‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 32 sur 33 · CHAPITRE XXVTi · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVTi

Importance des voyageurs.

Le trajet de Boulogne & Paris me sembla encore plus long que la première fois. C'est que j'allais retrouver maman et Marguerite ! Et pourtant, à mesure que nous approchions, il se mêlait du chagrin à mon bonheur. Moi qui me croyais consolé de ne point apporter de poupée à ma sœur, je ne l'étais plus maintenant que Pierre Leroy était revenu en France. Je recommençai à accuser papa. Hélas! j'étais encore un méchant garçon, comme vous le voyez.

Mon Dieu I que c'est agréable d'arriver d'Angleterre, de trouver sa maman et sa sœur au débarcadère, de les embrasser et de se laisser embrasser! C'est peut-être le plus beau du voyage,

Papa n'avait vraiment pas beaucoup d'argent. 11 a été obligé de dire à Pierre Leroy de venir à la

maison chercher le reste de l'argent pour payer sa place jusqu'à Ghâlon.

Maman me demanda quel était cet homme. Je lui racontai l'histoire, mais en passant la poupée.

Nous étions à table lorsque Pierre vint avec sa petite fiile. Maman voulut leur faire donner à dîner, mais il n'y eut pas moyen de les retenir. Catherine n'eut que le temps de chercher de vieilles affaires à Marguerite et de les remettre à Pierre, qui partit en bénissant toute la maison.

« Gomme tu as bien fait, Georges, de ramener ce brave ouvrier ! dit maman. J'aime quand une bonne action s'ajoute au plaisir d'un voyage. »

Marguerite me regardait et riait. Miss Arabella ouvrait aussi de grands yeux et ne se lassait pas d'entendre nos récits. Je crois que mon admiration pour l'Angleterre m'a placé bien avant dans le cœur de miss Arabella.

Je présentai à ma sœur mon journal ; mais il était si griffonné, qu'elle me pria de lui raconter mon voyage. Mon récit ne fut pas long* Maman nous fit bientôt signe de nous retirer.

Je m'endormis tout de suite. Je rêvai en anglais: je ne suis pas prêt de rêver en grec*

Catherine me reçut absolument comme si j'avais échappé aux plus grands dangers* Elle m'accabla

de questions pour s'assurer du bon état de ma santé et parut presque regretter qu'aucune de ses vilaines prédictions ne se fût réalisée. Je lui remis des épingles et des aiguilles, et malgré sa mauvaise humeur contre l'Angleterre, elle accorda un sourire à mes présents.

Le déjeuner fut très-amusant. Papa raconta toutes nos expéditions. De temps en temps, je plaçais mon mot, chose qui ne m'était jamais permise. Cette concession me fit comprendre l'importance du voyageur, si petit qu'il soit.

Ma bonne apporta les présents de M. Anderson. Maman admira le châle sans en paraître aussi enchantée que je m'y attendais. Elle l'essaya pour faire plaisir à papa. Quant à Marguerite, il fallut lui agrafer son collier tout de suite. Elle remplit sa belle boîte des objets qu'elle aimait le mieux.

J'aurais pu cacher l'histoire de la poupée à Marguerite. Je ne Fai pasfaitetje sais pourquoi: j'aime tant ma sœur, que je lui dis tout.

Nous étions aux Tuileries :

MOI

Marguerite, j'ai à te dire une chose qui va bien t' étonner et te fera peut-être de la peine.

MARGUERITE

Ce n'est pas sûr, Riri 1

MOI

Tu désirais une poupée anglaise, n'est-ce pas?

MARGUERITE

Oh I oui, mon frère !

MOI

Tu croyais que je t'en rapporterais une belle?

MARGUERITE

Oui ; mais ce sera pour une autre fois.

moi.

Ce n'est pas de ma faute, va, et j'ai assez pleuré; quand je dis que ce n'est pas de ma faute, j'ai tort; si je m'étais décidé tout de suite pour un joli baby qui ouvrait les yeux et la bouche, tirait un peu la langue, tout cela ne serait pas arrivé.

MARGUERITE

Il tirait la langue, mon frère?

MOI

Oui, ma sœur.

MARGUERITE

Oh I Henri, qu'as-tu donc fait?

MOI

Papa n'avait presque plus d'argent à la fin ; il voulait partir et Pierre Leroy aussi. Alors papa m'a dit que nous ne pouvions pas acheter une poupée et payer le passage de Pierre. Marguerite, je

crois que papa a voulu me faire faire un sacrifice : ce n'est pas juste, je suis trop petit I

MARGUERITE

Ne dis pas cela, mon frère, c'est mal. Papa ne nous trompe jamais. Je t'avoue qu'un baby ouvrant et fermant les yeux, tirant la langue surtout, m'eût rendue folle de joie ; mais je ne veux plus y penser. Je vais penser à Pierre Leroy et à sa petite fille. Il faut que tu penses à eux aussi, alors nous serons contents tous les deux.

MOI

Ma sœur !

MARGUERITE

Mon frère !

MOI

Je crois que les petites filles valent mieux que les petits garçons. Et toi?

MARGUERITE

Je ne sais pas, Henri. Nous le demanderons à maman.

Et sans nous être rien dit, nous nous sommes embrassés.

Un monsieur nous vit et s'écria : < Oh ! les gentils enfants 1 »

Je penne comm ce monsieur, nous sommes très* gentils, parce que nous noui aimons, et que, sauf

>s emlirassés. [Page 306.)

les petits nuages que le lecteur connaît, il n'y a jamais entre nous de ces vilaines disputes qui font beaucoup de chagrin aux parents.

11 n'a jamais été question de cette poupée, pas même le jour où ma sœur en reçut une semblable, comme par hasard? il est bien clair que maman savait l'histoire.

Catherine ne lit pas la moindre objection au départ. Je pense que vous n'éprouverez aucune surprise en apprenant qu'il ne nous en coûtait pas du tout, à ma sœur et à moi, de quitter Paris. Le Dauphiné est ce que nous aimons le mieux, et c'est là aussi qu'on nous aime le plus. Deux enfants de moins à Paris, ce n'était pas une grande affaire, même pour le monsieur qui nous trouvait gentils. A Saint-Jean, c'est autre chose, et je n'étais pas un orgueilleux en pensant que tout le monde serait content de nous revoir.

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