CHAPITRE XXVI
M. Anderson arriva exactement le jour qu'il avait indiqué et vint nous trouver à l'hôtel. Cyrille se jeta dans les bras de son père. L'un et l'autre étaient contents sans doute, mais la' joie anglaise ne ressemble pas à la joie française. M. Anderson est grand, maigre et un peu jaune. Il a été étonné, stupéfait en nous entendant parler couramment sa langue, et il traduisait la satisfaction que lui causait cette agréable surprise par de fréquents et vigoureux shake-hand. Il remercia papa et maman des bontés qu'ils avaient eues pour Cyrille. Il me remercia aussi ;
« Vous devriez, master Henry (master est le titre que l'on donne aux petits garçons jusqu'à
Tâge de douze ou treize ans) , demander à M. votre père de venir en Angleterre avec nous. Je serais bien heureux de vous faire les honneurs de notre pays.
— Nous l'avons décidé ainsi, monsieur, répondit maman. Je resterai ici à attendre les voyageurs.
papa. -
Ce voyage est de toute nécessité pour vider une querelle entre les deux amis : à savoir si la mer l'emporte réellement sur nos Alpes dauphinoises. »
M. Anderson rit beaucoup ; mais j'ai bien vu qu'il pense comme Cyrille et met sa mer au-dessus de tout.
Ce n'était pas le moment de recommencer une discussion.
Papa invita M. Anderson à dîner avec nous. Il est venu. Le dîner a été très-gai et nous nous sommes quittés en disant : « A demain. »
Cyrille n'était plus le même. Il marchait avec assurance et même avec une certaine fierté. Comment s'en étonner? Un petit garçon se sent si peu de chose, quand il n'a pas son père ou sa mère pour le protéger, le gronder I Moi, je serais bien malheureux, et la vue de l'immense M, Anderson m'a réjoui, parce que j'aime Cyrille et que son bonheur est un peu le mien.
Catherine nourrissait au fond du cœur la secrète espérance que mon voyage manquerait. Elle crut que je voulais rire, lorsque je vins lui annoncer notre départ pour le lendemain. Maman fut obligée de lui parler sérieusement. Allors elle donna mes affaires pour les emballer dans la malle de papa. La chère Catherine me dit le soir que ce grand Anglais aurait aussi bien fait de rester chez lui.
Et ma chère petite sœur, que disait-elle?
MOI
Es-tu jalouse, Marguerite, de me voir partir pour Londres avec papa?
MARGUERITE
Jalouse, Riri ? y penses-tu ? Je voudrais toujours te voir content. Tu vas beaucoup t'amuser, mon frère, et je m'en réjouis. Je sais bien qu'il n'est pas aussi simple de m'emmener que toi. Si je tombais malade, papa serait. très- embarrassé. Je te prie seulement de me rapporter des aiguilles et de bien retenir tout ce que tu verras pour me le raconter.
Alors j'ai promis à ma sœur d'écrire un petit journal pour elle. J'ai tenu parole, non pas sans quelque peine. J'étais bien loin de me douter que ce petit travail tiendrait un jour sa place dans mes Mémoires.
Le lendemain, à sept heures, j'étais prêt. Je ne pus m'empêcher de me regarder dans la glace. Ce n'était pas par coquetterie. Ce voyage en Angleterre me donnait tant d'importance à mes yeux, que j'aimais à me considérer, à voir la mine d'un garçon de huit ans partant pour Londres.
L'enthousiasme n'empêcha pas les larmes de remplir mes yeux, lorsque je dis adieu à maman. Je ne l'avais pas quittée depuis mon. petit séjour en pension. J'étais habitué à l'embrasser matin et soir, et encore dans la journée : maintenant je ne l'embrasserai plus du tout pendant quinze jours.
Elle vit bien ce que je pensais et prit un air gai, quoiqu'elle fût encore plus triste que moi. A notre retour, maman m'a dit que mon chagrin lui avait fait plaisir : je vous le dis tout de suite de peur de l'oublier. - ^
Maman et Marguerite sont venues nous conduire au chemin de fer., M. Ahderson et Cyrille étaient arrivés et pesés. Bientôt la cloche sonna, il fallut se séparer.
Mon chagrin s'en alla bien vite. J'étais content, je riais. Les voyageurs s'occupaient de moi. Tous me donnaient dix ans.
