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CHAPITRE XXV

Le départ. — Paris.

Enfin, malgré les lenteurs de Catherine, tout fut prêt, et par un beau jour nous sommes partis. Xavier lui-même battait des mains.

Nous avons regardé le château et nos belles montagnes jusqu'à ce qu'elles aient disparu. Ma bonne en aurait certainement voulu à Cyrille, si quelqu'un pouvait en vouloir à mon ami. Sa jolie figure lui plaisait, son humeur gaie, ses petites histoires et son accent l'amusaient.

Je ne vous rappellerai point le plaisir qu'on éprouve à monter en wagon, à en descendre le plus souvent possible pour changer de place et se donner de l'importance ; à prendre au buffet des objets de fantaisie, à se dépêcher, à se jeter

tout essoufflé dans le wagon : vous avez passé par là.

Arrivons vite à Paris. Malheureusement, je ne peux pas vous faire partager mes impressions de voyage : car malgré mes huit ans (c'était l'année dernière) j'ai suivi l'exemple du petit Xavier, et j'étais si endormi en arrivant, que c'est à peine si je savais où nous étions, et le lendemain en m'évèillant je croyais rêver. Peu à peu je repris le fil de mesjdées et je m'écriai sur un air adopté pour exprimer mes sentiments de joie : Je suis à Paris! à Paris! à Paris! Et sans en attendre l'invitation, je me levai et courus à la fenêtre située au deuxième étage de l'hôtel Brighton, rue de Rivoli. Si vous êtes venu à Paris, cher lecteur, vous aurez certainement passé dans cette belle rue, et vous pouvez imaginer ma surprise, ma joie, en voyant un beau jardin où jouaient déjà des enfants.

Je commençai ma toilette sans bruit, comme un petit homme. Catherine aurait bien voulu encore m'arranger, me pomponner, comme elle dit; mais maman trouve très-ridicule qu'un garçon çle huit ans ne sache pas s'habiller. D'ailleurs je suis trèspropre, j'ai même un peu trop de goût pour la grande eau. Il arrive souvent que ma cuvette déborde, et Catherine se fâche. Bientôt Marguerite

.. ' . ' jai

vint m'avertir qu'elle était prête et que papa voulait profiter du beau temps pour nous promener.

M. Hersant était resté à la campagne. Quoique j'aime beaucoup mon précepteur, je supporte trèsbien son absence, par la bonne raison que précepteur est le synonyme de thèmes, versions, et tout le reste. Malgré la certitude donnée que le travail serait suspendu pendant notre court séjour à Paris, j'étais plus tranquille de savoir Ttf. Hersant à cent lieues de nous. Ce n'est pas de' l'ingratitude. Il faut bien qu'il ait du temps à lui pour courir sur les montagnes, ce bon M. Hersant!

Cyrille connaissait Paris, et j'ai remarqué qu'il faisait un peu l'important en nous parlant des belles choses que nous verrions.

Papa et maman étaient gais comme nous ; ils s'amusaient de nos surprises, de nos exclamations. S'ils n'avaient pas eu l'habitude de s'occuper de nous, leur embarras eût été bien grand, la bonne, la douce Catherine, ayant déclaré qu'elle ne voulait pas sortir dans un train comme cela, qu'il y avait de quoi perdre la tête, et que bien certainement on nous ramènerait bras et jambes cassés. Toutes ses excursions se bornèrent à aller à Saint- Roch avec nous, et je vous assure qu'elle n'était pas à son aise en traversant la rue Saint-Honoré.

Je ne sais comment il se fait que j'ai oublié de vous parler d'une séance de Polichinelle qui m'avait singulièrement fâché autrefois. Une dame avait réuni tous les enfants pour voir Polichinelle, et ce méchant personnage avait raconté l'histoire de chacun de nous. Ce fut une grande maladresse de sa part, car voyant que nous lui avions été tous dénoncés, nous fûmes moins sensibles à ses indiscrétions.

Je n'ai pas de rancune, au reste, et je consentis à aller voir Polichinelle. Il m'a paru fort aimable et même très-complimenteur : je pense que c'est nécessaire à Paris pour se faire aimer. Les Champs- Elysées, le bois de Boulogne, le Jardin d'acclimatation, Versailles, Saint-Gloud ,~ nous ont bien étonnés, ma sœur et moi. Papa nous expliquait tout. Les bêtes, les oiseaux et les petits poissons excitaient notre enthousiasme. Je ne me souciais plus d'aller en Angleterre. Je ne le disais pas à Cyrille. C'était juste; lui ne me disait pas qu'il brûlait de partir; je le voyais bien pourtant!

Vous savez que papa est très-bon ; mais je ne vous ai pas dit qu'il fait élever un pauvre petit aveugle. Maman veut qu'on place Louis chez les aveugles de Paris, parce qu'ila beaucoup d'esprit et qu'jl pourra s'instruire. Il nous fait des cages

Je consentis à aller voir Polichinelle. (Page 250.)

et des paniers; moi, je ne sais rien faire quand je n'y vois pas.

