CHAPITRE Ib
J'avais trois ans, je marchais à quatre pattes sur le tapis, lorsqu'un officier entra dans le salon. Il me prit dans ses bras, me levant en l'air, et après m'avoir regardé d'un air qui me rassura, il dit tout haut : « Mon filsl mon petit Henri! » et il m'embrassait sur les joues, sur les yeux, et puis il me regardait et recommençait ses caresses. La porte s'ouvrit, maman se précipita dans les bras de papa, qui me tenait toujours. Marguerite accourut pieds nus, les cheveux sur les épaules, criant de toutes ses forces :
« Papa! mon petit papa! » Alors ma honne me prit et ce fut au tour de Marguerite d'être caressée. Elle connaissait papa, tandis que mol j'avais à peine un an, lorsqu'il partit pour l'Afrique,
parce qu'il est colonel du 2 e de chasseurs à cheval. Il s'appelle M. Georges Derivoire.
Jamais ce jour ne s'effacera de ma mémoire ; je pense souvent à la joie et à l'impression que me causa la vue de ce papa que j'appelais dix fois par jour sans savoir au juste ce que je disais; mais je compris bien vite qu'un papa aime ses enfants et que la présence du mien allait me donner du plaisir et de l'importance. Le lendemain, à mon réveil, je voulus le voir; Catherine, ma bonne, eut^outes les peines du monde à me faire comprendre qu'il avait besoin de se reposer, revenant de très-loin, et que non-seulement je ne pouvais pas le voir, mais que je devais bien prendre garde de l'éveiller. Alors je parlai tout bas. Ma bonne, pour me récompenser, me donna mes soldats de plomb, les aligna sur une planche qu'elle posa sur mon lit et les fit manœuvrer. Je désignai sous le nom de papa un cavalier auquel Catherine et moi nous fîmes gagner une fameuse bataille 1
Quand l'heure de* me lever fut venue, ma bonne me dit qu'il fallait être gentil, me laisser débar-^ bouiller pour avoir de belles joues roses à porter à papa, me laisser peigner au lieu de me sauver et de me cacher derrière les rideaux, comme j'avais fait la veille. Je sentais si bien qu'un bel
effet serait le résultat de ma bonne conduite, que je fus doux comme un motiton pendant ma toilette. Catherine profita de ma patience pour accomplir une opération dont j'avais horreur; elle me coupa les ongles, disant que papa me prendrait pour un petit chat, si j'avais des griffes. Cette affreuse perspective d'être pris pour un petit chat au lieu d'un petit garçon, fit tomber d'emblée mes appréhensions pour les ciseaux de ma banne. Elle avait soin, du reste, de soutenir ma patience par ses discours : iVon, monsieur, mon petit garçon n'est pas un petit chat ; il n'a pas de griffes; puis elle mettait un baiser au bout de chaque doigt, et moi, enchanté de ne pas courir le risque d'être, pris pour un chat, je répétais après ma bonne : pas griffes.
Catherine était au comble du bonheur, car elle a un goût tout particulier pour ce genre d'opération.
Ea coiffure ne réussit pas moins bien. Je me laissai peigner, brosser, pommader, friser comme un homme raisonnable. 11 est vrai que Marguerite, tout aussi ambitieuse pour son petit frère que ma bonire l'était pour son garçon, faisait mille farces, et parvenait à me distraire de l'ennui d'une toilette afcssi longue.
