‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 18 sur 33 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La mère de notre filleule nous apporta un petft agneau. Quelle joie I il broutait sous nos yeux, nous regardait, bêlait. Marguerite lui mit au cou un grelot passé dans un ruban rose. Le nouvel hôte était l'objet de tous nos soins. Je crois même qu'il se serait bien passé d'être peigné par ma sœur; il nous suivait partout comme un chien. Jaurais voulu lui donner un nom; Marguerite m'assura que nous n'en trouverions pas de plus joli que celui d'Agneau, et je lui ai cédé. Xavier apprécia bien vite la différence qui existait entre notre agneau et son mouton de carton. Après avoir été un peu effrayés l'un de l'autre, ils devinrent trèsbons amis, et ils faisaient des parties qui nous divertissaient beaucoup.

En grandissant, notre plaisir était de nous faire des contes, de supposer qu'au lieu d'être les enfants de papa et de maman, nous étions de pauvres enfants gagnant leur vie.

Un jour, rien ne nous semblait préférable au sort des petits bergers.

« Vois-tu, disait Marguerite, nous serions toujours ensemble, car d'abord moi j'aurais peur des bétes; je tricoterais. Toi, tu ferais des paniers d'osier, des cages; tu chanterais près de moi. Le soir, j'arrangerais tout dans notre cabane; je ferais la soupe. »

Si par malheur j'avais l'air de me méfier de la soupe de ma sœur, elle se fâchait.

D'autres fois nous étions de petits marchands ambulants. Tout le monde nous aimait et nous achetait. Quelle joie c'était de rapporter de l'argent à nos parents ! car si Marguerite ambitionnait de faire le ménage, elle ne renonçait pas à avoir une bonne mère qui l'aimât bien.

Je m'amusais des contes de Marguerite et de ses inventions.

C'est étonnant comme les malheurs arrivent au moment où l'on y pense le moins ! Avez-vous remarqué cela?

Nous étions tous contents. Il faisait un temps

superbe. On allait abattre les châtaignes et en manger, lorsque le bon M. Hersant tomba malade. Il fut bien contrarié de se mettre au lit , de me laisser travailler seul et un peu sous la surveillance de miss Arabella, que j'avais pris mon parti d'aimer beaucoup.

Papa crut, comme tout le monde, que M. Hersant guérirait bien vite ; le contraire arriva. Alors, comme nous devions quitter bientôt la campagne, maman eut l'idée de m'envoyer en pension à Lyon, parce que je ne faisais pas grand'chose, sauf l'anglais qui allait très-bien.

Cette nouvelle ne me fit pas plaisir, comme vous pensez.

Papa me dit:

« Mon petit garçon, tu es vraiment très-sage, et j'espère que tu ne feras pas le chagrin à M. Hersant d'être indocile pendant sa maladie. Tu as souvent dit que tu l'aimais: eh bien! il faut lui en donner une preuve.

« Il s'agit peut-être de passer un mois hors de la maison (je commençai à pleurer). Tu auras do bons camarades avec lesquels tu joueras. J'irai te voir. Cela sera bien vite passé ! D'ailleurs un garçon de huit ans doit déjà montrer du courage. »

Je me mouchai au lieu de répondre.

« Allons, continua papa, tu es un bon enfant; aussi, pourta récompense, on mettra ta malle à la diligence, et nous irons à l'embarcadère à cheval, comme deux hommes. N'est-ce pas, Riri?»

Je n'avais presque plus de chagrin.

Il n'en fut pas de même pour Marguerite. Maman la gronda ; alors elle ne dit plus rien.

Le lendemain, je suis parti à cheval sans pleurer: j'avais ma canne.

La rentrée des classes n'avait pas encore eu lieu, et cependant il y avait quinze élèves, des petits et des moyens. Quelques-uns avaient leurs parents bien loin, bien loin; d'autres étaient privés de vacances parce qy'ils n'avaient pas travaillé. La maison était grande et belle. Il y avait une cour immense plantée d'arbres où l'on jouait pendant

la récréation.

Je fus très-bien reçu par les maîtres. Je dois dirç qu'à ma grande surprise, je ne me sentis pas aussi malheureux de quitter papa que je me Tétais figuré.

Aussi, c'est qu'il m'avait amené exprès à l'heure de la récréation, de sorte que je commençai tout de suite par jouer.

Il n y avait pas une minute que j'étais dans la cour, lorsque j'aperçus un petit garçon pâle, blond, un peu plus grand que moi, pas beaucoup. Il nous

regardait, et aucun des garçons n'avait l'air de s'apercevoir de sa présence.

