‹ Mémoires d'un parisien: première périodeChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Victor de Laprade. — D'Alton-Shée. — Salvator Rosa. — Don Juan marié. — M. Passaro. — Pascal Duprat. — Clémence Royer. — L Asléroïdo de l'astronome Palisa. — La fin d'un roman. — Kalpeslri. — Noblesse oblige ou L'i Ic7ulre incertitude d'un père. — Le suicide de Pierrot.

Copontlant, jo publiais dans une Reviio dirigée par Victor de Laprade une éUide sur Salvalor Rosa. L'idée m'en avait été suggérée par le comte d'Alton- Shée, Mélingue devant reprendre le drame auquel le nom Ju peintre italien servait de titre. Je connaissais d'Alton-Shée pour, dans un élan mal raisonné, lui avoir témoigné mon admiration à propos d'un roman dont personne ne se souvient et intitulé : le Mariage du duc Pompée qu'éditait la Bévue des Deux-Mondes. D'Alton-Shée me remercia par un mot laissant supposer qu'il ressentirait du plaisir à connaître mieux son admirateur. Je lui (is visite, mon Age l'amusa. 11 s'en ouvrit à moi plus tard quand je le retrouvai chez Pascal Duprat, dont je parlerai bientôt.

Mon admiration s'excusait de ce que je caressais le rêve de présenter h la Comédie-Française (évidem-

ment!) un Don Juan marié. Mounet-Sully et Pierre Barbier se sont rencontrés avec moi de longues années après. Je me (îgurais don Juan vieilli, devenu l'époux (l'une jeune femme lui faisant payer ses infidélités (Tantan si cher qu'il entrevoyait le cocuage. Sganarelle se divertissait de l'aventure. Quant au commandeur, je le présentais sous les traits d'un commandeur dans l'ordre du Portugal, incitant Mme don Juan à mal faire, espérant que sa chute le veng(>rait des affronts passés.

Je commentais le vers d'Ovide :

Milita miser metuo , quia fecimulla proierve.

Or, dans le Mariage du duc Pompée, il s'agissait précisément d'un ancien séducteur rangé dans la classe des époux et exposé à toutes les vicissitudes tant de fois par lui imposées aux autres.

Donc, sous l'égide de Victor de Laprado, je m'amusais à camper un Salvator Rosa, peintre, poète, musicien et batailleur, quand une bonne fortune me lit tiécouvrir un recueil de morceaux de musique quasiment inconnus, signés de son nom vainqueur. J'en puljliai quelques échantillons et rimai l'un d'eux, si l)ien qu'à la reprise du Salvator Rosa de Dugué, [taroles et musique furent intercalées dans l'intention de Mlle Garait qui possédait une voix charmante.

Un mois après, un M. Passaro me demande l'autorisation de reproduire mon étude — contre espèces — dans un journal hebdomadaire de Florence. Non seulement je la lui octroie, mais, désireux de prouver de vive voix ma reconnaissance à cet homme de goût et

cédant aussi, il faut bien le dire, à un tempérament déjà halladcur, je pars pour l'Italie.

Je ne raconterai pas tous les détails de mon séjour. Mon but en écrivant ces Mémoires est de m'occuper des autres, en me laissant, autant que possible, dans l'ombre. J'appris dans la patrie de ce divin Dante qui ne m'avait pas très bien réussi avec Gounod, les dangereux attraits d'une ville où tout conspire h vous griser : la clarté du ciel, le parfum des fleurs, la beauté dos monuments, l'affabilité des habitants et aussi, surtout! le charme irrésistible des femmes! Voyez, même à mon âge, la durée des illusions! Pour un peu je chanterais ma vie avec une certaine Florentine, vie, pour me servir d'une expression de Savonarole, qui « s'est passée toute au lit, dans les commérages, sur les promenades, dans les orgies et la débauche. » Or, — je ne l'ai appris que le jour do ma rentrée en France, et dans quelle misère ! — ma Florentine était russe !

