CHAPITRE X
Le petit frère et les cousins.
Catherine nous dit un beau matin que nous avions un petit frère. Cette nouvelle nous enchanta. Marguerite courait déjà pour aller le voir, lorsque ma bonne t'arrêta en lui disant qu'il dormait et que nous ferions sa connaissance un peu plus tard. Je crois bien que Catherine se repentit de nous avoir parlé sitôt de notre petit frère ; car nous ne cessions de la questionner : Comment estil? et son nom? Nous étions comme des petits fous. Catherine finit par se fâcher, et nous déclara que si nous faisions du tapage, elle ne nous conduirait certainement pas près de lui.
Elle nous fît prendre patience en nous disant que la sœur de maman ssrait la marraine du pe-
tit, qu'on l'appellerait Xavier, qu'il y aurait une belle cérémonie à l'église et un grand dîner chez nous.
Marguerite demanda s'il y aurait beaucoup de dragées, et ma bonne ayant répondu : certainement, nous ne pouvions plus penser à Xavier sans penser aux dragées.
Enfin Catherine jse décida à nous mener voir notre petit frère. Elle nous tenait par la main, nous recommandant le silence. Nous marchions tout doucement, tout doucement. La porte s'ouvrit, et nous vîmes un beau berceau bleu. Catherine écarta légèrement le rideau. Le petit dormait, il était tout rose. Nous aurions bien voulu l'embrasser; Catherine ne voulut pas, elle nous emmena, nous promettant de nous ramener encore.
« Ma bonne, demanda Marguerite, est-ce que vraiment nous avons été aussi petits que lui?
— Certainement, et vous le verrez grandir, comme je vous ai vus grandir. »
J'étais content, mais j'aurais préféré un petit frère qui pût jouer tout de suite aux billes et à la balle.
A partir de ce jour, ma sœur se passa très-bien de moi. Elle courait à tout moment danslacham-
bre de Xavier ; elle se mettait à genoux devant ma bonne pour mieux le regarder : elle touchait sa petite main, comptait ses petits doigts; et puis aussi la chère Marguerite tâchait de se donner de l'importance ; elle faisait les commissions, berçait le fetit. Si Catherine l'avait souffert, ma sœur aurait passé toutes ses récréations dans cette chambre.
La sœur de maman arriva avec ses deux fils Louis et Robert. Louis avait neuf ans et son frère huit ans. Nous nous étions vus si petits, qu'on peut bien dire que nous allions faire connaissance pour la première fois. Quand la voiture s'arrêta devant le perron, nous étions là, Marguerite et moi avec papa. Les cousins mirent la tête à la portière, criant : « Bonjour! bonjour! «Dèsqu'ils furent descendus, on s'embrassa. Robert débuta par marcher sur le petit pied de Marguerite, ce qui commença par l'indisposer contre lui.
Maman est grande et ma tante petite ; elles se ressemblent pourtant. Ma tante était habillée en noir; elle avait l'air triste mais très-bon. Papa a été bien heureux de la voir : il lui a dit , en ouvrant la portière : « Quel bonheur, chère Louise, de vous voir ici !»
A peine étions-nous entrés au salon, Robert me
irranda le silène. (Page Sa.)
dit : « Viens jouep. » Je ne demandais pas mieux; mais Louis a dit : « Il faut aller voir ma tante, et puis tu ne sais pas si mon cousin peut jouer maintenant.
— Ah ! voilà monsieur Raisonnable qui commence. On ne peut rien faire avec lui.
— Enfants, dit ma tante, montez faire votre toilette. Je vais chez ma sœur, on vous appellera bientôt; soyez sages. »
J'accompagnai mes cousins dans leur chambre.
Robert rencontra le domestique portant des paquets. Il voulut à toute force s'emparer d'un gros sac de nuit et le porter tout seul. Il repoussa Louis, qui voulait l'aider. « Je suis fort, moi, » disait-il. M. Hersant lui enleva le sac avec autorité. « Je ne veux pas, monsieur Robert, que vous commenciez par vous faire mal en arrivant ici. »
Robert regarda M. Hersant d'un air stupéfait, et monta trois marches à la fois pour être arrivé, le premier au haut de l'escalier.
Robert commença par examiner la chambre. Le papier ne lui convenait pas ; la commode était vieille. Il se mit d'abord à la fenêtre, jmis il monta dessus.
