CHAPITRE IV
La lecture.
Je ne me bornais plus à aller dire bonjour à maman avec Marguerite ; je restais pour la prière. Nous nous mettions à genoux, tous les deux sur le même coussin, devant une petite madone que nous avions appris à aimer dès que nos yeux avaient remarqué la douceur de ses traits.
Marguerite disait la prière tout haut, et je répétais chaque mot après elle ; nous ne manquions jamais de prendre la résolution d'être bien sages. Mais cette promesse, devenue une habitude de bonne volonté , n'avait jamais encore été appelée sur un objet spécial. Quelle fut donc notre surprise, lorsque maman, nous attirant tous les deux vers elle, nous dit :
« Mes chéris, vous êtes raisonnables. »
A ces mots, je voulus m'échapper : Marguerite me retint.
« Vous voyez que votre père et moi nous lisons, nous écrivons; nos amis font de même. Eh bien ! vous voilà arrivés à 1 âge où il faut apprendre à lire ; autrement, vous ne sauriez pas une foule d'histoires qu'il nous serait impossible de vous raconter, tant elles sont longues I »
Maman, voyant son discours peu goûté, surtout par moi, prit un beau livre et nous en montra les images. La douce Marguerite, enchantée, fit aussitôt mille questions et courut chez Catherine lui montrer son livre et lui annoncer que nous allions apprendre à lire et que nous saurions bientôt toutes les histoires du monde. Quant à moi, je refusai le petit livre que m'offrait maman, disant que je voulais apprendre à lire dans le journal. Par malheur, papa entra au moment où je faisais mes conditions ; je m'aperçus qu'il trouvait ma fantaisie assez drôle,, et je n'en démordis pas. Si bien que la chose passa en plaisanterie et que je mis six mois à apprendre mes lettres dans les annonces du journal. Pendant que je courais, tantôt avec le jardinier, tantôt avec Catherine, qui avait mes principes en fait d'étude, Marguerite travail-
lait deux heures chaque jour. Elle épelait, faisa des bdtons, des o et des a. Ma petite sœur était très-fière de sa science. Elle me montrait ses pages et me disait :
« Riri, tu devrais apprendre aussi, toi ; nous travaillerions sur la même table, nous aurions des récompenses. Vois, dit-elle en tirant une petite boîte de sa poche, j'ai gagné cinq bons points cette semaine et papa. m'a donné cinq sous. Je saisies compter, et mes doigts aussi. »
L'argument des cinq sous ne me trouva pas insensible. Je pris la boite des mains de ma sœur Je l'agitai, et l'harmonie des sous, je dois le dire, me parut fort agréable ; mais deux papillons étant passés au-dessus de ma tète, je les poursuivis, pensant que j'en saurais toujours assez pour être général et tuer des Bédouins.
J'étais paresseux, il faut le dire. La vue d'un livre me faisait horreur, et malgré mon goût trèsprononcé pour les images, j'évitais de les regarder de peur d'être pris au piège.
Je grandissais d'une façon gênante pour un paresseux. Les étrangers me donnaient six ans, et j'en avais à peine cinq.
Un jour, un enfant terrible (on m'a expliqué ce que c'est) m'arracha le pénible aveu de mon igno-
rance, et il n'eut rien de plus pressé que de dire au beau milieu du salon :
« Maman, le petit Henri ne sait pas lire ! »
Il s'ensuivit une morale de lamamanquimerendit furieux, et, malgré les petits signes de Marguerite, je remis mes soldats dans leur botte, disant à mon savant ami que j'allais les envoyer à l'école, de crainte qu'ils ne restassent aussi ignorants que moi.
Quelques jours plus tard, Marguerite vint me trouver à l'entrée de la grande avenue où je sautais à cloche-pied :
« Mon petit frère, veux-tu nous asseoir sur le banc? Je te lirai une histoire bien jolie. Ce n'est pas pour faire la savante, mais seulement pour t'amuser. »
Les yeux de Marguerite étaient si bleus, si contents, que je me rendis tout de suite. Elle tira un petit livre de sa poche, et, nous étant assis sous un beau cerisier qui nous prêtait sqn ombrage après nous avoiï donné ses fruits, ma sœur lut sans manquer un mot la Belle et la Bile.
