‹ Mémoires d'un petit garçonChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

Un jour papa, arrivant de Lyon, m'annonça que j'allais avoir un maître qui ne me quitterait plus, que ma journée serait réglée comme celle de Marguerite et que j'aurais des bons points ou des mauvais points, des punitions ou des récompenses, suivant ma bonne ou ma mauvaise conduite.

Cette nouvelle, loin dem'effrayer, m'enchanta, connaissais des petits garçons qui avaient un précepteur et ils en paraissaient fort heureux. Les leçons finies, le précepteur jouait avec ses élèves, allait à la promenade. C'était un ami plutôt qu'un maître.

J'attendais donc avec impatience l'arrivée de

ce nouveau personnage, quoique Catherine se

servît déjà de son nom pour me rappeler à Tordre.

Je me souviens, comme si c'était hier, du jour de * arrivée de M. Hersant. J'avais consenti à me laisser faire une seconde toilette pour paraître convenablement devant un étranger. Je n'attendis même pas que maman me fît appeler. J'entrai au salon brossé, lissé et les mains propres, comme l'enfant le plus raisonnable.

M. Hersant m'embrassa, me fit plusieurs questions auxquelles je répondis assez gentiment. Lorsque, par malheur, il me demanda si j'aimais l'étude, pour toute réponse je me sauvai.

H n'avait pourtant rien d'effrayant ce bon M. Hersant. D'abord il n'était pas vieux, et si j'avais voulu m'appliquer, j'aurais été le plus heureux des petits garçons,

M. Hersant aimait évidemment les enfants. Il se montra d'abord très-doux envers moi. Il causait raison, comme on dit ; mais ce n'était pas ce qu'il me fallait, et je dois, à ma honte et aussi avec beaucoup de regret, avouer que je le rendis bien malheureux par la nécessité continuelle où je le mettais de se fâcher, de me punir.

J'avais horreur des livres, des cahiers et des

plumes. Quand il fut question d'apprendre le latin, je me révoltai ouvertemerft. La vue de la grammaire me faisait frémir.

Oh ! cher lecteur, plaignez-moi. Pendant une année entière je fus une cause continuelle de chagrin pour mes parents : chaque jour des mauvais points, bien souvent des punitions. A la ville comme à la campagne, que le baromètre fût au beau fixe ou non, il y avait toujours des bourrasques, des tempêtes à la maison. Ma bonne petite mère chérie en était malade, et Marguerite ne me reconnaissait plus.

Mon père me faisait comparaître dans son cabinet et me disait que, si je lassais sa patience, il me renverrait de la maison.

Dans ces moments-là j'étais loin de me croire un officier supérieur, car, tout en aimant beaucoup papa, je le craignais.

J'étais très- malheureux aussi moi, et c'était bien fait. Quand je pense à cette année de méchanceté, j'en ai du chagrin, et le lecteur, qui connaît ma sincérité, voudra bien me croire, si je lui "dis que. j'éprouve une espèce de contentement à m'accuser d'une si mauvaise conduite.

Enfin on n'y tenait plus : un jour où j'avais été encore plus paresseux qu'à l'ordinaire, au moment

de quitter le salon pour aller me coucher (heure bénie pour tout le monde) , maman me retint et me dit d'un air calme et très-résolu :

« Mon enfant, puisque tu ne veux rien apprendre, nous avons décidé, ton père et moi, de te donner un état ; tu iras en apprentissage chez un honnête tapissier. »

Papa me regardait sans ajouter un mot. Marguerite, assise sur sa petite chaise bleue, cachait son visage ; mais je voyais de grosses larmes rouler sur ses joues. Moi, je ne pleurais pas, parce que j'étais bien persuadé qu'on ne me mettrait point en apprentissage chez un tapissier.

Papa ne voulut pas m'embrasser. Maman ne me repoussa pas, mais ses baisers n'étaient pas comme ceux des jours où elle était contente.

