‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 26 sur 33 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

L'auteur est obligé d'être un peu savant. — Les fourmis.

Je suis beaucoup plus fort en fourmis qu'en abeilles : cela se conçoit. On rencontre des fourmis partout , et il n'y a point de danger à les regarder. Il n'en est pas de même des abeilles, qui sont des savantes, et quoi qu'en dise M. Hersant, maman craint toujours que nous ne soyons piqués.

J'aime beaucoup les bêtes, et si je n'étais pas obligé de faire mes études, je m'occuperais d'elles, surtout à la campagne où il n'en manque pas.

La fourmilière que j'ai trouvée dans la forêt était à des fourmis fauves {les fourmis ne sont pas toutes pareilles). Le lecteur a dû aussi eu rencontrer pendant les vacances, et ce monticule

Ta bien étonné. Que va-t-il dire en apprenant' que es fourmis transportent, pour bâtir leur édifice, des petits morceaux d'écorce d'arbre, des feuilles, des brins d'herbe, des petites pierres , du blé, de l'avoine, tout ce qu'elles trouvent afin d'élever le plus haut possible leur maison ?

Marguerite croyait que les fourmis portaient tout cela sur leur dos. Nous avons bien ri de Fidée de ma sœur.

Ces habiles ouvrières ont des mâchoires trèsfortes, dentées, crochues à la pointe, et en les tenant écartées, elles s'en servent pour le transport de leurs matériaux et aussi pour attaquer leurs ennemis.

Je croyais que les fourmis travaillaient, entassaient ainsi pour avoir de quoi se nourrir l'hiver, puisque la fourmi a dit à la cigale qui venait lui demander quelque grain pour subsister :

Que faisiez-vous au temps chaud?

DiUelle à cette emprunteuse.

» — Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise.

— Vous chantiez? j'en suis fort aise.

Eh bien! dansez maintenant!

Pas du tout; les fourmis mangent très-peu et

pas de grain. Leur idée, en construisant un monticule, est de se préserver de l'eau,- du froid, et d'empêcher les indiscrets de pénétrer chez elles. Ces dames craignent aussi beaucoup le soleil, tout en aimant a avoir chaud. C'est comme nous qui fermons nos persiennes, quoique bien contents qu'il fasse beau.

Marguerite et moi étions déjà bien émerveillés de tout ce que nous voyions , lorsque M. Hersant vint mettre le comble à notre admiration en nous parlant de l'intérieur des fourmilières.

D'abord M. Hersant n'exagère pas; c'est un homme calme. Le lecteur est donc prié de croire ce que je vais lui raconter.

La plus grande partie d'une fourmilière ne. se voit pas; elle est cachée très-avant dans la terre. Des avenues conduisent du haut de l'édifice jusque dans l'intérieur ; il y a de petites rues où passent sans cesse les fourmis ; mais elles ne sont pas bêtes, allez; quand le soir arrive, elles ferment et barricadent leurs portes comme des personnes, et les ouvrent le matin. S'il pleut , elles restent renfermées et travaillent. Vous ne les verrez jamais regarder aux fenêtres. Les fourmis s'entendent très-bien entre elles. Au moindre danger, celles qui montent la garde se divisent en deux corps,

les unes guettent l'ennemi, combattent s'il y a lieu, tandis que les autres vont jeter l'alarme à J'intérieur. Elles arrivent toutes et ont l'air furieux. Je me trompe en disant toutes : les bonnes gardent les petits et les cachent dans des trous. »

De retour à la maison, papa nous a encore raconté beaucoup de choses merveilleuses des fourmis de gazon. Celles-ci bâtissent de petites cases les unes au-dessus des autres, le long des brins d'herbe, avec des grains de sable. D'autres font leur nid au pied des arbres, et s'élèvent jusqu'aux branches les plus hautes pour y chercher les pucerons, qui leur fournissent une espèce de sirop fort à leur goût. Elles sucent les pucerons et se gardent bien de les .tuer.

Marguerite s'écria : « Une fourmi ! une fourmi ! * Je la mis dans mon microscope. Quel plaisir de voir ses grandes jambes, sa large tête et son cor* selet fauve, ses pattes brunes et sa bouche toute grande ouverte. Nous avons compris le service que cette mâchoire dentée rend aux fourmis à la guerre et dans les déménagements.