Le lecteur connaît cette histoire, et il Ta lue avec attendrissement. Pour moi, je me pris d'une telle affection pour la Bêle que, pensant qu'elle allait mourir de chagrin, j'éclatai en reproches contre la Belle qui l'avait abandonnée.
Marguerite disait :
« Mais si tu avais vu dans le miroir papa triste et désolé, ne serais-tu pas parti, mon frère ? Moi, je trouve la Belle bien bonne d'être restée si longtemps. »
J'admirais la science de ma sœur. J'étais honteux de ne rien découvrir sur des pages où elle voyait si facilement tant de choses merveilleuses. Alors, m'imaginant que tous les livres étaient remplis de semblables histoires, je me décidai à me montrer moins rebelle pour la lecture. La Belle et la Bête furent le sujet d'une longue conversation entre nous.
MOI
Marguerite, si j'étais une bête, m'aimerais-tu ?
MARGUERITE
Oui, mon frère, mais j'aurais beaucoup de chagrin de te voir si laid !
MOI
Si j'étais un petit lapin blanc ?
MARGUERITE
Oh ! que je t'aimerais, Riri ! J'irais dans la montagne te chercher du serpolet. Je te prendrais sur mes genoux pour mieux te caresser ; je jouerais avec toi dans la prairie, etjamais, non jamais, mon petit frère, je ne te mangerais*
le ta maisonnette. (P. 39.)
MOI
Je l'espère bien; mais si je voulais habiter les bois, viendrais-tu avec moi?
MARGUERITE
Peux-tu en douter ! Je te ferais une jolie petite maison de terre; je l'entourerais d'un treillis assez large pouf que tu sortes et rentres à ton gré. Il y aurait des roses et du lierre autour de ta maisonnette. Seulement, mon frère, je tremblerais de te voir poursuivi par les chasseurs. Je tâcherais de te retenir près de moi, je te conterais des histoires; tu ne me parlerais pas, mais tu m'entendrais. Par exemple, je voudrais bien que tes yeux noirs ne fussent pas remplacés par des yeux roses. Tu aurais toujours un lit de feuilles fraîches et parfumées pour te reposer.
MOI
Si j'étais un joli chardonneret?
MARGUERITE
Je laisserais la porte de la cage ouverte, afin que tu pusses aller visiter tes amis. Mais que je serais inquiète ! Je te serinerais des airs pour faire de toi un chanteur remarquable; je mettrais dans ta cage tout ce qui te plairait le mieux ; tu aurais toujours de l'eau pure et fraîche pour te baigner, sans avoir la peine de la tirer comme le
chardonneret de Jean. Je te prendrais quelquefois dans ma main et je baiserais ta petite tête; je mettrais dans ma bouche un peu de millet, et tu becquetterais sans me pincer.
moi.
Tu m'aimerais, ma sœur, parce que je serais un gentil oiseau ; tu es bien différente de la Belle.
C'est vrai, mon frère; mais si, au lieu de devenir une vilaine bête, puisque cela est impossible à cause de ton âme, tu sais, ta figure se couvrait de vilains trous, comme celle du pauvre petit Baptiste, oh! Henri, je t'aimerais comme je t'aime, ce qui ne m'dïnpêche pas d'être bien contente d'avoir un gentil petit frère.
Quoi qu'il en soit de nos enfantillages, l'histoire de la Belle et la Bête a eu une grande influence sur mes études.
Je demandai à Marguerite de m'apprendre à lire. Quelle fut ma surprise ! ma sœur me refusa :
« Si tu ne savais pas tes lettres, Henri, à la bonne heure ; mais, vois-tu, le reste est trop difficile, et je crois que les mamans peuvent seules apprendre les mots. »
J'eus beau insister, dire que la Belle eût été plus complaisante pour la Bêle, ma sœur tint bon,
et, après une gfave délibération, il fut décidé que nous irions porter la grande nouvelle du jour à maman.
« Viens, » dit Marguerite en me prenant par la main pour plus de sûreté.
J'obéis, mais non pas sans me faire violence : je sentais la gravité d'une pareille démarche.