Après M. Passaro, qui — je ne lui en veux pas — m'avait rendu un bien mauvais service, ma première visite fut pour le i)rince Demidoff, muni d'une lettre d'introduction d'Arsène lloussaye. Je connaissais le prince de vue pour l'avoir rencontré aux Folies- Dramatiques, quand on y jouait VŒU Crevé, il protégeait alors Julia Baron, la protagoniste de l'aimable folie d'Hervé, et tous les soirs, l'attendait à la sortie, dissimulé au fond d'un coupé extraordinairement bas pour que ses jambes caduques pussent le gravir. Après avoir enlevé la flèche de son œil droit, Julia Baron, froufrou de linge et de soie, s'engloutissait auprès de son débile amant, et le cocher fouettait. Le

prince m'invita à déjeuner, et je vois encore, devant moi, un magnifique Christ de Jean de Bologne, enguirlandé de roses si finement sculptées dans le bois qu'il suffisait du passage d'une voiture pour qu'elles se missent à trembler. De chaque côté du Christ, un saint de Giotto et une Annonciation de Jacopo de Casentino. Le prince leur tournait le dos, probai)Iemciit par timidité.

Je lui dus quelques mois après d'échapper à un grand danger.

J'habitais une villa sise dans la vieille cité étrusque de Fiesole, villa choisie par la Slave de mes l)ensées. A côté, s'élevait une propriété fastueuse, où monseigneur l'évêque tenait ses assises. Le plus beau jardin fruitier qu'on pût imaginer la renommait. Au mois de juillet, les pruniers de monseigneur ayant eu la maladresse de se pencher sur notre jardin, ma Slave succomba à une tentation bien naturelle (qui. d'ailleurs, la changeait des pommes,) et soulagea de quelques-uns de leurs fruits les arbres épiscopaux. Une voix s'élève, furieuse, rappelant celles des marchands dont les échoppes envahissent, les jours de marché, la place de ïAnnunziata, plutôt que l'organe d'un interprète évangélique. Monseigneur qualifie ma fausse Florentine d'épithètes laissant supposer ce qu'il aurait conté à la femme adultère. Elle réplique avec la volubilité d'une Italienne dissimulant une Moscovite. Le prélat monte de ton. Obligé de m'en mêler, je le rappelle à une patience plus catholique. Surgit un officier — son neveu — qui m'interpelle. Échange de mots. Nous nous i)attons le lendemain. Je lui envoie un coup d'épée. L'oncle introduit une

demande en dommages et intérêts. Me voilà sur le dos un procès déplorable : escalade, bris de clôture, vol, insultes à un hiérophante... toute la lyre! J'entrevois le bûcher sur la Piazza délia Signoria, où jadis on brûlait les hérétiques.

Je contai ma mésaventure au prince qui jouissait d'une véritable autorité. L'inquiétude altérait sa figure. Il rentre en lui-même, réfléchit, puis, s'éclairant d'une pensée subite :

— J'ai trouvé! Dites à votre maîtresse d'aller se confesser à l'évêché.

J'ignore ce qui se passa au confessionnal. Le repentir de ma Slave toucha-t-ille cœur du chrétien? Je le crus sur le moment. Plus tard, désabusé, j'opinai à supposer que ma compagne n'avait reculé devant aucune pénitence. Toujours est-il que l'affaire en demeura là. Pax in Domino!

11 existait alors à Florence, près la Loggia del Lanzi, un petit café, de la terrasse duquel on apercevait le Persce de Cellini. Un jour, comme je m'abimais dans la contemplation de cet admirable frère du Discobole, je vis s'asseoir à côté de inoi deux messieurs qui accompagnaient une dame. L'aîné, grand, maigre, les cheveux longs sous un chapeau haut de forme, mal rasé, revêtu d'une redingote montrant quelques cordes et sous laquelle se dissimulait mal une chemise douteuse, donnait l'impression d'un maître d'étude. L'autre, râblé, barbu, la tête couverte d'un chapeau à larges bords, habillé d'un complet neuf, laissait supposer un artiste. En ce qui concerne la dame, le problème se posait très compliqué. Ima-

ginez une créature petite, sans âge définissable, laide dans le mutisme, rayonnant d'intelligence dans le verbe, le béret de travers, la robe passée à la hâte, les pieds mal chaussés, les mains sales et — pour compliquer l'énigme — fumant un de ces horribles cigares que l'Italie emprunte volontiers à la Suisse. A eux trois ils demandent une carafe d'eau frappée et la conversation commence :

— Non, dit le premier, jamais la religion mahoniétane n'a été une religion voluptueuse et sensuelle.

— Et les houris? interroge le second.