Je demandai à un petit pourquoi celui-là ne jouait pas avec les autres.

« On ne l'aime pas.

— Pourquoi donc? Il a l'air si triste.

— C'est un Anglais. Il ne sait pas dire quatre mots, et il regarde le ciel comme s'il allait en tomber du français.

— Est-il nouveau comme moi?

— Lui ! Il y a trois mois qu'il est débarqué on ne sait d'où. Personne ne l'aime.

— Est-il méchant?

— On n'en sait rien. »

Le petit Anglais voyait bien que nous parlions de lui. Il rougit, et marcha de long en large, les mains dans ses poches.

Moi, je ne disais plus rien : je repassais tous mes mots anglais; je voyais miss Arabe lia, Marguerite, mon dictionnaire et ma grammaire anglaise.

Après un moment d'hésitation, je résolus de faire un acte de courage.

On allait jouer à la toupie, avec une grosse toupie. N'importe; je les laisse tous, et je vais droit au petit abandonné.

Je pourrais très-bien raconter au lecteur lacon-

versation que nous avons eue en anglais ; mais, s'il ne sait pas l'anglais, lui, il ne sera pas content. Il est donc modeste, et peut-être plus sûr, d'écrire en français.

« Voulez-vous parler avec moi, je sais un peu l'anglais? »

Cyrille devint écarlate et me lendit la main. « Quel bonheur! s'écria-t-il. Mais on vous détestera si vous m'aimez.

— Pourquoi donc?

— Parce qu'ils n'aiment pas les Anglais. Ils se moquent de moi, et ils me battraient, s'ils osaient; mais qu'ils viennent! » Et Cyrille ferma les poings.

« Moi, je n'ai pas peur. Papa est colonel, et je serai aussi militaire. »

Je faisais des fautes en parlant, j'hésitais.

« Oh! ne craignez rien, dit Cyrille, ce n*estpas moi qui rirai de vous, au contraire. Je vous apprendrai ma langue et vous m'apprendrez la vôtre. »

Le marché étant conclu, nous nous sommes mis à 1 œuvre, et, quoique je ne sois pas ingrat, je suis obligé d'avouer que cette leçon d'anglais, donnée par un petit camarade, me parut bien autretnent intéressante que celle de miss Arabella, même en compagnie de ma sœur; Mais ce qui fut une joie

toute nouvelle pour mon cœur, c'était de consoler un petit garçon.

A partir de ce jour, je me sentis tout changé. Je pensais à tous mes bonheurs: papa, maman, ma sœur, Xavier, Catherine et notre campagne. Et quand je me disais que Cyrille n'avait rien de tout cela, j'étais fier de l'aimer, d'être son bonheur. Je dis à mon ami:

« Il faut oublier ce qu'ils vous ont fait (ça m'ennuyait bien de ne pas le tutoyer) ; demain, nous jouerons avec eux.

— Je ferai comme vous voudrez. »

Le lendemain, à la première récréation, je montai sur un banc de pierre, et je tins à peu près ce langage :

« Messieurs, je vous annonce une nouvelle:

Cyrille est mon ami, et je vais vous dire pourquoi. En le voyant tout seul, j'ai pensé que je serais bien malheureux à sa place, et comme j'apprends l'anglais depuis six mois avec ma sœur, je suis décidé à m'amuser avec lui. Quand nous serons grands, nous nous battrons avec les Anglais s'il y a la guerre; en attendant, croyez-moi, jouons tous ensemble petits Anglais et petits Français. »

Un bravo s'étant fait entendre, tout le monde applaudit. Alors je pris Cyrille par la main, et mes

camarades l'embrassèrent avec transport. C'était à qui lui donnerait des billes, du sucre d'orge.

Je n'avais ni bottes ni canne pendant que toutcela se passait; mais je sentais -mon importance, un contentement que je n'oublierai de ma vie, même si je deviens très-vieux, comme le parrain de Xavier.

Papa vint me voir le lendemain, et vous pensez bien que je ne manquai pas de lui parler de mon ami Cyrille. Papa loua beaucoup ma conduite, m'appela un brave garçon et me prédit que mon nouvel ami n'oublierait jamais ce que j'avais fait pour lui. Papa me demanda en riant si je me repentais d'avoir appris l'anglais avec une demoiselle. On m'avait dit souvent que j'étais gentil, et j'en étais bien persuadé; mais je compris que mon affaire avec Cyrille était sérieuse, et qu'en écoutant mon cœur j'avais fait une bonne action qui tne valait l'estime de papa, de mes maîtres et de mes camarades. Cyrille n'était plus le même : il courait, il parlait un peu (on n'osait plus se moquer de lui), aussi ses joues devinrent roses, et tout le monde disait que sans moi il serait peut-être mort de chagrin.

