CHAPITRE XIII
Un moment d'erreur. Plusieurs événements remarquables.
Tant que j'avais eu mon petit cousin pour jouer, je ne m'étais pas aperçu que Marguerite passait presque toutes ses récréations avec Xavier. Une fois seul, je devins jaloux de cette nouvelle intimité : préférer un marmot à moi qui parle sans hésiter, qui cours et qui fais des bulles de savon I L'offense me paraissait grave. J'enrageais chaque fois que je voyais Marguerite sauter et danser autour de mon petit frère pour obtenir un sourire de lui. Je la trouvais ingrate, capricieuse.
Cependant ma colère contre l'innocent Xavier n'allait pas jusqu'à me faire fuir le gratin de la bouillie, et je dois vous avouer que je n'ignorais pas l'heure où Catherine entrait dans la chambre
avec le poêlon. Quand la part de Xavier était faite, Marguerite et moi, armés d'une petite cuiller, nous nous précipitions sur le gratin. Il n'était pas rare d'entendre le croisement de nos armes. Si ma sœur eût été aussi gourmande que moi, plus d'un combat aurait eu lieu au fond du poêlon. Mais les querelles n'étaient pas faciles avec la douce Marguerite ; et il fallait être un méchant garçon comme son frère pour en trouver l'occasion.
Un jour ma sœur vint sur la terrasse où je m'amusais à effrayer les lézards. Marguerite avait une robe bleue brodée par maman; ses boucles noires retombaient sur se9 épaules, sa robe courte laissait voir ses petits pieds bien chaussés et, malgré le tablier blanc qu'elle portait encore et son air simple, je lui dis, pour la taquiner, que les petites filles étaient très-coquettes.
Marguerite crut que je plaisantais, et me demanda si je trouvais sa robe jolie.
« Est-ce que les garçons savent cela? Ta robe verte est comme toutes les robes vertes.
— Ma robe verte 1 Tu le fais exprès, Riri ! Vois donc, ma robe est couleur du ciel; tu le sais bien. »
Je m'aperçus de suite que je faisais de la peine à ma sœur, alors je continuai à accuser les petites filles de coquetterie . La querelle s'engagea :
« Et que dis-tu, mon frère, des petits garçons qui ne dorment pas de joie parce qu'ils ont une blouse de velours, et tourmentent leur bonne pour nouer et dénouer dix fois le jour une cravate, qui se servent en cachette du peigne d'une poupée pour se faire une raie de côté, prennent de la pommade et s'en mettent tout en se regardant dans la glace? Oui, monsieur, il y a des petits garçons qui font cela ! »
Ma sœur rougit en apercevant maman, et moi j'étais encore plus honteux.
« J'ai tout entendu, dit maman; quoique Henri ait tort, Marguerite n'a pas raison : elle aurait dû se contenter d'assurer son frère qu'elle n'attache pas plus de prix à une robe bleue qu'à une robe verte: elle eût dit la vérité. Mais je ne sais vrai- # ment pourquoi on veut laisser tout entier aux petites filles un défaut dont les petits garçons ne sont nullement exempts. La coquetterie est aussi ridicule chez les uns que chez les autres. Que me font à moi une blouse de velours et une robe brodée, si ceux qui les portent ne sont pas d'aimables enfants? J'ai vu des petits garçons très-fiers de leur costume. Ils se croyaient admirés de tout le mon de, tandis qu'une seule chose attirait l'attention : c'étaient leurs mains sales. Mes enfants, ajouta
maman, évitez les querelles, même pour peu de chose, votre tendresse s'en ressentirait plus tard. Rien de plus charmant que Riri et sa sœur quand ils sont bons amis. »
Nous nous sommes embrassés sans que maman nous le dise, et comme Marguerite, vous le savez, est bien plus gentille que moi, il n'y a plus eu de querelles entre nous, ou de si petites, que ça ne vaut pas la peine d'en parler. Je vous prie même d'oublier celle-ci et de nous aimer beaucoup tous les deux ; je tourne bien vite la page.
