CHAPITRE IV
Albert Dclpit. — Le Danle. — Charles Gounod. — La première représentation de Cinq-Mars. — La revue en vers. — Cormon, directeur du Vaudeville. — Le château do Pontchartrain. — La comtesse d'Osmond. — Madame de Paiva. — Arsène Iloussaye. — Tiiéophile (lautier. — Paul de Saint- Victor. — Dallard. -- Une fille de marbre. — Thomas Sauvage. — Le père Godard. — Benjamin Godard. —Madeleine Godard.
L'amour ne m'occupait pourtant pas au point que je lui sacrifiasse mes projets d'avenir.
Les hasards de l'existence me firent rencontrer dans le monde un aimable garçon à peu près de mon âge qui, lui aussi, cultivait les Muses. Nous nous donnâmes rendez-vous le lendemain chez Peters, désireux de faire plus ample connaissance. Je me souviendrai longtemps de ma surprise, quand, au milieu du dîner, il se leva subitement, me fit lever également, et me dit :
— Regardez-vous comme moi dans la glace. Paris nous appartiendra. Nous avons deux têtes de lions !
Je compris l)ienlùl que par là, Albert Delpil voulait laisser entendre qu'il en possédait une.
11 s'abusait. Sa physionomie accusait seulement une ferme volonté de parvenir. On devinait à l'éclat de ses yeux gris semés d'or, à sa voix assurée, et aussi à la distinction de sa personne, qu'il se taillerait vite un chemin.
Au dessert, nous avions déjà tracé les grandes lignes d'un opéra pour Gounod (un ancien Saint- Louis) que nous intitulions : le Danle. Un mois après, le premier acte écrit, nous frappions à la porte du maître qui, si mes souvenirs ne me trahissent pas, demeurait alors rue La Rochefoucauld. Inutile d'ajouter qu'il ignorait nos noms. Il nous reçut avec une extrême urbanité (6 le charmeur!), nous pria de lui raconter la pièce, puis de lui lire le premier acte. Que tant de condescendance serve d'exemple aux orgueilleux !
— Pas mal ! nous dit-il, la lecture terminée. Je crois avoir découvert, en vous écoutant, un ou deux vers douteux, mais cela arrive. Dans mon 67î/sse, avec Ponsard j'ai commis plus de dix fautes de ponctuation musicale qui existeraient encore sans l'intervention de Berlioz. En voilà un qui ne plaisante pas dans sa haine des « pacolilleurs », comme il se plaît à appeler quelques-uns de nos confrères. Je rétablirai les erreurs. Mettez-vous au second.
On supposera notre joie ! Je quittai le maître me demandant si vraiment Delpit ne prophétisait pas en vantant le léonisme de nos têtes. Nous continuâmes notre besogne avec l'ardeur d'hommes de lettres convaincus de débuter par un coup de maître. Gounod
écouta les deux autres actes avec la même attention et les mit dans ses cartons. Décidément Paris nous appartiendrait !
Ce fut quelques années après, pendant la guerre, dans une lettre datée de Blackheath, près de Londres, que Gounod s'excusa de nous renvoyer le manuscrit. Delpit et moi, soldats, sacrifiions alors les guirlandes d'Euterpe aux lauriers de Bellone. Nous trouvâmes l'oubli dans nos inquiétudes.
Gounod m'en reparla dans la suite.
Ce soir-là, se donnait à l'Opéra-Comique, la première représentation de Cinq-Mars. Chargé de la Soirée Parisienne, à V Evénement, je suivais la représentation dans les coulisses, lorsque Gounod s'approche de moi.
— Mon cher ami, je viens réclamer de vous un service. Parmi mes interprètes existe une demoiselle Lévy, débutante, qui tique sur un fa dièze. Elle va entrer en scène, si elle le rate, j'aime mieux ne pas rentendrc. Je descends (il désignait un escalier con- < luisant dans les dessous) pour ne remonter que son morceau Uni. Suspendez-vous à sa bouche, et quand j'apparaîtrai, apprenez-moi la vérité, fût-elle cruelle.
