CYRILLE
Il y a des cocotiers, des bambous, des mines d'or et d'argent, des diamants, des rubis, des améthystes. »
Cyrille parlait de toutes ces richesses comme si elles étaient à son papa, et cela m'ennuyait. Me rappelant tout à coup, la conversation de la veille, je dis à mon ami :
« Tu oublies le choléra dont parlait ton père hier soir. » C'était méchant, n'est ce pas? Je m'en suis aperçu après et j'ai changé de conversation : « Cyrille, parle-moi donc de Kaschmir? Si Mar-
guérite était là, elle ne laisserait pas passer la ville des beaux châles. »
Cyrille sourit et me dit qu'en effet on faisait les plus bejaux châles du monde à Kaschmir et qu'il s'en fabrique au moins soixante mille par an. On emploie la laine des chèvres qui paissent sur le mont Thibet, que nous avons vu, sur la carte, au nord de la vallée de Kaschmir. S'il faut en croire mon savant ami, les chèvres ne se portent bien que sur ces hauteurs ; elles ont besoin d'air ; elles dépériraient en plaine.
Cyrille m'a donné de l'essence de roses pour maman et Marguerite dans un joli flacon plat. La maison de M. Anderson est remplie de choses eu rieuses. Les paravents noir et or du salon viennent de Kaschmir.
Vous allez être très-surpris, et, j'espère, aussi très-ctmtent : M. Anderson nous fit venir dans son cabinet où il était avec papa. C'était pour me donner une jolie petite canne de bambou, rapportée par lui des Indes, et un coffre de Bombay en nacre et en bois précieux pour Marguerite. Je l'ouvris, il y avait dedans un collier d'améthystes.
Je croyais que c'était fini; pas du tout: M. Anderson ouvrit un grand coffre, en sortit des cachemires de toutes couleurs et dit:
« Je prie mon cher Henri, l'ami de Cyrille, de choisir un châle pour sa maman. »
Papa fit des cérémonies; moi, j'en pris tout de suite un beau bleu, parce que ma petite mère aime beaucoup cette couleur-là. J'étais si content, que je ne pensais plus à ma canne.
Le même jour, après le lunch, nous sommes retournés à Londres. M. Anderson a voulu nous ramener. C'est très-poli.
Le temps passe vite en Angleterre comme en France, et je fus tout étonné d'entendre papa me dire le lendemain:
s Mon petit Henri, nous irons encore faire une visite à Cyrille et nous retournerons à Paris, où nous sommes attendus avec impatience. >
J'étais fâché et content. Nous devions, outre les aiguilles, emporter un cadeau pour Marguerite. Le choix du présent m'était laissé.
Après beaucoup d'hésitation, je me décidai pour une de ces belles poupées en cire, qui ont le teint, les cheveux et l'air anglais.
Papa riait de mon embarras: j'en voulais une blonde, une brune, une grande, une petite, un baby, je les voulais toutes.
Nous venions dedécider qu'aussitôt après notre déjeuner nous irions acheter cette fameuse pou-
pée, lorsque le domestique entra pour dire qu'un pauvre homme voulait absolument parler à papa . « C'est la quatrième fois qu'il vient, je n'ai pas pu m'en débarrasser, dit le domestique.
— Faites entrer cet homme saris tarder, » répondit papa d'un ton de reproche.
Le pauvre homme entra. Il était proprement vêtu, quoiqu'ayant l'air très-pauvre. Il n'était ni jeune, ni vieux; mais s'il avait été content, on l'aurait plutôt cru jeune.
« Pardon, monsieur, vous êtes Français et moi aussi. Depuis quatre jours, j'ai le bonheur de vous voir passer devant ma fenêtre; je vous ai même suivi jusque dans Green-Park pour vous demander votre protection; je voulais vous parler, vous demander un service....
— Vous auriez bien fait, mon ami, répondit papa avec un air si bon, que le pauvre homme n'eut plus peur. Asseyez-vous et contez-moi votre histoire.
PIERRE LEROY
Mon histoire est bien simple, monsieur : je me gomme Pierre Leroy; je suis de Chalon-sur-Saône, un beau pays, monsieur. Je suis cordonnier; je me mariai à une honnête jeune fille, et pendant deux ans le bonheur nous a été fidèle. Puis l'ou-
vrage est venu à diminuer et à manquer tout à coup. Il y a six ans de cela, monsieur, quelqu'un de mal avisé nous dit: allez à Londres, il y a de l'or et de l'argent à remuer à la pelle dans ce pays-là. Nous l'avons cru, nous avons vendu notre petit ménage, payé nos dettes, et nous sommes arrivés ici avec notre enfant, qui avait deux ans, et une bourse légère à porter.