Ces fourmis, que je peux écraser, sont courageuses, guerrières, et à certains moments toute la nation prend les armes, Il n'est pas jusqu'aux plus

petites qui ne se jettent sur l'ennemi pour l'entraîner dans la fourmilière où il passe un mauvais quart d'heure.

Ce ne . sont pas seulement les petits insectes qui ont à redouter les attaques des fourmis ; les hannetons ne les intimident pas. Leurs armes sont ces mâchoires dont je vous parlais tout à l'heure.

Lorsqu'elles se croient exposées à quelque danger, elles changent de domicile. A peine arrivées au lieu choisi, elles se mettent à l'ouvrage avec une ardeur étonnante. Les grosses fourmis portent les petites (c'est bien' cela!). Ces petites bêtes sont très-altérées. M. Hersant les a vues boire....

Marguerite vient d'entrer ; elle a lu par-dessus mon épaule, avec ma permission.

« Henri, n'oublie pas les fourmis qui sculptent le bois. Ohl mon frère, comme tes Mémoires deviennent intéressants 1 »

Puis ma chère sœur m'a un peu tiré les cheveux et s'est sauvée.

J'aurais certainement oublié les fourmis qui sculptent le bois, et, en y songeant, je ne me trouvai guère plus avancé; je ne me souvenais plus très-bien de ce qu'on nous en avait dit. Alors

le soir, faisant semblant de rien (je suis fin I vous le savez), j'ai remis la conversation sur les fourmis, et voici ce que j'ai appris :

Elles choisissent un arbre et en sculptent l'intérieur. Il y a plusieurs étages, avec des planchers et des plafonds épais comme une carte à jouer. Ces étages, soutenus par des cloisons ou des colonnes, se divisent en petites cases. Ces fourmilières sont immenses : loges, salles, boudoirs, cor* ridors, rien n'y manque. Ces fourmis-là ne travaillent que la nuit; je sais pourquoi : elles font du mal aux arbres, les rendent tout noirs , coupent la racine en bâtissant leur nid, et les malfaiteurs n'aiment pas le soleil ; c'est tout au plus s'ils supportent le clair de lune !

Tout le reste de la semaine, il a été question des fourmis. Nous les cherchions dans les prairies et nous nous amusions, Marguerite et moi, à regarder leur nid et à les suivre dans leurs voyages.

J'espère que le lecteur s'est amusé avec mes fourmis; alors je vais lui raconter une histoire bien étonnante que nous avons lue et vue dans un livre, car il y a une belle image qui représente ce que je vais vous raconter.

« Un voyageur, un peintre, était dans un village-

indien. Ce monsieur allait dans les forêts pour dessiner des arbres. Un jour qu'il était très-occupé à esquisser le tronc d'un arbre, il remarqua des insectes, des lézards qui passaient tout près de lui. Marguerite se serait bien vite sauvée; mais le peintre se dépêcha de travailler, pensant que la promenade de ces individus était signe d'orage. Il entendait aussi des cris d'oiseaux, si bien qu'ayant une bonne lieue à faire pour regagner sa demeure, il serra son dessin et se disposait à partir, lorsque tout à coup il fut couvert des pieds à la tête d'une nuée de fourmis. Il se leva bien vite, et si vite, qu'il renversa une boîte à couleurs en se sauvant. Il aurait bien voulu aller chercher les objets qu'il avait laissés : impossible ; figurezvous un régiment de fourmis serré, serré, et qui aurait rempli notre grand salon. Ces fourmis voyageuses ne s'embarrassaient de rien; elles passaient par-dessus tout, même par-dessus les arbres les plus hauts. Enfin, ce pauvre monsieur finit par pouvoir aller chercher son fusil ; mais il était tout couvert de fourmis, comme une fourmilière, aussi a-t -il été piqué. Ces fourmis-là sont plus méchantes que celles de notre pays, qui laissent seulement une petite rougeur sur la peau.»

Mon histoire de fourmis est un peu longue, j'en conviens; mais, comme dit Marguerite, il faut mettre des choses intéressantes dans mes Mémoires, et ne pas toujours parler de nous. Je prie le lecteur d'être de l'avis de Marguerite.

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