Quand nous fûmes prêts tous les deux, Marguerite me prit par la main, et ma bonne nous suivant ouvrit la porte du salon où papa et maman causaient. Catherine resta pour voir notre entrée. Marguerite me conduisit vers papa; elle me quitta la main pour me laisser faire les trois derniers pas, si bien que, m' imaginant que je savais marcher, je devins plus confiant dans mes forces à partir de ce jour. Quand je pense à cette protection de ma sœur, je regrette de n'avoir pas' été l'aîné ; mais, depuis, je me suis rattrapé, et quand je serai grand, ce sera bien autre chose I
Je ne fis pas plus de réflexions que de difficultés pour aimer papa. Étant sur ses genoux, je me mis à l'examiner avec un sérieux qui le divertit beaucoup. Ses moustaches devaient naturellement attirer mon attention; je les touchai, d'abord avec un peu de crainte, mais papa ayant souri et laissé voir ses belles dents blanches, je compris qu'il n'y avait là aucun danger pour moi. Marguerite était penchée sur le fauteuil, suivait tous mes mouvements et disait : « Comme il est drôle! »
Ma sœur se croyait déjà une personne et me considérait comme un enfant. Le fait est qu'un an de plus sur sa tête établissait une' grande dis-
tance entre nous. Elle secondait déjà maman dans ses soins pour moi. Elle m'exerçait à marcher, et lorsque je tombais, Marguerite s'empressait aussi de tomber pour m'empêcher d'avoir peur et me persuader qu'on ne se fait pas de mal en tombant.
Je ne tardai pas à devenir familier avec papa, et je fus bien content d'apprendre qu'il ne s'en irait pas tout de suite. C'est peut-être le moment de dire au lecteur que mon papa, ayant passé plusieurs années en Afrique; avait un congé, et puis qu'il alla ensuite en garnison à Lyon, qu'il venait très-souvent nous voir à la campagne, et que nous passions l'hiver à la ville tous ensemble. J'ai cru nécessaire de placer ici ces détails, bien que je les ignorasse à ce moment.
J'étais donc devenu à mon aise avec papa. Je sautais sur ses genoux chaque fois que j'en trouvais l'occasion. Je sentais l'importance que je gagnais chaque jour, si bien que je ne tardai pas à devenir tapageur, volontaire. Les beaux yeux noirs de papa, si doux jusqu'alors, prirent une expression de sévérité qui me surprit beaucoup. Il m'appelait Monsieur et il me fit si bien comprendre qu'un papa ne gâte pas comme une maman, que je devins bien vite gentil, et tout alla pour le mieux.
Il me prit dus tes bru. (Page 31.)
Le second souvenir marquant de ma vie . est l'apparition d'un beau cheval noir, sur lequel mon père monta habillé dans son uniforme: Ma première surprise étant passée, je voulus monter sur le bel animal. Papa, qui ne me passait guère de fantaisies, trouva celle-ci charmante. Il me prit dans ses bras, me fît toucher le cheval et partit, d'abord au trot, puis au galop. Maman et ma bonne étaient fort mécontentes, ce qui ne les empêcha pas d'admirer ma hardiesse et d'en être fières. Catherine déclara qu'il n'y avait pas mon pareil au monde, et que les Prussiens en verraient de rudes un jour.
A partir de ce moment, mon goût pour les sabres et les tambours se développa d'une façon désespérante, même pour Catherine. J'avais aussi un violon sur lequel je raclais avec une satisfaction particulière. Ma bonne eut l'heureuse idée, pour ses oreilles, de me persuader que les grands joueurs de violon se bornaient à pincer les cordes. Alors je brisai mon archet et je pinçai du violon. Tous les jeux du reste m'amusaient : constructions, châteaux de cartes, tours avec les dominos, peinture, chevaux, mais par-dessus tout mes soldats. Je n'aurai garde non plus d'oublier le fouet. Catherine ne pourrait pas compter les
tt MÉMOIRES D'CX PETIT GARÇON.
mèches qu'elle m'a fournies. Avec quel plaisir je faisais claquer mon fouet dehors on dans le vestibule de la maison! Nais je dois dire qu'il me suffisait de faire du bruit et que jamais je n'ai touché on chien ou un chat. Cependant Marguerite commençait à me trouver trop bruyant. Elle m'appelait quelquefois ennuyeux. Alors, voyant qu'elle ne parvenait pas à me persuader qu'un tambour faisait trop de bruit et qu'un sabre de bois était dangereux, elle se mit de la partie. Cette condescendance resserra notre intimité.