« J'avaisunelettrede recommandation quem'avait donnée un garçon d'hôtel de Paris. Je lui fis une paire de souliers en remerciaient; c'était plus que ça ne valait; je fus assez mal reçu. Au bout de deux jours, Marianne et moi avions déjà compris notre erreur. N'importe, monsieur, quand on a une femme et un enfant, on se dit: je gagnerai leur vie.
« A force d'aller et venir, je fis connaissance avec des ouvriers français. Ils furent bons pour moi. Grâce à eux, j'obtins de l'ouvrage. Malheureusement la dépense n'était pas en rapport avec le gain de la journée. Au village on vit quasiment d'air et de soleil. Ici, en travaillant du matin au soir, en faisant des lieues pour reporter l'ouvrage, je gagnais àpeinedequoi payer unemauvaise chambre dans Mary le Bone et procurer une nourriture insuffisante à ma femme et à notre enfant.
« Ahl mon cher monsieur, dans notre pays on a du pain, et du bon; mais à Londres, celui des riches ne vaut guère mieux que celui des pauvres. Chez nous, l'ouvrier mord gaiement dans du pain blanc et il se passe du reste. Marianne, cette chère et gentille femme, n'a pas pu prendre son parti de manger des pommes de terre, rien que des pommes de terre. Ajoutez à cela le brouillard et l'humidité. La pauvre petite, si fraîche, si jolie, monsieur, devint pâle et maigre. Sa poitrine se prit, et au bout d'un an j'étais veuf. »
Pierre Leroy s'arrêta un instant. 11 avait envie de pleurer.
PAPA
Pauvre homme I et que pourrais-je faire pour vous aider? J'ai un ami ici, voulez-vous que je lui parle de vous? Car nous partons.
PIERRE LEROY
Ce n'est pas cela, monsieur ; je vais vous dire tout ; excusez-moi, et vous ferez ce qu'il vous sera possible.
« Depuis la mort de ma chère femme, je n'ai qu'une idée : quand je me couche, quand je me lève, je vois mon village, le Rhône et le soleil, et je me dis: Dieu des pauvres, rendez-moi mon pays !
« Oui, monsieur, depuis six ans je fais cette prière. Je travaille assez pour payer mon loyer et notre nourriture; mais jamais, monsieur, je le vois maintenant, je n'arriverai à payer mon passage, et je ne connais que des ouvriers comme moi. Dès que j'ai vu monsieur avec son petit garçon, l'espérance m'est venue au cœur. J'ai voulu la repousser : impossible, monsieur, elle y revenait de plus belle.
PAPA
Elle a eu raison, mon ami; je pourrai peut-être vous obtenir le passage gratis pour vous et votre
enfant.
PIERRE LEROY
Dieu du ciel I avais-je raison de croire à votre bonté, monsieur! Voyez-vous? votre air m'a tout de suite parlé au cœur. Et puis, en regardant ce petit monsieur, je me disais: il a l'air si gentil! son père doit être bon.
PAPA
Quel âge a votre enfant, mon brave homme?
PIERRE LEROY
Ma petite Marie a huit ans, monsieur. Ahl si vous la voyiez I pauvre ange I Je l'ai élevée de monmieux. Que de fois je l'ai réchauffée dans mes bras ! Elle me rend déjà des services, monsieur : elle fait son
lit, balaye, range la chambre. Jamais une plainte. Une fois, une seule fois, monsieur, elle a pleuré, parce que nous n'avions que des pommes de terre froides. Pourtant, monsieur, ne croyez pas que la charité manque en ce pays. Non, non, il y a de bonnes âmes. Je connais, moi qui vous parle ici présent, des dames qui pourraient se promener dans Hyde-Park ou rester tranquilles dans leur jolie maison, et au lieu de cela, elles courent dans leStrand et dans tous les quartiers populeux pour voir par elles-mêmes la misère et la soulager. J'ai été soigné dans une maladie par ces dames-là, et je peux bien dire que sans elles je serais mort. Et quand ma petite Marie a eu la scarlatine 1 autant dire, monsieur, que j'avais dix bonnes à mon service. L enfant n'était jamais quittée ; les dames se partageaient la journée.
PAPA
Mon brave homme, emportez le reste de notre déjeuner et revenez à quatre heures savoir le résultat de mes démarches.
PIERRE LEROY
Ah I monsieur ! »
Il ne put pas continuer, et il disparut en se cachant le visage dans un vieux mouchoir de poche.
Pierre étant sorti, j'accablai papa de questions sur les moyens qu'il allait employer pour obtenir le passage du pauvre homme.