On parla de Louis, et il fut décidé que nous irions tous, excepté Xavier, à la maison des aveugles.

Je n'oublierai jamais cette visite. Je n'ai pas besoin de consulter ma sœur pour me la rappeler; je m'en souviens comme si nous l'avions faite hier : vous verrez.

Gomme cette institution des pauvres petits aveugles est une chose très-importante; je vais d'abord vous dire ce que papa nous a raconté le long du chemin : .

Il y a environ quatre-vingts ans qu'on a pensé pour la première fois à instruire les aveugles à Paris: ailleurs, je ne sais pas. Voici comment c'est arrivé : un soir , en été , plusieurs pauvres aveugles, huit ou dix, s'étaient placés dans un endroit où passait beaucoup de monde ; ils jouaient à tort et à travers de divers instruments, et , pour faire rire les passants , ils avaient devant eux des pupitres avec de la musique et puis des lunettes sur le nez. Alors on les regardait , et quoique leur musique fût affreuse , on les écoutait et on leur donnait une petite aumône. Eh bienl parmi les personnes arrêtées, un monsieur (je vais vous dire

tout de suite son nom), -M. Valentin Haùy, pensa que ce serait une bien bonne œuvre si Ton pouvait apprendre réellement la musique aux aveugles. Puisque ces infortunés, se dit-il, devinent tout en touchant les objets, il doit y avoir un moyen de les instruire. Et voilà ce bon Haùy qui se creuse la tête.

Un jeune homme de seize ans, le Sueur, presque aveugle de naissance, lui fut amené et recommandé comme étant doué d'une intelligence rare. Haùy (papa ne disait pas monsieur) s'occupa de son élève avec beaucoup de. soin et fut enchanté des progrès du jeune homme, qui était bien heureux de travailler, de s'instruire au lieu de mendier à la porte d'une église.

Cette histoire devint le sujet de toutes les conversations et on en parla même à la cour du roi Louis XVI. De grands personnages se réunirent et s'intéressèrent si bien aux aveugles, qu'une maison fut disposée pour les recevoir et leur donner de l'instruction. Cet établissement n'est pas celui où nous sommes allés.

Les progrès des aveugles furent rapides. Le roi et la reine voulurent voir ces pauvres enfants. Oh les fit venir à Versailles f où ils passèrent un examen devant la eD ur. Quand là famille royale

se retira , les enfants chantèrent une hymne en chœur. On les garda pendant huit jours au château de Versailles ; je pense qu'ils eurent un bon dîner.

Depuis ce temps-là on s'est toujours occupé des enfants aveugles, et aujourd'hui ils demeurent dans une belle maison sur le boulevard des Invalides, où nous arrivions juste comme papa finissait de nous dire ce que je viens de vous raconter.

C'est le chef de rétablissement qui nous a reçus. Il a l'air très-bon et il est très-complaisant. Papa et maman ont causé avec lui du petit Louis. Le temps nous paraissait bien long ; il nous tardait de voir travailler les aveugles.

Enfin, nous allons dans une classe. Une vingtaine de garçons étaient assis sur des bancs le long de la muraille. Le maître, placé devant une petite table , faisait la dictée. Tous les écoliers écrivaient, mais pas avec une plume. Ils font des points saillants sur du gros papier encadré dans une planchette faite exprès ; il y a aussi une espèce de règle à coulisse qui les aide pour écrire droit.

Leur alphabet se compose de dix points saillants qui, étant placés de diverses manières, suffisent pour écrire tout ce qu'on veut. Les chiffres s'apprennent et s'écrivent de même.

• Nous n'en revenions pas» Marguerite et moi j et

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11 faut six mois à un aveugle pour apprendre à lire. Ce n'est pas beaucoup ! Quand ils ne savent pas lire au bout d'un an, c'est fini ! Et moi, qui ai été plus de deux ans sans vouloir apprendre ! Ces bons petits aveugles apprennent le solfège , l'harmonie, divers instruments, et surtout l'orgue. Oh! comme je suis content qu'ils puissent chanter et se distraire un peu !

Ce n'est pas tout. Nous sommes allés dans di-

vers ateliers : atelier de vannerie, c'est-à-dire où l'on fait les paniers, les brosses. Il y a un maître ouvrier, qui voit, par exemple, pour leur donner des leçons. Cet ouvrier nous a dit qu'un apprenti gagne à peu près cent francs par an. Tout cet argent n'est pas pour lui, mais on lui en donne un peu comme récompense. Je suis sûr que les aveugles travailleraient pour rien plutôt que de rester les bras croisés toute la journée.

Nous en avons vu un nouveau faisant une brosse de chiendent pour la première fois. Il était bien gentil, et Cyrille a fait son portrait.

