‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 27 sur 33 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

L'hospitalité.

Les premiers jours après notre rougeole, nous disions à chaque instant : — Quel bonheur de ne plus être malade 1 Et puis nous n'avons plus pensé à notre bonheur.

J'avais beaucoup grandi, et j'étais très-content lorsqu'on me le disait. Seulement je ne pouvais pas "souffrir la. plaisanterie d'un vieux voisin qui ne manquait jamais de s'écrier chaque fois qu'il me voyait : la mauvaise herbe croît toujours. Je finis par me fâcher, et je lui dis :

« Monsieur, s'il n'y avait que les mauvaises herbes qui poussent, nous n'aurions pas un si beau jardin et une si belle avenue d'arbres; je ne suis pas une mauvaise herbe, moi. »

Maman me fit taire, me gronda un peu, mais

très-peu, ce qui voulait dire qu'elle n'était pas fâchée que j'eusse querellé le vieux voisin. Marguerite était contente aussi.

Nous avions repris nos études comme auparavant et, de l'avis de tout le monde, nous travaillions très-bien; alors le temps passait vite, et puis papa et maman inventaient des parties pour nous récompenser. Au moment où nous nous y attendions le moins, papa entrait dans la salle d'étude et disait :

« Allons , enfants , venez faire une course avec moi dans la montagne; on peut interrompre les études des écoliers sages. »

Nous sautions, nous embrassions papa et nous étions bien vite en route. L'âne était souvent de la partie, parce que maman craint toujours que ma sœur ne se fatigue ; cependant Marguerite ne monte sur Bon-pied que par obéissance. Il faut la voir trotter avec ses guêtres jusqu'aux genoux et son bâton. Son plus grand plaisir est de cueillir des fleurs dans la montagne pour Catherine, qui est une grande fleuriste. Nous nous reposons dans les granges ; papa nous raconte des histoires d'Afrique, et nous sommes très -contents.

Un dé nos plaisirs aussi, c'est la pêche. Nous avons de petites lignes. C'est toujours moi qui mets

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le ver dans l'hameçon de Marguerite ; elle a peur de toutes les bêtes'. Je trouve que maman devrait un peu la gronder pour cela. Les petites filles ont peur de tout, c'est ridicule. Pourtant je vous prie de croire que je n'imite pas ces vilains garçons qui prennent plaisir à effrayer leurs sœurs. Oh! que c'est laid ! C'est honteux même. Moi, je raisonne Marguerite ; quand je la vois s'effrayer d'une sauterelle, je lui dis :

« Ma sœur, regarde donc ses pattes , sa tête 1 quel mal veux-tu que cette petite bête te fasse? Vois comme elle saute, se promène dans le gazon ! »

Marguerite m'écoute et ne respire bien qu'en voyant la sauterelle s'éloigner.

Je ne vous parle pas souvent de mon ami Cyrille, et pourtant je l'aime bien, allez ! J'attendais les vacances ; les voici arrivées et Cyrille aussi.

Quel plaisir de recevoir un petit camarade 1 de le promener partout I A peine Cyrille fut-il descendu de voiture, que je le menai voir ce que j'aimais le plus. Je dois vous avouer que j'étais fier de notre belle campagne. J'ai bien vu que mon camarade était étonné. Comme son papa est aux Indes, il n'a pas de château ; mais Cyrille m'a dit que plus tard son papa en aurait aussi un et que j'irais en vacances chez lui,

J'étais ivre de joie, non-seulement parce que j'aime Cyrille et que j'étais content de le voir sorti du collège, mais parce qu'il sait beaucoup de jeux, qu'il monte bien à cheval, n'a peur de rien et qu'il veut tout ce que je veux. L'anglais nous était devenu si familier, que nous parlions presque toujours dans cette langue. Miss Arabella triomphait ; elle faisait des tartines soir et matin et encore dans le milieu du jour. Maman, qui n'oublie jamais l'utile, nous disait :

«Voyez, mes enfants! comme c'est agréable •maintenant de savoir une langue étrangère. Vous trouverez bien commode de pouvoir parler et comprendre lorsque nous irons en Angleterre. »

Et nous disions : — Oh l yes, marna.

Nous ne nous contentons pas seulement de causer, nous avons une petite bibliothèque anglaise, et si le cher lecteur veut s'instruire et s'amuser, il n'a qu'à lire comme nous : Boys* own book, Evenings al home; Hymns, by Mrs. Barbauld; Sandford and Merton, by Day; nursery rhymes, and Lucy; Tiosamond horry ; Frank and Mary, Parent 9 s assistant and popular taies, by Miss Edgeworth.

Nous lisons tous ces jolis livres comme de vrais petits Anglais.

Cyrille dessine très-bien ; il a toujours un album

dans sa poche, et quand il voit une montagne qui lui plaît, il la dessine; il est aussi très-fort pour les animaux. Je lui ai demandé de faire le portrait de notre chien; il a très-bien réussi.

Un jour à déjeuner papa reçut une lettre de M. Anderson, le père de Cyrille ; il venait d'arriver à Liverpool, et il s'empressait de remercier papa des bontés qu'il avait eues pour Cyrille.