Un soir nous étions au salon, lorsque maman dit :
« Mes enfants, notre fermière m'a demandé que vous soyez parrain et marraine de sa petite fille : j'ai accepté, bien persuadée que vous seriez contents de rendre un service à ces braves gens. »
Le mot service nous fit bien peu d'effet en comparaison du plaisir d'avoir une filleule ; car il faut vous dire que nous avions été fort étonnés, Marguerite et moi, de n'avoir pas été préférés à ma tante et au vieil oncle pour le baptême de mon petit frère.
Le lendemain, on nous a menés voir notre filleule. Après avoir nommé tous les saints du calendrier, nous nous sommes arrêtés à l'appeler Marguerite Henriette, espérant qu'on ne séparerai
point ces deux noms, qui nous semblent encore les plus beaux après celui d'Anna parce que maman s'appelle ainsi.
On nous a dit que nous devions aimer notre filleule, nous occuper d'elle et la protéger toute la vie. Nous ne demandons pas mieux. Marguerite a fait un peu ses embarras à ce sujet : elle a cousu un béguin pour notre filleule. Ma sœur, vous le savez, a un dé et des aiguilles, mais je suis plus sûr du dé et des aiguilles de Catherine. Enfin, moi, je jouerai avec ma filleule, et quand je serai grand, je lui ferai des cadeaux et de la morale, comme papa et maman en font aux petites filles de l'école.
Un jour donc, Catherine nous habilla très-gentiment pour aller à l'église du village, où l'on devait baptiser notre filleule. Quoique j'aie soutenu à ma sœur que les garçons n'ont pas de coquetterie, la vérité me force à dire que j'en avais, et pas mal,, surtout ce jour-là. C'est peutrêtre plus la faute de ma bonne que la mienne. Cette chère bonne m'avait mis une veste neuve bleue avec des boutons, des boutons à n'en plus finir. Nous partons avec papa et maman. J'étais ravi d'être parrain et d'être si beau. Arrivés dans la cour de la ferme, je fais un faux pas en descendant de voiture, et je tombe le nez dans une mare de boue qui ne sentait pas la
Cobgne, comme je disais quand j'étais petit. Oh ! dame, je n'étais plus fier. Papa et maman ne songeaient qu'au mal que j'avais pu me faire, et moi je ne songeais qu'à ma veste et à mon pantalon.
L'importance que me donna cet événement ne me consola pas du tout. Le fermier, les enfants et les servantes m'entourèrent aussitôt. C'était à qui m'essuierait, me débarbouillerait. Quand on fut bien sûr que je ne m'étais fait aucun mal, tout le monde rit, excepté moi. Marguerite n'a pas ri beaucoup, mais un peu.
Papa dit que le baptême ne pouvait pas être remis pour cela, et qu'il fallait tout bonnement m'habilleravec leshardesdu petit Pierre, qui étaitjustement de mon âge, mais beaucoup plus fort. Mon orgueil était bien rabattu, et j'aurais certainement pleuré, si ma bonne petite sœur n'eût imaginé de me persuader qu'elle voudrait bien aussi elle être habillée en fermière. Elle m'appelait maître Pierre, me demandait des nouvelles de mon troupeau ; enfin Marguerite inventait toutes sortes d'histoires pour me faire rire : c'était déjà beaucoup de ne pas pleurer, en me voyant si mal tourné dans les habits de Pierre.
Cependant j'ai fini par prendre mon parti de l'événement. Manian a été très-contente de notre
tenue à l'église, nous n'avons point fait de faute, nous étions même très-sérieux, car nous savions bien qu : un baptême n'est pas seulement une affaire de dragées. Notre filleule était laide, ce qui fit de la peine à Marguerite. Maman lui promit qu'elle serait plus gentille dans six mois, et c'est arrivé. Marguerite-Henriette a de belles joues roses et des yeux bleus ; elle nous fait des risettes chaque fois que nous allons la voir. Aujourd'hui elle marche toute seule, et quand sa mère l'amène au château, nous nous ajnusons avec elle : elle est très-gentille.
