‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 13 sur 33 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

Où l'auteur n'est pas fier.

M. Hersant était fort ennuyé de courir après nous, et malgré ses bons yeux , nous lui échappions souvent.

Un jour, oh, quel jour ! un joueur de marionnettes vint dans la cour du château; il avait aussi un chien savant qui jouait aux dominos. Tout le monde . assista à une partie qu'il gagna.

Robert dit qu'il voudrait bien avoir ce chien. Le mattre répondit qu'il ne le donnerait pas à l'Empereur s'il le lui demandait, que ce chien faisait sa joie et sa gloire. Papa ayant payé la partie, les joueurs s'en allèrent dans le village.

« Suivons-le un peu, s'écria Robert; un peu! »

Robert allait toujours, m'appelait poltron.

« Quel mal faisons-nous? Jamais nous ne re-

verrons un chien si drôle. On nous croit dans le billard. Va-t'en si tu veux; moi je préfère le domino au billard. »

Oh I que j'ai été lâche! je sentais que je faisais une mauvaise action, et j'avançais toujours. Il me semblait voir M. Hersant nous chercher partout.

Comment ai-je pu résister à ma conscience que j'entendais me dire dans le fin fond de mon cœur: Riri, retourne, il est encore temps ; on s'inquiète au château : retourne, Riri.

Une heure s'était déjà écoulée. Le garçon aux ' marionnettes s'arrêta dans un petit chemin et nous dit qu'il nous ferait jouer une partie si nous lui donnions de l'argent. Nous n'en avions pas. Robert lui offrit des billes. Il refusa, en disant qu'un chien comme Mino ne se payait pas de pareilles niaiseries.

« Donnez-moi votre veste. »

Robert ôta sa veste, le garçon la prit, joua deux minutes et s'enfuit à toutes jambes. Robert courut après lui, ramassa des pierres, les lança sans pouvoir l'atteindre. Moi, je pleurais, j'avais peur et je pensais à la maison. Oh ! décidément il n'y a de plaisir que pour les enfants sages!

« Tu pleures comme une petite fille, me dit

Robert. A s- tu peur des moineaux qui chantent? Vois, le soleil est haut, dans une heure nous serons revenus. M. Hersant nous grondera, et tout sera dit jusqu a la prochaine fois. »

Le langage de Robert m'indigna.

« Et ta mère, et maman ? S'ils nous cherchent? s'ils ont du chagrin? Robert, tu ne penses qu'à faire ta volonté, tu n'aimes que ton plaisir. Je ne te croyais pas si méchant. »

Robert siffla Au clair de la lune, puis une minute après il prit mon bras.

« Marchons vite, nous ne serons pas arrivés pour le dîner. »

Un chariot passa. Je proposai à Robert de demander au brave homme qui le conduisait de nous prendre avec lui.

« Monte si tu veux, mon petit, pour moi j'ai de bonnes jambes, et je sais mon chemin. »

Je montai en l'invitant à suivre mon exemple. Il ne voulut pas, malgré tout ce que lui dit le charretier, qui voyait bien que nous étions les enfants du château.

Malheureusement les chevaux de ferme ne vont pas aussi vite que ceux de papa, et ce ne fut qu'au bout d'une heure que j'aperçus le village. Je descendis, et je n'avais pas fait dix pas que je

Lin joueur de marionnettes vint dans la cour du château. (P- lui.)

vis tous les domestiques, papa, ma tante et Catherine en tète. Le voilà! le voilà ! s'écrièrent-ils.

Dès que ma tante m'aperçut, elle tomba comme morte; on la porta chez le maréchal-ferrant.

Je tremblais si fort que je ne pouvais plus marcher. Papa me prit dans ses bras sans me gronder. Je sentais battre son cœur.

Malgré l'effroi où j'étais, je parvins à dire:

« Robert vient à pied, il n'a pas voulu monter sur la charrette. »

Quelqu'un courut dire cela à Catherine, qui était auprès de ma pauvre tante, et papa marchait vite en m'emportant.

Maman était dans le parc avec ma sœur. Marguerite pleurait; maman était toute blanche et ne pleurait pas. Elje jeta un cri en m'apercevant.

« Mon fils! Henri, où êtes-vous donc allés? »

Je tremblais tellement qu'il m'était impossible de répondre. On me coucha sur le canapé. Je bus du tilleul bien chaud et je m'endormis. Le lendemain, je me trouvai dans mon lit; en ouvrant les yeux, je vis maman: elle n'était plus pâle.

« Mon cher enfant, tu vois ce qu'il en coûte pour suivre un mauvais conseil. Je sais tout. Robert n'a accusé que lui seul. »

Au premier mot de ma petite mère chérie, j'ai pleuré. Marguerite est venue m'embrasser, et m'a

dit tout bas :

« Il est parti. »

Une bonne nuit avait suffi pour me remettre; je pus me lever et déjeuner avec tout le monde.