« Le temps me manque, répondit papa, et j'ai juste dans ma bourse ce qu'il nous faut pour arriver à Paris. Il y aurait bien une ressource.,..
— Oh I oui, papa, ayez une bonne idée, m'écriaij e tout joyeux ; j 'aime Pierre Leroy et sa petite fille .
PAPA
Si ce moyen t'imposait une privation, mon cher enfant, le trouverais-tu encore bon ?
MOI
Oui, mais je ne vois pas de privation. .
PAPA
La poupée de Marguerite, Henri ?
MOI
La poupée de Marguerite l C'est impossible, papa ; demandez de l'argent à M. Anderson ou écrivez à maman de vous en envoyer ; nous attendrons bien un peu.»
J'étranglais de chagrina la pensée de sacrifier le cadeau de ma sœur. Pierre Leroy n'était plus qu'un méchant homme venu pour m'enlever un bonheur que je plaçais au-dessus de tous les autres. Pardonnez-moi, cher lecteur, je ne pus m'empêcher de penser que si papa avait un vrai bon cœur, il ne
regarderait pas à une faible dépense. Je me trouvais bien meilleur que lui.
Heureusement que je ne gardai pas toutes ces vilaines choses pour moi, je dis tout à mon père en sanglotant (c'était la première fois que je pleurais en Angleterre) .
« Voyons, Henri, dit papa sans se fâcher; quoique M. Anderson m'ait reçu en ami, je ne suis qu'une simple connaissance pour lui, et je ne puis absolument pas emprunter de l'argent à un homme qui nous a comblés d'attention et de présents. Je pourrais retarder mon départ, à condition que ta mère et ta sœur en éprouveraient de la peine; si je promets à Pierre de lui envoyer la somme nécessaire pour quitter Londres, le pauvre homme craindra fort d'être oublié par un étranger, et la joie dont tu as été témoin se changera en tristesse. N'est- il pas plus généreux, plus raisonnable, de sacrifier la poupée de Marguerite ? Ah ! ta petite sœur serait bien vite décidée, elle !
MOI
C'est vrai ; mais je n'aurai pas le plaisir de faire une surprise à ma sœur. »
Je n'attendis pas de réponse. Je baissai les yeux et j'ajoutai bien vite : Donnez l'argent à Pierre Leroy.
PAPA
Tu es un brave garçon. C'est toi qui annonceras
la bonne nouvelle à Pierre.
Cette espérance me remit un peu ; mais, au fond, j'étais inconsolable de ne pas m'ètre décidé tout de suite pour une certaine blondine qu'il me semblait toujours voir.
Papa m'emmena avec lui pour prendre des renseignements sur Pierre Leroy. Nous allâmes d'abord à son premier logement dans MaryleBone, puisdans le Strand. Les voisins ont tous été d'accord pour dire du bien de Pierre. Un policeman (sergent de ville) du quartier a donné les meilleurs renseignements.
Oh! n'allez pas croire que j'en désirais de mauvais, par exemple, je ne suis pas si méchant. Au contraire, je sentais peu à peu mon chagrin s'en aller. Je voudrais bien savoir si le lecteur est comme moi : je suis bon et méchant à la fois. Je voudrais être gentil et ne pas l'être . On dirait deux petits garçons ; mais le bon me rend toujours heureux.
A peine étions-nous rentrés, que Pierre Leroy arriva avec sa petite fille. Pauvre homme 1 il avait l'air aussi fier d'elle que papa l'est de Marguerite. Cependant cette petite fille n'était pas belle ; elle était mal mise, mais très-propre. Une chose me frappa pourtant dans sa toilette : ses souliers, des
souliers neufs ! Elle salua très-gentiment, et lorsque papa lui dit :
« Serais-tu contente de venir en France ? »
Pour toute réponse, elle se jeta au cou de son père .
« Eh bien ! mon ami, faites vos préparatifs; mon petit garçon payera votre passage. »
A ces mots, toutes les poupées de Londres disparurent, et j'éprouvai quelque chose comme lorsque maman me parla de l'honneur : vous en souvenezvous? Je me crus un homme riche, d'importance, bon et généreux, et j'aurais voulu m'embarquer tout de suite avec Pierre" Leroy et sa petite fille.
Papa remit à Pierre une couronne l pour acheter un châle à sa fille ; car il faisait déjà frais, et la pauvre enfant était à peine vêtue. Il lui recommanda devenir le lendemain à neuf heures pour partir avec nous à dix heures moins un quart.
Le brave homme fut exact, comme vous pouvez le croire ; il arriva à l'heure dite avec Marie et un petit paquet, dont la vue ne permettait pas de douter de la misère des voyageurs.
Papa leur fit servir un bon déjeuner et bientôt nous étions en route.