CHAPITRE VIII
Qui fera plaisir.
Marguerite est venue ce matin -me demanderde lui lire un peu de mes Mémoires. Je me suis fait prier, mais au fond j'étais bien content, et, si elle s'en était allée, j'aurais été très-atlrapé. Ma sœur m'a dit qu'elle n'avait jamais rien lu d'aussi joli, et que bien certainement je ferais des livres un jour comme Berquin. Elle a ajouté qu'elle ne m'aurait pas cru capable d'écrire de si vilaines choses de moi. Marguerite était' penchée sur mon épaule-, nous listons ensemble tout haut. Mais lorsque nous arrivions à un passage où il était question d'elle, je lisais seul et je voyais que ma sœur était bien contente de ce que je racon-
« Henri , tu as de la mémoire , me dit Marguerite, mais j'en ai plus que toi. Je crois, mon frère, qu'il est permis de faire connaître ce que tu as fait de bien; car si par hasard les petits garçons voulaient prendre modèle sur toi , il faut qu'ils sachent que, si tu étais étourdi et paresseux, tu avais bon cœur, que tu aimais beaucoup Catherine. Si tu veux, moi, je vais te rappeler plusieurs événements qui ne gâteront pas tes Mémoires. »
J'ai hésité un peu , et Marguerite , devinant ma pensée, a ajouté : « On ne saura pas que je t'ai aidé, tu auras tout le mérite à toi seul. »
Cette réflexion de ma chère petite sœur me décida à accepter son offre. Je l'embrassai et je me mis à l'écouter.
« Te souviens-tu , mon frère , quand tu avais quatre ans, on te mettait des papillotes : un jour, en l'absence de Catherine, la femme de chambre, les passant au fer, te brûla, parce que tu remuais toujours? Laurence était désolée. Elle voulait te mettre un emplâtre de pomme de terre râpée , et toi iu n'as jamais voulu , parce que tù craignais que maman ne s'en aperçût et ne la grondât, car elle n'était pas depuis très-longtemps avec nous. Ta boucle de cheveux cachait la brûlure. Tu me
dis dans la journée que ça te faisait grand mal; quand nous étions seuls, je soufflais dessus. Ce ne fut que le surlendemain que maman, voulant te friser elle-même , découvrit la brûlure. Alors, moi je dis la vérité et maman t'a appelé son bon chéri : il faut mettre cela.
« Te souyiens-tu, mon frère? Nous étions allés avec ma bonne goûter à la ferme de Colombe pour manger des cerises. Il a passé un petit garçon qui marchait pieds nus. Il boitait, parce qu'un caillou lui avait percé le pied ; tu as voulu lui donner
tes bas. Nous avons couru en avant comme pour attraper un papillon bleu, et puis, quand le petit garçon a passé, tu as ôté tes bas et les lui as donnés; il n'osait pas les prendre; mais nous lui avons dit que tu en avais beaucoup d'autres à la maison dans une commode. Alors il les a mis, et la poussière ne lui faisait plus de mal aux pieds. Catherine a dit que cela s'appelait une bonne action.
« Te souviens-tu, mon frère, qu'un jour ce vilain Maurice, le frère du petit jardinier, a donné un coup de poing dans ton ballon et que tu n'as pas voulu le dire, parce que Maurice aurait été battu?
« Te souviens-tu, mon frère, d'une pièce de dix sous toute neuve que papa t'avait donnée et que toi
tu l'as donnée à un pauvre vieux soldat qui était assis sur le chemin? Et le soldat a dit : Merci, mon petit garçon, le bon Dieu vous bénira.
« Te souviens-tu, mon frère? Un jourje m'étais imaginé de faire des pois d'encre bleue sur ma robe blanche. Catherine était si fâchée, qu'elle a demandé à maman de me punir. J'ai eu du pain sec pendant deux jours à mon goûter, et toi tu as voulu manger du pain sec aussi, et, pour me faire rire, tu mordais dans ton pain pour marquer tes dents. Alors, au lieu de pleurer, j'ai ri et nous avons mangé notre pain sec tout en jouant. »
J'ai remercié ma sœur, et je crois, comme elle, que ces petits traits aideront à me faire pardonner mes fautes passées.