‹ Mémoires d'un petit hommeChapitre 10 sur 14 · UNE RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

UNE RÉVÉLATION

Ma mère s'occupa beaucoup de ma première communion. J'avais jusqu'alors pris la vie, mon Dieu! comme un gentil petit animal, qui ne sait pas très bien ce que c'est qu'une âme, ni s'il en a une. Sans doute, certaines des choses que je faisais me laissaient quelque malaise, ou me montraient dans la glace un petit garçon plus rouge que s'il avait fait le tour du Luxembourg en courant. Mais quand l'occasion se présentait, je les recommençais. Les confessions m'ennuyaient, et j'y pensais le moins possible avant et après. Je ne me glorifiais pas, comme Ginette, lorsque j'avais trouvé plus de péchés à débiter que mon voisin de catéchisme.

Je me souviens fort bien que tout cela changea quelques mois avant ma première communion. A force de me rappeler l'importance de l'acte que j'allais accomplir, et de m' aider à y

rapporter toutes mes pensées, ma mère m'ouvrit les portes d'une existence nouvelle. Je compris que j'avais une âme, je me persuadai que j'aimais vraiment le bon Dieu plus que tout le reste, et j'entrai résolument dans le cliemin de la perfection.

J'y lis rapidement de grands progrès. J'avais dans ma poche un papier secret où j'inscrivais chaque jour le nombre de mes mortifications : il croissait de semaine en semaine. Quelques-unes coûtaient à mon respect humain beaucoup plus qu"à ma gourmandise ou à mon amour du jeu. Mais comme j'en étais récompensé! Je me comparais à mes frères et à mes camarades : je jugeais leur conduite et je sondais leurs cœurs; et le résultat de cet examen me montrait que je les devançais de beaucoup dans la voie de la sainteté. Chaque matin, je me réveillais ayant de M. Pierre Merviller une idée plus favorable et une admiration plus complaisante.

Je ne le laissais point voir; et c'était une supériorité de plus que de me savoir en secret meilleur que tous mes pareils. Je me contentais de répéter naïvement chaque soir la prière du Pharisien : « Mon Dieu ! je vous remercie de ce que je ne suis pas colère et méchant comme

Jean... Mon Dieul je sais que je n'aurais pas pu mentir comme a fait Ginette aujourd'hui pour les chocolats, parce que je vous aime trop pour cela, moi... »

Vers cette époque — c'était quelques mois après ma première communion — mon père nous prit un jeudi après-midi, Jean et moi, et nous emmena dans un quartier lointain, un faubourg misérable de la capitale, où les femmes et les gamins nous regardaient curieusement. Nous sonnâmes à une petite porte surmontée d'une croix. La rumeur mêlée et bruyante d'enfants au jeu montait de derrière les bâtiments. C'était une sorte de Patronage pour les gamins du quartier, que dirigeait un abbé ami de mon père, et où Jean devait aller faire tous les jeudis son apprentissage de l'apostolat.

L'abbé vint à notre rencontre, et nous fît visiter ses cours, ses salles, son gymnase, sa chapelle. Il y avait des enfants un peu partout. Les murs étaient sales, et les enfants pas très bien débarbouillés. Dans une sorte de grand hangar, qui servait de gymnase à un bout et de théâtre à l'autre, il régnait un vacarme à ne plus s'entendre. Cinq ou six groupes de gamins.

tournés vers la muraille, lisaient et récitaient à tue-tete de grandes pancartes imprimées en gros caractères^ où figuraient sur Tune le Pater et Y Ave Maria, sur Tautre le Credo, sur une autre le Confiteor, sur une autre encore les ic^^s. L'abbé nous expliqua que c'étaient ses futurs communiants — il y en avait de tous les âges — qui apprenaient leurs prières. Un écolier pas plus haut que les autres instruisait et serinait ses camarades. Quand l'un deux pouvait réciter son Pater sans lever les yeux sur le tableau, il l'envoyait au groupe suivant pour apprendre le Credo. Et tout ce petit monde voyageait de pancarte en pancarte, avec bousculades, rires et cris. « C'est la seule manière de faire entrer cela dans ces petites cervelles de bois », nous dit l'abbé avec un sourire indulgent.

C'est possible ; mais cette manière de se préparer à la Première Communion m' apparut à moi comme bien bizarre et grossière. Où était le recueillement de mes catéchismes, la ferveur silencieuse de la chapelle où j'appelais le bon Dieu et la bonne Vierge à venir me parler dans le coin du cœur? Des garçons de quatorze et quinze ans qui ne savaient pas encore leur Notre Pêret Une pitié dédaigneuse emplissait

mon âme. Et tandis que nous allions de groupe en groupe, plus que jamais la prière du Pharisien montait à mes lèvres : « Mon Dieu 1 je vous remercie de ce que je ne suis pas comme ces petits malheureux-là, qui ne savent pas leur Pater et qui se tiennent si mal... »

« Surtout comme celui-là... » pensais-je, en observant l'un d'entre eux, un grand à figure laide et sournoise, qui, en même temps qu'il hurlait : « . . . Créateur du ciel et de la terre — et en Jésus-Christ son fils unique...», bourrait de ses poings rouges les côtes d'un camarade, ou ricanait à notre adresse. Et je me sentais aussi loin au-dessus de ce pauvre être dans l'estime et les faveurs du bon Dieu que le Pharisien du temple se sentait au-dessus duPubhcain.