M. Anderson demandait s'il serait possible de trouver une occasion pour ramener son fils à Paris, où il viendrait le prendre et irait s'embarquer avec lui à Boulogne.

Maman sourit en regardant papa.

Je m'imaginai alors que nous reconduirions nous-mêmes Cyrille* et, à partir de ce moment, je devins curieux. Je fis de très-vilaines choses, si vilaines que je veux vous les dire exprès pour me punir; dès que je voyais papa et maman causer je faisais semblant de m'amuser ou de lire attentivement. Ce n'est pas tout : un soir on parlait du voyage de Cyrille, lorsque l'heure d'aller nous coucher arriva, et il fallut bien partir : Marguerite et moi n'avons jamais fait de grimaces pour aller nous coucher.

Étant au lit, je m'empêchai de dormir, et n'enlendant plus de bruit , je me levai, et me voilà

marchant pieds nus tout doucement, jusqu'à la porte du petit salon. Il faisait clair de lune. Je me vis en passant dans une glace, et j'eus honte de moi. J'avais l'air d'un petit voleur.

Je fus sur le point- de retourner dans mon lit : la curiosité l'emporta, et, l'oreille collée sur la porte, j'entendis maman : — Georges, allons à Paris avec les enfants. Tu reconduiras Cyrille jusqu'en Angleterre.

J'aurais bien .voulu entendre le reste de la conversation, mais j'avais trop grand'peur d'être surpris? ensuite je savais déjà qu'il suffit que maman désire une chose pour que papa y consente. Je me sauvai avec les mêmes précautions , et je m'endormis, croyant être le plus heureux des petite garçons.

Le lendemain, à ma grande surprise, je n'étais plus content, j'éprouvai de l'embarras en disant bonjour. Marguerite me demanda plusieurs fois dans la journée ce que j'avais.

Si quelqu'un m'eût dit que cet acte de curiosité pût me rendre malheureux, je ne l'aurais pas cru. Je me voyais sans cesse traversant le salon, j'étais encore plus effrayé. Enfin, n'y pouvant plus tenir, j'emmenai Marguerite au bout de l'avenue, lui annonçant que j'avais un grand secret à lui dire.

Ma sœur pensa qu'il s'agissait d'une surprise pour maman. Quand elle entendit l'histoire, elle devint rouge comme si ma sottise retombait sur elle.

« Oh 1 mon frère , dit Marguerite , sans parler du voyage, que tu dois avoir de chagrin d'avoir fait cela ! c'est bien mal, Henri ; si j'étais à ta place, j'irais tout de suite avouer ma faute à papa.

MOI

Tu veux qu'il me gronde ?

MARGUERITE

N'importe, mon frère, tu seras plus tranquille après. C'est si laid d'être curieux ! Et puis papa et maman causent devant nous, et s'ils nous cachent une chose, nous ne devons pas chercher à la sa» voir. »

Je fus extrêmement effrayé du discours de Marguerite. Pour toute consolation, ma sœur m'engageait à aller me faire gronder! Ajoutez encore qu'elle ne témoignait pas la moindre joie de ma belle découverte !

Cependant, après avoir délibéré longuement avec .moi-même, je me décidai à suivre le conseil de Marguerite et il fut résolu que j'irais avouer ma faute à maman, qui bien sûr en parlerait à papa en le priant de faire semblant de ne rien savoir.

Je profitai du moment où ma petite mère était

seule, et sous prétexte d'obtenir une permission accordée une fois pour toutes, j'entrai au salon. « Que veux-tu, cher enfant ?

MOI

Vous conter une bien vilaine histoire. »

Et sans lever les yeux, debout, devant maman, je lui racontai ma faute sans rien passer.

maman, % avec surprise.

Tu as fait là une action basse, mon fils, mais lorsque le coupable se dénonce lui-même, c'est qu'il sent la gravité de sa faute. Je ne te gronderai donc pas, mon enfant; je me bornerai à te dire que non-seulement tu pouvais être surpris par ton père, qui eût sévèrement jugé la chose, mais que de plus, tu t'exposais à être vu par nos domestiques : quelle idée auraient-ils eue de leur petit maître ?

Quand tu désires savoir une chose, mon fils, il faut nous interroger. Nous répondrons à ta question, si nous le jugeons à propos. »

Maman (elle est si bonne !) m'embrassa, en ajoutant que j'avais fait un acte de courage qui l'aiderait certainement -à oublier ma faute.

J'avais une telle crainte d'être curieux, qu'il m'arrivait souvent de me boucher les oreilles ou

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de chanter quand je voyais papa et maman causer ensemble.

Il ne fut plus question de cette histoire, si ce n'est avec Marguerite, qui m'assurait que papa l'ignorait. Moi, je crois que maman raconte tout à papa et qu'il est, convenu qu'il ne grondera que dans les grandes occasions et maman dans les petites.

Je dis à Marguerite :

« Comment fais-tu donc pour être si sage?