Sa bonne arriva pour ouvrir la caisse et lui donner de quoi s'habiller. Il lui ôta les clefs, ou-
vrit la caisse, en tira tout sans précaution ; sa bonne lui dit: «Monsieur Robert, je vous préviens que si vous n'êtes pas sage, j'irai me plaindre à M. votre oncle. A peine arrivé, vous commencez le train. »
Robert rougit et changea la conversation. M. Hersant m'emmena bien vite, disant que j'avais un devoir à faire, après quoi j'aurais congé par extraordinaire.
Nous n'étions pas au bas de l'escalier, et déjà Robert avait une dispute avec sa pauvre bonne Madeleine.
« Voilà, dit M. Hersant, un petit garçon bien indocile et querelleur. C'est àyous, mon cher Henri, de lui donner de bons exemples. Vous m'aiderez à accomplir la promesse que j'ai faite de garder vos cousins en Fabsence de leur précepteur. »
M. Hersant aurait bien voulu me faire un peu plus de morale; mais on lui remit une lettre. Pendant qu'il la lisait, voici ce que je pensais : « C'est singulier, comme on voit tout de suite si un petit garçon est gentil ou méchant ! Je voudrais bien savoir comment on me trouve la première fois qu'on me voit ! J'aime mieux Louis que Robert; mais c'est vrai que Robert a l'air plus amusant! Oui, M. Hersant a raison; je veux être
M. Raisonnable aussi, moi, et comme la raison du plus fort (j'avais appris ça la veille) est toujours la meilleure, il faudra bien que Robert suive notre exemple. »
Malgré mes belles résolutions, j'avais beaucoup de peine à rester tranquille. Il me prenait des envies de laisser là mon cahier et d'aller chercher mes cousins. Cinq minutes encore et j'avais fini, lorsqu'on frappa tout doucement à la porte : « Entrez : » c'était Louis; il entra, ferma la porte et demanda à M. Hersant si j'aurais bientôt fini.
« A l'instant même, mon ami, attendez-le. »
Louis, de peur de me distraire, alla s'asseoir devant la table placée derrière moi et s'amusa à regarder des papillons que M. Hersant avait pris le matin.
Mon devoir fut bien vite achevé, et je partis avec mon cousin.
« Robert est chez ta maman; moi je suis venu ■ te chercher. »
Il tira de sa poche de belles billes de marbre et m'offrit celle qui me plaisait le mieux; j'en ai pris une bleue. Robert nous aperçut, et bientôt il était près de nous :
« Jouons, jouons; à quoi veux-tu jouer, Louis?
— A ce que tu voudras.
— Et toi, Henri? •
— Au ballon, j'en ai un superbe, • — Oh! c'est ennuyeux!
— Aux barres, dis-je en apercevant Marguerite à la fenêtre, ma sœur pourra jouer avec nous.
— Àh ! moi, je nJaime pas à jouer avec les petites filles; il leur arrive toujours des accidents, et puis on est grondé. »
Cependant Marguerite fut de la partie. J'eus soin de la garder près de moi tout en courant, de sorte qu'il ne lui arriva rien.
Cette première journée fut assez paisible, et pourtant je ne me sentais pas à Taise.
Si je vous racontais tout ce qui s'est passé pendant le séjour de mes deux cousins, il y aurait de quoi faire un gros livre comme celui dans lequel M. Hersant cherche les mots espagnols pour les savoir en français. Je vous dirai seulement les événements principaux. Tous ne seront pas exemplaires, ce ne sera pas toujours ma faute. - " •
Ces deux petits cousins étaient très-différents l'un de l'autre (vous verrez pourquoi je dis étaient). Louis était doux et tranquille, un peu timide. Cependant j'ai remarqué qu'il ne manquait pas de courage pour résister à son frère, lorsque celui-ci voulait l'entraîner à désobéir. Louis avait
beaucoup d'attentions pour ma tante et pour maman, et était aussi très-gentil pour ma sœur. M parlait poliment aux domestiques; tout le monde faisait son éloge,
Vous avez vu que Robert était tout le contraire. J'en ai demandé la raison à maman, qui m'a répondu que mon cousin ayant été longtemps malade, on l'avait gâté, et que mon oncle étant mort, ma tante n'avait pas la force nécessaire pour gouverner son fils. Comme je suis heureux d'avoir un papa 1