Quelques moments après, comme nous causions avec le directeur dans la grande cour, au milieu des joueurs, je reçus tout à coup un formidable camouflet qui m'écrasait la joue, envoyait sauter mon chapeau à dix mètres, et faisait tinter mon oreille droite comme si on eût tiré le canon à côté de moi. Un gros ballon tombait à mes pieds, comme un boulet arrêté dans sa course. Je me retournai, rouge de douleur et de colère, et j'aperçus le grand sournois qui, le

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dos tourné, les mains dans ses poches, se tordait de rire. Je ne doutai pas qu'il m'eût visé. Ma colère se changea en un mépris immense, si profond qu'il tarissait mes larmes à leur source. L'abbé s'excusait en souriant, faisait signe au coupable de venir me demander pardon. « Ce n'est pas la peine », dis-je d'un air supérieur. Le gamin vint, s'excusa hypocritement, s'en retourna pour rire de plus belle.

— Ahl c'est une rude caboche que notre Gustave, expliquait Fabbé, en appuyant ma tète sur sa soutane pour caresser ma joue meurtrie. Quand il y a un mauvais tour à faire à quelqu'un ici, il ne le manque pas. J'ai déjà voulu le renvoyer deux fois; mais on est venu me supplier si fort que je l'ai gardé. Qu'est-ce qu'il deviendrait sans nous, d'ailleurs? Je ne sais même pas si nous arriverons à tirer quelque chose de bon de cette nature-là, quoiqu'elle ne soit pas sans générosité. C'est un pauvre enfant orphelin, figurez-vous. Il n'a jamais connu de père, et sa mère étant morte à la peine, on lui donna à manger et à coucher chez une voisine, le soir; puis le lendemain; et, ma foil vous savez comment le cœur de ces pauvres gens est fait : on garda mon Gustave. Il leur donne plus de tin-

toiri à lui seul que leurs trois autres, et je me dis parfois qu'ils doivent regretter leur élan de charité. Mais non : le petit avec ses frasques, ses insolences, ses' mauvais coups, leur met sur le dos les concierges, les fournisseurs, toutle monde, en attendant les agents et le Parquet sans doute : rien n'y fait, ils lui sont plus attachés qu'à aucun des leurs. Si vous aviez vu la pauvre femme venir me supplier de ne pas me débarrasser de lui 1 Mon Gustave avait pourtant fait un petit scandale auquel je ne pouvais guère pardonner. Mais quand j'ai vu cette femme qui supportait tout plutôt que d'abandonner un gamin qui ne lui était rien, j'ai pris honte de moi-même, et j'ai trouvé qu'elle me dictait mon devoir...

Tandis que l'abbé parlait, ma joue me cuisait de plus en plus, et je me demandais si le souvenir de ce lâche attentat s'en effacerait jamais. Mais je n'en voulais pas à Gustave. Le ressentiment n'aurait su disputer une parcelle de mon âme au mépris qui y régnait souverainement. J'étais un petit garçon bien élevé, moi; j'avais un père et une mère qui me donnaient une éducation digne de mon rang; je ne traînais pas les rues, je ne me moquais pas des choses saintes, je

ne disais pas de vilains mots, et les sergents de ville n'étaient pas faits pour moi. Gustave représentait à mes yeux les antipodes de tout cela. Il n'y avait point de sa faute, peut-être, et je le plaignais; je le plaignais d'un cœur généreux et superbe; mais vraiment, qu'y avait-il de commun entre ce pauvre être et un petit garçon aussi bien que moi?

A quelque temps de là, un certain jeudi soir, mon frère revenait du Patronage, où il avait passé l'après-midi. Il dit tout à coup :

— Dis donc, Pierre, tu te rappelles le type qui t'avait envoyé son ballon dans la figure, quand nous étions dans la cour du Patronage?

— Oui, dis-je sèchement.

— Eh bien, à la chapelle, aujourd'hui, M. l'abbé nous a demandé de prier pour lui, parce qu'il s'est fait piétiner par un cheval de camionneur en sauvant le petit gosse d'une voisine, qui allait être écrasé...

— Quoi, Gustave? dis-je.

— Oui, Gustave Noalhat. Il a pu tirer le petit des pieds du cheval, mais lui a reçu un coup de sabot qui lui a ouvert la tempe, et on ne sait pas s'il en réchappera... C'est l'abbé qui nous a

raconté tout cela. Il paraît que quand il a repris connaissance, il a eu un mot superbe : comme l'abbé lui disait que c'était très beau ce qu'il avait fait, de risquer sa vie pour un petit gamin qu'il connaissait à peine, il a répondu : « Bah ! je sais bien que je ne vaux pas cher, moi, on me Ta assez dit... »

... Je demeure stupéfait, contemplant au dedans de moi-même l'édifice tout à coup démoli de mon orgueil et de ma pitié. Je vois Gustave se jetant sous les pieds du cheval. Aurais-je fait cela, moi? Aurais-je eu ce courage et cet élan? Aurais-je risqué sous les gros sabots de ce limonier un petit personnage aussi précieux que Pierre Merviller? Et je songe que, si Gustave ne vaut pas cher, il y a un petit garçon qui, avec toutes ses vertus, et ses délicatesses, et ses élégances, et la bonne opinion qu'il a de soi-même, ne vaut peut-être pas encore aussi cher que Gustave aux yeux du bon Dieu...

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