouvrirai ma porte le jour où l'idée me vien(h-a de vous olTrir deux sous.

Et comme je tendais la main :

— Attendez ! Avant tout, il faut les gagner.

Je laisse à penser si je demeurai embarrassé devant un semblable ultimatum. Je me retirai et, durant toute la représentation, songeai au moyen de mériter la prime.

44 MÉMOiHKs d'un parisien

Le lendemain je l'avais trouvé.

Je vais au Temple. J'achète des savates, un panlatalon de toile, une blouse et une casquette. Le tout dans le plus déplorable état. Je m'entoure la figure d'une mentonnière. A onze heures de nuit, je revêts le costume et fais sentinelle devant la sortie des artistes. Comme, la représentation terminée, Ducasse se dirige vers la voiture qui stationne, j'ouvre la portière et retends la main. Elle y met deux sous.

— Merci, madame la comtesse. Votre cavalier du Chàtclet vous les rapportera demain.

Un éclat de rire me répond et je cours caclier ma honte.

Je reçus, la scmaiiui suivante, une invitation à diner chez elle, avec sa mère, sa s(eur et Monval, qui, je l'en ai soupçonné, jalousait un peu la plaisanterie. J'appris à connaître mon hôtesse. Je devins son ami ; la plus respectueuse sympathie ayant fait place à quelques heures d'emportement.

Je demande pardon à Alice Ducasse de rappeler un passé qui nous vieillit. 11 suffira qu'elle le conteste pour qu'on lui donne raison, car, pareille à la fée des Légendes, elle sera éternellement jeune et ma profonde amitié ne la démentira pas.

Page 1