‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 20 sur 33 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Maman, Marguerite, miss Arabella et Catherine étaient dans la cour & notre arrivée. Comme je courais pour embrasser ma petite mère chérie, Catherine m'a attrapé , et il a fallu qu'elle m'embrassât la première. Maman a ri. Il me semblait revenir d'un grand voyage. J'ai d'abord été trouver M. Hersant, qui était au salon. Il a été très-content, et moi aussi. Marguerite m'a emmené voir les poules et notre mouton. Nous parlions tous les deux à la fois. Je faisais des bêtises exprès pour amuser ma sceur. Miss Arabella ne pouvait pas nous suivre.

La journée n'a pas suffi pour répondre aui questions de Marguerite. Il a fallu continuer le lendemain. Elle désirait bien voir Cyrille. Il faisait un temps superbe. Alors, maman a dit que, pour celé-

brer mon retour, nous aurions congé et que nous irions voir battre les châtaignes. Oh! que c'est amusant! Et puis, quand les fermiers ont ramassé la récolte, il y a les pauvres gens qui viennent chercher dans les feuilles les châtaignes perdues.

Nous avons rencontré une petite fille qui pleurait parce qu'elle s'était piqué les doigts en ramassant des châtaignes. Marguerite a pressé les doigts de la petite et les a essuyés avec son mouchoir. Puis nous lui avons dit de rester tranquille, et nous avons glané pour elle. Quand son panier a été rempli, nous le lui avons rendu. Elle éclatait de rire, nous regardait à travers ses doigts , et riait encore. Marguerite aurait bien voulu embrasser cette petite fille, mais elle n'a pas voulu et s'est sauvée avec son panier rempli de belles châtaignes.

Je repris mes leçons* Je m'appliquais tellement que M. Hersant ne me reconnaissait pas. Je faisais exprès d'être sage pour ne pas fatiguer ce bon M; Hersant; mais ça n'a pas duré très-longtemps. J'ai bientôt fait des étourderies comme à l'ordinaire.

Nous devions partir pour la ville dans quelques jours, lorsqu'une nuit il tomba tant de neige, que maman voulut attendre, parce que maman a trèspeur en voiture et que ce n'est pas plus facile de

descendre de notre montagne que d'y arriver. Je

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n'étais pas fâché de rester encore un peu. Nous nous amusions, Marguerite et moi, à marquer nos pas dans la neige. Le fils du jardinier nous fit un grand bonhomme de neige qui resta debout pendant plusieurs jours; à la fin, nous avons décidé de Tabattre avec ma canne: c'était très-amusant. Comme nous étions enchantés de voir la campagne toute blanche, Catherine nous dit un matin, en nous habillant, que la neige n'était pas amusante pour tout le monde et que le fermier venait de trouver une pauvre vieille qui avait manqué de rester dans la montagne.

Aussitôt habillés, nous courons chez maman et lui demandons des nouvelles de la pauvre femme. Maman nous raconta que cette bonne vieille, n'ayant pas entendu parler de son mari, retenu à l'hôpital depuis un mois, avait entrepris, malgré son âge avancé, d'aller à pied jusqu'à Grenoble* On l'avait trouvée à dix heWesdu soir et l'amenée au château.

« Venez lui rendre visite, » dit maman.

La voyageuse avait été mise dans une chambre du Château ; maman lui avait donné une camisole chaude ; un grand feu brûlait dads la cheminée.

En nous voyant, la pauvre vieille leva les mains et s'écria :

«Bonté divine I ne dirait-on pas que je suis une dame I Quel lit ! Que j'y suis donc bien ! Et ces petits enfants qui viennent me voir 1 C'est bien vrai que le malheur est bon à quelque chose. »

Jamais nous n'avions vu une femme si vieille. Ses mains et son visage étaient comme du parchemin. Nous ne pouvions pas en détacher nos yeux.

« Crois- tu, me dit Marguerite, quand nous fûmes sortis, que maman deviendra comme cela ? »

J'ai dit non, parce que je voyais que cette pensée faisait de la peine à ma sœur, mais je n'en suis pas sûr.

Un soir je dormais, lorsque tout à coup ma sœur entra dans la chambre de Catherine en poussant des cris affreux.

« Ma bonne, ma bonne , entends-tu ? on tue quelqu'un. »

Catherine prit Marguerite dans ses bras, se mit à rire et lui dit :

« Ma mignonne, calme-toi , ce quelqu'un crierait aussi fort si on le tirait par l'oreille. Il faut bien le tuer pour avoir des boudins et des saucisses.

— Ahl dit Marguerite, c'est le cochon 1 »

Cette pauvre Marguerite ! son cœur battait, ma bonne lui a donné de l'eau sucrée, et elle a veillé près de son lit jusqu'à ce qu'elle soit endormie.

