‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 25 sur 33 · CHAPITRE XXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXn

Bonheur de n'être plus, malade, — Les abeilles.

Ce conte me fit beaucoup de peine. Je crus que maman l'avait inventé pour me rappeler ma paresse d'autrefois. J'allais pleurer, lorsque M. Hersant apporta de la part du fermier un beau rayon de miel.

Ce gâteau de cire excita notre admiration. Nous savions bien que les abeilles font le miel, mais nous n'avions jamais vu l'ouvrage de ces bonnes mouches. Oh ! que c'est ennuyeux d'être renfermé ! M. Hersant nous consola bien vite en nous faisant la promesse de nous mener chez le père Claude pour voir une ruche.

Je croyais que maman ne se doutait pas du chagrin que m'avait causé l'histoire de Superbe et de

Gentillet. Jugez donc de ma surprise, lorsqu'elle me dit le soir en m'embrassant :

«Ne crois pas, mon cher enfant, que j'aie inventé un conte pour te rappeler un défaut dont tu es corrigé. Non vraiment. Je ne sais comment ce conte s'est présenté à mon esprit. Tu es si sage depuis longtemps, cher petit, que je ne me souviens plus du passé. Henri, les mères aiment leurs enfants plus qu'elles-mêmes, et, quand elles ont pardonné c'est pour toujours; mais, mon chéri, le chagrin que tu as éprouvé me prouve combien tu regrettes de nous avoir fait de la peine. Voistu? la conscience n'oublie pas, et Dieu Ta permis ainsi pour notre plus grand bien. Allons, Gentillet, dit maman en m'embrassant encore, dormez bien, et si le temps est aussi beau demain qu'aujourd'hui , nous donnerons la volée à nos oiseaux. »

J'étais si joyeux, que je fus au moins deux minutes sans pouvoir dormir.

Le lendemain, le ciel était bleu, le soleil avait l'air content comme nous. Catherine fit notre toilette avec un soin tout particulier. Elle n'en finissait pas avec ses recommandations, et si maman l'avait crue, on nous aurait encore laissés en cage.

La porte s'ouvre, nous sommes sur la terrasse. Quel bonheur I

Après avoir fait quelques gambades nous sommes allés voir les poules, notre mouton, enfin notre société intime. Je vous assure que ces amislà ne furent pas du tout indifférents à notre retour: les poulettes jacassaient. Nous les avons remerciées de leurs bons œufs. Le mouton frottait sa tête contre nous et regardait tendrement le paysage. Je ne plaisante pas!

Marguerite trottait comme une perdrix. Il ne fut pas question d'étude pendant quinze jours. Nous nous promenions , et tout le reste du temps nous restions près de maman. Elle nous regardait, touchait notre front , nos mains , et nous demandait si nous nous sentions comme à l'ordinaire; nous disions : — oui.

Un jour, M. Hersant, nous voyant mordre dans une tartine de miel, demanda à maman la permission de nous mener voir les ruches de Claude.

Des cris de joie devancèrent la réponse de maman, et nous voilà partis.

MARGUERITE

Et si les abeilles nous piquent?

M. HERSANT.

Elles ne piquent que ceux qui ont peur, Mar-

guérite. Soyez calme, gardez-vous de faire des gestes; vous les verrez passer près de vous allant à leurs affaires sans s'inquiéter de notre présence. Si par hasard il en venait une se poser sur votre figure , ne bougez pas , et aussitôt vous la verrez s'envoler.

MOI

Te souviens- tu, Marguerite? un jour chez ma tante, nous nous promenions sous la grande avenue de tilleuls, et des milliers d'abeilles bourdonnaient au-dessus des arbres tout en travaillant.

MARGUERITE

Je vois les ruches! le père Claude! allons vite.

C'était vrai. Claude nous conduisit dans un coin de son jardin, et nous vîmes sur deux longs bancs de bois, en plein midi, plusieurs paniers arrondis par le haut et faits de cordons de paille tournés et fortement tressés ensemble ; c'est ce qu'on appelle des ruches.