— Et l'interdiction de ne manger ni boire depuis (juatre heures du matin jusqu'à dix heures du soir au mois de juillet? De ne jouer à aucun jeu de hasard? L'obligation d'entreprendre des pèlerinages dans le désert? De donner deux et demi pour cent des bénéfices aux pauvres? Je n'en finirais pas...

Et C'imme, ébranlé, le second cherchait une réponse :

— Moi, observa la dame, tirant autant qu'elle le pouvait sur son cigare mal allumé, voyez dans mon argumentation moins une insistance d'anthropologisle qu'une conviction de philosophe. Je rêverais un Mahomet autre que celui de Voltaire qui n'est qu'une satire religieuse, laquelle valut, d'ailleurs, à sou auteur, une lettre île félicitations du Pape. Faisant marcher de front les diverses manifestations de l'esprit humain et l'histoire des fanatismes...

A ce moment passa une théorie de pêcheurs de l'Arno chantant en chœur une chanson nouvelle. Elle envahit le café. Je demeurai séparé de mes trois voisins.

Je passai ma journée •— peut-èlre, durant ce temps

64 MÉMOIRES d'un PAlïISlEN

ma Slave se confessait-elle encore? — à me demander ce que pouvaient bien être ces trois voyageurs énigmatiques. Le surlendemain je me retrouvai au même endroit et les y reconnus.

Ils s'entretenaient encore de Mahomet; seulement, au lieu de chercher comment ils entendraient le Prophète, ils discutaient s'ils le feraient parler en prose ou en vers.

La dame achevant son cigare — probablement celui de la veille — opina pour la prose comme plus explicite et surtout plus scientilique.

J'appris enliu le nom des trois habitués du café : Pascal Duprat, Paul Régnaud et Clémence Royer. Pascal Duprat ne m'était pas inconnu ; on sait son rôle pendant la Révolution de 48, le coup d'État, son exil. Paul Régnaud n'éveillait aucun souvenir en moi. Quant à Clémence Royer je l'assimilais à un néant complet. Je me hâte d'ajouter que pour un jeune homme sortant d'un milieu scientilique, je me trouvais absolument dans mon tort.

Je reviendrai sur Pascal Duprat et Clémence Royer dans quelque chapitre suivant, car je devais les revoir à Paris.

Je me contenterai (\oi\c pour !e niuuKMit d'ajouter que Pascal Duprat et le nommé Paul Régnaud travaillaient à une tragédie de Mahomel ([m ne vit jamais la rampe. Duprat cherchait |)robal)leinent dans ce passe-temps un moyen d'oul)lii>r l'Kmpire qui battait son plein.

M. Passaro occupait un joli petit hôtel, sis au bord de l'Arno, où se réunissait, chaque dimanche, le

MEMOIRES D UN PARISIEN Go

dessus du panier des Caséines. J'y vis là Ristori, Ernesto Rossi, Nicolini, qui ne songeait pas encore à la Patti, et aussi un homme bizarre rappelant les héros des Colites (["Hoffmann et répondant au nom de Palisa. Il a joué un trop grand rôle dans ma vie pour que je n'y insiste pas.

Parmi les présents dignes d'Hélène, Homère n'ima gina que des trépieds vierges du feu, des talents d'or, des bassins pouvant s'exposer à la flamme, des chevaux robustes, des esclaves lesbiennes, des bœufs, des brebis grasses, de blondes crinières de chevaux, une lance de frêne ayant appartenu à Minerve, de?, agrafes d'argent, une nef éperonnée, une plante pour l'oubli, des vins doux et mielleux dans des kratères d'argent, six taureaux blancs et un bouquet de fleurs printanières cueillies aux bords du divin fleuve Enipeus. Quand Hésiode, dans Les Travaux et les Jours, fait honorer Pandore, il décrit seulement des colliers attachés par les déesses Kharites, des roses présentées par les Heures, Pallas Athénè rectifiant les plis de sa tunique tandis que le messager tireur d'Argos lui inspire le mensonge, les flatteries et les perfidies. Qu'offre Orphée à la bienaimée? Des mélanges de Nyx, l'encens, le safran, la myrrhe -, il ne conçoit que le parfum des astres, la belle Rhéa traînée par des tigres, des nymphes qui dansent sur les montagnes avec les Agipans. Dans Théocrite, c'est dix pommes que le Chevrier apporte à Amaryllis. Le Cyclope n'a pour dons que onze biches, quatre ours, un cyprès grêle, un lierre, une vigne et de l'eau fraîche. Arsinoé ne trouve pour Adonis que des fruits mûrs, des vases