La route n'est pas jolie de Paris à Boulogne.
J'aurais très-bien pu dormir comme un gros monsieur en face de nous, mais je n'en avais pas envie. Cependant je ne me suis pas ennuyé. Je descendais le plus souvent possible, non seulement pour le plaisir de changer de place, mais aussi pour faire comme tout le monde et ne pas avoir Pair d'un petit garçon embarrassé. Et puis le buffet, ce n'est pas le moins joli point de vue en voyage. Papa me laissait prendre ce que je voulais. Il pourrait vous parler de ma discrétion; comme il ne le fera pas, je me charge volontiers de vous dire que je n'ai pas été trop gourmand. Au contraire, je me suis retenu.
Cyrille me demandait comment je me figurais la mer. Je répondais des folies exprès, nous riions et nos papas aussi.
Enfin, nous voilà arrivés à Boulogne. Les voyageurs montent vite en voiture, on prend les paquets, on se presse comme pour le chemin de fer.
Je demandai à Cyrille la raison de cette précipitation. Il me répondit tranquillement que c'était à cause de la marée.
J'étais bien avancé I La marée \ Papa devait la connaître, mais ce n'était pas le moment de faire des questions. Nous traversons le pont, voici les quais, des hôtels garnis ; la .mer avec de grosses
vagues, un paquebot dont la cheminée envoie une vilaine fumée noire et épaisse.
Papa me tenait par la main, car il y avait foule; on allait, on venait, on criait. Ah I dame, le cœur me battait joliment I
PAPA
Eh! bien, Henri, veux-tu toujours partir?
moi.
Certainement, papa. J'ai un peu peur; mais s'il y avait du danger, vous ne m'emmèneriez pas.
— Voilà un garçon qui parle bien, dit une dame anglaise enchantée de placer son français.
Ma frayeur ne dura pas longtemps. Une fois sur le paquebot, je me crus sur une balançoire, mon jeu favori, quoique j'aie oublié de vous le dire.
Nous voilà partis : poum, poum, poum!
Papa me regardait, Cyrille promenait ses grands yeux autour de lui et ne s'occupait pas plus de moi que des autres passagers.
Papa n'est jamais malade, et à sa grande joie j'ai suivi un si bon exemple. De sorte que, m'étant peu à peu habitué à ma nouvelle situation, je m'amusais de tout ce qui se passait autour de moi. Le temps était superbe ; les vagues brillaient en se brisant. Plus nous avancions, plus c'était
beau. Je ne pouvais pas m' empêcher de regarder les vagues.
Hélas I hélas! bientôt je vis quelque chose de moins joli, c'était Cyrille couché sur le pont et très-malade. Oh ! que j'eus de peine ! Il était pâle, si pâle, que je m'imaginai qu'il allait mourir, et je me mis à pleurer.
Papa me dit que Cyrille serait guéri dès qu'il aurait quitté le paquebot. Alors, je ne pleurai plus, mais je plaignais beaucoup mon ami.
Oh I comme le lecteur se tromperait, s'il croyait que le petit Henri ne pensait pas à sa maman et à sa sœur!
Au contraire. Je me disais : maman sait l'heure de la traversée de la Manche, et bien sûre elle pense à nous. Quand maman est inquiète, elle prie le bon Dieu. Ainsi, je suis tranquille, nous ferons bon voyage.
C'était vrai : au bout de deux heures nous étions à Folkestone. On enleva le pauvre Cyrille comme un paquet : ce n'est pas fameux pour un Anglais qui vante si fort la mer I Ah ! mes montagnes I c'est tout le contraire. On y respire un air pur et le mal de mer na jamais monté jusque-là.
Il fallut se remettre en route pour Londres ou London, si vous le préférez.
Malgré ma bonne contenance, j'étais fatigué, et une fois dans le wagon, en dépit de l'horrible tapage du chemin de fer qui va si vite, si vite, je m'endormis pour ne me réveiller que le lendemain matin à l'hôtel Mivart, près de Hyde Park.
Le lecteur est-il comme moi? Quand je change de lit, je ne sais plus où je suis le lendemain matin en ouvrant les yeux. A Londres, j'étais tout à fait embrouillé à cause des cris des marchands qui ne ressemblent pas du tout à ceux de France. Heureusement que papa vint à mon secours. Dès qu'il m'eut dit : good morning, master Henry , je me suis retrouvé.