— Mon frère, je pense à faire plaisir à papa et à maman. Je me dis le matin en faisant ma prière : Je veux être bien bonne, bien gentille, et le soir, je repasse ma journée, et quand je vois que j'ai manqué à mes promesses, je recommence le lendemain, et toujours comme cela, Henri. »

J'ai pris la résolution d'imiter Marguerite.

Bah ! j'ai beau faire, elle l'emporte toujours. N'est-ce pas que vous aimez Marguerite, cher lecteur?

Cyrille ne songeait plus qu'à retourner en Angleterre. Il demandait sans cesse à papa si ce serait bientôt. Nous regardions sur la carte le chemin qu'il allait faire.

Une fois Cyrille disait que la plus belle chose du monde, c'était la mer. Moi, je soutenais les

montagnes. Nous étions en colère comme deux petits coqs. Cyrille m' ayant un peu poussé, je le poussai très- fort, et voilà qu'un combat s'ensuivit.

Marguerite crut d'abord que c'était pour jouer. Elle ne le crut pas longtemps et alla bien vite appeler au secours.

L'arrivée de papa suffit pour nous calmer». Je pris la parole pour expliquer le sujet de la querelle. Mon éloquence fit éclater de rire papa. Il me tira les oreilles en disant :

« Tu parles en aveugle , tu n'as jamais vu la mer. Vous êtes deux petits fous, messieurs, toutes les œuvres de Dieu sont belles et méritent notre admiration. Cyrille croit sans doute qu'il lui revient quelque gloire de l'Océan qui entoure son pays, et toi, tu t'imagines que le mont Pancrace et le mont Pelvou te donnent de l'importance. Allons, soyez bons amis comme par le paisse.

Nous irons tous conduire notre cher Cyrille jusqu'à Paris. »

A cette nouvelle, je me jetai dans les bras de mon ami, et je sentis que je l'aimais encore plus qu'avant la bataille.

Marguerite n'était pas très-contente et Catherine ne l'était pas du tout. Si maman croyait ma bonne, on ne changerait jamais de place. Je sais bien

qu'il y a beaucoup de paquets et (pie ce n'est pas déjà si amusant de faire et vider les malles : que voulez-vous ?

J'ai souvent admiré la patience de maman avec cette chère Catherine. J'ai fait part de mon étonnement à Marguerite , qui m'a répondu :

« Moti frère, c'est bien juste. Quand nous étions tout petits, ma bonne nous berçait des nuits entières, nous consolait avec des chansons. Toi, tu ne t'en souviens pas, mais maman ne l'oubliera jamais. »

C'est égal : si je n'aimais pas tant Catherine, elle m'ennuierait joliment !

Tiens, ce n'est pas très-gentil ce que je viens d'écrire là! Eh bien! je ne l'effacerai pas. Je ne veux pas laisser croire que je suis parfait. Oh ! non ! j'ai encore de l'humeur fort souvent. Je voudrais toujours faire à ma tète, prendre mes aises. Mais n'ayez pas peur. Je sais que c'est mal ; je me retiens le plus possible, et quand il m'arrjve d'être insupportable, je m'en repens.

Malgré le plaisir que j'éprouvais à changer de place, j'avais le cœur un peu gros de quitter notre campagne si belle; les arbres étaient couverts de fruits et les meules de foin reparaissaient pour la seconde fois de l'année. J'avais besoin de me rap-

Voilà qu'un combat s'ensuivit. (Page 241 .)

peler tout ce que Paul et Nono m'avaient dit de Paris pour me consoler de quitter les pèches et les raisins : car je suis gourmand; si le lecteur Test aussi, il me pardonnera fen sentant l'eau lui venir à la bouche. C'est bien le cas de placer ici un petit trait de mon enfance : j'avais quatre ans, et je me trouvais à un grand dîner de famille chez de bons amis de papa. Placé à côté de maman , j'étais très-fier d'être au milieu de grandes personnes. Maman m'avait dit : « Un petit garçon nô doit pas manger de tout, il doit même se priver de quelque chose. » Je parus me rendre à l'avis de maman, et je ne tardai pas à lui dire à l'oreille : « Maman, je me suis privé de bœuf; je puis manger de tout maintenant? »

Pardonnez-moi ce bavardage. J'ai beaucoup de plaisir à me rappeler ces petits riens maintenant que je suis grand 1

Nous avions beau nous amuser, Cyrille et moi, le temps nous paraissait très-long. La conversation ne roulait plus que sur le voyage. Ce fut bien autre chose lorsque papa nous dit qu'il était décidé à m' emmener avec lui à Londres. Cyrille fit des folies II ne parlait plus que de la Tamise, des paquebots et du mal de mer. Je l'écoutais avec admiration et j'en avais aussi pour moi-même, en

pensant que j'irais à l'étranger et que je savais la langue du pays.

A partir de ce jour, le français fut complètement mis de côté : nous Jouions en anglais, nous mangions en anglais, nous nous aimions en anglais, nous rêvions en anglais. Celui qui manquait au règlement donnait un gage. Jamais gouvernante ne fut plus heureuse que miss Arabella tout le temps que dura cette fantaisie britannique.

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