CHAPITRE VI
Sept ans.
Le 24 juin, septième anniversaire de ma naissance, Catherine m'entreprit à son tour. Elle essaya de me prendre par les sentiments, m'expliqua tout au long ce qu'on entendait par l'âge de raison. Elle ajouta qu'il ne lui était plus permis de passer à un garçon de sept ans tout ce qu'elle m'avait passé jusqu'ici. Alors ma bonne me raconta des histoires dont les principaux personnages étaient tous des enfants de sept ans.
De toutes les raisons d'être sage que me donna Catherine, celle qui me toucha le plus fut la crainte de ne pas pouvoir devenir colonel, avoir un cheval noir et des ëpaulettes d'or. Si bien que je dis à Catherine : « Fais-moi un costume d'offi-
cier, je le mettrai pour prendre mes leçons et tu verras ce que tu verras. »
Catherine ne se le fit pas dire deux fois. Elle acheta force papier d'or et de couleur et au bout de vingt-quatre heures j'arrivai en uniforme chez maman, shako en tête, sabre de bois au côté, épaulettes en graines de melon et en papier d'or.
Maman accepta avec bonté ma nouvelle fantaisie ; elle me disait très-sérieusement :
«Mon colonel, tenez mieux votre plume, fermez vos o et vos a; ahl colonel, encore unebouchél »
Tout cela se faisait avec un sang-froid qui me fait rire aujourd'hui; car deux ans de plus, c'est beaucoup dans la vie d'un petit garçon 1 Cependant, si mon costume militaire m'aidait pour apprendre à écrire, il m'attira une affaire qui faillit être grave.
Un jour, plusieurs garçons du village jouaient aux soldats avec moi. Nous étions six, et il va sans dire que je m'emparai du commandement Exercice à feu (sans feu), assauts, tambours, sabres et trompettes, tout y était. Le jeu commencé dans le parc se continua dehors. J'avais besoin d'admiration. Tous lés paysans nous regardaient passer, riant de notre sérieux ; d'autres enfants
grossirent la troupe et dans un moment d'enthousiasme je me mis, je ne sais pourquoi, à crier vive le roi. Et tous mes camarades de crier après moi : « Vive le roi ! » La plaisanterie ne fut pas du goût des deux bons gendarmes, qui vinrent nous prier de crier : « Vive l'empereur ! » sans quoi ils nous mèneraient en prison.
Mon titre de colonel ne m'empêcha pas de trembler en entendant cette menace, et pourtant je criai encore : « Vive le roi I » La foule se groupa autour des petits rebelles; les gendarmes demandèrent, mon nom. La chose tournait au sérieux, lorsque Catherine, la tête hérissée d'aiguillesàtricoter, fend la foule, me prend par le bras, m'appelle coureur, désobéissant et gamin.
Les gendarmes pensèrent sans doute que ma bonne pouvait changer mes opinions politiques et ils la laissèrent m' emmener, se contentant d'apprendre que j'étais le fils d'un brave officier.
Cette aventure me valut plus d'une semonce de Catherine,.qui aimait beaucoup l'empereur, parce qu'elle l'avait vu passer une fois.
Marguerite devenait très-raisonnable. Elle commençait à écrire couramment, récitait des fables. J'étais loin de suivre un si bon exemple.
Papa et maman causaient longuement. Quand
j'arrivais, on me renvoyait. Une sorte d'inquiétude s'empara de moi. Quelque chose me disait que j'étais l'objet de ces longues conversations. Je ne me trompais pas.