CHAPITRE XI
Le baptême.
C'est le 3 septembre qu'on a baptisé mon petit frère. Nous sommes partis pou r l'église à dix heures ; il faisait un temps superbe.
Ma tante donnait le bras au parrain, un oncle de maman ; nous ne l'avions jamais vu. Il est arrivé la veille du baptême et il est parti le lendemain ; il est vieux, mais très-gai. Nous aurions bien voulu qu'il restât toujours, parce qu'il racontait des histoires très-drôles et qu'il avait une canne à parapluie, chose que nous n'avions jamais vue encore. Papa et maman y étaient aussi; ils -avaient l'air très-content,
Marguerite avait une robe blanche et une ceinture rose ; j'étais aussi moi tout en blanc, sauf ma cravate bleue.
Catherine nous avait expliqué bien des fois la cérémonie du baptême, ce qui n'empêche pas que nous étions très-curieux d'y assister. Xavier n'a pas crié; il ouvrait les yeux et regardait dun air étonné.
Marguerite et moi avons signé proprement sur le registre à la sacristie, Louis aussi; mais Robert, dans son empressement, a fait un gros pâté. Ma tante Ta grondé, et le sacristain avait l'air furieux. En sortant de l'église, papa et maman ont donné de l'argent aux pauvres qui étaient venus. Le parrain a jeté des dragées en l'air, et tous les enfants du village couraient et se battaient pour les ramasser. Ils nous ont suivis jusqu'à la maison, car il pleuvait toujours des dragées.
Nous aussi nous en avons eu , mais dans des sacs. Ma tante nous a donné de jolis livres de prières faits exprès pour les enfants; il y a des images. Je trouve celles de ma sœur plus jolies, et je n'en suis pas fâché, parce que j'aime bien ma sœur. Quand nous sommes rentrés, on a amené le petit Xavier au salon. Maman Fa pris dans ses bras et a dit, en le regardant : « Pauvre petit enfant! » Papa et maman avaient les yeux remplis de larmes. J'ai raconté cela à Marguerite, qui m'a assuré qu'il y a deg larmes de chagrin et
des larmes de joie. Elle avait eu très-envie de pleurer une fois quand maman était revenue de Suisse et que nous étions restés avec Catherine. Ma sœur sait beaucoup de choses que j'ignore; aussi je la consulte souvent.
Robert se retint de faire des méchancetés pendant huit jours; après quoi il ne se gênait plus. Marguerite était sa victime. Voulait-elle cueillir un bouton d'or, il courait pour l'arracher et le foulait aux pieds. Gomme elle n'aimait pas à rencontrer des vaches, il s'écriait tout à coup :
« Tiens, voyez ces vaches là-bas. »
Enfin il la contrariait du matin au soir.
Un jour Marguerite dit :
« Je voudrais un joli bouquet pour mettre sur ma petite table avec mes anges gardiens.
— Attendez, ma cousine, s'écria Robert, je vais vous en faire un dont vous serez contente. »
Il part, il court et revient avec un gros bouquet. Il avait cueilli les plus belles roses sans permission. Ma sœur n'osait pas accepter, car jamais nous ne nous étions avisés de couper des roses. Marguerite finit par prendre le bouquet ; mais à peine le tenait-elle, qu'un pelit crapaud sauta sur sa poitrine. Marguerite jeta un cri perçant et devint toute pâle. Alors je me précipitai
Il pleuvait toujours des dragies. (Page 95.)
sur Robert; une bataille s'engagea : coups de poings, coups de pieds, cheveux tirés, tapes, culbutes; enfin, Robert m'ayant attrapé le nez, la vue du sang arrêta le combat. Marguerite avait été chercher du secours; M. Hersant arriva. Robert et moi étions rouges, furieux, nous disant des injures.
« Henri , que vois-je ? dit mon précepteur; estce ainsi que vous tenez vos bonnes résolutions de ce matin ? »
Mon nez me faisait beaucoup de mal , et fêtais bien aise d'être grondé pour pleurer.
« Monsieur, j'ai voulu, venger ma sœur, et je recommencerai encore si Robert la tourmente. »
Ma tante arriva, elle emmena mon cousin; elle avait l'air triste et embarrassé.
Papa et maman ont fait semblant de ne pas savoir oe qui s'était passé. Quant à Catherine, elle ne se gêna pas pour dire que mon cousin ferait mourir ma tante de chagrin, et qu'on devrait le mettre au collège à cent lieues de la famille.
Quand j'y pense, je ne comprends pas la conduite de Robert. Il n'a pourtant pas mauvais cœur; il n'est pas gourmand non plus; je lai vu donner ses gâteaux aux enfants du village. Mais eût-il toutes les qualités du monde, je ne lui par-
donnerais pas de tourmenter des petites filles* G'est vraiment bien laid, mon cher Robert. Puisque nous sommes les plus forts, ayons soin d'elles. Quand ma sœur ne peut atteindre un bouquet de noisettes, je saute jusqu'à ce que je Taie attrapé* Si elle a peur d'une béte, quoique cela me semble singulier, je prends la bête et je la jette bien loin. Ces pauvres petites sœurs, ce c'est pas leur faute si elles sont craintives! Elles nous rendent aussi des services que nous serions fort maladroits à leur rendre. Un jour, je m'étais coupé le doigt avec mon canif; Catherine n'était pas là, moi je ne voulais pas déranger maman qui avait des visites : alors ma petite sœur me dit :
« Mon frère, donne, je vais t' arranger ton doigt,
— Tu ne sauras pas, Marguerite.
— Laisse-moi faire, Riri. »
Et ma sœur prend un chiffon de sa poupée, elle fait un petit chapeau à mon doigt, et tortille, tortille du fil tout autour. Alors mon doigt n'a plus saigné, et le lendemain il était guéri.
Marguerite commerce aussi à coudre mes cahiers; elle a un dé. Je serai bien content quand elle saura faire les reprises; car il ne se passe guère de jour sans que je ne m'accroche. J'aime bien mon petit Xavier, mais Marguerite !
Oh! quand je serai grand, j'aurai une bourse, une vraie bourse avec des écus et des pièces d'or, et si je m'aperçois que ma sœur désire une bague, un livre, j'irai vite Tacheter.
Je lui rapporterai d'Afrique des oiseaux et de belles peaux de lions , comme papa en a rapporté à maman : Marguerite sera bien contente !
Hélas ! j'ai beau faire, il faut quitter un si agréable sujet et passer à un autre. Cher lecteur, ne vous lassez pas d'être indulgent envers moi. Ne me condamnez pas, plaignez -moi, constatez mes sottises pour les éviter.