‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 10 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Un jour mon étude fut subitement interrompue par la visite de deux petits garçons nouvellement arrivés dans le voisinage. Papa connaissant leurs parents, on nous dit d'être amis. Ces garçons avaient l'air très-gentil, et je les tutoyai tout de suite. Ils étaient plus jeunes que nous et commençaient seulement à apprendre à lire ; ils n'étaient pas paresseux. Du reste , moi aussi , j'étais sage ; M. Hersant ne se repentait pas d'être resté, et mon costume d'ouvrier avait été donné à un enfant du village.

Paul et Noël étaient aussi très-contents de venir jouer avec moi. Nous avions toutes sortes de jeux, mais le cerf-volant l'emportait sur les autres. Un soir on nous permit de jouer sur la terrassé;

M. Hersant, qui était toujours de nos parties, imagina d'attacher une petite lanterne à la queue de notre cerf-volant. Les paysans, ayant aperçu cette merveille, avaient tous le nez en l'air, se demandant quel signe c'était. Nous étions enchantés, et, tout en nous promettant de recommencer sans rien dire , notre secret nous échappa au moment même.

Peu à peu je m'éloignais de Marguerite, qui s'en plaignait. Je ne rêvais plus que jeu de boules, barres, toupies, attelages de chevaux, courses et glissades.

Pendant quelque temps, Marguerite faisait tout pour s'associer encore à nos jeux : elle fournissait la ficelle du cerf-volant ; nous lui permettrons de jouer aux barres, elle assistait à nos parties de boules; appuyée contre un arbre, elle riait en voyant tourner et danser ma toupie; mais nous n'étions plus inséparables comme autrefois. J'avais bien un peu de peine de ce changement et j'étais obligé de me dire qu'un garçon ne peut pas toujours jouer avec une petite fille, ce qui n'empêche pas que les jours de pluie, en l'absence de Paul et de Noël , je faisais la dînette avec ma sœur, je.... jouais à la poupée.

Je savais lire, j'apprenais facilement par cœur,

et récriture était tout à fait de mon goût. Un cahier de bons points constatait chaque jour mes progrès et ma bonne volonté. Ces bons points se changeaient en sous. Depuis que M. Hersant m'a raconté l'histoire du roi Midas, qui voyait se changer en or tous les objets qu'il touchait, je trouve que ma fortune était bien médiocre. Pourtant cette bourse de gros sous fut l'occasion de grandes joies. Ma sœur et moi trouvions un plaisir extrême à satisfaire nos petites fantaisies, avec notre argent. Nous donnions aux pauvres, croyezle bien. Jamais nous n'avons eu l'idée d'amasser un trésor, et maman nous approuve beaucoup.

Comme je l'aime, maman I Elle ne veut plus que je l'appelle ma belle maman. C'est égal, il n'y en a pas de plus belle, ni de meilleure.

Aimez-vous les pêches? Je l'espère , car alors vous serez peut-être indulgent pour une histoire qui doit, à mon grand regret, avoir sa place dans * mes Mémoires. Eh bien I notre fermier a un bel arbre dans sa petite vigne, et cet arbre se couvre de belles pêches jaunes en dedans. Un jour, m'étant promené par là, je ramassai une pèche, et malheureusement elle était si bonne, que je m'échappai le lendemain et le surlendemain pour voir si j'en trouverais d'autres. Il [n'y en avait

pas N'osant pas secouer l'arbre franchement, je m'y appuyais brusquement jusqu'à ce qu'il tombât un fruit, croyant n'avoir rien à me reprocher, tandis qu'un gamin du village n'eût pas fait autrement. Le fermier jugea la chose ainsi, et il vint dire à maman que depuis huit jours je mangeais ses pêches. Le bon Claude craignait que cela ne me fit mal.

Maman le remercia de l'avoir avertie. Je fus bien surpris, le lendemain, au déjeuner, lorsque -maman me donna une belle pêche jaune.

« Je sais que tu les aimes, Henri, tu ea auras encore à ton goûter. »

Je rougis; mais ce n'était pas tout. J'allais melancer dans le parc avec Marguerite lorsque maman me retint :

« Mon fils, tu as fait une mauvaise action en allant tous les jours manger les pêches du brave • Claude. Il faut réparer le tort que tu lui as fait. Voyons ta bourse. »

Il n'y restait qu'une pièce de quatre sous.

« Ce n'est pas assez. Je vais tripler la valeur de tes bons points cette semaine, et comme je ne doute pas que tu ne veuilles restituer à Claude le prix de ses pèches , je compte absolument sur ta sagesse. »

Je dis oui avec beaucoup de confusion , car je savais très-bien, chaque fois que je mordais dans une pêche, qu'elle ne m'appartenait pas et que le fermier vendait ses fruits au château ou ailleurs.

voudrais déjà être grand pour ne plus faire de bêtises! J'ai'dit cela à maman; elle m'a répondu qu'il fallait m' appliquer à ne pas en faire dès à présent, qu'autrement je ferais de grandes bêtises au lieu d'en faire de petites.