Nous avons parlé un peu de maman-, de Marguerite et du petit Xavier. Il nous semblait les voir et les entendre, et comme nous étions déjà impatients de retourner en France, et qu'il faisait trèsbeau, nous nous sommes levés pour aller nous promener.
Je vous dirai en passant que j'ai reconnu de moi-même l'avantage qu'il y a pour un petit garçon de savoir s'habiller tout seul. Je n'ai pas causé le moindre embarras à papa. Il fut si émerveillé de la manière dont je faisais ma toilette, qu'il m'acheta un nécessaire de voyage. Si j'avais été un petit malpropre, jamais mon père n'aurait eu
l'idée de me faire un pareil présent. Bien entendu, nous avons déjeuné à l'anglaise, sauf les œufs frais, parce qu'ils ne sont pas frais à Londres. Je vais vous dire pourquoi : les Anglais mangent toujours des œufs à la coque le matin, alors il en faut beaucoup. Ces œufs viennent de divers endroits de la France. On en expédie trente ou quarante millions par année. Oui, papa l'a dit. Vous comprenez que ces cocos ne peuvent pas être frais comme ceux de notre campagne, ni même comme ceux de Paris.
Par exemple, nous avons pris du thé : j'avais une grande tasse, ce qui, je dois le dire, me rendit extrêmement heureux.
Nous avions presque fini, lorsque M. Anderson et Cyrille entrèrent. Ils venaient nous chercher pour nous promener dans Londres.
Oh ! que j'étais content !
Une belle voiture nous attendait, car M. Anderson est ce qu'on appelle un east Indian merchant, c'est-à-dire un négociant des Indes, et son commerce lui rapporte beaucoup d'argent.
Je serais fort embarrassé si j'étais obligé de faire une description en ordre de Londres. Songez, s'il vous plaît, que j'avais huit ans Tan passé, et quoiqu'on me trouve très-avancé pour mon âge, je
n'en suis pas moins un petit voyageur. Ainsi, je vous raconterai nos promenades comme cela me reviendra à la mémoire. Très-probablement je ferai des sauts et des bonds ridicules , oubliant de nommer un endroit Voisin de celui où je suis, pour aller bien loin et revenir sur mes pas. Il vous sera d'autant plus facile de me pardonner cette irrégularité, qu'elle ne vous causera pas la moindre fatigue.
Londres.
Il y a beaucoup de ponts sur la Tamise, qui ressemble à la mer. Ces ponts sont-très beaux. Je me souviens de London bridge (le pont de Londres) , Westminster bridge (souvenez-vous que bridge veut dire pont : ce n'est pas difficile), Waterloo bridge et Hangerford suspension bridge.
On voit sur la Tamise une quantité de petits bateaux à vapeur qui courent dans tous les sens; c'est très-amusant.
Notre première visite a été pour le British Muséum (vous devinez : le Musée britannique). Cyrille était enchanté de m' expliquer tout pendant que nos papas causaient.
Ce musée me fit beaucoup d'effet; car je n'avais vu que celui de Grenoble qui est moins beau. Les
momies me parurent très-laides et je les aurais bien vite laissées là pour aller voir de. magnifiques oiseaux empaillés, mais avec Cyrille il y a toujours des histoires à n'en plus finir. Qu'est-ce que ça me faisait à moi de savoir que ces vilaines momies sont des personnes, embaumées, entortillées de bandelettes par les Égyptiens et qu'elles ont peut-être deux mille ans?
Enfin nous sommes allés voir des bêtes empaillées qui nous regardaient comme si elles avaient» été vivantes. Il y a aussi beaucoup de pierres, des plantes sèches et d'autres curiosités.
. Papa a bientôt vu que je ne m'amusais pas beaucoup, et nous sommes remontés en voiture pour aller au palais de Cristal à deux lieues de Londres, six milles en anglais. Trois milles font une lieue : n'est-ce pas plus simple de dire une lieue? Les chevaux allaient au grand galop, lorsque tout à coup nous voyons courir les dames, les bonnes et les enfants. « Oh! dit Cyrille, c'est Punch and Judy, » autrement dit (car je ne veux pas abuser de ma supériorité) , Polichinelle et sa femme Judy. , Ces personnages sont absolument semblables à ceux que vous connaissez; seulement, ils ne restent pas chez eux à attendre les visites. Ils se promènent dans les rues, s'arrêtent et donnent des
représentations : Punch est un méchant qui bat toujours sa femme, et cela fait rire tout le monde. Je n'aime pas Punch ; aussi nous ne sommes pas restés longtemps.
