‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 15 sur 33 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Histoire d'une'dent,

Un jour, au déjeuner, je dis : a- Tiens, j'ai une dent qui remue !» et je la touchais pour faire voir qu'elle ne tenait presque plus.

Maman voulut y attacher un fil et la faire sauter. Alors, oubliant mon titre de colonel que je rappelais encore de temps à autre, je me mis à pleurer. Papa se moqua de moi en riant, parce qu'il était persuadé que je me laisserais faire l'opération par maman ; mais quand il vit à quel point j'étais lâche; il se fâcha tout à fait et maman aussi.

Marguerite chercha dans toutes ses dents s'il y en avait une qui remuât, car cette bonne petite sœur m'aurait volontiers donné l'exemple du courage.

Raisonnements, promesses, tout fut inutile, et on m'enferma dans un cabinet qui avait une petite fenêtre, sous laquelle Marguerite venait prononcer des discours dont l'éloquence aurait touché un garçon tant soit peu raisonnable. Marguerite le pensait du moins, et à la fin de chaque tirade elle disait :

« Eh bien! Riri, es-tu décidé? faut-il que j'aille chercher maman? »

Et je répondais non en pleurant.

Catherine venait aussi, sans avoir plus de succès. Après beaucoup d'allées et venues, Marguerite finit par me laisser. Je m'ennuyais beaucoup. Ma dent ne tenait presque plus, je savais bien que maman ne se chargerait pas de faire du mal à son petit garçon et que ses doigts délicats tireraient tout doucement le fil. Je me disais même que pour un militaire français, j étais vraiment bien lâche.

Je dois toute la vérité au lecteur : j'ai remarqué que les petits garçons ont beaucoup de peine à dire oui quand ils ont dit non. N'est-ce pas ce qu'on appelle de l'entêtement, la plus sotte des sottises?

Je crois donc qu'il y avait de l'entêtement dans ma résistance, et quoique ce défauj, soit bien laid

j'aime encore mieux y croire qu*à la crainte de souffrir un peu, puisqu'un homme doit être brave.

Je me disais : comme je m'ennuie 1 On aurait eu le temps d'arracher toutes les dents de lait des garçons de l'école. Je pleurais , j'enrageais. Mais petit nigaud, s'écrie le cher lecteur, pourquoi n'appelais-tu pas? on serait venu bien vite, va I Autre sottise : l'amour-propre m'empêchait d'appeler ma sœur, dont le silence me paraissait un crime. C'eçt un exercice très-salutaire d'écrire ses mémoires ; on se repasse, on revoit combien on a été méchant, ridicule! Et la morale qu'un petit garçon se fait à lui-même en vaut bien une autre.

Après une heure écoulée dans un silence désespérant, j'entendis la douce voix de Marguerite.

« Mon frère, mon frère, il vient d'arriver une grande cage remplie de poules. Il y enu des noires avec des huppes blanches, on dirait qu'une marchande de modes les a coiffées ; d'autres sont toutes petites, blanches, et ont des espèces de manchettes aux pattes. Oh! Riri , décide-toi à laisser mettre un fil à ta dent ! Je n ai pas de plaisir à voir ces belles poules sans toi, mon frère; on ne te cédera pas ; tu resteras prisonnier, Riri : C'est mal de faire de la peine à ses parents ! »

Oh ! honte, la curiosité seule l'emporta, du moins

je le crains, car il me semble qu'un bon petit garçon se serait décidé tout de suite pour faire plaisir à son papa et à sa maman.

Marguerite ouvrit la porte et me conduisit chez maman. Mon entrée ne fut pas brillante.

« Colonel, me dit maman en prenant un fil, approchez, ce ne sera pas long. »

Mais voilà qu'en attachant le fil, la dent est restée dans les doigts de l'opérateur. J'éclatai de rire en me sauvant.

Je convins avec moi-même que j'avais été ridicule et que bien certainement ma sœur était plus courageuse que moi. J'engage fortement le lecteur à se laisser arracher ses dents de lait : ça n'est rien du tout. Il se fera une réputation d'enfant courageux à bon marché, et s'il écrit jamais ses mémoires, il devra à ses contemporains un chapitre plus brillant que celui-ci.

Ah ! ma sœur avait bien raison de me faire sortir de ce vilain cabinet où je m'ennuyais tant! Mes larmes séchèrent à la vue des magnifiques poules! Marguerite avait oublié les jaunes, les coqs noirs à reflets bleus et verts.

Une jolie maison avec un petit parc attendait les belles étrangères. Les premiers jours, toutes nos récréations se passaient à leur jeter du pain,

Colonel I me dit maman en prenant un SI. (Page 158.)

à rire des combats qu'excitait notre générosité.

On venait de loin voir nos poules. Tout le monde leur rendait justice, excepté Catherine ; à l'en croire, toutes ces inventions de poules extraordinaires ne valaient pas celles de la Flèche, qu'elle avait élevées, et quand papa voulait la taquiner, il lui disait du mal des poulets de la Flèche; mais il aime et respecte ma bonne.

