CHAPITRE XIX
Plusieurs choses intéressantes.
Cyrille venait régulièrement à la maison les jours de sortie. J'avais été bien privé de ne pas le voir pendant la maladie de papa. Pourtant, s'il était venu comme à l'ordinaire, je ne crois pas que j'aurais joué : j'avais trop de chagrin.
Comme la maison était différente de ce qu'elle était auparavant! Il venait des officiers à chevalet papa sortait avec eux. La bonne dame du Jardin des Plantes avait bien raison d'être triste en nous embrassant. Je ne me figure pas la maison sans papa et sans maman. Allons, je ne veux pas nr attrister: je suis trop content.
J'ai oublié de vous dire que mon ami Cyrille a des dispositions étonnantes pour le dessin. Quand il était petit, qu'il ne savait ni lire ni écrire, il
dessinait des tigres, des lions terribles, des jardins plantés d'arbres. Maintenant il dessine des tètes d'hommes avec de grandes barbes et des paysages charmants. Tout cela m'a donné envie de dessiner. Je l'ai dit à papa, qui a consenti à me donner un maître pour m' amuser et peut-être aussi pour essayer de me faire rester tranquille. Papa dit que le dessin est très-utile aux militaires. J'ai été ravi d'avoir un porte-crayon, des crayons noirs, un portefeuille et de la mie de pain pour effacer, ce qui étaitet est toujours nécessaire.
Je n'étais pas fou du dessin comme Cyrille : cependant je m'appliquais, et quand je voulais me distraire, je faisais le portrait de Marguerite. Ce portrait était celui d'une vieille bonne femme avec un nez d'un mètre et une bouche jusqu'aux oreilles, puis j'écrivais au-dessous de cette caricature : portrait de Marguerite.
Vous auriez bien tort de croire que ma sœur se fâchait ; elle riait encore plus que moi.
Ah ! c'est que Marguerite, voyez-vous, a toujours été la plus aimable des petites filles, gaie, complaisante ; aujourd'hui qu'elle commence à être un peu grande, je suis sûr de lui faire plaisir en mettant ses talents de couture à l'épreuve.
Il y a cependant des cas graves où elle se recon-
naît incapable ; comme l'autre jour, en glissant sur Ja. rampe de l'escalier: zic... zic... j'ai arraché le fond de mon indispensable (expression de Cyrille) . Mais il y a de petits et fréquents accidents pour lesquels l'aiguille de Marguerite m'est fort utile. Elle coud mes cahiers aussi bien que Catherine. Seulement, je crains qu'elle ne perce ses petits doigts et je l'aide à enfoncer et à tirer l'aiguille.
Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de Xavier : je l'ai laissé grandir. Vous apprendrez avec plaisir qu'il est très-gentil et très-drôle dans sa petite blouse. Ses révérences nous amusent beaucoup. Je le porte, je joue avec lui.
Quand oh pense que j'ai été petit comme Xavier, que je deviendrai grand comme papa et vieux comme l'oncle qui a une canne à parapluie !
Voici une chose peu flatteuse pour moi : n'importe, je serai sincère jusqu'au bout. Mon petit frère est plus obéissant que je ne Tétais à son âge. Je l'admire ce bon petit Xavier, tout en jouant avec lui; il a déjà sa philosophie. L'autre jour, il regardait sur les genoux de maman les images de la Bible de Royaumont, comme Marguerite et moi les regardions étant petits. Arrivé à la page où Adam et Eve sont chassés du paradis terrestre,
mataan.lui expliqua (.en .quoi avait; consisté leur désobéissance. Xaviçr. laissa son doigt sur l'image, devint, sérieux et dit : - . ••■:.-..'.''• « S'ils. avaient mangé Ja pomme au. dessert, ils
n'auraient pas été renvoyés du beau jardin, n'estce pas, maman? » '.-..- , . , • -r , ••• .
Or, il est ; défendu à Xavier , de manger . des fruits^ entre ses, repas, et c'est > dans cette. défense respectée, que mon petit frère a trouvé sa morale. /. ".' •.'•;•,' r *ï C r :"\ ?."":.' \ " '. «; " 1!