11 me laissait dans un embarras extrême, peu familiarisé que j'étais — et suis encore — avec les dièzes. Si j'induis Gounod en erreur, il ne me le pardonnera pas et je passerai pour un sot! A qui demander conseil? Personne à mes côtés, sauf un pompier probablement aussi mal que moi renseigné sur les arcanes du solfège. 0 joie ! j'aperçois le chef de chant du théâtre qui se dirige vers moi, Heyberger, un brave Alsacien... Je lui conte ma peine. Si mademoiselle
Lévy chante juste il se mouchera. Je suis sauvé ! Mademoiselle Lévy chante. Mon complice se mouche. Gounod reparaît.
— Cher maître, lui <lis-je, très fier, mademoiselle Lévy...
— Je sais, me répond-il.
11 avait écouté quand même.
Alors, dans sa joie de n'avoir pas été trahi :
— Vous savez que votre Dante me plaisait beaucoup. C'est Carvalho qui n'en a pas voulu. Il est jaloux et sa maitrcs.se s'appelle Béatrix.
Albert Delpit marcha vite. Il publia plusieurs romans qui attirèrent l'attention, des vers qu'on apprécia. Son beau geste, après la Commune, quand il voulut sauver la vie à Rosse!, lui valut une réputation qu'il soutint.
Séparés par les événements, nous nous retrouvâmes en 1874, date à laquelle il m'écrivit la lettre suivante :
« Clif^r ami !
« Je nourrissais depuis une (juinzaino une idée intelligente : mais j'attendais j)our t'en faire part, la représentation d'hier.
(( Cormon, le directeur du Vaudeville, est mon ami. Il m'a promis de me jouer une pièce. Et, comme je ne veux désormais faire que du théâtre en vers, je ne m'étais pas encore mis à la besogne pour lui. Mais voilà ce que j'ai imaginé. Que dirais-tu si nous faisions ensemble une revue de 1874, en vers? Pour le Vaudeville : trois laldeaux, légers, très soignés de
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forme et passalilement satiriques? II n'y a, selon moi, qu'une chose difficile là-dedans : trouver un point de départ original. Que diable! à nous deux, nous en viendrons bien à bout. II me parait difficile, pour ne pas dire impossible, de se passer du compère. En tout cas, nous causerons de cela dans quelques jours. Je vais à Paris, vers le 9, porter mon roman, et j'y passerai deux jours. Le l'^'" octobre, je serai de retour. Il faudra présenter la pièce en novembre. Je travaille beaucoup. Outre mes romans — le pain ! — je termine un grand drame en cinq actes et huit tableaux, en vers, intitulé : Jean-Nu-Pieds. L'idée est prise à mon roman qui paraît actuellement dans La France Nouvelle. De plus, je corrige les épreuves d'un volume de poésies intitulé : Les Dieux qu'on brise. Tu vois que je ne perds pas mon temps,
« Creuse mon idée, réfléchis ; nous en causerons,
« Vieille amitié de ton ami,
« A, Delpit.
« Maison Panevelle, Fécamp. »
Je reproduis la lettre de Delpit parce que son idée était de celles qui tentèrent depuis bien des directeurs et nombre d'auteurs. Réhabiliter la revue en lui donnant un côté aristophanosque, remplacer les chansons imbéciles par des morceaux d'une jolie facture, les trivialités du dialogue par des passages vraiment satiriques ; au lieu de conlier à des grues innommables le soin d'exciter les bas appétits d'un public idiot, mettre le fouet d'Archiloque entre des mains d'artistes dont la verve et l'esprit amuseront une salle choisie, cela représentait évidemment une
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amiisant(3 besogne. Nous nous mîmes à l'onivre et présentâmes un scénario à Cormon. Le pauvre Cormon tremblait devant tout : la politique, les gens en place, la presse, les salons parisiens, les artistes en vogue. Il vit le théâtre du Vaudeville envahi le soir de la représentation par une nuée de revendicateurs. Nous renonçâmes à poursuivre notre travail, et notre revue eut le sort des Sonnets à la lune.
