‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 23 sur 33 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le lecteur aura du chagrin.

Nous arrivons, nous courons partout : bonjour maître Pierre, bonjour François, bonjour Marthe, bonjour à tout le monde.

On nous aime beaucoup, sans doute; mais le retour de maman est une vraie fête. Les paysans s'aperçoivent bien qu'elle est là. Ils n'ont qu'à demander pour obtenir; ils empruntent les affaires de la maison pour ne pas user les leurs. Maman sait bien cela et prête tout de même. Lesmalades viennent aussi quand ils peuvent marcher; autre-' ment ma bonne petite mère va les visiter. Elle nous emmène quelquefois. Notre visite fait toujours plaisir.

Le lendemain de notre arrivée, Catherine a jeté

un cri de surprise en entrant dans ma chambre : j'étais tout rouge, j'avais la rougeole.

Ne souffrant pas, l'effroi de ma bonne me parut singulier. Je lui demandai le miroir, et j'ai bien ri en voyant ma vilaine figure.

Ma gaîté n'a pas été de longue durée; maman vint et déclara que je ne pouvais pas me lever. M. Hersant a ajouté ses recommandations à celles de maman et de Catherine. Ce n'est pas tout : notre médecin arriva bientôt. Je l'aime beaucoup , parce qu'il me prêtait sa canne quand j'étais petit et faisait semblant de prendre du tabac dans ma main comme dans une tabatière, et puis je n'avais jamais été bien malade. Je ne fus donc pas très-effrayé en voyant le bon M. Nicolle; mais lorsqu'il m'annonça que je ne devais pas songer à me lever, qu'il fallait rentrer mes bras dans mon lit, ne pas me découvrir, je me crus à moitié mort, et je lui tournai le dos pour pleurer.

« Allons, mon petit ami, serez-vous moins sage que votre sœur?

— Marguerite a la rougeole ?

— Oui, et comme cette chambre est très-grande, votre, sœur sera dans l'alcôve. Quoique loin l'un de l'autre, vous pourrez causer un peu, ce sera moins ennuyeux.

— Ce sera très-amusant, monsieur; je n'ai plus de chagrin d'avoir la rougeole. »

Pendant que notre bon médecin causait avec moi, papa est entré portant Marguerite dans ses bra^. On l'avait si bien efnveloppée de couvertures, que le bout de son nez seul passait. Cette maladie à deux me ravissait. Maman et Catherine étaient moins enchantées, mais bien bonnes. Quand Marguerite m'a aperçu, elle a ri, et moi , j'ai ri aussi.

La première heure de notre installation fut trèsgaie; la seconde et celles qui suivirent le furent beaucoup moins. C'est une triste position de se voir retrancher tout à coup son déjeuner et son dîner, et de remplacer l'un et l'autre par de la tisane chaude.

Je me serais probablement fâché si j'avais été malade seul ; la sagesse de Marguerite me retenait. J'avoue facilement que ma sœur a plus de raison que moi; mais je n'aime pas à en fournir trop souvent la preuve.

D'ailleurs, s'il faut en croire Catherine, les petits garçons sont moins sages que leurs sœurs pendant la maladie. Ma bonne enflammait mon courage par de beaux récits dont je vous fais grâce. Qu'il vous suffise de savoir que les histoires de Cathe-

rine soutenaient mon courage à ce point, que je pris la résolution de ne plus me plaindre : je n'ai pas tenu parole.

Catherine n'aime pas qu'on se regarde dans la glace ; elle consentait pourtant à nous accorder de temps en temps cette distraction. Elle pensait sans doute qu'il était impossible d'avoir de la vanité de notre nez rouge et enflé.

Un jour Marguerite me dit :

« Mon frère, si nous allions rester laids?

MOI

Oh ! que non, Marguerite I

MARGUERITE

J'en ai peur, moi.

MOI

Que veux-tu? On nous aimerait tout de même.

MARGUERITE

C'est égal, Henri, j'aurais beaucoup de chagrin de ne plus ressembler à maman.

MOI

Tu lui ressembleras toujours en dedans; tu seras bonne. Et puis, Marguerite, tu chanteras, tu joueras du piano comme elle, va, tu ne t'ennuieras pas!

— Comment, Riri, tu n'aurais pas de chagrin si je restais laide? Eh bienl moi, monsieur, j'en au-

rais beaucoup si tu Tétais. Tu ne veux donc plus être un bel officier comme papa? »

Pour toute réponse, je me jnis à chanter sur tous les tons: Ca m'est égal d'être laid! laid! laid!

Maman entra, et je lui racontai ce que ma sœur venait de dire.

« Ces rougeurs passeront, mes enfants: il n y a pas lieu de s'en tourmenter ; mais sachez que vous ne me seriez pas moins chers si votre peau était moins fine et moins blanche. »

Je le crois. Cependant j'ai vu bien des fois maman sourire de plaisir en regardant ma sœur. Elle avait l'air de dire: Quelle jolie petite fille ! comme ces boucles font bien sous son chapeau de paille ! comme elle est gracieuse! Mais aussi Marguerite est bonne, et je suis sûr que maman aime encore mieux la bonté que la beauté: je suis comme elle.

Je n'ai pas dit cela à maman.

Le lecteur va être très heureux en apprenant que notre rougeole a été bénigne, selon l'expression du médecin. Nous n'avons presque pas eu de fièvre, ce qui ne nous a pas empêchés de boire beaucoup d'excellent sirop. On nous leva au bout de huit jours, mais avec la défense de mettre le nez à la fenêtre: nous étions prisonniers, et Catherine un

La petite jardinière venait dar.ser sous les fenêtres. (Page 193.)

méchant geôlier. Nous passions des heures entières devant les vitres pour regarder dehors. La petite jardinière venait danser sous les fenêtres pour nous amuser; elle chassait les poules de notre côté et leur jetait du grain. Notre mouton vint aussi paître sous nos yeux ; mais tout cela augmentait notre envie de sortir et de cueillir des fleurs.

Un jour, il y avait du soleil partout, le ciel était bleu, et nous entendions chanter les oiseaux. Ma sœur était encore plus ennuyée qu'à l'ordinaire.

«Je ne veux plus avoir d'oiseaux, me dit-elle en soupirant.

MOI

Tu n'aimes plus les oiseaux?

MARGUERITE

Je ne dis pas cela, Henri; mais je n'en aurai jamais en cage; ils doivent être trop malheureux.

MOI

Tu veux dire que nous sommes en cage ?

Oui, et ce n'est pas amusant.

MOI

Veux-tu que je te conte une histoire?

MARGUERITE

Tu n'en sais pas !

MOI

J'en ferai une.

MARGUERITE

Tu ne sais pas en faire. »

Maman entra, et voyant le petit air triste de ma sœur, elle l'appela sa pauvre petite chérie, lui dit que nous sortirions bientôt, et qu'il fallait remercier Dieu de n'être pas très-malade, qu'un peu d'ennui n'était pas grand chose, surtout lorsqu'on avait une maman toujours prête à raconter des histoires.

Ma sœur oublia tous ses chagrins; elle sauta sur les genoux de maman, et moi, qui allais bâtir des forts et pousser une attaque avec mes fantassins, je fus obligé de m'asseoir commeune petite fille pour écouter l'histoire. J'ai eu l'air un peu fâché, je ne sais pas pourquoi, car j'étais trèscontent. «

Cette histoire n'est qu'un conte, comme vous le verrez.

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