Un jour, j'avais presque huit ans, papa dit à maman :
« Il faut débarrasser la tête d'Henri de toutes ces boucles et lui couper les cheveux comme il convient à un garçon de les porter. »
Maman ne répondit pas, et il ne fut plus question de changer ma coiffure. Un mois après, un grand peintre vint à la campagne pour faire notre portrait. J'ai compris que maman me trouvait mieux avec mes boucles et qu'elle avait voulu que je les eusse dans mon portrait.
On dit que le peintre a très-bien réussi. : nous sommes à l'huile. Je tiens dans mes bras Zéphir, une levrette de papa qui le suit en garnison ; Mar-
guérite s'est indignée lorsqu'on lui a proposé une poupée et elle a saisi au passage le chat de Catherine. Ceci ne veut pas dire que nous nous entendons comme chien et chat.
Ma bonne est ravie d'avoir le portrait de Minette. Si le lecteur veut nous voir, il faut qu'il vienne à Saint-Jean, en été, par exemple, nous le recevrons très-bien.
Le portrait étant achevé, papa et maman me conduisirent chez le meilleur coiffeur. Maman voulut être là.
Catherine eut beau dire que c'était un meurtre découper les cheveux à son chérubin, on les coupa presque tout ras.
Maman les emporta précieusement; elle en a fait faire un bracelet pour elle, et puis le reste a été donné à quatre vieilles dames de ses amies qui en ont fait des tours charmants. Moi, je ne les ai pas reconnues ces dames la première fois, parce que leur perruque était noire auparavant. Mais je suis trèscontent de revoir mes cheveux en papillotes.
Je travaillais bien. M. Hersant était satisfait de •moi. Les mauvais points devenaient de plus en plus rares. Je me plaisais à écouter mon précepteur, dont la conversation m'instruisait beaucoup. C'était bien heureux, car Noël et Paul n'étaient que des
camarades de passage et Marguerite ne quittait presque plus maman. D'ailleurs Xavier continuait à faire ses délices. Je n'étais plus jaloux, à ma grande satisfaction. Oh ! que c'est ennuyeux d'être jaloux ! On est malheureux, on ne dit rien ; on regarde dans un coin ce qui arrive de bon à ses frères et .sœurs, on voudrait l'avoir pour soi. Si je remarque un jour que mon petit frère soit jaloux, je lui dirai comme j'ai été honteux et malheureux de ce vilain défaut. Et puis, être jaloux d'une petite sœur ! ah ! ça, par exemple, c'est le pire. Moi, je voudrais toujours que Marguerite fût la plus contente, la plus belle! Maintenant je commence à lui donner le bras en ville. A la campagne, nous sautons chacun de notre côté ; mais s'il y a un ruisseau à traverser, je l'aide : je lui donne les plus belles mûres des haies. Elle n'a pas peur, Marguerite, que je lui joue de mauvais tours! Je suis son protecteur I
Papa était si content de moi, qu'il me demanda ce que je désirais pour mes étrennes, sans compter les bonbons et les petits joujoux.
« Des bottes ! des bottes ! » m'écriai-je transporté de joie. Par malheur, on se moqua de mes prétentions, et je me rabattis sur une canne.
Depuis que je portais les cheveux courts, je me
croyais un petit homme et je cherchais à me donner de l'importance. Ma canne servit admirablement mes projets : je commençai par la faire résonner sur les dalles du vestibule au moment de partir pour la promenade; en chemin, cette canne était précieuse pour écarter le plus petit caillou des pieds de Marguerite ; je m'en servais encore pour atteindre les branches les plus élevées, pour clapoter dans le ruisseau ; enfin j'imaginais des obstacles pour le plaisir de les vaincre. Depuis mes soldats de plomb, je n'avais pas reçu de présent qui me causât plus de joie.
Voyant l'envie que ma canne faisait à Marguerite, je la lui prêtais quelquefois ; puis je trouvai plus simple de lui enfaireunedemafaçon. Nous étions enchantés de gravir ainsi la montagne.