Le palais de Cristal (Cristal palace), bâti sur les collines de Norwood, a été imaginé par un des jardiniers en chef des parcs de Londres. Figurez vous, cher lecteur, une immense salle toute couverte' de vitres avec des galeries à n'en plus finir. C'est là, vous le savez, je pense, qua eu lieu la grande exposition. Maintenant on y voit différents produits des manufactures anglaises. Ce n'était pas très-amusant pour moi, mais je me suis bien dédommagé dans les jardins, où il y a des fontaines , des cascades , des gazons verts comme la robe de velours de maman. ' .
Papa craignait presque de m'emmener avec lui à Westminster-Abbey , pensant que ce serait trop sérieux pour un enfant de mon âge. Il a été agréablement surpris, car tous ces tombeaux et ces belles statues me faisaient ouvrir de grands yeux. Cyrille ne sait pas encore très-bien l'histoire d'Angleterre. Je lui ai fait plusieurs questions auxquelles il n'a pas pu répondre. Mais M. Anderson sait tout et parle tant qu'on veut, ce qui est trèscommode à Londres.
A propos de l'école de Westminster, il nous a raconté une histoire :
Le roi d'Angleterre qui fonda cette école avait une femme très-bonne et très-savante. Elle se nommait Êditha. Un jour, la reine rencontra le petit Ingulphus se rendant à l'école; elle l'arrêta, et au beau milieu du chemin lui fit passer un examen de grammaire et de logique (qu'est-ce que cela?). Elle fut si charmée de la manière dont il répondit qu'elle lui donna une récompense en lui en promettant d'autres s'il continuait à bien' travailler.
Ce petit garçon est devenu un savant et a écrit des livres dans lesquels il n'a pas oublié sa rencontre avec la reine Êditha : c'est bien naturel*
M. Anderson ajouta, en se tournant vers papa, que l'abbaye de Westminster avait été habitée autrefois par des bénédictins et que Caxton y établit la première imprimerie dont ces religieux firent un si grand usage.
J'ai avalé très-respectueusement l'histoire de M. Anderson, mais si je ne l'avais pas écrite sur mon petit livre, je l'aurais très-probablement oubliée*. Pourtant je trouve que la reine Êditha était très-aimable de causer avec ce petit garçon!
Cyrille m'avait parlé avec enthousiasme du ca-
binet de figures de cire de Mme Tusseau, une Française. Nous y sommes allés. Je ne l'ai pas dit à Cyrille, mais Mme Tusseau et ses figures de cire ne m'ont pas amusé. Ce n'était rien de nouveau pour moi. J'avais vu des personnages semblables à Lyon.
La Tour de Londres, c'est autre chose ! à la bonne heure! Des chevaliers bardés de fer, voilà qui est amusant pour les petits garçons et les officiers !
Papa et M. Anderson ont beaucoup causé. Ils se sont un peu querellés ; je ne sais plus pourquoi.... si, si, je m'en souviens. C'est à cause dune méchante reine, la reine Elisabeth. Je l'ai vue : elle est à cheval au milieu d'une chambre remplie de toutes sortes d'instruments, de machines avec lesquelles on a tourmenté et fait mouxir par son ordre beaucoup de monde. Oh ! la méchante reine I
Je la déteste !
Cette tour n'est pas gaie, allez ! Nous avons entendu raconter l'histoire de deux petits princes, qui devaient jetre rois d'Angleterre et qu'on a tués dans la Tour. Voulez-vous cette histoire? J'ai entendu : oui.
Eh bien , cher lecteur, le roi Edouard IV étant mort laissa deux fils, Edouard et Richard, sous la
protection de son frère Richard, un très-méchant prince; au lieu d'élever, de protéger ses neveux, i! commença par les séparer de leur mère et les fit venir à la Tour sous prétexte de les couronner. Hélas! c'était pour les faire assassiner. Ce monstre trouva un homme aussi barbare que lui : Tyrell et trois de ses compagnons se chargèrent du crime.