Albert Delpit prit de nombreuses revanches. Jean- Nv-Pieds fut un succès ; le Fils de Coralie, presque un triomphe. U» conquit la Revue des Deux- Mondes. Malheureusement la maladie, conséquence d'un amour mystérieux et dramatique dont je n'ai pas le droit do dévoiler les secrets, lit son œuvre et il disparut à l'heure où l'Académie commençait à le guetter.
Gounod venait d'enfouir notre Dante, quand j'allai passer mes vacanci's à Neauphle-le-Château, où, comme j'ai déjà eu roccasion de le dire, vilh'giaturait mon père.
Dans ma prime jeuness.;, j "avais visilé le château de Ponlchartrain, situé à quelques pas de Neauphle et où reposait le corps de la comtesse d'Osmond, morte laissant derrière elle les regrets, non seulement de ceux qui vivaient dans son intérieur, mais des paysans dentelle s'improvisait volontiers la bonne fée. J'avais vu, les jours d'anniversaire, les habitants de Ponlchartrain, de Neau|)hle-le-Chàteau, de Neauphle-le- Vieux, de Maurepas, de Plaisir, de Grignon, déposer des (leurs sur sa tombe creusée au milieu du parc et entretenue par l(> pieux souci des jeunes lilles de la localité. Un jour le bruit se répand (jue le comte d'Os-
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mond, le fils, a cédé le château — et la tombe — à une étrangère. Grande rumeur qui s'accentue de ce fait que l'étrangère se recommande mal, passant pour avoir rôti de nombreux balais en Pologne, en Russie, à Londres et à Paris. La rumeur s'accroît quand la nouvelle propriétaire prend possession de son domaine en costume de postillon, tenant en mains quatre vigoureuses postières attelées à un breack. On s'informe. On apprend que Mme Païva personnifie un passé plus mouvementé encore que celui supposé par les villageois. On s'indigne à l'idée que les dépouilles de la comtesse d'Osmond resteront sous la garde de l'aventurière ; on se révolte et, après de nombreux charivaris, on se décide à arracher des grilles le blason familial de la morte.
Mme Païva s'en vengea en ajoutant à son nom une particule qu'elle tenait cachée, en faisant assavoir à ses vassaux son droit au titre de comtesse, en remplaçant l'ancien personnel par une livrée de pacotille, enfin en rossant quelques dissidents à portée de sa cravache. Les coups d'État en imposent aisément. L'année suivante, l'ordre régnait dans Pontchartrain. Mon père, grand chasseur devant l'Eternel, battait souvent la plaine en compagnie d'un fermier du nom de Heurtebise, dont les écuries jouissaient à la ronde d'une réputation méritée. Un de mes grands oncles, ancien colonel, intendant du château de Rambouillet, m'ayant mis à cheval de bonne heure, Heurtebise me prêtait volontiers ses chevaux, sur lesquels je paradais aux environs. Un matin, comme je caracolais, je croisai Mme de Païva, coiffée d'un chapeau au vergnat dont les bords rabattus sur le front et les
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oreilles, les extrémités réunies par de grosses brides de velours nouées sous le menton, cachaient presque entièrement le visage. Elle me fait signe do m'arrêtcr, me complimente sur ma monture en effet très belle, m'interroge sur ma qualité, j'exagère probablement l'importance de mes occupations littéraires, elle me convie à dîner pour la semaine prochaine et me voilà, moi aussi, passé à l'ennemie.