Catherine, à qui je racontai la chose en lui faisant part de mes espérances, me dit que j'avais bien tort de croire qu'on garderait à la maison un savant comme M. Hersant, pour perdre son temps et sa patience avec un enfant paresseux, que les hommes d'état n'ayant pas besoin de savoir le latin et un tas d'histoires, c'était juste mon affaire d'être tapissier, que pour elle un bon ouvrier était plus qu'un monsieur ignorant et paresseux,

Je me couehai, ne voulant pas prolonger une conversation qui tournait si mal, et je fis semblant de dormir tout de suite.

Catherine était restée dans la chambre ; je voulus voir ce qu'elle faisait : alors, écartant légèrement mon rideau, je la vis préparer un paquet de vêtements qui semblaient bien être faits pour moi, quoique très-différents des mien$.

Ma bonne soupira et dit tout haut :

« Faut-il ! faut-il le voir partir I Jamais je n'aurai le courage de lui mettre cette vilaine blouse à la place cle celle qui est si jolie ! Après tout, c'est de bons parents ; quand un enfant ne veut rien faire.... lui qui était si gentil!... Il n'aura plus de chocolat le matin.... c'est fini. Ah ! mon Dieul »

Cette fois-ci mes larmes partirent et je m'endormis malgré moi.

Le lendemain ce fut bien autre chose lorsqu'il fallut me lever. Je faisais semblant de dormir. A la fin papa vint et levant mes couvertures, il m'ordonna de me lever tout de suite. Je ne me le fis pas dire deux fois.

Quelqu'un frappa tout doucement à la porte, c'était Marguerite :

« Mon frère, mon petit frère, dépêche-toi, j'irai

demander pardon avec toi. M. Hersant dit qu'il faut essayer, qu'il viendra avec nous. »

Tout le temps de ma triste toilette, je pleurais, je sanglotais.

« Grois-tu, demandai -je à ma bonne, que papa et maman me pardonneront ?»

Pour toute réponse Catherine soupira.

Il fallut cependant me décider à faire mon entrée au salon.

Marguerite me conduisait. Elle était pâle et pleurait aussi. Elle se mit à genoux, je fis comme elle:

« Mon petit papa, dit la bbnne Marguerite d'une voix tremblante, Henri a beaucoup de chagrin de nous quitter.... Si vous vouliez lui pardonner.... il ne sera plus paresseux.

— Ce n'est pas M. Henri quioserait faire cette promesse, dit papa en tournant sa moustache.

— Oh ! si ! n'est-ce pas, mon frère? »

Un torrent de larmes sortit de mes yeux: il y en avait partout.

« Colonel, ajouta M. Hersant, je vous demande la permission de garder encore mon élève pendant un mois,

— Votre bonté est grande, monsieur. Songez donc, je vous prie, à tout ce que ce garçon vous a

fait souffrir depuis six mois ! Sa mère est bouleversée des scènes de chaque jour ; ma pauvre petite Marguerite elle-même est toute triste. »

M. Hersant insista.

« Relevez- vous, monsieur, et remerciez votre précepteur, dont j'admire l'indulgence. C'est à lui seul que vous devez votre pardon, mais ne croyez pas l'obtenir une seconde fois. »

Marguerite m'aida à me relever, car je pleurais tant que je n'y voyais plus.

« Papa, il faut nous embrasser. Et déjà ma sœur était dans les bras de papa.

— Méchant garçon, dit-il en essuyant mes yeux avec son mouchoir. Seras-tu sage? est-ce bien sûr?

— Oh! oui, mon petit père chéri, bien sûr!

— Allons, dit maman en nous embrassant à sou tour, tout est fini, allons déjeuner*

— Et Catherine ?

— Riri a raison, dit toa sœur, il faut lui porter la bonne nouvelle. »

Nous disparûmes un instant, Ma bonne me remit en toute hâte mes habits ordinaires, ine grondant parce que je pleurais toujours;

On était à table. Je pris ma place. Impossible de manger. A chaque instant un gros sanglot venait m'étouffer. Mamàh parla d'une promenade à âne;

Papa dit qu'il suivrait à cheval ; mais ce qui arrêta le cours de mes larmes, fut l'entrée d'un fermier qui avait un chien dont la queue était tellement en trompette, que , Marguerite me l'ayant fait remarquer, j'éclatai de rire.

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