L'ainé des princes avait quinze ans, l'autre neuf ou dix , je ne me rappelle pas bien. Quelques heures avant de mourir, les deux frères se rendirent à la chapelle, et à genoux sur le même coussin, ils firent leur prière : c'était pour la dernière fois. mon Dieu! c'est comme si Marguerite et moi nous faisions notre prière dans la chapelle du château, et qu'à peine endormis on vint nous étouffer avec des oreillers. C'est affreux! Voilà pourtant comment sont morts ces pauvres petits princes. Leurs corps, qui avaient été déposés au bas d'un escalier, sont maintenant à Westminster- Abbey. Papa me fera voir un beau tableau représentant les enfants d'Iïdouard.
J'ai pensé longtemps à cette triste histoire; puis voyant beaucoup de choses, j'ai fini par ne plus y penser.
Il y a de magnifiques parcs à Londres. Les prin-
cipaux sont : Hyde-park, Green-park, Saint -Jame's-park, Regent's-park. Les équipages y entrent : c'est très-agréable, quand on en a.
Le palais de la reine, Saint- Jame's palace, est biert laid en comparaison des Tuileries. Si j'étais reine, je ne m'en contenterais pas.
M. Anderson dit le bon ^t le mauvais. Il nous a raconté qu'autrefois il y avait à la place du palais Saint- James un hôpital pour les lépreux; mais que le roi Henri VIII, qui ne se gênait pas du tout, à ce qu'il paraît, fit bâtir un palais à la place de l'hôpital.
Saint-Jame's palace m'a encore valu une histoire de petits garçons. Celle-ci est moins affreuse que l'autre :
Après la mort de Charles I er , roi d'Angleterre, ses enfants étaient au palais Saint-James et gardés par des soldats, de crainte qu'on ne vînt les enlever, pour leur donner la couronne. Eux jouaient à cache-cache. Heureusement qu'ils avaient enfermé un petit chien à longues oreilles, qu'on leur avait donné , car il les aurait fait découvrir en* aboyant, au moment où des amis vinrent enlever le second fils, duc d'York, pour le conduire en France, près de sa mère.
J'ai vu les beaux jardins de Kensington où la
reine Victoria a passé sa jeunesse. Il y a des arbres superbes.
Catherine croit que la rue de la Paix est la plus belle du monde : ma bonne se trompe. Elle serait fort étonnée si elle voyait Regent's street, Oxford street et Piccadilly ! Les trottoirs sont larges comme des rues ordinaires.
M. Anderson riait de mon étonnement. Il m'a dit qu'il y avait neuf mille rues en tout à Londres.
Nous sommes allés au château de Windsor. Ah dame I n'en déplaise à Cyrille , ce n'est pas beau comme Versailles et Saint-Cloud | nous avons vu la reine et ses enfants qui se promenaient sur la grande terrasse.
Le jardin des Plantes est superbe; les animaux y sont très-heureux. On les place au soleil ou à l'ombre pour leur rappeler autant que possible leur pays. Cependant je pense que ceux qui aiment le soleil n'ont pas la simplicité de se croire chez eux, car le soleil de Londres n'est pas fameux! Il arrive même qu'en hiver on n'y voit pas du tout en plein jour; alors on allume le gaz et des torches.
Je voudrais bien voir cela.
Que de voitures à Londres! c'est pire qu'à Pa-
ris. Elles vont très-vite et sans accrocher. Les piétons passent tranquillement au milieu sans s'inquiéter du mouvement et du tapage.
Il ne faut pas vous imaginer que les Anglais soient tous aussi calmes que ceux qu'on voit se promener dans la rue de la Paix. Ils vont vite comme des Français et ont l'air tout aussi affairés.
Je vais vous parler d'une chose très-curieuse : ce sont les docks. Nous savons tous que l'Angleterre est un pays de commerce, que les Anglais vont dans le monde entier chercher de belles choses : aux Indes, des cachemires, des diataants ; en Chine, du -thé, des écrans, des étoffes de soie, des drogues et même des Chinois. Il arrive donc des vaisseaux chargés d'immenses richesses. Autrefois, quand les grands bâtiments des Indes arrivaient, la Tamise se couvrait de barques qui allaient chercher les marchandises que Ton déposait dans des magasins à Londres ; beaucoup de ces précieuses marchandises étaient perdues ou volées en route. On imagina donc de construire une sorte de ville sur la Tamise. Les grands bâtiments circulent dans les rues qui sont autant de rivières, s'arrêtent devant les magasins de chaque négociant, et aussitôt on s'empresse de décharger les
bâtiments. Grâce à ce moyen, il n'y a plus de pertes.