Elle n'est pas riche ; papa l'est, ce qui revient au même. Jamais Catherine ne manquera de rien. Quand elle ne pourra plus travailler, elle se reposera, voilà tout. C'est une fameuse bonne, allez !

HAPITRE XV.

La langue anglaise.

• Tu ne sais pas, mon frère, me dit Marguerite, je vais avoir une gouvernante anglaise pour apprendre l'anglais. Tu l'apprendras aussi et nous causerons ensemble. Les autres ne comprendront pas : veux-tu?

— Moi, apprendre avec une demoiselle ? jamais, Marguerite; c'est bon pour une petite fille.

— Mais j'apprends bien un peu avec M. Hersantt

— C'est différent »

Par bonheur, ma chère Marguerite se contenta de mon c'est différent! car j'aurais été très-embarrassé d'expliquer en quoi consistait la différence.

Il y a des moments où je suis taquin malgré moi, ou plutôt je n'ai pas le courage d'être gen-

til car je sens bien que je pourrais l'être , si je voulais.

J'étais très-impatient de voir miss Arabella. Je suis très-curieux, alors j'aime quand il vient du monde.

Marguerite me parlait sans cesse de l'arrivée de sa gouvernante.

« Comment crois- tu qu'est miss Arabella, Henri ? »

Et moi, pour rire et pour la tourmenter, je lui faisais des portraits effrayants. Un jour la pauvre miss était grande comme un peuplier ; elle avait de longs bras, des dents d'une aune et mille autres agréments de ce genre. Le lendemain, elle était si petite qu'on aurait pu lui donner le berceau de Xavier.

Enfin miss Arabella arriva, et, heureusement pour elle et pour nous, mes portraits n'étaient pas ressemblants. Elle me plut tout de suite, tant elle avait l'air modeste et bon. Mais je me gardai bien de le dire à Marguerite. Ma sœur était enchantée d'avoir près d'elle une personne qui ne la quittait pas, lui donnait des leçons d'anglais et jouait au besoin avec elle.

J'ai oublié de vous dire que j'étais très-fier, comme dit Catherine; moi j'appelle cela être en-

tété (vous avez pu en juger). Désirait-on que je fisse une chose, je croyais me donner de l'importance en m'y refusant, et plus on me priait, plus je résistais : je me suis privé ainsi quelquefois de bien des avantages. C'est sans doute pour cette raison que papa et maman ne me parlaient pas d'apprendre l'anglais. J'en avais grande envie! quand j'entendais ma sœur dire de petites phrases avec sa gouvernante, je trouvais cela très-drôle et je pensais que ce serait encore bien plus joli de nous entendre parler tous les deux.

Maman, je vous l'ai déjà dit, devine tout, et je suis persuadé que c'est elle qui a dit à Marguerite ' de me donner de petites leçons en cachette. Oh 1 comme elle est bonne, ma sœur! le désir de m'apprendre la rendait encore plus assidue à ses leçons. Quand nous courions seuls dans le jardin, vite elle m'apprenait des mots anglais.

Un jour elle me dit :

« Mon frère, j'ai une idée, une idée étonnante. Écoute : c'est dans deux mois la fête de maman, il faut que tu la lui souhaites en anglais?

— Avec du gazon anglais ?

— Henri, voyons, ne plaisante pas. Mon idée est très-jolie. Je t'apprendrai une petite fable. Tu la réciteras à miss Arabella pour être bien sûr

qu'il n'y a pas de faute. Ce jour-là nous déjeunerons, nous dînerons en anglais, et Pierre ne comprendra pas quand nous lui demanderons du pain. »

Hélas ! qu'allez-vous penser de moi? N'importe, je vous dirai la vérité : sachez donc que la perspective d'étonner Pierre, de l'embrouiller, contribua beaucoup à me faire accepter les offres de ma sœur.

Nous voilà donc étudiant l'anglais à nos moments de congé. Quelquefois la leçon se passait comme par hasard devant miss Arabella, qui de l'air le plus indifférent me reprenait sans me regarder, tout en brodant. J'avais des dispositions étonnantes;. oui, étonnantes, messieurs et mesdemoiselles; la preuve c'est qu'aujourd'hui je suis aussi bavard en anglais qu'en français (quel bonheur !) et il n'y a que dix-huit mois que ma sœur a eu son idée.

Ces deux mois passèrent aussi vite que les autres, et le jour de Sainte-Anne, à neuf heures du matin, nous sommes entrés dans la chambre de maman, Marguerite et moi ayant à la main un gros bouquet de roses.

Ma sœur m'avait appris avec le secours de miss Arabella (j'étais tout à fait réconcilié avec cette

chère miss) un joli compliment. Je le savais trèsbien. Lorsque tout à coup, voulant faire un acte d'indépendance, je trouvai plus à propos de dire à maman : / love you (je vous aime).

Ces trois mots produisirent un effet foudroyant. Maman pensa que c'était seulement une manière de lui dire : je suis décidé à apprendre l'anglais. Jugez donc de sa surprise et de celle de papa en m'entendant leur réciter une fable sans manquer un mot, et avec un accent qui faisait sourire miss Arabella.

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