Je tins parole toute la semaine. M. Hersantn'en revenait pas. Maman gardait le secret de ma faute. Mais quel supplice ces bons points-là m'ont coûté!

voyais toujours les pêches de Claude, en latin ou en français ; l'eau m'en venait à la bouche. Ces deux francs gagnés dans la semaine m'ont coûté plus d'efforts que trois mois de travail. Ce n'était pas fini : en me remettant une pièce de deux francs, ma petite mère me dit :

« Tu as bien compris, mon cher enfant, que tu as fait une action indigne de toi et de ton père. Nous appelons petits voleurs les garçons qui secouent nos cerisiers; et pourtant ces enfants-là n'ont pas un père, une maman capables de les instruire, de les surveiller. Aussi sont-ils moins coupables que toi. Il faut donc, pour ton honneur, que nous allions ensemble porter à Claude ces

deux francs que j'estime être le prix de ta gourmandise. »

Jamais je n'oublierai l'impression que me fit ce mot honneur. Je me sentis rougir ; il me semblait que j'étais grand, ce qui ne m'empêchait pas de penser que si papa eût su la chose, il m'aurait donné le fouet pour la troisième fois.

Maman, vous le savez, lit dans mon cœur comme dans un livre, elle me dit :

« Allons, du courage, Henri, tu seras bien content d'avoir réparé ta -faute. Viens, mon cher enfant. »

Nous voilà partis, marchant sans rien dire.

C'était l'heure du dîner à la ferme Je m'attendais donc à comparaître devant les maîtres et les serviteurs et j'étais bien honteux. Pourtant je ne pleurais pas. Tout à coup Claude nous aperçoit, il accourt et nous arrête ; alors, sans que maman m'eût fait ma leçon, je dis au père Claude : « Je suis un étourdi et un petit gourmand, mais j'aide Vhonneur et j'ai gagné cette semaine deux francs que je vous apporte, père Claude, pardonnez -moi. »

Voilà le père Claude qui rougit à son tour et qui manque de pleurer. Il me prend dans ses bras, disant que j'étais bien de la famille, et que, si mon grand-père vivait, il serait fier de moi.

Le brave homme m'embrassa, me dit qu'il garderait toute sa vie ma pièce de deux francs et qu'il la laisserait par testament au plus jeune de ses petits-fils. J'étais bien loin de penser qu'une si vilaine histoire aurait une si belle fin.

Ayant fait part de ma surprise et de ma joie à maman, elle m'a répondu :

« Cher petit, il y a des histoires très-belles au commencement et très-vilaines à la fin : le contraire arrive aussi, On conçoit qu'un enfant de ton âge fasse des fautes, et dès qu'il s'en repent et les répare, on les oublie, on l'aime peut-être davantage. »

Il va sans dire que je n'ai pas tenu rancune aux pêches, mais je ne suis jamais très à mon aise quand j'en vois, surtout dans les vignes.

Noël et Paul venaient toutes les semaines au moins une fois. Quand nous avions bien joué, que nous n'en pouvions plus, alors nous causions. C'est seulement dans ces moments-là que Marguerite venait nous trouver. Tin jour, on faisait l'enterrement d'un pauvre homme. Envoyant le cercueil, le prêtre et les parents en deuil, Noël dit:

« Si tout le monde ailait mourir, il n'y aurait donc plus personne ?

— T'es bête, Nono, répondit Paul, nous grandi-

rons, nous les remplacerons; nous serons des messieurs et Marguerite sera une dame. »

Nous n'avions pas pensé à cela, Nono et moi.

Alors chabun de nous se demanda ce qu'il ferait quand il serait grand.

« Moi, dit Paul, j'écrirai avec de l'encre bleue, comme papa : j'aurai un cabinet avec des livres, et puis des foui-mis, des papillons, des oiseaux et des fleurs. Et toi, Nono ?

— Je ne sais pas, répondit Nono, et il sauta par-dessus la petite balustrade.

— Moi, dit Marguerite, je tâcherai d'être comme maman : j'aurai bien soin des pauvres malades. Je leur ferai de la tisane et j'aurai des emplâtres dans mon secrétaire, et puis de l'arnica, toute une pharmacie enfin. Et toi, Riri?

— Oh I moi, je reprendrai mon titre de colo nel : j'aurai un cheval noir, des moustaches, des sabres, des pistolets, mais je serai très-bon pour les prisonniers. »

M. Hersant persuada a papa et à maman que, malgré la différence d'âge, mes petits amis et moi devions chaque semaine réciter nos fables, montrer .nos devoirs et nos notes, et que le plus sage porterait une croix de sagesse, comme dans le collège.

Cette idée m'enchanta, parce que je me figurais que je ne quitterais jamais ce signe de sagesse : pas du tout. Non-seulement Paul l'obtint le premier, mais j'eus beaucoup de ppine à Tobtenir à mon tour. M Hersant imagina même d'écrire sur un petit cahier tout ce que je faisais pendant la semaine, et il lisait ce cahier le samedi soir. Quand j'avais été sage, cette lecture me plaisait beaucoup. Malheureusement ce cahier était un vrai miroir dans lequel j'étais représenté en pied avec tous mes défauts. Rien n'échappait à M. Hersant; pourtant il n'avait pas de lunettes, comme l'oncle de Paul.

Mes petits amis ne restèrent pas si longtemps que nous à la campagne. Quand ils furent partis, je me trouvai bien heureux d'avoir une sœur, de pouvoir jardiner avec elle et faire des jeux de patience et des bulles de savon les jours de pluie : mais une grande joie et une grande surprise nous attendaient.

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