Les docks ne m'ont pas seulement amusé; j'ai été très -fier d'y voir des marchandises de France et surtout des vins de l'Ermitage, peut-être de ceux de mon oncle : qui sait?
Voilà bien autre chose! j'ai passé sous la Tamise sans parapluie, sans bonnet de toile cirée, et pourtant je n'avais pas la moindre humidité aux pieds. Je défie un poisson de s'en tirer aussi bien que moi. C'est qu'il y a une rue sous la Tamise.
Si le lecteur a voyagé en chemin de fer, il a passé dans des endroits tout noirs qu'on appelle des tunnels. Ces passages sont creusés dans des rochers ou dans les montagnes. Eh! bien, le tunnel dont je vous parle a été creusé sous la Tamise. Je pensais que c'était seulement une curiosité pour amuser les Anglais. Non , c'est utile : un pont ne serait jamais assez élevé à cet endroit pour que les bâtiments pussent passer dessous, et une communication était absolument nécessaire pour les commerçants. Alors M. Brunel, un Français, a entrepris ce fameux tunnel. Il y a une galerie de chaque côté avec des magasins. On y vend du thé et du café comme au-dessus.
Richmond est à trois lieues de Londres, au bord
de la Tamise. C'est un endroit charmant. Plusieurs rois d'Angleterre y sont morts ; entre autres cette méchante Elisabeth dont je vous ai parlé. Un peu avant Richmond , se trouvent les belles serres de Kew. C'est une merveille des plus extraordinaires. On monte tout au haut d'un escalier tournant, on arrive dans une espèce de kiosque , et là on voit au-dessous de soi des arbres plus hauts que des maisons , des plantes rares de tous les pays. J'ai pensé à maman, qui aime tant les beaux arbres et les fleurs.
M. Anderson a une jolie maison à Richmond II pria papa de venir pour le lunch à deux heures.
Le lunch est un repas et non pas un jeu, Comme je l'avais cru d'abord; je me suis pourtant bien amusé !
Ce repas est une grande affaire chez ces bons Anglais. C'est un goûter qui mériterait le nom de dîner; car il y a de tout, excepté de la soupe. Du reste, c'est une idée excellente de supprimer la soupe en Angleterre, attendu qu'elle est très-mauvaise. M. Anderson nous a gardés pendant trois jours. Le brouillard n'a pas osé paraître devant les habitants du Dauphiné. On le conçoit. Le ciel est resté pur tout le temps, Quelles courses dans ces beaux jardins de Richmond 1 Je ne trouve rien de
si amusant que de courir, même sans savoir où l'on va. Je ne sais pas pourquoi; mais le lecteur peut dire que c'est la vérité. Tous les jours les amis de Cyrille venaient à l'heure du lunch. D'abord ils m'observaient sans rien dire; mais lorsque je leur ai demandé en anglais s'ils voulaient jouer à Croquet, j'ai vu l'étonnement que je causais à mes- • sieurs les Anglais en parlant leur langue.
Ah ! comme on a tort de ne pas s'appliquer et de ne pas apprendre gentiment I Vous voyez bien que j'aurais eu moitié moins de plaisir à Londres, si je n'avais pas su l'anglais! Et peut-être même que papa n'aurait pas songé à m' emmener avec lui.
La maison de M. Andersen est plus jolie que la nôtre : mais si la Tamise passe devant, il n'a pas de belles montagnes : ce qui prouve , comme le dit Catherine, qu'on ne peut pas avoir tout en ce monde.
Parmi les domestiques de M. Anderson, il y en a de jaunes. Je ne plaisante pas. Ce sont les native servants, autrement dit les domestiques des Indes. J'ai été bien surpris en m'apercevant qu'ils ne comprenaient pas mon anglais.
Cyrille m'a expliqué que ces gens-là ont une langue à part appelée indostance. Leurs maîtres
sont obligés de l'apprendre, car eux parviennent tout au plus à dire quelques mots d'anglais.