Il y a un atelier où l'on rempaille les chaises. Une femme donne les leçons. Puis un atelier de tour. Je ne voulais pas croire que ces grands jeunes gens fussent aveugles tant ils travaillaient vite et faisaient de jolies coupes. Les ouvriers qui nous ont le plus étonnés sont les relieurs ; ils enfilent leur grosse aiguille tout aussi vite que Catherine enfile la sienne. Il faut les voir assembler, coudre les feuilles! Oh ! comme ce bon Haùy serait content, s'il revenait au milieu de ses protégés! Il y a une imprimerie où s'impriment tous les livres à l'usage de la maison. J'oubliais de vous dire que nous avons vu trois cents volumes reliés.

Nous avons assisté à une leçon de piano. L'é-

lève faisait la gamme en ut mineur (maman Ta dit), le maître aveugle était debout et il suivait des doigts toutes les notes, reprenait l'élève quand il se trompait. Moi , je parlais, je questionnais sans cesse ; Cyrille et Marguerite ne disaient rien ; mais vous verrez bientôt que ma sœur n'en pensait pas moins.

Nous avons été dans les réfectoires, à la cuisine et enfin à la chapelle, une belle et jolie chapelle, ornée de peintures qui n'ont point échappé à l'attention du cher Cyrille.

Nous sommes passés dans le quartier des petites filles. Il y en a 60, et 140 garçons à peu près. On nous a dit que les classes se faisaient àa la même manière. Le tricot, le filet en tout genre sont les occupations habituelles des filles. La musique les occupe aussi beaucoup. Une jeune personne de seize ans nous a joué un très-joli morceau. Notre visite s'est terminée à la salle de vente où sont déposés les ouvrages des aveugles : coupes, boîtes, divers objets tournés par les garçons, et quantité de bourses , de châles en filet, de tricots de toutes sortes faits par les filles.

Je n'ai pas besoin de vous dire que papa et maman ont fait des emplettes, je vous le dis tout de même, parce que cela me fait plaisir. Si ma sœur

et moi avions eu de l'argent, nous l'aurions certainement dépensé chez nos amis les bons aveugles.

Oui, ils sont bons, pieux, reconnaissants et trèsréfléchis. Ils ont bien raison d'aimer Dieu de tout leur cœur et d'être* sages! Je suis sûr que c'est pourquoi ils ne sont pas tristes et malheureux.

Le chef des instituteurs nous invita au concert qui devait avoir lieu la semaine suivante.

Papa refusa, puisque nous devions partir pour l'Angleterre.

Oh ! comme cette visite m'a fait plaisir ! Je ne pensais pas plus au Jardin d'acclimatation qu'à, celui des plantes. Je me figurais être aveugle ; je fermais les yeux en marchant. Papa nous a fait un peu de morale, pas beaucoup, sur la conduite exemplaire île ces enfants, leur application et leur résignation.

Quand j'ai été seul avec Marguerite, nous avons causé encore. Ma sœur était triste.

MARGUERITE

Henri, ce ne sont pas les enfants qui m'ont fait le plus d'effet, ce sont les maîtres aveugles. Comme il faut qu'ils soient bons pour ne pas s'ennuyer de donner des leçons sans y voir. Ah ! que j'aurais de chagrin, mon frère, si papa et maman étaient aveugles !

MOI

Et si je Tétais, Marguerite, est-ce que tu n'aurais pas de chagrin ?

MARGUERITE. '

Oh! oui, mon frère, mais je serais bien gentille pour toi, va.

MOI

Mais je ne te verrais plus, Marguerite , ni les beaux nuages bleus et roses du côté de la Savoie ; et puis je ne te verrais pas quand tù seras grande, que tu auras de belles robes et un chapeau de paille de riz avec du lilas, comme celui de maman.

J'ai voulu jouer à l'aveugle, Marguerite n'a pas été de cet avis-là.

Le lendemain , il faisait à peine jour, lorsque ma sœur poussa des cris qui nous éveillèrent tous en même temps. Maman accourut toute tremblante près de ma sœur, où Catherine était déjà essayant de la réveiller. Marguerite avait le cauchemar et rêvait qu'elle était aveugle ! Maman la prit sur ses genoux, fit ouvrir les volets.

J'arrivai aussi, moi, et je vis la pauvre Marguerite qui tremblait et pleurait toujours. Papa n'avait pas l'air content :

« Tu avais raison, Anna, dit-il, nous n'aurions pas dû l'emmener, elle est trop nerveuse. »

Enfin Marguerite se calma. Maman lui baisait les yeux tout doucement, la regardait et avait l'air de dire ; Non, ma petite tille chérie n'est pas aveugle, elle a de bons et beaux yeux bleus que je ne me lasse pas de voir.

Maman craignait que ce cauchemar ne revint, alors cette bonne mère lit mettre le lit de ma sœur à côté du sien.

Pour changer nos idées, papa nous conduisit Chez Robert Houdin. La réussite fut complète : au lieu de rêver d'aveugles, nous rêvions tours de cartes, fleurs et bonbons, et le récit de nos rêves était presque aussi amusant qu'une vraie séance.

La pluie mit lin à nos jeux des Tuileries. Notre

ressource était de regarder les passants barboter

dans la boue et se heurter avec leurs parapluies.

. Catherine trouve Paris très-laid quand il pleut ;

je suis un peu de son avis

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