Je m'aperçois, peut-être un peu tard, que je ne vous ai pas dit que nous demeurions à Grenoble: je l'ai oublié. Ce n'est pas étonnant : une maison dans une ville ou une autre, peu importait à un garçon de mon âge. Je vous prie pourtant de croire que les belles montagnes qui apparaissent au-dessus de la ville avaient déjà attiré mon attention, surtout lorsqu'elles étaient couvertes de
Je irais eu garnison. — Notre campagne
Une année s'est déjà écoulée, cher lecteur : un grand événement a eu Heu : j'ai quitté la robe enfantine pour prendre un vêtement plus sérieux : je n'en dis pas davantage.
Papa était en garnison à Lyon, où nous passions l'hiver. J'ai eu beaucoup d'ennui dans cette ville-là, parce qu'il y a du brouillard et que Catherine et maman ont toujours peur du mal de gorge. Alors, si le soleil ne convenait pas à ma bonne, nous ne sortions pas. C'est à cette espèce d'emprisonnement que j'ai dû mes succès pour la danse : il fallait bien nous faire sauter un peu ; autrement, moi, je courais dans le salon, au risque de tout casser.
Maman imagina de nous apprendre à danser. Je
montrai tout de suite des dispositions remarquables. Après le déjeuner et après le dîner surtout, maman se mettait au piano et jouait. Je prenais Marguerite par la main, et nous dansions si bien, que papa restait tout le temps à nous regarder en fumant son cigare.
Catherine et les autres domestiques venaient aussi quelquefois à la porte du salon pour nous voir, et voici ce qui arriva : ce n'était plus seulement pour sauter que nous aimions à danser, mais pour recevoir des compliments. Alors maman supprima la danse au salon, et toute notre ressource était de sauter dans la chambre de notre bonne Catherine.
Je voulus fumer aussi, moi ; je demandai des cigares à papa. Il m'en promit à mon grand étonnement. Je n'y croyais pas ; car on sait bien qu'on dit des bêtises quand on est petit, et Ton n'espère pas toujours obtenir ses fantaisies. Quelle fut donc ma surprise en voyant papa m'apporter des cigares tout en feu 1 J'hésitai un instant à les prendre.. . ô bonheur! ils étaient en chocolat.
Maman dit à ma sœur qu'elle pouvait fumer aussi.
Ce jeu dura toute une semaine, pendant la-
quelle papa ne nous laissa pas manquer de cigares. Il est si bon!
Un jour, j'appris que nous avions une campagne et qu'on nous y mènerait, dès que le beau temps serait venu. Je ne cessai plus de tourmenter la pauvre Calherine pour savoir quand le beau temps viendrait. Il arriva enfin. Nous étions bien contents de quitter la ville; mais quand j'appris que papa restait avec son régiment, je refusai de partir. Ma mauvaise humeur fit plaisir à mon père. Il me dit pour me consoler que notre campagne n'était pas loin, qu'il viendrait souvent, et qu'il me prendrait sur son cheval. J'ai tout de même un peu pleuré en partant.
C'était à la fin de mai. Le temps était superbe. Après une nuit passée à Grenoble, nous nous sommes mis en route pour Saint- Jean, c'est le nom du village où est notre campagne. Quand on est sur la route, on voit des montagnes en l'air et puis un château : c'est à nous. On va très-doucement dans la montagne, cela se conçoit. La voiture penche à droite, à gauche, pendant une heure et demie. Ce n'était pas amusant pour un petit curieux comme moi. Catherine me tenait à la portière et me faisait les honneurs de son pays. Enfin, nous sommes arrivés. Maman est
reçue comme une reine. Les fermiers étaient bien contents de nous voir, surtout moi, qui étais parti de Saint-Jean au maillot.
A peine descendus, Mlle Agathe, qui reste toujours au château, été comme hiver, s'est emparée de nous. Une magnifique terrasse qui est devant la façade du château me surprit trèsagréablement, et sans perdre une minute, je tirai de ma poche des billes qui roulèrent comme sur un parquet. De petits lézards trottaient au soleil. Ils s'arrêtaient quand je les regardais, et puis, après avoir réfléchi sans doute, ils disparaissaient sous la balustrade.