06 MÉAIOIHES d'un l'AllISlEN

remplis d'essences syriennes, des mets composés avec la fleur des farines blanches, des aigles d'Ionie et des tapis de pourpre plus moelleux que le sommeil. A Glycère, à Lydie, à Cliloé, Horace ne réserve qu'un amour de poète. « Lève-toi, ma grande amie, ma belle, et t'en viens, dit le Cantique. Car voici : l'hiver est passé et s'en est allé ; les fleurs paraissent sur la terre, le temps des chansons est venu, et la voix de la tourterelle a déjà été ouïe dans la contrée. Le flguier a jeté ses premières flgues. Tout cela sera à toi! » Ophélie chante : « Voici pour vous du fenouil, des colombines de la rue, une pâquerette. Je vous aurais bien donné des violettes, mais elles se sont fanées quand mon père est mort. » A Ghimène, Rodrigue offre sa vie, comme Phèdre sacrilie la sienne à Hippolyte, Alcestc sa sauvagerie àCélimène, au point que Timon deviendra Timandre.

Eh bien, M. Palisa avait trouvé mieux que tous ces donateurs. Astronome viennois, à la découverte de cinq astéroïdes, il venait d'ajouter celle d'un sixième, et, ne l'ayant pas encore baptisé, lui chercliait une marraine.

— Messieurs, nous dit-il à la lin du souper, chacun de vous possède pro])al)lement une maîtresse. (J'ai dit qu'il était viennois). A^ous l'entourez de luxe; vous disséminez autour d'elle tout ce que peuvent imaginer l'artisan et l'artiste : soies, velours, diamants, sculptures, peintures, poésies, musiques; vous l'avez célébrée comme vous l'avez pu : avec l'ébauchoir, le pinceau, le rythme. Tout cela a été fait. Ce qui ne l'a pas été, c'est de prendre le nom de la bienaknée et de le clouer au ciel, en le donnant à une

MÉMOir.ES d'un l'AltlSlEN 67

étoile. Lydie a tué Hélène, Marie a tué Lydie, Juliette a tué Marie, Chimène et Phèdre ont porté préjudice à Juliette, dona Sol a éteint Ghimène et Phèdre, tandis que les constellations vibrent, étincellent éternellement. Puisque les systèmes de Ptolémée et de Tycho- Brahé, quoique faux, demeurent, songez à ce que peut être un système moderne assis sur des bases immuables. Penser qu'un chaudronnier cnriclii peut immortaliser une Goton pour douze mille francs! C'est aux enchères que je devrais mettre ce privilège! Sur le bourgeois renchériraient les banquiers, sur les banquiers les possesseurs de fortunes domaniales, sur ceux-là les princes, puis les rois, les empereurs et le pape ! Par des millions devrait se chiffrer le droit d'écrire au Zénith le nom de sa bien-aimée, ou au besoin, de sa femme, de sa sœur, d'une princesse, d'une sainte. Le ciel pour douze mille francs !

On ne saurait s'imaginer la physionomie des femmes durant ce boniment. Chacune observait son mari ou son amant — car M. Passaro manquait de préjugés — se demandant si vraiment il aurait le cœur d'hésiter devant une semblable occasion. Le premier qui réclama la faveur vendue par l'astronome fut un jeune attaché d'ambassade dont la com[)agne s'appelait Carmela.

A partir de cette nuit, ina Slave me battit froid. Elle ne pouvait me pardonner mon hésitation laquelle, je le jure, provenait moins d'un sentiment d'économie que de la crainte qu'une fois étoile, elle ne clignât si fort que tout Florence monterait chez elle. Un matin uù je n'aurais pu acheter un astéroïde qu'à crédit, clic disparut.

b» MEMOIRES D UN PARISIEN

Et c'est ainsi que je dus à un uranographe autrichien la satisfaction de me sentir libéré d'une Cosaque.

La dernière connaissance que je lis à Florence fut celle de Kalpestri.

Avez-vous connu Kalpestri ?

Un mime qui doublait Débureau.

L'ombre d'un clair de lune !

Quand Debureau se sentait indisposé, ou quand il se faisait enlever par quelque grande dame, Kal|)cstri le remplaçait.