C'était très-amusant. {Page 159.)

Le lendemain nous avons ri des terreurs de Marguerite. Maman nous ayant dit qu'elle nous permettait de voir travailler le charcutier, notre joie fut au comble. Ma sœur oublia son attendrissement de la veille. Catherine lui fit une toilette de circonstance, car Marguerite devait faire une saucisse et moi du boudin .

Cette journée de cuisine nous causa un plaisir d'autant plus grand qu'il était nouveau. Nous marchions sur les talons du charcutier, nous le regardions couper, hacher, avec autant d'intérêt que s'il ncxus eût montré la lanterne magique. Mais lors-, que, tenant sa promesse, l'homme me dit de souffler dans le boyau qu'il avait préparé, j'éprouvai une joie folle en voyant la peau se gonfler. Marguerite ne dédaigna pas de presser de ses petites mains le gros soufflet qui était un peu gras.

Notre sensibilité s'effaça complètement au déjeuner du lendemain, et la sensible Marguerite demanda si le fermier tuerait encore un autre cochon. Je crois bien que l'observation de Catherine sur la susceptibilité de l'individu contribua aussi à endurcir le cœur de la tendre Marguerite.

Pendant les trois ou quatre jours qui s'étaient écoulés, la neige avait presque disparu, la bonne vieille était réchauffée, et nous sommes tous partis,

sauf Catherine qu'on laissa encore un peu pour faire la lessive.

J'avais bien promis à Cyrille de penser à lui ; mais, pour dire la vérité, je l'avais oublié, surtout le jour du boudin.

En entrant dans la ville, je demandai à papa de me mener voir mon ami. Il m'assura qu'il m'y conduirait le lendemain à la récréation. J'aurais voulu être au lendemain tout de suite.

Dès que Cyrille m'a aperçu, il s'est jeté dans mes bras. Il avait Fair content, heureux; il parlait français pas trop mal. Papa l'a caressé et lui a dit qu'il sortirait chez nous.

Huit jours aprôs, mon ami Cyrille faisait son entrée à la maison. Maman le reçut si aimablement qu'il ne fut pas intimidé. Il parla anglais avec Marguerite et je crois que sa surprisef a été grande en voyantune petite Française parler courammentl'anglais. Ma sœur n'a pas d'orgueil. A sa place, j'aurais fait mes embarras en anglais. Elle rougissait en répondant à Cyrille. Quant à miss Arabella, elle était joyeuse comme un oiseau qui se trouve en compagnie de ses semblables. Elle parlait si vite, que ma sœur avait presque autant de peine que moi à la comprendre.

Maman, ma chère maman, avait fait servir au

déjeuner tout ce qui peut régaler un petit Anglais : beef steak, pommes de terre, beurre et thé. Miss faisait des tartines avec une ardeur britannique vraiment amusante, et Cyrille les faisait disparaître avec tout autant de dextérité. Marguerite a joué avec nous, en anglais, presque toute la journée. Maman pense que cette journée de congé vaut un mois de leçons : nous sommes bien de son avis. • Quoi qu'on en dise, le temps passe encore plus vite quand on joue que lorsqu'on travaille, et nous fûmes tout étonnés d'arriver à l'heure du dîner, puis à celle du départ.

Nous nous sommes dit adieu en nous embrassant, Cyrille et moi ; Marguerite lui a donné un gentil shake-hand.

Le soir j'ai entendu maman qui disait à papa (n'allez pas croire que j'ai écouté; fi donc!):

« Je suis sûre que si les enfants passaient seulement un mois en Angleterre, ils parleraient tout à fait bien.

— Je le crois aussi, mais, ma chère Anna, toi (papa tutoie toujours maman) qui recules devant la dépense d'un cachemire, n'es-tu pas effrayée de ce que nous coûterait ce voyage de famille ?

— Pas du tout, Georges : Henri et Marguerite se souviendraient toujours de ce voyage, ils en pro-

{itéraient beaucoup, et ils n'abandonneraient pas plus tard, comme cela arrive si souvent, une langue étrangère. »

Papa a répondu, en tournant sa moustache :

« Nous avons le temps d'y penser. »

J'ai couru dire à ma sœur ce que je venais d'entendre, lui recommandant le secret.

L'espoir d'aller en Angleterre me transportait de joie. Marguerite était plus froide. L'idée de passer la mer lui faisait peur. Elle disait:

«J'aimerais mieux y aller quand jeserai grande.» Cependant la carte d'Angleterre devint l'objet de notre attention. Et puis, moi, je faisais adroitement des questions à miss Arabella sur son pays, Elle ne se faisait pas prier pour répondre et je lançais de petits coups d'œil à ma sœur.

Ce projet nous occupa beaucoup pendant huit jours, et comme maman n'en parlait pas, nous avons fini par ne plus y penser du tout.

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