Je m'écriai : « Oh ! des montagnes ! Par ici, par là, de tous côtés des montagnes ! Et au bas des petits jardins, des prés! »
Ces petits jardins étaient les champs de la vallée de Graisivaudan. Je sais cela aujourd'hui ; je peux même vous dire que de notre chère terrasse on voit, à droite, les montagnes de la Savoie, qui sont bleues le matin et roses le soir; en face, les rochers de Saint-Pancrace, qui sont coupés à pic et sur lesquels, il y a quelques années, un ami de papa a eu l'imprudence de s'asseoir et a manqué de tomber dans la cascade de Graponeau. On voit Rabot, la citadelle de Grenoble, la grande
route et l'Isère , qui fait un bel M, comme moi lorsque j'écris le nom de ma sœur.
Il était utile de faire cette petite description. J'e&père que vous aimerez notre terrasse; car vous m'y trouverez souvent avec Marguerite, récitant nos leçons à maman, ou bien faisant une partie de balle, et surtout les jours où nous espérions voir paraître notre cher papa. Tout m'enchantait, car tout était nouveau pour moi dans ce beau pays. Quel plaisir de sortir sans s'habiller, de sauter du salon sur la terrasse I
Catherine prétendait qu'elle me voyait grandir; ma bonne exagérait un peu , mais la vérité est que je devins en quelques mois un gros garçon qui trottait comme un chevreuil.
J'eus bientôt fait connaissance avec les enfants du jardinier et du fermier; j'aurais volontiers joué avec eux, si Marguerite avait pu être de la partie; c'était impossible. Il n'en fallut pas davantage pour me faire renoncer à eux.
On nous donna un petit jardin. Ce fut une grande joie; je plantais, j'arrosais, j'arrachais. Un jour que nous avions décidé de planter des noyaux de cerises pour voir ce qu'il en adviendrait, le ciel se chargea de nuages, et bientôt la pluie tomba à torrents. Je fus saisi d'un déses-
poir profond auquel succéda un accès de colère. Catherine épuisa en vain toute sa science pour me consoler et me faire comprendre ma sottise. Je me sauvai près de Marguerite, qui jouait à la poupée dans sa chambre.
Aussitôt ma bonne petite sœur accourut vers moi :
« Qu'as-tu donc, Riri, à pleurer et à te fâcher si fort?
— Il pleut!
— Ah! Riri pleure parce qu'il pleut! Et s'il pleut demain, après-demain?
— Je voudrais planter mes noyaux de cerises , moi.
— Justement, mon petit frère, il faut de la pluie, pour qu'ils entrent mieux en terre.
— Tu crois?
— J'en suis sûre. Je suis bien contente, moi, qu'il pleuve.
— Pourquoi ?
— Pour savonner et faire mousser le savon avec de l'eau douce, comme Catherine. Veux-tu savonner $vec jnoi, Riri?
— tes hommes ne savonnent pas.
— Vraiment, monsieur. Eh [bien I moi, j'ai vu vin homme, en passant l'autre jour d^§
le village, qui aidait sa femme à faire la lessive.
— Vrai?
— Très-vrai.
— Allons, savonnons, ma sœur. »
Je me rendis donc au conseil de Marguerite; mais je dois avouer que je m'acquittai fort mal de la besogne et que, sauf le plaisir de me mouiller et de jeter le plus d'eau possible par terre, ce jeu me parut insipide. Déjà, voyez-vous, j'avais des goûts d'homme, et Marguerite était une petite ménagère.
Nous grandissions au beau soleil du Dauphiné. Papa tenait bien sa promesse. II venait passer plusieurs jours de suite, nous apportait des joujoux, n'importe quoi; mais on était sûr de trouver quelque chose de bon dans sa poche.
Le lecteur sait que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il verra dans le chapitre suivant comment j'ai appris cette vérité.