Le jeu ne nous empêchait pas de causer tout seuls, Cyrille et moi. Quand il vit que je le corn-

Jo tins à peu près ce langage. (Page UT.]

prenais bien, il me raconta comment il se trouvait à Lyon.

« J'ai un papa aussi, moi, me dit mon ami, seulement il est aux Indes, bien loin,*je te montrerai sur la carte ; alors il ne peut pas me faire sortir. Maman est morte le jour de ma naissance. Elisabeth, Taînée de mes deux. sœurs, m'a élevé; mais elle s'est mariée avec le capitaine Héliot. J'aurais bien voulu aller aux Indes avec papa et mes sœurs. Le médecin n'a pas voulu; il a dit que je suis trop .faible pour supporter le voyage. Alors papa, connaissant ici un monsieur et une dame, il m'a mis dans cette maison. Malheureusement M. et Mme de Cernay sont très-âgés, toujours malades ; ils ne peuvent pas me faire sortir. Quelquefois Madame m'apporte des gâteaux ; mais qu'est-ce que cela me fait?

« Avant ton arrivée, Henri (il était décidé que nous nous tutoierions), je pleurais tous les jours et souvent la nuit. Il y a un mot anglais que tu dis sans en connaître la signification : home. Tu ne sais pas comme on est malheureux quand on n'a pas de home. C'est la maison avec tout ce qui est dedans, ce qu'on a toujours vu. Ton pays est bien beau, quoiqu'il ne ressemble pas du tout au mien. Je voudrais voir la mer avec de grands bateaux dessus ; entendre parler anglais avec l'accent ;

quand papa sera revenu des Indes, je retournerai en Angleterre.

« Si tu m'en crois, Henri, nous continuerons à nous aimer comme maintenant. Qu'est-ce que cela fait d'être Anglais ou Français, si le cœur est bon? D'abord, moi, je ne t'oublierai jamais.

— Ni moi non plus, Cyrille. En attendant que ton père revienne des Indes, nous t'emmènerons à notre campagne. Tu verras comme papa et maman sont bons et Marguerite gentille. Et puis miss Arabella te fera du thé, des tartines qui auront un . goût de home. Oh I Cyrille, tu seras heureux ! »

Si je consolais mon ami, lui m'empêchait d'avoir du chagrin. Loin de m'ennuyerje m'amusais beaucoup; c'est étonnant comme les chagrins s'en vont vite!

J'apprenais des jeux anglais. La plupart ressemblent aux nôtres : les barres, les quilles, le cheval fondu et le saut de mouton. En fait de nouveauté, je vous signalerai surtout croquet. Voici ce que c'est: on place de distance en distance, à la suite les uns des autres, sur un carré long, de petits arcs fixés dans la terre, et avec une raquette de bois on chasse une balle que l'adresse du joueur consiste à faire passer sous chacun des arcs. En Angleterre, ce jeu s'appelle billard des petits garçons.

Croquet avait de grands succès parmi nous, peut-être à cause de sa nouveauté.

Je vous citerai encore foot bail; c'est-à-dire qu'on lance une balle avec le pied. Ce qu'il y a de plus amusant dans ce jeu, c'est qu'on tombe quelquefois.

Hare and Huntz est une chasse : le hare ou lièvre est traqué et poursuivi par les chasseurs. Quand ceux-ci sont nombreux et qu'on peut figurer le cor de chasse avec une trompette, la partie est trèsamusante, pourvu qu'on ne soit pas toujours le lièvre.

Dans une si heureuse situation, je pensais à Marguerite sans la regretter. Je me passais trèsbien d'elle. Chère petite sœur, pardonne-moi cet aveu. Je t'aime assez pour le faire. Mais ce que je me reproche encore, c'est de n'avoir pas même songé à t'écrire, quoique je te l'eusse promis. Aussi je fus bien honteux quand papa m'apporta une lettre de toi. Marguerite avait pris une feuille de son plus joli papier ; sa lettre était cachetée avec de la cire rouge ; maman lui avait prêté son cachet. Puisque j'ai conservé cette lettre dans mon portefeuille vert, attendez, je vais la chercher : Marguerite ne sera pas fâchée de la retrouver dans mes Mémoires.

154 MÉMOIRES D f UN PETIT GARÇON.

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