Je pénètre — presque à tâtons — dans un salon tendu de tapisseries sombres et qu'éclaire une seule lampe. Dans la pénombre trois messieurs attendent. Trois, mais de choix : Théophile Gautier, Arsène Houssaye et Paul de Saint-Victor. Les présentations n'ayant pas encore été faites, je demeure dans mon coin, j'écoute. Celui que, cinq minutes après, je saurai être Arsène Houssaye, raconte comment, après avoir mis à la disposition de Gérard de Nerval un petit pavillon qu'il possède ruo de Chateaubriand, Nerval retenu chez le docteur Jilanche l'a cédé à un nommé Etienne Eggis, le dernier bohémien du temps. La maîtresse de la maison interrompt la conversation. Le chapeau auvergnat est remplacé par un bonnet orné de flots de dentelles, dont les étages, cascadant sur la ligure de notre hôtesse, ne laissent passer que le bout de son nez, tels les longs poils soyeux d'un Havanais. Je compris bientôt que Mme de Taiva comptait sur la discrétion des lumières et des coiffures pour dissimuler lo demi-siècle qui la marquait.
Durant le dîner, consommé dans la nuil,vous pensez si je dévisageai, bouche bée, les trois célébrités que j'avais devant moi. Mon plus grand étonnement fut
l'aisance avec laquelle Mme de Païva leur tenait tête. Cette diablesse de femme connaissait tout le monde, lisait tous les livres, jouait toutes les partitions, parcourait tous les journaux. Elle raconta des anecdotes [)olonaises, des traits russes, des scandales londoniens. La société parisienne ne conservait pas de secrets pour elle. Au dessert, à propos d'une discussion relative aux Italiens dont elle était une des plus célèbres abonnées, elle se mit au piano et joua le prélude de La Nonna, avec une ampleur qui nous tint sous le charme etqu'interrompirent malheureusement les hurlements d'un molosse rapporté de Dresde et rébarbatif à Bellini. Gautier, qu'on a si injustement accusé de ne pas aimer la musique, voulait le tuer. Saint- Victor prit le parti du chien, sous prétexte qu'Allemand, il avait le droit de ne pas apprécier la musique italienne. Houssaye, visiblement fatigué — il arrivait, comme toujours, d'Italie avec une mar- (juise — observa que les aboiements de la bête signiliaient que l'heure sonnait de se retirer. Dix heures tintaient. On se sépara.
Les débuts de Mme de Païva demeurèrent toujours un mystère, ainsi que sa mort. Bergerat affirme que son .cadavre se ba'ance encore dans un immense réservoir d'alcool. Houssaye m'a conté depuis qu'elle commença par épouser un tailleur de Varsovie appelé Païva, se lit enlever par le pianiste Herz, pour le ruiner plus à l'aise, courut la prétentaine dans les Russies, mit sur la paille londonienne une demidouzaine de lords, et conquit Paris les poches pleines, comme plus tard elle devait conquérir les mécontents de Pontcharlrain. Elle les soumit si I)ien que, devenue
la femme d'un Hohenzollern, depuis gouverneur de l'Alsace-Lorraine, qui exempta les habitants de Pontchartrain de la contribution de guerre, je l'ai vue acclamée par ceux-là mêmes qui poussaient naguère le dédain jusqu'à l'insulte.
Un seul donna une note fausse dans le concert des louanges.
Ce fut Ballard.
Ballard, vers 1837, tenait les troisièmes emplois au Vaudeville. Fatigué de ne point obtenir les succès qu'il croyait mériter, il quitta un beau jour le théâtre, exerça les professions les plus diverses : marchand de grains, employé à la salubrité, donneur de contremarques, placier en vins, etc., etc., et, par une suite de circonstances qui m'échappent, trouva le moyen d'entrer au château de Pontchartrain en qualité de régisseur.
Mme de Païva ne plaisantait pas avec le service. A une sévérité extrême elle alliait une avarice peu commune. Je crois qu ; Ballard fut le seul qui trompa sa surveillance, mais de façon à venger tout le personnel. 11 falsifiait les comptes, vendait les fruits, les vins, les fleurs, bref prenait le chemin d'une fortune par tous ces moyens a('(|uiso, lorsque Mme de Paiva, découvrant le pot aux roses, se décida à le mettre à la porte.
Ce fut une scène homérique.
Se voyant congédié, Ballard se remémora toutes les scènes du répertoire. H joua les grands seigneurs outragés, les innocents confondus avec les coupables, l(!S incompris et les victimes, puis, après une longue
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tirade adressée à la comtesse, dont la patienee dut être mise à une rude épreuve :
— Somme toute, madame, vous n'êtes qu'une (ille de marbre !
