‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 6 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Maman.

Maman était occupée à son secrétaire, mais elle sourit en nous voyant entrer.

« Maman, dit Marguerite, nous venons vous annoncer quelque chose qui va vous faire bien plaisir : Biri veut être gentil et apprendre à lire. »

Maman laissa sa plume, nous fît approcher et nous embrassa. Marguerite était toute rouge et babillait comme une petite folle; moi, j'étais moins en train, sentant déjà tout ce que cette démarche allait me coûter de sacrifices. Je suis persuadé que maman vit ce qui se passait en moi, mais elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir. C'est étonnant comme papa et maman voient tout ! Je voudrais bien savoir si je verrai tout aussi moi, quand je serai grand. *

Je croyais que ma première leçon de lecture serait pour le lendemain, et, selon moi, c'était bien vite commencer. Quelle fut donc ma surprise en voyant ma petite mère chérie quitter son travail, prendre un livre, disant qu'on ne devait jamais remettre au lendemain une bonne résolution!

Elle me caressa, .me disant qu'il fallait garder le secret pour faire une surprise à papa. Si tous ces discours n'avaient pas été accompagnés de baisers, je me serais mis à pleurer, tant cette lecture me paraissait redoutable. Enfin la leçon commença. Jamais je ne l'oublierai. J étais debout devant maman : le livre était ouvert sur ses genoux; j'épelais après elle, voulant à tout moment tourner la page, regardant à droite, à gauche, prêt à m'échapper au premier bruit du dehors. Cette leçon, qui dura cinq minutes peut-être, me parut d'une longueur interminable. Maman me dit qu'elle était contente de moi.

Je m'élançai aussitôt sur la terrasse, me disant qu'après tout il fallait bien apprendre à lire.

Pendant deux mois, maman fit preuve d'une patience dont j'étais bien peu reconnaissant; peu à peu je devins un méchant garçon, paresseux, colère, ne rêvant que cerf-volant, billes, boules et fouets, tout excepté le travail. Et il y a de cela

trois ans 1 ; j'avais à peine six ans. Il ne faut pas que le lecteur soit surpris de la facilité avec laquelle je fais marcher les années. D'abord, il doit comprendre que j'ai oublié beaucoup de faits divers dont la plupart devaient se ressembler. Ceux qui ont écrit des Mémoires avant moi ont pu inventer, faire des histoires à tour avantage. Je suis trop petit pour cela; d'ailleurs j'aime la vérité, je n'ai jamais menti et il en sera ainsi jusqu'à la fin.

C'est cet amour de la vérité qui m'engage à reprendre le fil de mon discours, comme dit ma bonne.

Marguerite passait son temps à demander ma grâce, promettant que c'était ma dernière sottise, qu'elle me ferait étudier, et toutes sortes de belles choses.

Maman pardonnait, ce qui n'empêchait pas le colonel du 2« de chasseurs à cheval de me donner le fouet à son arrivée.

Quoique cette méthode ne soit pas précisément du goût des petits garçons, il faut pourtant convenir qu'elle éclaircit beaucoup les idées. L'opé ration faite, je restais sage cinq ou six jours de suite.

J'étais donc, cher lecteur, un vrai petit diable.

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Son nom de Turc m'ai

Catherine arrivait sans cesse chez maman lui dire qu'il me fallait de nouveaux vêtements; le col de mes chemises restait la plupart du temps dans le parc, il était bien rare qu'un mouchoir se trouvât dans ma poche, mes souliers n'avaient jamais de cordons. Ma bonne me débarbouillait trois ou quatre fois par jour, et à me voir on ne s'en serait guère douté. Si le lecteur se reconnaît par hasard, je compte sur son indulgence. Catherine venaitelle à me perdre de vue, je m'échappais. Un de mes grands plaisirs était de mener les chevaux boire. Je montais en croupe du petit fermier, sifflant comme lui et. rentrant au trot, enchanté de mon expédition.

La pauvre Catherine ne cessait de dire qu'on me rapporterait mort un beau jour. Jamais elle n'a pu prendre son parti de me voir au haut d'une échelle, descendre l'escalier achevai sur la rampe, passer ma tête entre les barreaux, courir après les chiens et les tirer par la queue. Catherine disait que je la ferais mourir; mais si je sautais sur ses genoux pour l'embrasser, elle ne se souvenait plus de rien.

Un de mes meilleurs compagnons de jeu était Turc, un chien qui était de mon âge. Quelles parties nous avons faites ensemble ! Je ne lui tirais

ni la queue, ni les oreilles à celui-là; mais je ne le tourmentais pas moins. Son nom de Turc m'avait donné l'idée de le coiffer d'un turban. Marguerite m'aidait de ses conseils et de ses chiffons, et le bon Turc, tout en secouant d'impatience ses belles oreilles, se prêtait à nos plaisirs. Il ne pouvait, pas plus se passer de nous, que nous de lui. Aussi, connaissant ses goûts, nous étions remplis d'attentions pour lui. Ce fut donc un véritable chagrin, lorsqu'un jour Catherine nous dit :

« Enfants, ne touchez pas à Turc ; il est malade.... il va mourir. » Et le lendemain on trouva

la pauvre bête roide et froide dans sa niche. La mort de Turc. nous surprit beaucoup. C'était la première fois que nous voyions l'effet de la mort. Papa nous dit que nous aurions un autre chien : alors nous n'avons plus eu de chagrin.

Comme je ne me rappelle plus rien de remarquable de ce temps-là, je saute par-dessus une année.

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