Le soir nous restions au thé, Cyrille et moi; et comme papa causait avec M. Anderson des Indes et du commerce que les Anglais y font, j'ai appris des choses très-intéressantes ; car M. Anderson, voyant que ses histoires m'intéressaient, m'expliquait en petit ce qu'il avait dit en grand *à papa. J'avais encore une autre raison de bien écouter : Cyrille prétend que les Anglais savent mieux la géographie que les Français. J'ai soutenu le contraire, sans savoir si c'était vrai ou non ; mais papa ayant donné raison à Cyrille, je suis décidé à bien apprendre la géographie, et comme il y avait une grande carte des Indes au salon, j'ai commencé par là: sans compter que M. Anderson et ses domestiques jaunes font aussi partie de la géographie.
Cyrille a paru très-satisfait lorsque je lui ai demandé de m'apprendre les Indes ; car, lui, il sait cela sur le bout du doigt et parle déjà de ses voyages futurs. Figurez -vous donc les deux amis penchés sur une carte et Cyrille me faisant voir deux grandes presqu'îles de l'Asie méridionale séparées par le golfe de Bengale et le Gange. La première de ces presqu'îles s'appelle Hindoustan. C'est là surtout que les Anglais font le commerce.
Cyrille avait beau mettre toute son éloquence dans ses explications, je vous avoue que j'y prenais peu d'intérêt. Je ne l'ai pas dit: je me suis même montré très-attentif en regardant au nord les montagnes de l'Himalaya, les plus hautes du monde (Cyrille n'oublia pas de le dire, car il avait toujours les miennes sur le cœur) ; au nord-est, les monts Garrow; au nord-ouest, les Indoukosch, et à l'ouest, la chaîne des Ghats. Puis les fleuves : le Gange, l'Indus et beaucoup d'autres dont je ne me souviens plus.
Si M. Hersant m'avait donné une leçon de géographie en voyage, je ne l'aurais probablement guère écouté, tandis que je donnais toute mon attention aux explications de mon ami.
J'ai souvent remarqué qu'il suffit qu'on m'oblige à faire une chose pour que je refuse de m'appliquer. Il me semble que le contraire devrait arriver; j'en suis même très-sûr.
Les villes ont été plus amusantes : Calcutta est la capitale de tout l'Hindoustan anglais. Je me serais contenté de savoir cela, et vous aussi sans doute ; mis Cyrille, qui entend parler de Calcutta depuis qu'il est au monde, n'a pas laissé échapper l'occasion de me placer ses connaissances. Après tout, je ne lui en veux pas de m'avoir dit que Calcutta
est une grande et belle ville bâtie au bord du fleuve Hougly. Ce que je n'aime pas, c'est qu'il y a deux quartiers tout à fait différents : un pour les pauvres, black town (ville noire), dans lequel on ne voit que des huttes et des malheureux ; l'autre quartier, white town (ville blanche), est superbe; des quais magnifiques, de belles maisons comme en Europe, et un palais pour le gouverneur.
Cyrille m'a fait aussi la description du fort William, où il y a beaucoup de canons. Peu s'en est fallu qu'une nouvelle querelle ne s'élevât entre nous, parce que je soutenais que le fort William ne vaut pas la citadelle de Grenoble. J'ai cédé cependant par la raison qu'étant chez mon ami, il serait tout à fait mal de me battre avec lui pour défendre la citadelle de Grenoble, qui saurait bien se défendre elle-même si les Anglais venaient l'attaquer. #
Enfin, étant sorti de son Calcutta, nous sommes allés, toujours du bout du doigt, à Bengale, àMadras, à Agrah, à Surate, à Bombay, à Kaschmir.
Cyrille m'a dit, comme un vrai petit Easl Indian merchant, tout ce que ces villes fournissent au commerce de l'Angleterre : sucre, riz, tabac, soieries, coton, etc., etc.
Connaissant mon goût pour les bêtes, il m'a parlé
des éléphants, des lions, des panthères, des crocodiles et des serpents qui sont aux Indes. Puis nous sommes montés dans une chambre où nous avons trouvé une multitude d'oiseaux empaillés. Il y en a de grands et de tout petits. Les uns ont les ailes vertes et la tète rouge, d'autres sont bleus et noirs, d'autres jaunes comme l'or. Quel coup d'œil ce doit être quand tous ces beaux oiseaux étendent leurs ailes en traversant les airs ! Cyrille, ravi de l'intérêt avec lequel je l'écoutais, continua: « Henri, aux Indes, il y a des forêts d'arbres qui sentent bon ; c'est le bois de sandal.
MOI. t
Je sais cela. Marguerite a un étui de* sandal.