Gela se passait devant la livrée réunie.
Ballard se remit à la recherche d'une situation qu'il ne trouva pas. En 1877 on organisa à son bénéfice une représentation qui ne lui rapporta pas de quoi s'acheter une redingote. Gabriel Morris, l'imprimeur, eut pitié de lui et le nomma inspecteur des colonnes affiches. Ballard mourut quoique temps après.
Ces mêmes vacances se terminèrent à Taverny, dans une campagne appartenant à T. Sauvage, l'auteur du Caïd de Gille et Gillotin, et de tant d'autres livrets d'opéras-comiques à succès. Thomas Sauvage, petit vieux de l'ancien régime, pinçant encore la taille aux soubrettes entre deux prises espagnoles, épris des flonflons sonores et spirituel à toutes les heures, me tenait éveillé jusqu'à minuit à me raconter des anecdotes où défilaient ses contemporains. Il aimait à s'appesantir sur Ambroise Thomas — avec lequel il eut par la suite un procès qui défraya le monde dramatique — et sur Grisar, s>n collaborateur pour V Eau Merveilleuse.
Un soir qu'il se trouvait à court d'épisodes, il me demanda si j'aimais le violoncelle. Sur ma réponse affirmative :
— Nous allons aller chez le voisin. 11 en joue merveilleusement.
— Un artiste de profession?
— Pas positivement. Il vend de la batiste.
Anxieux devoir un homme menant de front deux besognes si distinctes, je suis Sauvage qui m'introduit dans un château princier, situé dans le voisinage de celui que Marc-Fournier venait de se faire construire sur les bénéfices de la Biche au Bois. Je suis reçu à bras ouverts par l'hôte de la maison, un beau vieillard à barbe blanche qui me présente à sa femme, la quatrième ou la cinquième.
— Madame Godard.
Il appelle un garçon de neuf à dix ans, une fillette de cinq à six.
— Mon fils Benjamin, ma fille Madeleine... Et il ajoute :
— Je suis certain que Sauvage vous a amené ici pour vous montrer un ancien commis-vo^'ageur musicien? Ne vous en défendez pas. Oui, j'ai voyagé dix ans pour mon père, marchand de batiste. J'emportais trois bagages : un violoncelle, une boîte d'échantillons et un Dante. Je déchiffrais à première vue, je lisais l'italien sans dictionnaire et plaçais mes marchandises avec l'entrain d'un (îaudissart. Ces qualités contraires ne m'ont pas empêché de faire fortune. La batiste ça va toujours. Dante, je ne le lis plus, le sachant par cœur. Seul, le violoncelle périclite, la main tremble. Mais par contre — et il me désignait les deux enfants — Madeleine jouera du violon comme Paganini, et Benjamin termine un Faust pour embêter Gounod.
Le père Godard n'exagérait pas. Quelques jours après je fus invité aune audition du Faust interprété par Benjamin Godard, assis sur deux partitions pour se hausser, le violoniste Hammer et Marie-Rose dans
tout l'éclat de sajovine beauté. Madeleine faisait du trapèze dans le jardin, car sous la future artiste se dissimulai! un véritable acrobate. Elle ne consentit à prendre son violon qu'après une dizaine de rétal)lissements. Je sortis désemparé par la précocité de ces deux phénomènes.
Je ne m'ét(jnnai par la suite ni du talent de l'auteur de Jocelyn et de la Vivandière^ ni de la maîtrise de sa sœur, aujourd'hui une de nos premières virtuoses. Mais, ce qui m'émut, ce fut de voir avec quelle sérénité ils acceptèrent la ruine — car M. Godard Unit par tout perdre dans de malheureuses spéculations — et le courage qu'ils déployèrent pour en réparer les dommages.
Benjamin Godard succomba jeune, peut-être à un excès de travail. 11 ne reste plus que Madeleine Godard pour porter fièrement le nom.