Cependant M. . Xavier n'a ,pas, toujours eu des principes aussi. sévères, ; surtout en faitde lentilles. Un jour.il échappa, je jie sais comment par exempie, à la surveillance.de Catherine. On rappelait, on le. cherchait de tous .côtés sans parvenir à*le trouver. Ma bonne était très-agitée. Par. bonheur elle poussa ses recherches jusque.dans l'office de la cuisine. .Que vit-elle ? Maître .Xavier . à genoux devant. le. buffet ouvert, souriant àun plat de lentilles dans lequel sa petite main tâchait ,de faire l'office d'une cuiller. Catherine eut, quelque peine à l'arracher aux douceurs des lentilles; elle sïnquiétait des conséquences d'un pareil, exploit, lorsque ces paroles vinrent la rassurer : - Pas mangé, moi, pas mangé I .
Si je suis content d'avoir une sœur, je ne le suis
pas moins d'avoir un frère dont je suis l'aîné. Il grandit ce petit. J'ai trois ans de plus que lui. C'est beaucoup ! Je pourrai l'aider à apprendre ses leçons; je lui dirai comment je faisais quand j'étais petit. Nous nous aimerons, c'est certain, et s'il veut aussi, lui, être militaire, je le prendrai dans mon régiment.
Si je n'avais pas eu mon ami Cyrille, l'hiver m'aurait semblé bien long. On a beau vanter les douceurs du colin-maillard et nos jeux de patience, je ne trouve rien de si triste que d'être renfermé dans une chainbre, sans compter qu'il arrive toujours quelque malheur; renverser une lampe, casser un carreau de vitre, et puis cette envie continuelle de toucher au feu et de souffler. On devient désobéissant malgré soi, et puis on est grondé. Je suis beaucoup plus gentil l'été que l'hiver. Quand il pleuvait, et je vous assure qu'il pleut souvent à Lyon, M. Hersant faisait des projets de promenade pour nous égayer un peu, ce qui, j'en conviens, n'était pas très-difficile. Il a été décidé qu'on nous mènerait à Sassenage, endroit célèbre pour les fromages; nous verrons ces fameuses grottes creusées dans le rocher. La fée Mélusine habitait ce séjour, quoiqu'elle eût à choisir entre de beaux châteaux.
Marguerite nous a dit que si elle était une fée, elle ne s'appellerait pas Mélusine et demeurerait dans une grotte de cristal rose plutôt que dans de vilains trous à fromage (Marguerite n'aime pas le fromage) . Miss Arabella, entendant vanter Je fromage de Sassenage, a parlé de celui de Chester, qu'elle déclare être le premier fromage du monde. . C'est toujours comme cela lorsqu'on parle de l'Angleterre. M. Hersant, qui aime beaucoup le Sassenage, s'est un peu querellé avec notre chère miss. Marguerite et moi n'avons retenu qu'une seule chose de la discussion, c'est qu'il y a dans le comté de Chester trente-deux mille vaches, dont le lait fournit chaque année 1 1 500 tonnes de fromage, et chaque tonne contient 25 760 livres anglaises. Marguerite n'aime que le fromage à la crème, surtout lorsqu'il y a des fraises dedans. Elle a horreur de tous les autres fromages. Je vais vous dire pourquoi.
Nons avons un petit microscope, vous savez, un verre qui grossit les objets. Ma sœur et moi nous nous amusons souvent à mettre de petites feuilles, des mouches, des brins de mousse, un cheveu dans
notre microscope, ces objets deviennent très-gros.
Un cheveu de Marguerite est comme une ficelle.
Un jour, c'était au goûter, nous avons mis un
petit morceau de fromage dans notre microscope, et qu' avons-nous vu? Un serpent;
Marguerite a poussé un cri, et n'a jamais voulu depuis manger de fromage. Quand j'en mange, je lui dis, pour la taquiner : Ma sœur, les serpents sont délicieux, veux-tu y goûter? Maman me gronde un peu.
Vous n'avez pas idée comme c'est amusant de regarder dans un microscope ! On voit tous les secrets des petites fleurs, des ailes de mouches et des brins d'herbe. M. Hersant a raison : le bon Dieu a fait de bien belles choses.
Vous voyez à peu près comment l'hiver se passait depuis que nous étions grands. Il faut ajouter à nos plaisirs beaucoup de parties de loto. C'est surtout amusant lorsque papa et maman jouent. Papa fait le vieux bonhomme qui n'y voit pas ; il donne des noms très-drôles aux numéros : 1, qui est tout seul; 22, les deux cocottes; 10, qui n'est pas 9; 77, les jambes à Thomas; alors nous rions beaucoup.