Sans avoir eu comme son maître, l'honneur de se laisser rosser par Arlequin devant les femmes du grand Turc; bien qu'il n'eût jamais découvert, du haut d'une échelle, les mystères du sérail, Kalpestri jouissait d'une certaine célébrité en France et en Italie, quand je le rencontrai, une nuit de folie, chez le conservateur du Palais Pitti.

Hongrois de naissance, il quitta jeune sa patrie, grisé par le succès des Pierrots européens "et décidé de rompre eu visière avec eux. Il emportait, i)our tout bagage, vingt mètres de toile, une livre de farine, trois charbons, cinquante-sept sols, mais la foi le soutenait, convaincu de régner dans le domaine de la fantaisie. Il alla droit à Paris, se heurta à Debureau, lui montra ce dont il était capable, consentit à le doubler.

Qui, je ne sais plus, a narré ses soulïranccs comme Pierrot hongrois et Hongrois pierrot? Il espérait s'en soulager en allant à l'Epi-Scié le raconter à Frederick Lemaitre qui se contentait de répondre :

— Mossîeu éia,it, peut-être, né pour la tragédie?

Un jour, pourtant, il fit une création. Il quitta le bonnet noir et revêtit les habits du chevalier Oscar de Beaugredin, membre du Jockey-Club, dans une pièce intitulée : J\oblesse oblige ou La tendre incertitude d\in père, et dont, plus tard, la Collection des petits documents attribua faussement la paternité à Victor. L'auteur était bel et bien Kalpestri. Lui ayant demandé par la suite un autographe, il consentit à me copier de mémoire la scène suivante dont je prie ceux qui me lisent de vouloir bien goûter la saveur:

LE MARQl'IS

Eh ! ce cher chevalier !

OSCAR

Marquis! je vous la presse avec estime I

LE MARQUIS

Par quel hasard dans la rue de Varennes? Et quel bon vent vous pousse dans les sombres parages de notre vieux faubourg Saint-Germain?

OSCAR

Vous le demandez ? Eh ! mon Dieu ! l'amour!... Ce polisson de Cupidon... Mais vous ne connaissez plus cela, vous, à votre âge, un invalo...

LE MARQUIS

Faites excuses, je sacrifie encore aux Grâces...

OSCAR, pirouettant.

Pas possible!

LE MARQUIS

Mais jamais aux maigres... palsambleu!

OSCAR

Vieux passionné !... Tenez, cher, je viens du club... j'ai beaucoup parié... j'ai perdu vingt-cinq louis et deux saladiers de vin. Vous savez, je fais couiir.

LE MARQUIS

La jeune noblesse ne saurait nvoir de divertissements plus comme il faut !

OSCAR

Tant qu'à ça, c'est vrai... Nous autres de l'Œil de Bœuf!... D'ailleurs, noblesse oblige. Moi je porte de gueules au hanneton d'azur sur fond sablé...

LE MARQUIS

Et moi la licorne d'argent sur fond de bain.

OSCAR

Comme le bain à quatre sous. Mais comment se porte l'adorable Iseult ?

LK MARQUIS

Je la crois chez la fruitière.

OSCAR

Ah!

LE MARQUIS

Oui, en attendant l'accordeur de matelas, non, le cardeur de piano, elle est allée faire son marché. Oh ! ce sera une femme d'ordre. Et quand je pense qu'il faudra nous séparer un de ces matins ! Ah ! mon cœur de père saigne comme un bœuf!

OSCAR

Ne vous faites pas de bile. Elle sera heureuse avec moi, ou j'en perds le goût de l'absinthe.

LE MARQUIS

C'est à ce point-là ?

OSCAR

Foi de gentilhomme! Prenez-vous un canon?

LE MARQUIS

Euh! Euh !...

OSCAR

C'est moi qui paye...

LE MARQUIS

Alors!...

Kalpestri jouaau Palais Pitti avec quelques artistes locaux, une pantomime qui, ma foi, lui valut de nombreux applaudissements. 11 repartait le lendemain pour Paris

Qu'y lit-il? Je l'ignore. Mais je sais qu'un soir, longtemps après, en 1884, Pierrot rentra en pleurant. Son chien crevait de faim. Par la lucarne do la chambre passait un rayon de lune. Persuadé que dans la lune montent les pierrots défunts, Kalpestri se fit sauter la cervelle. Les voisins réveillés par le bruit de la détonation virent une traînée lilanche se diriger vers le ciel...

Page 1