Le fermier est très-fier de ses abeilles, et il ne se fit pas prier pour nous en faire les honneurs! Voyant comme Marguerite et moi étions attentifs, il nous conduisit devant une, espèce de coffre carré en bois : c'était une ruche qui permet de

voir dans l'intérieur. Cette ruche est formée de deux moitiés de volets bien jointes et retenues par des crochets. Claude ouvrit un volet. Ohl merveille, les abeilles étaient sous verre! on les voyait travailler 1 Marguerite , qui ne craignait plus rien pour son petit nez, était au comble du bonheur; elle ne pouvait détacher ses yeux des gâteaux de cire suspendus au haut de la ruche. Je vous prie de croire que je n'étais pas moins étonné et ravi que ma sœur.

MOI

Comment peut-on tirer les gâteaux?

M. HERSANT.

On choisit le moment où la plus grande partie des abeilles sont au champ pour butiner ;' on frappe d'un côté pour faire passer de l'autre le peu d'ouvrières qui sont restées au logis ; on enlève le toit, on lève les crochets , on sépare les gâteaux de cire ; puis on met bien vite à la place de la moitié pleine une moitié de coffre vide que les ouvrières ne demandent pas mieux de remplir.

M. Hersant nous aurait, j'en suis sûr, dit encore beaucoup de choses, si maman ne lui avait pas fait signe qu'il était temps de partir.

Chemin faisant , je demandai à mon précepteur s'il me parlerait des abeilles plus au long. Il me Ta promis, car l'intérêt que j'ai montré lui a beaucoup plu. Ma franchise habituelle m'oblige à avouer au lecteur que, dès h lendemain, le bon M. HerSant m'expliqua encore ce que nous avions vu, me parla de la reine des abeilles, de son importance, enfin de la manière dont vivent les abeilles ; mais j'ai oublié tout cela et je gâterais mes Mémoires si je voulais faire le savant. Ce que je n'ai pas oublié , par exemple , c'est ce bon M. Hubert, un aveugle qui a étudié mieux que tout le monde les abeilles, a écrit des livres qui sont dans la bibliothèque de M. Hersant. Ce M. Hubert avait un domestique qui regardait les abeilles derrière un vitrage toute la journée et racontait à son maître ce qu'il avait observé. Je pense que le pauvre aveugle ne s'ennuyait pas , et j'en suis bien content. Je m'occuperai plus tard des abeilles ; en attendant, je mange du miel.

Quoique je fusse très-bien remis, on ne me permettait pas de courir, ce qui n'empêchait pas que j'étais toujours un peu en avant. Nos promenades étaient des leçons, mais des leçons sans livre, sans dictionnaire, sans grammaire : papa d'un côté, M. Hersant de l'autre. Ma curiosité ne leur

laissait guère de repos. La gentille Marguerite faisait aussi de petites questions. Maman était trèscontente de nous.

Un jour nous étions dans la forêt, tout à coup je m'écrie : Une fourmilière ! ^t je me disposais à enfoncer ma canne dans la maison de mesdames les fourmis, lorsque M. Hersant m'arrêta le bras, absolument comme si j'allais commettre un crime.

« Y pensez-vous , Henri ! , Les fourmis ne méritent pas moins votre admiration que les abeilles.

MOI

Ohl monsieur, la fourmi ri est pas prêteuse, et moi j'aime qu'on soit complaisant.

— Henri I s'écria ma sœur, ne les taquine pas. Regarde donc comme elles travaillent. Je voudrais bien savoir comment est faite une fourmilière ; niais il faudrait être moi-même une fourmi pour satisfaire ma curiosité.

— Ce n'est pas nécessaire , reprit pap$. Ces insectes sont si intéressants, que leurs mœurs ont fait 1 étude de beaucoup de savants ; ils ont écrit des livres sur les fourmis. »

Alors figurez-vous que papa et M. Hersant se sont mis à nous raconter des choses si extraordinaires, que je les ai retenues comme j'ai retenu

le conte de Gentillet. Et à vrai dire, tout cela pourrait bien n'être pas très-vrai. C'est égal , je vais vous dire ce qu'on nous a dit autour de cette fourmilière. Si je me trompe, vous voudrez bien m'excuser et vous rappeler qu'il y a un an au moins que l'histoire des fourmis nous a été racontée.

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