Nous jouons des marrons et des dragées. Papa prétend que cela nous rendra gourmands. Maman aime mieux les petits gourmands que les petits avares; elle déteste les avares, maman. Ah ! dame, c'est qu'elle est si bonne I
Marguerite dit toujours : Moi, je veux être comme maman.-
Ma sœur a raison. J'ai bien l'intention de prendre modèle sur papa, qui serait parfait s'il ne nous envoyait pas coucher de si bonne heure. A propos, je me souviens d'une sottise pour laquelle vous auj*ez peut-être une raison de vous montrer indulgent.
Vous saurez d'abord que M. Hersant est trèslong à mettre sa cravate : il n'en finit pas. Nous devions aller voir passer la revue.
Alors, me trouvant seul dans le salon, j'imaginai d'avancer la pendule : je monte sur le petit tabouret, j'ouvre la pendule et je pousse l'aiguille; mais, ô désespoir ! voilà cette vieille pendule qui se met à sonner tout de travers. J'étais désolé, fort inquiet.
Après le déjeuner, maman dit : « Comme il est tard!
— Pas du tout, ma chère, reprit papa en tirant sa montre à répétition, c'est la pendule qui avance de trois quarts d'heure.
— Impossible, Georges. »
Je devins très-rouge.
« C'est sans doute Pierre qui s'est ingéré d'y toucher.
SÈm
— Non papa, c'est moi.
— Et pourquoi cela, Monsieur?
— Pour faire dépêcher M. Hersant. »
On sonna. Papa sortit bien vite : il riait.
Maman n'a pas ri du tout. Elle m'a défendu de
toucher aux pendules sous aucun prétexte. Elle a ajouté :
« Je te pardonne, mon enfant, puisque tu as dit la vérité, et tu as bien fait, car sans cela tu ne serais pas allé à la revue. »
Je dirai toujours la vérité.
Une de mes grandes joies était de voir mes vêtements devenus trop courts, passer sur le dos d'un petit garçon.
Voici comment là chose se fait encore : on choisit l'enfant d'un bon ouvrier pauvre. Catherine le débarbouille à fond ; maman arrange elle-même ses cheveux : on l'habille, il déjeune; mais il ne s'en va pas sans que maman lui ait dit qu'elle n'aime pas les enfants malpropres et que, sïl se tache, on donnera mes vêtements à un autre petit garçon l'année suivante.
Un jour il pleuvait à verse : nous ne savions que faire pour nous amuser. Papa était sorti; j'entrai dans son cabinet de toilette; il venait de se raser; je pris la savonnette et je me couvris le visage de
savon. On ne voyait plus que mes deux yeux.
Marguerite ne tarda pas à me trouver. Après avoir bien ri de ma mine barbouillée, elle me dit :
« Mon frère, j'ai vu à la foire un singe qui rasait une tète de bois. Je t'en prie, laisse-moi te raser ; je ne te couperai pas : mon petit couteau de Spa me servira de rasoir. »
L'idée était charmante, convenez-en, cher lecteur! Aussi j'acceptai les offres de service de ma sœur. La chère Marguerite, ayant obtenu mon consentement, me passa une serviette au cou, prétendit que le savon n'était pas assez épais et s'empara de ma tête.
J'avais du savon plein le nez, j'étais obligé de fermer les yeux et la bouche et de m'abandonner à la merci de ma petite sœur. Enfin, quand elle eut fini avec le savon, elle prit son petit couteau orné de roses et de myosotis, et se mit à enlever le savon. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle jugea utile de me pincer le nez à plusieurs reprises, d'ajouter du savon aux endroits où la barbe résistait à son petit couteau.
Catherine arriva comme l'opération s'achevait. Nous nous sommes sauvés en riant.
L'affaire étant parvenue jusqu'à maman, elle m'a défendu d'aller dans le cabinet de papa. Ceci
me dérangea un peu, car j'avais l'habitude de me regarder dans la glace, de me donner un coup de brosse et de mettre un peu d'eau de Cologne sur mon mouchoir.
C'est étonnant comme le temps passe, même en faisant des thèmes. L'hiver était encore une fois fini et maman parlait de la campagne. La campagne 1 que c'est beau I Amusant et commode ! Quoique maman nous habille très- simplement, nous sommes encore plus simples à la campagne. On sort tel qu'on est; on prend sa canne, voilà tout.
Nous comptions les jours et celui qui nous semblait si éloigné arriva bientôt.
La voiture était couverte de paquets. Papa et maman avaient l'air aussi content que nous, de sorte que tout le monde l'était, excepté le pauvre Cyrille, dont le cœur était bien gros en me disant adieu en anglais.
Vous ne vous doutez pas de ce qui va arriver.