Maman ne me gronda pas précisément, mais elle me dit d'un air sérieux que je connais bien :

« Mon cher enfant, tu as pu juger de notre douleur. Si tu es moins coupable que Robert, tu Tes pourtant beaucoup. Ta conscience t'a bien dit que tu agissais mal. Tu devais résister à ton cousin. Vous avez couru l'un et l'autre les plus grands dangers. Le monde est rempli d'histoires terribles qui ont commencé par une fuite comme la vôtre. Ce garçon pouvait vous emmeneçet faire de vous des sauteurs de corde. Vous eussiez été perdus pour nous et pour vous-mêmes. Au- lieu d'être soignés, élevés et instruits par nous, vous auriez probablement reçu des coups de bâton comme en a reçu le chien pour apprendre à jouer aux dominos. Promets-moi, mon cher enfant, de ne jamais suivre un mauvais conseil. Vois-tu, un enfant n'a pas besoin de comprendre pour obéir. Nous avons été petits et nous avons eu besoin d'être avertis comme toi. Une mère, Henri, voudrait voir son en-

faut toujours joyeux. Si elle le contrarie, le prive d'un plaisir, c'est qu'elle sait le danger auquel il serait exposé. »

Je promis à maman qu'elle n'aurait plus de semblable reproche à me faire; j'ai tenu parole. Maman m'a pris la tête et m'a un peu dorloté dans ses bras. C'est signe de contentement. Elle avait l'air dédire: Mon Dieu! je vous remercie de me l'avoir rendu I

Aussitôt que j'ai été seul avec Marguerite, elle ' m'a raconté que papa avait déclaré qu'il fallait mettre Robert au collège. Ma tante a beaucoup pleuré, mais, s'étatit décidée, papa était parti dès le matin avec le pauvre Robert.

Voilà des histoires qui font réfléchir, même lorsqu'on n'en a pas envie.

Robert, le chien, les dominos et les marionnettes me restèrent longtemps dans l'esprit. M. Hersant ne nous quittait plus un instant. C'était une précaution bien inutile : je ne sortais plus du parc.

Ma présence faisait de lapeine à ma bonne tante. Louis la caressait encore plus que de coutume, et ça la faisait pleurer.

Peu à peu, mon cousin et moi nous avons repris nos jeux. Nous parlions de Robert.

Un beau matin, papa est arrivé avec unelettredu directeur pour matante. Il disait que la conduite de Robert lui donnait les plus grandes espérances, que les enfants étourdis ne sont pas les plus mauvais, et qu'une faute amène souvent un heureux changement. Ma tante lisait haut cette lettre ; mais elle n'a pas pu continuer ; elle avait trop grande envie de pleurer.

Je trouve que les mamans pleurent beaucoup.

J e veux bien que la mienne pleure, à condition que ce soit de joie : ce n'est pas toujours facile. Je suis plus sage, et pourtant il me prend encore bien souvent des accès de paresse : j'aime la lecture, l'écriture; mais les thèmes, c'est vraiment affreux. Passe encore pour les versions. Que dites-vous de la grammaire? Quelle invention! Parlez-moi d'Annibal, de Scipion , d'Alexandre I voilà de petites histoires intéressantes !

M. Hersant est très-instruit. J'ai trouvé dans mes livres tout ce qu'il m'avait raconté dans nos promenades l'année dernière.

Je suis assez fort en orthographe, à ce qu'il paraît; aussi j'écris souvent à mes petits amis. J'ai une papeterie complète. Je m'amuse quelquefois à écrire à ma sœur. Je lui demande des nouvelles de ses petits oiseaux, j'invente des his-

toires, autrement mon papier ne s'userait jamais.

Noël et Paul disent qu'ils écriront quand ils seront grands . Paul méprise l'écriture, parce qu'on lui a donné une imprimerie avec des petits pots d'encre de toutes les couleurs. A chaque instant, il m'envoie des invitations, des faire part. Il m'a . promis des cartes de visite pour le jour de l'an.

Nous apprenons la géographie d'une manière très-amusante. M. Hersant, que j'aime de plus en plus, dessine sur le sable la forme des îles, des presqu'îles; il fait des montagnes. Mais le plus joli, c'est que nous avons creusé de grandes rigoles pour imiter les rivières, lés mers, les golfes et les détroits. Tout cela nous a coûté du travail et encore plus de plaisir.

Ce bon M. Hersant! il a arrangé une gymnastique et il va nous donner des leçons à Marguerite et à moi pour courir en l'air, monter en haut des mâts, sauter pardessus des cordes: je suis fou de bonheur. Malheureusement, Louis, mon gentil cousin, va partir. Ah! si Xavier pouvait grandir tout d'un coup! Je ne peux pas en revenir d'avoir été si petit.

Ma bonne chère tante est partie pour Lyon.

Elle s'ennuyait de ne pas voir Robert. Papa ne l'a

pas laissée aller toute seule: il est très-bon

papa.

J'ai eu du chagrin en voyant partir Louis. Je lui

ai donné ma grosse toupie : je voudrais bien en avoir une autre.

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